Chapter 11
C'était charmant. Et quelle bonne poignée de mains, le soir, en se quittant. Ils se disaient au revoir en plein café, devant tout le monde. Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les gamines attablées sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut cette pensée délicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins pourraient-ils l'atteindre?
Quand elle parla au père Hermann de son nouvel ami, l'académicien fut hanté d'une inquiétude.
--Ah diable!...
Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du Théâtre-Historique qui avait si mal tourné. Il l'avait rencontrée un an après son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la pauvre fille était méconnaissable, absolument méconnaissable. Un paquet! Hein? Comprend-on ça? Avoir été la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir Vénus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se résigner à n'être que Mme Clown!...
Gilberte avait écouté ce récit sans en comprendre l'opportunité. Est-ce que Roland était amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien oui!... avec ça qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite.
Elle ne répondit pas au vieux maître.
En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente. Elle ne pensait pas à mal, considérant le poète comme un autre Hermann, un Hermann jeune, un maître nouveau qu'il lui était permis de tutoyer et de traiter un peu en frère aîné. D'ailleurs Roland ne songeait pas à elle. Donc...
Elle avait raison alors. Roland n'était pas amoureux.
Un soir, après dîner, il se leva, tendant la main vers son chapeau.
--Comment, tu pars?...
--Mais oui.
--Où vas-tu?
--A l'Opéra-Comique.
--Ah...
Elle avait dit «ah» d'un air ennuyé, en fronçant le sourcil. Roland, tranquillement, mettait son pardessus.
--Tu vas seul?
--Oui.
Elle hésita un moment, craignant de se montrer indiscrète et redoutant un refus; mais enfin elle ajouta:
--Veux-tu m'emmener?
--Certes.
Le jeune homme avait été surpris. Jamais encore la petite ne lui avait adressé pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement. Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-être. Après tout, elle n'avait pas une existence bien gaie.
Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de Roland elle avait une démarche légère, vive, et sa robe de soie donnait un joli froufrou.
Après le spectacle, ils remontèrent lentement la rue Fontaine et la rue Bréda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte retint un instant son ami, ayant encore quelque chose à lui dire. Ils parlèrent de la pièce, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu.
La petite avait tiré le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait, machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser.
Elle se recula, disant d'un ton emporté par la colère:
--Ah! non! non!
Et s'échappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la porte.
En se déshabillant, dans sa chambre, elle eut un accès de tristesse nerveuse; elle pleura.
Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la main, il l'attirait. Alors, c'était donc un homme comme tous les autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route d'Asnières, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son parti fut arrêté. Elle ne retournerait pas à La Rochefoucauld, ne reverrait plus Roland, jamais, jamais.
Et puis? Et après? Certes,--elle le comprenait maintenant--il était impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y avait bien le père Hermann, oui; mais ce n'était pas la même chose. Où aller demain? Au café de La Rochefoucauld on connaissait ses petites habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait peut-être pendant des semaines aller de brasserie en café et de crémerie en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'était à deux pas...
En y réfléchissant bien, elle reconnut avoir été sévère, injuste même envers son ami. En définitive, qu'avait donc fait Roland de si énorme? Un baiser; pan même, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le père Hermann l'embrassait tous les jours... Oui, mais ce n'était pas la même chose.
C'est égal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir qu'il s'était montré si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin, il avait été charmant, au théâtre. Non, franchement, elle se sentait des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons, qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?...
Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore.
Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la main et lui dit seulement:
--Rassures-toi... Je ne recommencerai plus.
Gilberte, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui monta au visage avec une chaleur. Elle fut gênée, maladroite, niaisement sérieuse.
Roland, la voyant toute drôle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite à la soirée de la veille, absolument comme s'ils n'étaient pas allés ensemble au théâtre. C'est à peine s'ils osaient se regarder, et ils ressemblaient à deux grands enfants pris en faute. Cet incident minuscule, ce baiser nonchalamment demandé et repoussé avec une extrême énergie courroucée, faisait qu'ils n'étaient plus des amis amis comme la veille. Il y avait quelque chose de changé, de nouveau; un embarras indéfinissable et positif.
