Les etranges noces de Rouletabille

Chapter 18

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--Ne te fâche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son Mérite agricole et qui reçut les jeunes époux sur le seuil du vestibule, avec toutes les grâces d'un réjoui maître d'hôtel. Ne te fâche pas, ils sont si contents.

La Candeur offrit son bras à la mariée et la conduisit dans le salon où avait été dressé un couvert magnifique.

Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de carrosse lui fit tourner la tête, et il ne put retenir une exclamation en reconnaissant dans le cocher, dont la livrée bleue galonnée et le chapeau à cocarde dorée produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux Tondor, qui semblait au comble de ses voeux. Le sympathique Transylvain n'avait-il pas toujours rêvé de rouler _«carrousse»_ et de conduire par de longues guides des chevaux impétueux? Son mépris pour l'auto était si parfait qu'on n'avait jamais pu le décider à apprendre à conduire une mécanique qu'il trouvait d'une laideur déshonorante, qui «crevait», du reste, disait-il, trop souvent, et qui ne «piaffait» jamais!

Curieusement, Rouletabille s'avança jusqu'au seuil, désireux de savoir à qui appartenait un si grandiose équipage.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction en en voyant descendre, après que le valet de pied qui se tenait à côté de Tondor se fût précipité pour en ouvrir la porte,. Vladimir, Vladimir Pétrovitch de Kiew!...

Il se disposait à aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir tendait la sienne à une grande dégingandée vieille dame, aux cheveux couleur de feu qu'il se rappelait parfaitement avoir vue dans les circonstances tragico-comiques qui avaient inauguré la série de ses aventures à Sofia.

C'était tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s'avançait au bras de Vladimir triomphant.

--Rouletabille! s'écria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous présenter ma fiancée!...

Rouletabille se pinça les lèvres pour ne pas rire et félicita chaudement les futurs époux... Tout de même quand la princesse eut fait son entrée dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point parler:

--C'est tout ce que j'ai trouvé _pour sauver notre honneur!_ dit-il le plus sérieusement du monde: épouser ce vieux cacatoès! mais que ne ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service!

--De quoi?... de quoi?... Eh! Vladimir Petrovitch de Kiew!... c'est pour me rendre service que tu épouses la vieille dame?

--Mais parfaitement! _et pour sauver notre honneur!_

--Dis donc un peu: tâche d'être poli et ne t'occupe pas de mon honneur, s'il te plaît... qu'est-ce que mon honneur a à faire dans ton mariage, es-tu capable de me le dire?

--Tout de suite: la vieille dame est venue me réclamer ses 43.000 francs!...

--Hein?...

--Eh! vous savez bien... les 43.000 francs de la fourrure!...

--Oui, je me rappelle maintenant... mais, moi, ça ne me regarde pas cette histoire-là!... Ce n'est pas moi qui ai été la porter au «clou», sa fourrure!...

--Oui, mais c'est vous qui avez donné l'argent à l'agha.

--Possible!... mais cet argent je l'avais pris à La Candeur... je ne l'avais pas pris à la princesse, moi!...

--Aussi, quand elle est venue me le réclamer, j'en ai d'abord parlé à La Candeur qui m'a dit:

«--Je te défends d'en parler à Rouletabille, qui a autre chose à faire que de s'occuper de ta vieille bique... Si elle insiste, qu'il a ajouté, eh bien!... pour qu'elle nous fiche la paix, épouse-la!...»

--Mais c'est très bien, cela, finit par approuver Rouletabille.

--Alors, vous ne me méprisez pas?

--Pas le moins du monde...

--Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d'être méprisé par vous, alors que c'est pour vous que je sacrifie en somme ma jeunesse et ma beauté...

--Vous êtes un gentil garçon, Vladimir Pétrovitch... Est-ce que la princesse est encore très riche?...

--Ah! monsieur!... elle me reconnaîtra un million, devant notaire...

--Fichtre! un million!...

--Pas un sou de moins; comme je lui ai dit: c'est à prendre ou à laisser...

--Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de personne et vous pourrez repayer à la princesse une fourrure.

--J'y avais pensé, monsieur... comme ça elle n'aura plus rien à dire!...

--Quel âge a-t-elle?... demanda Rouletabille, un peu gêné.

--Ah! devinez, pour voir...

--Eh bien! mais dans les cinquante-cinq ans, répondit Rouletabille, qui voulait être aimable.

--Vous n'y êtes pas, fit l'autre, vous n'y êtes pas du tout!... Peste! cinquante-cinq ans! Comme vous y allez!... Si elle avait cinquante-cinq ans, j'aurais certainement hésité _avant de me dévouer!_... proclama Vladimir.

--Alors, elle n'a pas dépassé la cinquantaine?

--De moins en moins... Rouletabille... vous y êtes de moins en moins!... elle en a soixante-deux!... avoua l'autre avec jubilation... Ah! j'ai voulu voir l'acte de naissance... Soixante-deux... c'est admirable!

--Et peut-être une maladie de coeur! ajouta Rouletabille, qui avait enfin compris Vladimir et qui, un peu dégoûté, ne demandait qu'à changer de conversation.

Et il allait s'échapper quand Vladimir le rappela:

--Écoutez, Rouletabille... j'ai une proposition à vous faire... Dans un an, deux au plus... la vieille dame n'existera plus...

--Saprelotte!... s'exclama Rouletabille, vous n'allez pas l'assassiner!

--Pensez-vous? Non, c'est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir où elle avait un peu trop abusé de la vodka...

--Ah! elle se s...

--Si ce n'était que ça!... mais elle fume! elle fume!

--La cigarette!... Ça n'est pas grave!...

--Non, la pipe!...

--La pipe!...

--La pipe d'opium!... Et comment!...

--Oui, elle n'en a plus pour longtemps...

--Eh bien! elle me fait son héritier... et je me décide à fonder un journal... Voulez-vous être mon second?

Rouletabille ne répondit pas, mais Vladimir vit qu'il le considérait d'un certain oeil... d'un oeil qui visait certainement son fond de culotte, et, prudent, se rappelant certain geste qui l'avait un peu humilié, et, ne voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, eût encore à rougir de lui, il s'éloigna tout doucement, à reculons...

--Quel type! sourit Rouletabille.

Et il alla rejoindre Ivana qui l'attendait avec impatience.

XXVIII

OÙ LA CANDEUR TROUVE QUE LA TERRE EST PETITE

Le dîner fut des plus gais. Rouletabille très amoureux, se montrait cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air à la grande pendule de la cheminée... Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement, ils se comprenaient: quel bonheur d'être seuls tout à l'heure!... dans cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces souvenirs encore trop brûlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu rude, évoquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d'Athanase... Cependant, La Candeur et Vladimir ne s'arrêtaient pas... Ils se renvoyaient les histoires d'un bout à l'autre de la table... Te rappelles-tu?... Te souviens-tu?... Et dans le donjon?... Et quand nous n'avions plus rien à manger?... Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux capucines!...

--On avait tellement faim, s'écriait La Candeur, qu'on aurait bouffé l'escalier, sous prétexte qu'_il était en colimaçon!_...

Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans un autre salon où l'on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille avait rejoint Ivana.

--Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure que nous filons à l'anglaise. Je vais voir si l'auto est là.

Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient à un personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.

Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M. Priski!

Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.

Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?

La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.

Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce qu'il leur voulait.

--Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur, mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là, monsieur Rouletabille... Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit qu'il serait prêt dans dix minutes...

--Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon, monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos?

--Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch...

D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins, j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois, lequel quittait Salonique pour le Bosphore.

--Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment vous vous trouvez à Paris?...

--Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout à coup disparu sans que quiconque pût dire comment ni où...

--Alors?...

--Alors j'essayai de me placer à Constantinople, mais en vain.

