Les etranges noces de Rouletabille

Chapter 17

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Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant, Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de baisers, et Ivana ne cessait de répéter:

--Oh! petit Zo, petit Zo! _Tu as compris? Tu as compris?..._

Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle défaillait. Elle murmura:

--Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!...

--Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie... Je vous en conjure, soyez calme jusque-là... Venez, asseyez-vous là près de moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des confidences; là, donnez-moi vos mains...

--C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!... si loin!...

--Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience...

--Mais pourquoi attendre cinq heures?

--C'est l'heure fixée par Kasbeck... Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il serait là à cinq heures...

--Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!... Mon Dieu! y aurait-il quelque chose de changé?...

--Non! non! rien! rassurez-vous!... A cinq heures nous partirons!

--Ah! si tu savais, petit Zo!... (car tantôt elle lui parlait avec une étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)... si tu savais comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre par l'entremise de Kasbeck... je ne savais où tu étais, ni pourquoi--puisque tu disais que tout était arrangé,--tu ne venais pas me chercher tout de suite...

--D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé hanoum... nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du _Loreleï_ en même temps qu'Abdul-Hamid.

--Il a menti. Le lendemain de l'arrivée du _Loreleï_, deux femmes sont venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!...

--Oh! Ivana!...

--Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont point méchantes du tout... elles étaient au contraire très gentilles, pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser... C'était charmant et épouvantable...

--Ah! si j'avais su que tu étais là!... on t'aurait délivrée tout de suite... on aurait bien trouvé le moyen, va!... mais Kasbeck me mentait!... Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres anonymes toutes trois... fantômes noirs... chez Canendé hanoum... Vladimir t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!... Mais comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?... Enfin, tout est bien fini maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana!

--Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts, n'est-ce pas?

--Oui, tous... Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps... Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les trésors... avant de te donner à moi... Cela se comprend... Cet eunuque est un extraordinaire commerçant!

--Ils le sont tous, petit Zo!... Et quel commerce!...

Elle poussa encore un soupir:

--Ah! quand allons-nous partir?

--Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?... J'ai pensé que puisque la guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit--on parle déjà d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja--j'ai pensé que nous pourrions bien partir pour Paris...

--Oh! oui, petit Zo!... oui!... oui!... Paris!...

Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté, l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.

--C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.

--Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la cérémonie ait lieu à Sofia.

--Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me refuser!

--Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui... je préfère! fit-elle en se blottissant contre lui.

--Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des choses... Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le passé... En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une honnête mairie.

--Tu as raison, tu as raison, petit Zo!...

Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais... ni Kasbeck pour son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!... ni Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!...

--Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort?

--Qui? Athanase?... Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon!

--Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.

--Diable! s'il t'aimait!...

--Il m'était dévoué...

--Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût beaucoup souffert.

--S'il eût souffert!... surtout maintenant que je ne lui dois plus rien, _du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!..._ Ah! petit Zo! petit Zo!... quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là... que Gaulow n'était pas mort de la main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible petit village de l'Istrandja... et qu'il avait pu s'échapper... et que c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!... vois-tu, petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute petite... c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé... Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: _je lui avais juré, autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de Gaulow!_ et je croyais qu'il avait tué Gaulow!... je n'avais plus qu'à mourir le jour où j'ai cru cela!... et j'étais bien décidée à mourir... et je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait... alors j'ai compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque chose... mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!...

--Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?

--Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!... C'était si horrible ce que j'avais fait!... Il y a des choses qu'une femme comme moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à elle-même..._ Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet assassin de mes parents qu'était Gaulow?_... et qu'entre eux deux je n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant réclamer le prix de sa conquête!... Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais... pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de sa vie une lutte avec le bandit?... Non! Non! je gardais toute cette honte pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin, pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!

--Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains d'Ivana.

--Et tu en as douté!