Le jeune homme se sentait disposé à trouver tout cela ridicule, mais une incompréhensible timidité l'arrêta. Eh bien, oui, il y avait quelque chose de changé.
Si, la veille, au moment où il avait voulu embrasser la petite, celle-ci avait avancé ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice, Roland serait rentré chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait résisté, elle s'était fâchée. Pourquoi? C'était donc bien vilain, ce qu'il avait voulu faire? En quoi? Il était impossible de penser qu'il avait véritablement offensé Gilberte. Un modèle!... Certes, un modèle, soit; mais pas à comparer aux autres modèles. Après tout, s'il lui déplaisait d'être embrassée, à cette petite; elle était bien libre...
Ils se quittèrent comme ils s'étaient rejoints, avec la même familiarité compassée et les mêmes sourires voulus.
Ce soir-là, pour la première fois, Roland vint contempler les croisées de la petite.
Et Gilberte, retenue derrière ses persiennes par une instinctive espérance, le regarda longtemps.
Roland ne comprend pas.
Maintenant il passe toutes ses soirées chez Gilberte. La petite colonie bohème croit «qu'ils sont ensemble», et les gamines attablées sous l'escalier du café La Rochefoucauld affirment «que c'était fait depuis longtemps».
Bah!
Chaque soir, après dîner, ils montent dans la chambrette de la rue de Laval, et Roland redescend avant minuit.
Quelles heures! Dès le premier jour, le lien des causeries s'est rompu. De longs silences font peser sur leurs pensées une délicieuse angoisse. Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont des prières, des prières qui sont des strophes: le bavardage exquis, enivré, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brûlantes, puis des sourires ravis. Des mots que l'on dit comme ça, sans savoir, pour rien, et où il y a de la grâce et de la tendresse.
Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au poète ses petites mains marmoréennes qu'il couvre de baisers éperdus. Tandis qu'il parla, elle écoute à peine, la tête renversée au dossier du fauteuil, le regard perdu. Pas un mot ne tombe de sa lèvre.
--Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu?
--Je n'ai rien... Je ne pense à rien.
--M'aimes-tu?
--Oui.
Et c'est tout.
Un soir, énervé, grisé par le désir, Roland a pris l'enfant à la taille, a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emporté. La petite s'est indignée. Elle a fait entendre des reproches sévères, durs, cruels, des menaces de disparaître pour toujours.
Voyons, il faut être sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A la bonne heure!
Roland ne comprend pas.
Durant l'été, ils eurent des promenades, des échappées d'école buissonnière à travers les verdures.
Le dimanche, dès sept heures, ils prenaient le chemin de fer et débarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, à Saint-Ouen-l'Aumône; ils remontaient le chemin de halage entre la rivière aux eaux vertes et les grands champs de blé mûr. On déjeunait entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mère Chennevières, sous une tonnelle ombragée de clématites, proche un verger où picoraient des poules. Le passeur les menait à l'île de Vaux et les y laissait jusqu'au soir, libres et seuls parmi les hautes fougères sous les arbres pleins d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargés de fleurs, Gilberte ne recevait pas Roland.
Lui ayant entendu parler de cette île, le père Hermann voulut la voir.
La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire à Roland.
L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés. Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage de Conflans.
Au retour, le père Hermann dit à Gilberte:
--Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voilà quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent les oreilles avec leur «plein-air...» Du «plein-air», parbleu, j'en ferai quand je voudrai... Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les feuilles... Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!... Tu vas me faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre. Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientôt ce sera l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant mieux!... Vois-tu une Ève là-dedans, non, mais vois-tu?...
Le tableau fut commencé dès le lendemain.
Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes, tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis, sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les demi-teintes du couchant.
On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien.
Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta.
L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse toux devint fréquente, aiguë.
--Ce n'est rien, disait-elle en souriant.
Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle consentit à se soigner. Le tableau était achevé.
Dès les premières atteintes du mal, Gilberte s'était senti touchée par la mort. Oh! il n'y avait pas à douter; ça y était. Un froid mortel dans la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fièvre qui devenait chaque jour plus brûlante et plus douloureuse. Elle s'était résignée tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux premières neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'héroïsme, une griserie de dévouement et de sacrifice.
Mais avant de mourir, elle voulut vivre.
Elle se donna à Roland.
Ils se sont aimés trois mois.
Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalté la souffrance, hâté la fin.
Étendue sur son grand lit voilé de mousselines blanches, la petite a des sourires heureux. Une fierté la rassure et la console. Cette fille se sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire.
Elle a eu l'amour quand elle s'est devinée inutile pour l'art.
Devant l'agonie, un caprice de modèle lui revient. Elle veut le père Hermann, avec un panneau et sa vieille boîte de campagne. La petite posera une dernière fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir.
Le maître est venu, sombre, brisé, vaincu. D'abord il a pleuré.
Bientôt il s'est mis à l'oeuvre, avec une précipitation fiévreuse.
La petite a pris une attitude, a cherché la pose, le mouvement voulu, dramatique, composé. Quelque chose comme la tête de la morte dans la _Fille du Tintoret_ de Léon Cognet. Elle a ordonné la disposition des draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des fleurs éparses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la mourante d'une grâce dernière, d'un parfum.
Le père Hermann a achevé l'étude sans émoi, l'oeil sec, hanté par les seules préoccupations du peintre.
Alors Roland a compris. Il a compris quelle créature étrange, rare, double il avait aimée. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque aussitôt, se voyant oublié à cette heure suprême, il a partagé l'égoïsme idéal, uniquement tourné vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant.
Il n'a plus vu en Gilberte que le modèle, l'être superbe, faux, prédestiné, le monstre divin.
Et il lui a semblé que c'était une autre femme qui mourait.
FANTÔMES AMOUREUX
_A Mademoiselle...
Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom charmant, en tête des petits contes que je vous adressais cet hiver, quand vous me demandiez «de vous raconter des histoires».
Je vous les dédie très humblement, heureux si parmi ces lignes vous retrouvez celles où mes pensées appelaient vos pensées, et où mes espoirs offraient à votre noble esprit le bouquet blanc des fiançailles._
CHARLES-MARIE.
25 mai 1885.
FANTÔMES AMOUREUX
UNE MINUTE
Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé. Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne, on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà. Au delà, le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!... En route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs, traînant à nos talons d'inutiles regrets!... C'est fou. La vie tient tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu.
Il n'y a que des minutes.
Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme, une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser. L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles, tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble enfin--pour le martyre des hommes--que, dans cette vie où tout passe, la douleur seule soit immortelle.
Pourtant, il est des minutes exquises.
Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une parole,--vous ne l'oublierez jamais, jamais.
Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir, et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges, l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite, délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même.
Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures, mais de secondes,--une minute à peine;--vous ne l'oublierez jamais, jamais.
J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique.
Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les vieux arbres, des chansons d'oiseaux.
J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte. J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent, et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui m'attendrait sans me connaître,--le livre d'un poète dans sa main.
Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde.
Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu.
J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait germé à la place.
Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale, misérable, cruelle, toujours la même.
Et cela me rend triste,--souvent.
Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh, les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la plus brève mesure possible du temps.
Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou par sou, échanger bêtement contre les à-compte de tous les jours un bien qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu à peu, s'user pour ainsi dire,--est-ce vivre?
Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,--oui, des années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des sacrifices et la vida d'un trait.
Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés--mais il avait bu le vin des Dieux!
L'Olympe est remonté là-haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se paient plus au comptant.
Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets incurables d'une existence.
On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait--pas plus, hélas! Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe, avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas. Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe. Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre, plusieurs autres, mais--elle--vous ne l'oublierez jamais.
Jamais, jamais.
LE CLOWN