--Évidemment!... conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec peine à l'angoisse de Rouletabille... Évidemment il n'y a rien à faire dans ce pays en ce moment-ci... M. Priski s'en est rendu compte et M. Priski est venu se placer à Paris!...

--Tout simplement! dit M. Priski.

--Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du côté de Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, mon Dieu! que la terre est petite!... Et vous êtes content de votre nouvelle place, monsieur Priski?

--Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild... pas mécontent du tout... Évidemment, ça n'est pas le même genre qu'à l'_Hôtel des Étrangers_... mais il y a à faire tout de même, vous savez. A propos de l'Hôtel des Étrangers, vous savez qui j'ai revu à Constantinople?

--Non, mais ça nous est égal, fit La Candeur en entraînant Rouletabille.

Mais l'autre leur jeta:

--J'ai revu Kara-Selim!...

Rouletabille et La Candeur s'arrêtèrent comme foudroyés...

La Candeur tourna enfin la tête et dit:

--T'as revu Gaulow?... toi?... tu blagues!...

Infiniment flatté d'être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s'avança, la mine rayonnante:

--J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!... et fort bien portant, ma foi!... Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas caché, que c'est vous qui l'avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en était encore tout surpris!...

--Tu n'as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus pâle que jamais, si tu n'as quitté Salonique que trois semaines après le départ de Kasbeck, c'est-à-dire si tu n'es arrivé à Constantinople que lorsque nous en étions partis...

--Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre à son service... il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de tous ses serviteurs... Il n'avait retrouvé à Constantinople que Stefo le Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le perdre... et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez lui... Il s'agissait de certaines recherches à faire sous le _Bosphore_... dans le plus grand secret... Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de Londres... une espèce de scaphandre... vous voyez d'ici quel métier on me proposait. «Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je descendrai sous l'eau toujours avec toi... je te défends même d'y aller sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais revu...»

M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperçut que Rouletabille était devenu d'une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se trouver mal!...

--Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva.

--Remets-toi, dit la Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te voit comme ça, elle sera effrayée...

--Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle.

--Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour nous faire rire... Il est souvent farceur, ce bonhomme-là!...

--Non! non! il dit vrai... tous les détails sont précis!... Et puis, comment connaîtrait-il l'évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait racontée lui-même?...

--C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tué?...

--J'ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j'ai cru que c'était Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre quelques instants auparavant! Un autre était sans doute descendu avant lui, que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-être surveiller lui-même tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai rencontré...

--Stefo le Dalmate!... fit La Candeur.

--Sans doute Stefo le Dalmate... tu as entendu ce qu'a dit Priski!... Tout cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout...

A ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra dans le salon. Ivana s'aperçut immédiatement de l'état pitoyable dans lequel il se trouvait.

La Candeur dit rapidement à son ami: «Surtout, toi, calme-toi! Après tout, qu'est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a épousé, à la Karakoulé...

--Tais-toi donc!...

--Eh! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas!... surtout un mariage musulman!...

--Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquiète.

--Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille... il faisait si chaud dans cette salle... j'admire que tu sois plus brave que moi.

--Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frère, petit Zo.

--Moi aussi, je les aime bien, va... mais qu'est-ce que c'est ça?... demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans une attitude assez mystérieuse...

Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout était pour lui l'occasion d'un émoi nouveau... Au fond de la salle, il y avait une dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit courait de bouche en bouche: «Une surprise!... Une surprise!...»

--Quelle surprise?...

Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises... Et il allait se rendre compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en levant les bras:

--Ça c'est épatant!... s'écriait-il, _le coffret byzantin!_...

--Le coffret byzantin! s'écria Ivana... Est-ce bien possible?... Et elle claqua joyeusement des mains:

--Oh! oui, c'est une surprise!... une bonne surprise! c'est toi qui me l'as faite, petit Zo?...

--Non! répondit Rouletabille... dont la vie sembla à nouveau suspendue, non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-là...

Et il s'avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui, sans qu'il pût bien en connaître la cause; mais il sentait venir une catastrophe...