--Pardonne-moi, Ivana!... Pardonne-moi... Oui, c'est moi qui suis un misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!... Mais je vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!... Certes, si j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite... Mais j'aimais et j'étais jaloux!... C'est dire que j'étais devenu, à cause de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus stupide des hommes!... Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite--ce que je ne me suis dit que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!... Elle m'aime par-dessus tout!... Eh bien! essayons d'expliquer avec cela l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, _en rapportant tout à cet amour_, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton départ, _j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir Gaulow de la main d'Athanase!_... Explication logique et la seule possible de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, _qui s'occupait de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!_ C'était donc que tu t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette condition-là!... Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!... Voilà pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne, car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais toi-même, je croyais mort notre amour!... Aussi tu devines ensuite ma joie, joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il était vivant!... Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre nous-mêmes et _exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans qu'Athanase ait à en réclamer le prix!_... Alors je fis comme toi!... Le crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!... Et mes amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins, cette poursuite jusqu'à la mort... Malheureusement, il nous échappait et c'était Athanase qui mourait!...

--Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort... Il ne faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur... Dis-moi bien comment il est mort!...

--Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre... répondit Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles... Les Turcs, nous voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de notre ami...

--C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana... Il est mort certainement en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables de sa mort!

--Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point. Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout à fait superflu de te créer d'inutiles remords!... Et puis, entre nous, bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point, en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!... mais qui songeait surtout à ce que tu lui avais promis!... Toi-même, Ivana, ta personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te revendiquer!

--Comment cela, mon ami?...

--Oh! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de lui!... Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins à ton salut qu'à lui-même, c'est-à-dire qu'à son succès en t'apportant Gaulow!... Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!... Il ne pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow, que pour mettre en sûreté Gaulow... et puis il revient pour te sauver!... après... mais trop tard parce que j'avais passé là avant lui!...

--Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes là!...

--Comment si c'est vrai! c'est-à-dire que maintenant, quand je l'examine de près, je trouve sa conduite abominable...

--Certes! elle n'était pas généreuse!... accorda Ivana.

--Pas généreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout simplement avec ta promesse inconsidérée...

--Oh! Zo!... Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon!

--Pourquoi pas, je te prie?... Est-ce que tu l'aimais?... Est-ce que tu lui avais dit que tu l'aimais?...

--Ça, jamais!

--Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!...

--Il pouvait s'en douter...

--S'en douter?... Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les deux!... et c'est pour cela qu'il avait hâte avant tout de jeter cette tête entre nous deux!... Il savait bien que tu n'étais pas une femme à revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t'avoir malgré toi! c'est-à-dire malgré ton amour pour un autre!... Aussi je ne te cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dégoûte!...

Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana.

--Mon Dieu!... puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l'avoir trompé et de lui avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même!...

XXVI

LA DERNIÈRE AVENTURE DE M. KASBECK

Bravo! s'écria Rouletabille... alors ne me parle plus jamais d'Athanase?...

--Ni d'Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne!...

--Aïe! fit Rouletabille... Je crains bien que nous ne parlions encore de ce Kasbeck.

--Pourquoi?

--Tu vas voir!...

Et il se leva, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de sa fiancée.

--Il est 5 heures, dit-il très haut.

Et il répéta: «Il est 5 heures... il est 5 heures...» sur un ton de plus en plus élevé.

Alors la tapisserie se releva et l'eunuque qu'il avait déjà vu tout à l'heure, entr'ouvrit la porte devant le fantôme noir de Canendé hanoum. La princesse s'avança, et, froidement, dit à Rouletabille:

--Je dois attendre Kasbeck.

--Dans la lettre que je vous ai remise, répondit Rouletabille d'une voix ferme, il est dit que même si Kasbeck n'est pas ici à 5 heures, vous devez nous laisser partir!

--C'est exact, répondit Canendé hanoum; mais avant-hier Kasbeck m'avait dit de ne rien faire de définitif avant de l'avoir revu. Du reste, il n'y a aucune raison pour qu'il ne vienne pas!...

