Les etranges noces de Rouletabille

Chapter 15

Chapter 153,724 wordsPublic domain

--Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout!... A quoi bon?... Il n'y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche!... Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un coup du côté du _Loreleï_ ou du palais de Beylerbey!

--Ce serait insensé! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va être gardé lui et son harem!... Enlever une femme au moment du débarquement? Nous nous ferions sauter dessus par tous les caïdgis en rade... De la folie!... Oui, oui, retournons à Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais réussir cette nuit!...Que j'aie, cette nuit, les trésors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne nous rendra pas Ivana!

Vladimir hocha la tête à son tour:

--Moi, je pense comme La Candeur!... Nous avons tout vu, là-bas, tout touché!...

--Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas tout touché!...

Et le reporter sauta sur la dernière marche de l'échelle. La Candeur descendit à son tour et Vladimir s'apprêtait à le suivre.

--Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici... Ou plutôt non, vous allez vous rendre devant la maison de Canendé hanoum... Surveillez-la, Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sûr qu'il revienne par cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l'attendre ici... Pistez-le, ne le quittez plus...

Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des ruines de Tcheragan; ce coin était désert et ténébreux.

La Candeur se laissa guider jusqu'à l'eau qui vint clapoter à ses pieds.

Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et l'attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir détaché l'amarre.

XX

LE BOSPHORE, LA NUIT...

Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï.

Avant d'arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s'arrêtèrent dans la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient abandonnées.

Là, ils attendirent.

Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumières des navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles; le vent glacé de la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son lugubre ululement.

En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart d'heure se passa ainsi.

--Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille à l'oreille de La Candeur.

L'autre répondit par un signe de tête négatif.

--C'est drôle! il m'avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton.

--Je n'ai rien entendu, dit La Candeur.

--Eh bien! allons!

Et Rouletabille reprit ses rames.

Il s'approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert.

Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton, La Candeur imita Rouletabille qui s'avançait à quatre pattes. Ce ponton était surmonté d'une cabane qu'ils abordèrent par derrière, du côté opposé à la porte; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand étonnement de Rouletabille, était entr'ouverte.

La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un même mouvement sur le pont... Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et, se soulevant doucement, regarda dans la cabane.

Aussitôt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un soupir; effrayé, La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard.

--Oh!... fit-il. Gaulow!...

--C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille.

--Oh! il n'y a pas d'erreur...

Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé: Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow qu'il était allé chercher «la chambre du Trésor» du côté des ruines de Tcheragan... et Gaulow avait nié [Voir _Le Château Noir._]... Rouletabille avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais que Gaulow cherchait encore...

Quant à La Candeur, tout ce qu'on avait raconté à l'ambassade sur les scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau même des scaphandriers... et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces ouvriers sous-marins!

Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore...

Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et à pas lents, pesant comme une statue de pierre, un homme s'avançait prudemment dans l'ombre de la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues au ponton.

Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui s'enfonçait dans le Bosphore.

L'homme pénétra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il avait attachée à sa ceinture. D'échelon en échelon, il s'enfonçait... Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l'énorme boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut...

Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le monstre; quand le léger bouillonnement qui s'était produit à l'entrée de l'homme dans l'eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son immobilité, Rouletabille s'en fut jusqu'à l'échelle, et là, appuya son oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.

--Pourquoi n'as-tu pas voulu?... demanda La Candeur d'une voix sourde.

--Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons jamais eu tant besoin de silence... fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il pouvait se défendre avec sa pioche.

Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l'échelle au ponton, et quand l'échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnèrent et elle s'en alla, suivant le courant...

--Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une tête dans l'eau en ne retrouvant plus son échelle!... Encore un dont on n'entendra plus parler!

--Et maintenant, vite à la besogne! commanda Rouletabille.

--Qu'est-ce qu'il faut faire?

--Suis-moi...

Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu'à pousser la porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes, de tuyaux, de cordes, d'une machine et de réservoirs à air comprimé, tels que l'officier de marine les avait décrits à l'ambassade de France.

Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l'appareil nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les travaux du jour.

Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs étaient encore pleins d'air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les reporters regagnèrent la barque.

--Où que tu nous mènes avec ça? demandait La Candeur. En voilà encore une histoire!

--Attends, viens vite.

--C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi?

--Penses-tu?... Voilà beau temps que les autres cherchent dans le Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit... Ça ne leur a pas réussi plus à l'un qu'à l'autre... comme tu vois! C'est grand le Bosphore!... Et maintenant, tais-toi! plus un mot!...

--Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir que tu emportes ces trucs-là?

--Je te dis de te taire...

Ils abordaient la rive d'Orta-Keuï: ils débarquèrent et se glissèrent, chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan. Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans les jardins abandonnés à cette heure de la nuit.

Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien qu'il fît très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages accourus du Nord vers la Marmara.

Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans doute l'avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes.

La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant de choses... tant d'horribles choses...

Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire, Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans, d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit, partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation.

C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres arméniennes... c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril 1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant, des trésors qui n'ont point tous été retrouvés... et que l'on cherche encore...

Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes, Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle», dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes, maintenant profanées, même par le giaour!

Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon!

XXI

OÙ LA CANDEUR REGRETTE AMÈREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TÊTE

Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir appelé le «couloir de Durdané».

Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver.

Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit... Des arbres, des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne semblaient impressionnés.

Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pièce d'eau sur laquelle flottaient des nénuphars.

--Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer?

Ah! ils avaient l'air de les connaître le couloir de Durdané et les méandres du jardin d'hiver!... Ils en avaient visité tous les coins, palpé tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre.

--Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touché!

--Si, il y a une chose que nous n'avons pas touchée!

--Laquelle?

Rouletabille montra dans l'ombre un reflet.

--Mais quoi?...

--Ça!...

--L'eau!...

--Oui, l'eau!... et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du trésor, il y conduit par l'eau!... car, en effet, nous avons tout vu, tout visité... excepté la pièce d'eau!...

--Ah! je comprends! fit La Candeur...

--Vois-tu, si Canendé hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit Rouletabille... Mais «habillons-nous»!

--Nous allons descendre dans la pièce d'eau?

--Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres?

--Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors, il se déguisait en scaphandrier?

--Idiot!...

--Bien aimable!...

--Encore une fois, si le couloir du Durdané conduit à la chambre du trésor, la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouvée ailleurs, doit-être là!... Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la pièce d'eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au fond d'une piscine, c'était avec la facilité de pouvoir vider la pièce d'eau et la remplir à volonté. Comment? par quel système secret?... je n'en sais rien!... Si la chose a été faite, elle a dû l'être en même temps que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d'eau peut se déverser.

--Mais toi, tu ne connais pas le système? fit La Candeur.

--Non! et je ne m'attarderai pas à le chercher!... Je descends dans l'eau, moi! j'ai un scaphandre, moi!

--Et moi aussi!

--Eh bien! faisons vite... Tiens! attache-moi le réservoir d'air sur le dos avec les bretelles, solidement hein?

--Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le réservoir sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau?

--Eh bien! je tâcherai de l'ouvrir!...

--Ça ne sera peut-être pas très commode.

--On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espère beaucoup de notre expédition!... Le système de la rivière artificielle, de la pièce d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d'un coup!... S'il a noyé ses trésors, soit avec de l'eau de la rivière artificielle, soit avec de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-être pas fermée dans le fond. Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?... Ce kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore ont été exécutés d'une façon des plus audacieuses et on raconte sous le manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours!... Eh bien! es-tu prêt?

--Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tête n'entre pas dans le casque!

C'était vrai, la tête du géant, énorme, n'entrait pas dans le cercle que l'on vissait aux épaules du vêtement imperméable.

--C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul.

La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras, mais il dut finir d'équiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hâte de savoir si son hypothèse allait se réaliser.

Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air...

Il respirait très bien dans son casque: il fit jaillir l'étincelle électrique de sa petite lanterne.

Il était prêt.

Poussé par La Candeur qui se pâmait d'angoisse, il s'avança sur ses semelles de plomb jusqu'au bord de la pièce d'eau qui occupait le centre du jardin d'hiver.

--Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre.

Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied, lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous l'eau.

Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.

Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de l'immense vasque. Alors il descendit, descendit...

Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau... puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans l'onde remuée.

Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.

La Candeur tomba à genoux en gémissant.

XXII

LA RANÇON

Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se mouvoir avec plus de facilité.

Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement lacté... Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.

Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un énorme casque, une exclamation... Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait dans la muraille circulaire un corridor!

L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte d'écluse.

Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau, mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de l'extérieur et hors de l'eau.

Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes--car il pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci--permettant l'inondation du souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.

Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau.

Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la porte et avança dans le couloir.

L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa marche.

Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne atmosphère, en mettant les choses au pis.

Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu près désespéré d'atteindre...

Soudain il ne vit plus les parois du corridor... Il ne vit plus que de l'eau... de l'eau... de tous côtés... Il était au centre de ce reflet glauque; l'eau... et c'était tout...

Il marcha... il marcha encore... et puis s'arrêta... Il ne voyait toujours que de l'eau. Il commença de s'effrayer... Où était-il donc?...

Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il modifia sa marche.

Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas... Il fit vingt pas... Toujours rien!... Cette salle souterraine devait être immense!

Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de marbre... Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin des joints...

C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple du Soleil à Héliopolis.

La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.

Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles, et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor.

Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur la voie...

Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité...

Rouletabille commençait à désespérer...

Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains vides?... sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse cachette?

Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor... un long boyau opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère...

Il hésita devant ce nouveau problème... et puis il se résolut, pour cette fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement... qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de frapper ses murailles.

Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle... et puis un angle.

Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle... et la paroi continua, dans son uniformité...

La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace sous-marine... non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il devrait la quitter sans avoir rien découvert.

Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture, qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque preuve de cette fuite rapide... quelque coffre entr'ouvert.

Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels murs verts...

Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?... N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir dans la pièce qu'il traversait?

Tiens!... encore un corridor!... Il passe... il retrouve la paroi... il lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste rectangle...

Tout à coup, il crie dans son casque!...

Sur sa droite, là, là!...

Une illumination, mille feux qui s'allument soudain... Un embrasement sous la clarté de sa lampe... un foyer de radieuse lumière, un scintillement éblouissant dans l'éventrement de la muraille...

Fasciné, Rouletabille s'avance.

Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!

Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!...

Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre la muraille et voilà le coffre magique.