La Candeur s'aperçut de ce trouble.

--Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le père Priski qui a voulu te faire son cadeau de noces... Tu te rappelles que nous avions laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ!... Il n'y a pas de quoi s'épouvanter... J'ai ouvert le coffret... il est plein de fleurs...

--Ah! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer... oui, ce doit être Priski... suis-je bête?...

--Sûr! fit La Candeur... Venez, madame, continua La Candeur en entraînant Ivana... c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!...

Ils s'avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l'on avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la salle.

--Ce qu'il y en a!... fit La Candeur... ce qu'il y en a!...

--Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant à poignées, et en plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée...

--Tiens!... fit-elle tout à coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y a là?

Et elle retira vivement sa main.

--Quoi? demanda Rouletabille, quoi?

Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux temps de Noël et des fêtes...

--Des bonbons!... jeta-t-il... des bonbons de chez Poissier!...

Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ôta aussitôt en jetant un cri affreux...

Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle...

Aux doigts d'Ivana était emmêlée une chevelure... et elle secouait cette chevelure sans pouvoir s'en défaire!... Et la chevelure sortit tout entière du sac avec la tête!... une tête hideuse, sanglante, au cou en lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'épouvante universelle...

--La tête de Gaulow! hurla La Candeur.

--La tête de Gaulow! soupira Vladimir...

--La tête de Gaulow! râla Rouletabille...

--La tête de Gaulow! répéta la voix défaillante d'Ivana...

Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis... cependant que les femmes, en poussant des cris insensés, s'enfuyaient...

XXIX

LES JOIES DE LA NOCE INTERROMPUES

Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski et au groom.

Rouletabille était resté près d'Ivana qui avait perdu ses sens.

M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait imposée La Candeur et tout étonné d'être sorti vivant de sa terrible poigne, s'appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point déchaîner à nouveau la colère du bon géant.

Et il disait tout ce qu'il savait. C'était lui, en effet, qui avait rapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque par Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pour Stara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff.

Devenu premier concierge à l'hôtel de Bellevue, M. Priski s'était servi de cette précieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'à ce jour-ci, justement où M. Priski l'avait vendu.

Cette vente s'était faite dans des conditions assez spéciales et pendant que M. Priski n'était pas là, par l'entremise du groom qui remplaçait M. Priski, envoyé en course, par son patron.

Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'après-midi, en auto, deux individus de mise correcte qui s'étaient enquis tout de suite du dîner offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni tous les détails qu'ils lui avaient demandés sur l'heure, sur le service et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se passer.

C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient à repartir que les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse, dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret byzantin.

Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit, et le groom se mit à leur expliquer que c'était un coffret bulgare rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils avaient demandé tout de suite à l'acheter. Le groom avait répondu que le concierge en voulait 500 francs.

--Les voilà! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite, c'est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille.

Là-dessus, le groom qui savait où l'on avait envoyé M. Priski, lui avait téléphoné et M. Priski avait répondu que l'on pouvait emporter tout de suite le coffret si l'on versait immédiatement les 500 francs!

Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l'un par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit.

--C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas été là, sans quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me rappelle très bien le nez d'Athanase, moi!

--Athanase! s'écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!... J'ai tué Athanase de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-là!...

--Euh!... fit Vladimir... je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent si bien l'Athanase!... qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au dessert, _la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d'Athanase avec Ivana Vilitchkov?_...

Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscurpour eux... Ils savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille... Aussi Vladimir était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu Athanase mort!... Il insistait auprès du groom pour qu'il lui fît une description très nette des deux voyageurs, mais hélas! cette description restait floue et il était difficile d'en conclure quelque chose. Le groom avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose cependant l'avait intrigué, _c'est que ces deux hommes, dont l'un paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d'avoir éprouvé pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d'une panne dont ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de n'être pas arrivés avant la noce!_

--Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur... tu vois!... Ça ne fait pas de doute!... Nous avons affaire à Athanase!... Athanase voulait arriver _avec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage!_