--Madame, répliqua Rouletabille, il se peut en effet qu'il vienne, et je crois en effet qu'il viendra. Mais vous n'ignorez pas que Kasbeck a pris certaines précautions contre moi: il pouvait craindre, en effet, qu'après être entré en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du trésor au gouvernement ou à quelque autre!... Et il a, pendant quelques jours, par précaution, puisé dedans... _Tout ce qu'il a pu prendre déjà a été apporté ici_; je le sais... Or voici ce que j'ai à vous dire: je ne suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu'après être entré en possession des trésors, le seigneur Kasbeck ne gardât Ivana. Aussi ai-je arrangé que quoi qu'il arrivât--même si Kasbeck n'était pas ici aujourd'hui à 5 heures--on me laisserait sortir d'ici avec Mlle Vilitchkov, qui devait être amenée chez vous (j'ignorais qu'elle y fût déjà). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d'ici, tout est perdu pour vous, car j'ai laissé un pli à mes amis, qui l'iront porter au gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi, les choses très précieuses auxquelles je faisais allusion tout à l'heure et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l'origine desquelles j'aurai éclairé le gouvernement. Madame, comprenez bien qu'il faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez être sûre qu'un secours immédiat nous viendra du dehors et que tout cela fera beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le dédain que j'ai montré de toutes ces richesses vous est un sûr garant que je saurai garder, relativement à ce que vous avez pris et à ce qui vous reste à prendre, le plus grand secret!... Madame, vous avez encore cinq minutes pour réfléchir...

Canendé hanoum disparut.

Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funèbre tchartchaf... Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le nègre venait les chercher, les remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait fort honnêtement.

Ils sautèrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Péra.

--Enfin!... enfin!... enfin!... soupirait Ivana, qui laissait aller sa jolie tête sur l'épaule de Rouletabille.

Celui-ci lui dit:

--Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort!...

--Tu dis?

--Écoute bien. Après avoir découvert la chambre des trésors, je ne suis plus descendu qu'une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et après avoir pris de grandes précautions pour retrouver notre chemin. Les nuits suivantes, Kasbeck y descendait seul; mais je redoutais quelque accident et j'avais exigé que Canendé hanoum fût avertie qu'elle devrait remettre ta chère personne entre mes mains aujourd'hui à cinq heures, sans quoi je menaçais de tout dévoiler!... Hier même, prévoyant quelque funeste contretemps, je fis écrire par Kasbeck cette lettre que j'ai remise aujourd'hui à Canendé hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait très bien mes craintes et ne fit aucune difficulté pour me donner cette «assurance» que je lui dictais: il était persuadé que je ne tenais qu'à toi!... Et c'est la vérité, tu le comprends!... Je n'ai pas gardé un morceau de tous ces trésors-là!... Le premier sac de joyaux que j'avais rapporté, je l'ai remis à Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la réalité de mes recherches et de ma découverte! Ces richesses ne m'appartiennent pas! Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumulées! Il m'eût semblé que si j'en détournais quoi que ce fût, elles nous porteraient malheur!... Eh bien, Ivana, c'est vrai que ces trésors portent malheur... Après avoir porté malheur à Abdul-Hamid et à Gaulow, ils viennent de causer la perte de Kasbeck!...

«La Candeur et moi, cette nuit, près de la pièce d'eau, dans le jardin d'hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck... Et comme il ne revenait pas, j'ai revêtu à mon tour l'habit de scaphandrier et je suis descendu dans la vasque. Là j'ai trouvé la vasque fermée, et la porte si bien close que l'on eût juré qu'il n'y avait pas de porte! Kasbeck était resté enfermé dans la chambre des trésors et avait dû, sans le savoir s'y enfermer lui-même!... Tu penses qu'Abdul-Hamid devait avoir un système de fermeture à l'intérieur comme il devait en avoir un à l'extérieur. Il devait pouvoir s'enfermer quand il était là-dedans pour qu'on ne vînt pas le déranger... Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce système de fermeture, peut-être en touchant à la porte qui tourne facilement sur ses gonds... Cette porte, Kasbeck n'a pas su la rouvrir... De sorte que, de même que Gaulow, le voilà enseveli là-dedans avec son secret, parmi tous les millions qui y restent encore!... Mais qu'as-tu, Ivana? Tu ne dis rien?... Ton silence m'effraye!...

