Les etranges noces de Rouletabille

Chapter 16

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Il avance la main... Il laisse glisser son pic à ses pieds... et des deux mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses... Des joyaux! des colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!... Et il les remue, les remue... les soulève, les laisse retomber!... enfonce le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des millions!... Et dans son casque, il pleure!... il rit!... il étouffe!...il délire!... «Ivana!... Ivana!...» soupire-t-il. Et il s'appuie à la muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans l'élément liquide qui l'enserre... Il pousse, en s'y accrochant, la porte de marbre vert... Oh! miracle!... derrière cette porte... une autre est ouverte... et une autre... et une autre encore!... Sur cette partie du mur, les plaques de marbre n'ont pas été refermées... Le maître, dans sa fuite épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps... et il est possible que les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des millions!... des millions!...

Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant d'années... Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre des trésors!... Et il a ouvert les portes de marbre vert... mais il n'a pas eu le temps de les refermer toutes...

Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes... Talonné par la peur... il s'est enfui!... il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous ses joyaux et tous ses millions... car ce n'est pas seulement des bijoux qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!... Des monceaux de pièces d'or!... De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les crimes!... de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!...

Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis, et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!...

--La rançon! la rançon!...

Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque, car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa petite lampe électrique.

Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au sein des plus profondes ténèbres.

XXIII

SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT

Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l'âme de Rouletabille serait difficile.

D'abord il ne comprit pas.

Toute cette nuit après toute cette lumière! Pourquoi?

Pourquoi tous ses trésors disparaissaient-ils au moment même qu'il venait de les toucher?

Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires visions?

Ce fut donc sa première pensée: l'inexistence de cela.

Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher, dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il connut qu'il n'avait pas rêvé.

Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or, sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.

Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l'appareil électrique brisé.

C'était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.

Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d'une catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n'était point perdu au centre d'une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait le chemin.

Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout... sans perdre la tête, en suivant très exactement le mur... Pour venir jusque-là, il avait compté deux corridors avant le corridor de la pièce d'eau.

Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui être utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours.

Ah! voilà le premier couloir.

Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il s'avança, les bras tendus.

Il se félicita d'atteindre bientôt l'autre angle du mur, de l'autre côté de l'entrée du couloir... Et il continua, le long du mur, sa marche tâtonnante.

Voici le second corridor... Il marche... il marche encore...

Et voici le troisième!...

Soudain il s'arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le coeur... Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit le bon!...

En effet, en sortant du couloir de la pièce d'eau, il est entré tout droit dans la salle des trésors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqué à gauche jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur; mais entre cette partie du mur qu'il atteignit et le corridor d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!... Doit-il prendre celui-ci? Doit-il l'éviter?... S'il le prend, ne trouvera-t-il point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort?... S'il l'évite, ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu'il ne retrouvera peut-être jamais plus?...

Hésitation terrible et puis résolution farouche...

Il marche... Il avance dans le noir liquide... Il s'enfonce dans le corridor... Il s'arrête...

Il tâte de son pied l'eau autour de lui, dans l'espérance de heurter la porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor, sur un plan parallèle aux murs... Mais il ne sent rien!...rien que le mur qu'une de ses mains ne lâche pas... et il glisse le long du mur...

Et tout à coup la main frémit... Un angle... une nouvelle pièce... Est-ce la pièce d'eau?...

Non! sans quoi il eût rencontré la porte... mais peut-être est-il passé à côté de la porte sans la toucher... Il se retourne, oblique un peu sur sa droite, lâche le mur, revient sur ses pas...

Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où...

L'angle d'un mur... Mon Dieu! il commence à s'y perdre!... Il a bien cru qu'il revenait sur ses pas... S'il s'était trompé, ce serait trop terrible... S'il ne s'est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon!

Il marche... il monte, rencontrant des angles... et maintenant il ne sait plus!

Non, il ne sait plus s'il est dans une pièce dont il touche les angles, ou s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort...

Il ne sait plus!... Il ne sait plus!...

Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont plates... Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor... Pour cela, il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face... Il marche... il marche... rien!...

