Chapter 10
Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue. Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes. Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui, furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille.
--Ah! nom de Dieu!
Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un homme vint ouvrir la portière.
--Vous n'avez rien à déclarer?
Édouard répondit d'une voix brève:
--Non.
Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un saut, elle fut à terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre. Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colère rendait tremblante:
--Si vous descendez, je vous fais arrêter.
Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du ridicule. Il partit en jetant à la petite une injure crapuleuse.
Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle.
Cette nuit-là, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, à regarder sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et les marques des baisers de ce misérable. Les doigts avaient creusé comme des sillons rouges, d'un rouge violacé et sale, effilés de stries sanglantes là où la peau avait cédé sous la contraction des ongles; les baisers avaient laissé des signes minces, allongés comme des coupures, et laissant transparaître sous l'épiderme du sang prêt à jaillir. Elle vit ses bras humiliés et noirs, marbrés de plaques affreuses, et ses poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, éraflé par un mince bracelet d'argent qui s'était brisé dans la lutte.
Longtemps elle alla du miroir à son lavabo, une éponge à la main, se couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient plus vives, rallumées par cette fraîcheur; et, dépitée, Gilberte sentait grossir en elle des colères infinies. Les sillons rouges du sein l'exaspéraient, ils éclataient sur sa peau blanche d'une blancheur de jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage flétrissant. De plus, sa chair était brûlante, souffrante partout où le lâche avait posé ses mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant à cause de cet homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit, mise à la diète, couverte de compresses. Oh! le misérable!...
Dans l'espérance du sommeil, d'un repos, elle éteignit sa bougie et se mit au lit. Mais non. Une surexcitation maîtresse lui tint les yeux ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings fermés. Elle revit la scène du fiacre, la lutte, Édouard penché sur elle, cette tête d'homme rouge, suante, qu'éclairaient, dans des lumières fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant sur la chaussée; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient salie, des paroles ordurières qu'elle avait entendues, du danger évité, de sa peau tuméfiée et douloureuse. Elle répéta cent fois:
--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...
Les incidents de la soirée tourbillonnaient dans sa pensée comme une fantasmagorie macabre. Voilà donc pour quelles satisfactions basses elle voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des promenades assommantes, des restaurants poussiéreux, des bals canailles, l'absinthe, la bière, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les hommes? des brutes. Ah ça! elle avait donc le diable au corps, cette Irma, avec sa rage d'envolées chaque dimanche? Et son André... encore un joli monsieur celui-là!...
--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...
Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journée, ce misérable Édouard lui avait répété qu'il était amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait comme d'un garçon très bien. Amoureux... L'amour...
--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?
Et, durant la désolation de cette nuit muette, Gilberte humiliée sentit fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la haine, l'effroi et l'insurmontable dégoût de l'homme.
C'est par le peintre du troisième qu'elle connut, peu après, le père Hermann. On lui avait demandé d'abord une heure ou deux de séance, par pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait.
Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le refusa, se montrant très surprise d'être récompensée pour si peu; mais le vieillard insista, déclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'était un métier d'être modèle, et cita des femmes qui gagnent à poser quatre, cinq, six cents francs par mois.
--Alors, si je voulais?...
--Toi, petite, tu es une fortune.
--Ah?...
Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur, comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce.
Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner. Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête qui voulait dire «Allons donc!...» La chemise tomba, s'arrondit à ses pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable, Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure.
Cette séance vit naître l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années. On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea à la jolie fille, vêtue comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant, contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule.
Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait, parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse, s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation du beau et du grand.
Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle.
Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires, les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges futurs!... Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des galères fleuries.
Au Salon, devant la _Bacchante_, elle goûtait une volupté délicieuse. Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards, détaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste. C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche... D'autres encore donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes, tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la main prestigieuse des maîtres.
Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit à une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'académicien ne lui avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là, et par centaine, des nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose, n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la _Bacchante_. Et des manières!... Et des voix!... un parler rauque sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles, Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva jamais que des mépris pour ce troupeau.
Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près, sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup renoncé à peindre.
Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou tentée.
Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante; enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément par les rues.
Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille. A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes, aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient, elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait vierge en ignorant la pudeur.
Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés, aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire.
Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises...
Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel.
Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une table pour eux deux--accident qui s'établit dès le lendemain en habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner. De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et c'était tout.
Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi. Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la prudence.
Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes; à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et d'absence.
Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre. Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux. Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures, des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo.
Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à l'instruire.