--Je suis en effet épouvantée, mon ami, de tous ces morts autour de notre bonheur! De tous ces morts _qu'il faut_ à notre bonheur! Oui, oui, petit Zo, fuyons! Rentrons à Paris! Tant que je serai ici, dans cette ville des Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres! Qui me dit qu'à l'instant où je m'y attendrai le moins elles ne vont pas m'apparaître au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison où tu me conduis! Qui me dit qu'elles ne vont pas me tendre la main pour descendre de voiture!

--Ma pauvre petite Jeanne, tu délires! On ne rencontre plus les ombres de ceux qui sont morts, étouffés au fond des eaux!

--Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on sait? Allons nous-en!...

XXVII

OÙ ROULETABILLE ET IVANA ONT QUELQUE RAISON DE CROIRE QU'ILS TOUCHENT ENFIN AU BONHEUR

De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre avaient regagné leurs pénates. On croyait la grande lutte balkanique terminée. Et c'est quelques jours après la prise d'Andrinople que fut célébré, à Paris, le mariage de Rouletabille et d'Ivana Vilitchkov.

On se rappelle de quelle solennité et de quel éclat furent entourées les cérémonies de cette exceptionnelle union.

La direction de _l'Époque_ avait convoqué, pour ce grand jour, tout ce qui compte à Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts. Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient été mêlés directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et ceux qu'il s'était faits simplement par la sympathie universelle que dégageaient ses actions publiques au cours des événements qui ont occupé, ces dernières années, l'Europe et le monde, avaient tenu à apporter leurs voeux aux jeunes époux. C'est dire que le service d'ordre, commandé par M. le préfet de police en personne, fut des plus difficiles.

Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets mondains retracèrent les moindres détails, pendant huit jours.

La colonie étrangère, surtout russe et balkanique naturellement, envoya des cadeaux qui ne furent pas les moins admirés d'un trousseau à la richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms sont célèbres depuis la publication du _Mystère de la chambre jaune_, du _Parfum de la Dame en noir_ et de _Rouletabille chez le tsar_. Le directeur de _l'Époque_ était le premier témoin de Rouletabille, le second était Sainclair, qui recueillit les premières pages du reporter. Le directeur de _l'Époque_ se fit l'interprète de tous à l'issue d'un lunch donné dans un des palaces des Champs-Elysées, où l'on s'écrasait en souhaitant aux époux un peu de bonheur et de tranquillité après tant de tribulations retentissantes!

De la tranquillité: Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s'il n'avait tenu qu'à eux, certes! on aurait dérangé moins de monde, mais, comme dit l'autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce jour mémorable où il n'aurait voulu voir autour de lui que sa mère, retenue en Amérique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renommée. Même après le lunch, les époux ne purent partir. L'association des reporters parisiens offrait un dîner aux époux dans un grand restaurant de Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-là trop de camarades pour se soustraire à une aussi aimable contrainte. Seulement, il était entendu qu'à 9 heures au plus tard, les «mariés» pourraient s'esquiver à l'anglaise. Une auto les attendrait pour une randonnée dont ils n'avaient, bien entendu, donné l'itinéraire à personne.

Donc, à 7 heures précises, Rouletabille et Ivana arrivaient à Bellevue: ils avaient demandé la permission de revêtir leur costume de voyage et ils avaient exigé que ce dîner d'amis fût dépourvu de toute cérémonie. Cependant la plupart des confrères avaient tenu, pour leur faire honneur, à arborer l'uniforme de grand gala, habit et toutes décorations dehors.