Ses mains ne touchent plus à rien...

Alors il retourne sur ses pas.

Mais il n'arrive plus à retrouver le mur!

Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui commence à se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?...

XXIV

SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT

Rouletabille pense qu'il va mourir... étouffé au milieu de cette nuit et au fond de cette eau...

Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!... seulement une pierre pour le soutenir!... pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir...

Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger... pour toujours!

Il va mourir... dans ce tombeau plein de millions!... qu'il a violé!... et qui le garde!

Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes, lui font voir tout à coup de sinistres lueurs... des cercles de lumière qui dansent la danse des millions... la danse des trésors d'Abdul-Hamid...

Rêve magnifique au seuil de la mort...

Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre de briller pour lui une fois encore... oui... Il y a là-bas des rayonnements de joyaux...

Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et qui serait naine!...

Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur.

Et voilà que la vision s'agrandit... Ce diadème est vaste maintenant comme une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat insoutenable...

Soudain ce cabochon cesse de briller.

Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête d'une naine... mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de clarté glauque.

D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.

Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille...

Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!...

Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit... et l'ombre se penche...

Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi...

Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!...

Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte, se souvient:

--Gaulow!...

Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'Abdul Hamid!...

Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!...

Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!

Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier!

Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!

Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana... Gaulow connaît maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien compromise...

Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve... et qu'il disparaisse!».

Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de lumière... et il attendit...

L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un sac qu'il avait apporté avec lui.

Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du côté opposé à celui par où était venu Rouletabille.

Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.

Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui, Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait trouvé une à la sortie de la pièce d'eau.

Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire rouler.

Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce tombeau?

Ce mouvement découvrit-il Rouletabille?

Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de Rouletabille dans le corridor.

L'autre recula.

Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche.

Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son tour.

Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers la grosse lentille de leur casque, le pic levé...

Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous les eaux!

L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.

Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se mouvait.

Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.

Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer. Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.

L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute d'un événement qui diminuait son adversaire.

Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le sol.

Gaulow continua son chemin, le cherchant.

Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux d'inspiration et d'expiration!...

D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur ses épaules... et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément.

Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques sursauts et puis resta allongé.

Il était mort.

Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime.

La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale pression de toutes parts, plus la sienne.

Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée il était dehors, dans le Bosphore.

Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre.

Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda point à la trouver... espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie d'autres.

Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous nous refusons à décrire.

Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et qui devait être dans de belles transes.

Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La Candeur.

Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre tous ses impedimenta.

Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire...

Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à la recherche de son chef de reportage.

Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La Candeur...

--C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!...

XXV

OÙ ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET ÉCHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS NÉCESSAIRES

Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui avoisinent la place de Top-Hané.

Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont elles ont la garde.

Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa trois coups et attendit.

Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse, sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople. Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure, frissonnait.

Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.

Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.

Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.

Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de confitures de roses.

Il disparut à son tour.

Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le tapis, fit son entrée.

Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.

Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque, soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.

Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de vieux Turcs à turban vert?

Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme; elle devait avoir triple voile sous son _tchartchaf_ funèbre dont toutes les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne laisse point, comme le _yalmack_ des anciens temps, la possibilité de découvrir au moins le front et la splendeur du regard.

Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en droite ligne de la rue de la Paix.

--Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans le particulier un régime disparu.

Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général, d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.

Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement les yeux et dit:

--Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends.

Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son émotion, reprit:

--Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq heures, vous ne devez plus l'attendre?...

--Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est que quatre heures!...

Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose... Elle l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une définitive revanche.

Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse, assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si Abdul-Hamid était resté sur le trône.

--Il y reviendra! fit-elle.

Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.

--Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui ai fait parvenir par Kasbeck?...

--Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous restez encore longtemps à Constantinople?

--Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, _nous_ quitterons Constantinople le plus tôt possible!... répondit-il avec élan.

--Bien... bien...

La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant de bavarder comme une pie.

Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul.

Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie: _Ivana était devant lui!_

Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui fixaient Rouletabille, sous sa voilette.

--Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! _Tu as donc compris?... Tu as donc compris?..._ Quelle joie pour moi que ta lettre!

Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme noir...