Les etranges noces de Rouletabille
Chapter 13
--Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit Rouletabille, amour qui m'intriguait tant à la Karakoulé et aussi le besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!... Il y a longtemps que vous avez cette montre-là? demanda-t-il en la mettant dans sa poche.
--Monsieur, c'est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens beaucoup, car elle m'a été donnée il y a quelques années par une personne qui m'est chère.
--Par la princesse?
--Justement, par la princesse... Ça a été son premier cadeau... Je partais pour Tomsk, où j'allais attendre avec quelques confrères de la presse moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris; cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire, du reste, que cette montre m'a toujours porté bonheur. Et c'était toujours quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m'a procuré l'une des premières grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur réparait le dommage, et là, sur le dos d'une carte divisée au crayon en petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient presque à sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement, arrivé à Paris, de pneu en pneu, j'étais arrivé à gagner de quoi m'acheter une automobile.
--Mes compliments.
--Vous comprendrez, monsieur, que cette montre, à laquelle se rattachent d'aussi précieux souvenirs...
--Oui, vous y tenez beaucoup... Et cet argent? tout cet argent? Il y a au moins mille francs là, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les pièces dans ses poches... D'où vient-il?... Je croyais, moi, que vous n'aviez plus le sou.
--Monsieur, dit Vladimir, qui pâlit devant le geste rafleur de Rouletabille, c'est les mille francs de M. Priski.
--Mais vous m'avez dit que vous les lui aviez refusés!
--Pardon, interrompit La Candeur, c'est moi qui t'ai dit cela... Mais Vladimir, lui, les a acceptés.
--Je les ai acceptés, corrigea immédiatement Vladimir, mais j'ai refusé ensuite de faire la commission.
--Oui, vous êtes un honnête garçon. Je m'en suis déjà aperçu plusieurs fois, répliqua Rouletabille... Eh bien, mes enfants, maintenant soupons!
--Monsieur, dit Vladimir, qui était soudain tombé à la plus morne tristesse, monsieur, si je tiens à ma montre, je tiens aussi beaucoup à cet argent que je n'avais pas encore perdu.
--Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il faudrait l'avoir gagné. Cet argent n'est pas plus à vous qu'à moi. Il est à M. Priski, puisque vous avez refusé de faire sa commission.
--C'est tout à l'honneur de Vladimir, apprécia La Candeur. Tu ne vas pas rendre cet argent à M. Priski, peut-être?
--Non, non, rassure-toi... J'ai son emploi tout trouvé.
--Qu'est-ce que tu vas en faire?
--Je vais vous dire cela tout à l'heure, au dessert.
Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrât de belle humeur, mais il n'arrivait point à dérider les deux partenaires.
--Écoutez! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent!
--Ah! ah! éclatèrent les deux autres.
--Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire...
--Compte sur nous...
--Cet argent, vous allez le jouer...
--Vive Rouletabille!...
--Et le perdre...
--Oh! oh!... est-ce absolument nécessaire de le perdre? firent-ils en se renfrognant.
--Absolument nécessaire...
--Et contre qui allons-nous le perdre?
--Tout à l'heure, vous allez débarrasser la table et la pousser sur le seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez votre roulette en exprimant, tout haut, que l'on étouffe dans cette chambre et que vous sentez le besoin de prendre l'air... sur quoi vous vous mettrez à jouer d'abord entre vous... Jetez tout votre or, tout votre argent sur la table!... Il y a près de là des soldats qui jouent aux osselets, ils viendront vous voir jouer à la roulette; aussitôt ils se mêleront au jeu; vous les laisserez gagner!
--Tout notre argent?
--Tout votre argent! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient pas partir, tandis que lorsqu'ils vous auront vidés, ils ne s'occuperont plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous «carapaterons»!
--Compris! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure à cet argent qu'il n'avait pas encore gagné à Vladimir.
--Oui, compris... mais c'est cher! observa mélancoliquement Vladimir.
--Ça n'est pas trop cher si l'on songe à ce que nous ferons pendant qu'ils joueront, dit Rouletabille, car il ne s'agit pas seulement de nous sauver, mais encore de délivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre à côté.
--Ah! ah! fit La Candeur.
--Oh! alors si c'est une question d'humanité! exprima philosophiquement Vladimir.
--Et qui est-ce donc que ce prisonnier-là? demanda La Candeur.
--Ce prisonnier-là, c'est tout simplement Gaulow, messieurs!...
--Gaulow! s'écrièrent-ils, l'abominable Gaulow!...
--Lui-même!...
--Le prisonnier d'Athanase! s'exclama Vladimir!
--Le mari d'Ivana! gronda La Candeur.
--Le bourreau du général Vilitchkov! surenchérit Vladimir.
--Et c'est ce misérable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te prendre celle que tu aimes, après avoir assassiné le père et la mère et vendu la petite soeur de ton Ivana, c'est cet homme que tu veux sauver!...
--En sacrifiant mes mille francs! gémit Vladimir.
--Il est beau, ton «pauvre prisonnier» conclut La Candeur.
Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant:
--C'est bien, je vais le délivrer tout seul.
Et il fit mine de partir, après avoir ramassé un couteau sur la table.
--Allons! Allons! s'exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais pas ta mauvaise tête... Tu sais bien que l'on fera tout ce que tu voudras!
--Peuh! marmotta Vladimir, il est bon, lui!... On voit bien que ce n'est pas avec son argent!
--Qu'est-ce que vous dites, Vladimir?
--Je dis, Rouletabille, que c'est dur d'abandonner mille beaux levas à des gens qui ne sauront point en jouir, mais qu'il ne faut point hésiter à le faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes raisons pour cela...
--Certes! acquiesça le reporter, il s'agit tout bonnement du bonheur de ma vie.
--Du moment qu'il faut délivrer le mari pour que tu sois heureux en ménage, délivrons-le! fit La Candeur, mais du diable si j'y comprends quelque chose!
--Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi.
Ils sortirent tous deux et s'en furent sur les derrières de la maison.
Là, Rouletabille montra la petite fenêtre à La Candeur et lui dit à son tour:
--Regarde!
Quand La Candeur eut fini de regarder, il lui dit:
--Qu'est-ce que tu as vu?...
--Bien qu'il ne fasse pas bien clair dans cette échoppe, répondit l'autre, j'ai vu, à la lueur des feux de la cour, le sieur Gaulow à ne s'y point méprendre.
--Il est toujours adossé à la muraille?
--Oui, tout près de la petite fenêtre; en allongeant le bras à travers les barreaux, je pourrais lui planter ce couteau dans le coeur et il n'en serait plus jamais question.
--Garde-t'en bien, malheureux! fit Rouletabille, très ému... Jure-moi que tu ne toucheras pas à un cheveu de sa tête!
--Il est donc ton ami, maintenant, le brigand?
--Jure-moi cela?
--Eh! c'est entendu, que faut-il faire?
--Tu vas voir comme c'est simple! Tu commences à jouer avec Vladimir, les autres viennent et jouent... Moi, je m'en mêle. Alors, tu pars et tu viens ici. Pendant que nous faisons le boniment de l'autre côté, tu profites de l'inattention des gardiens pour attirer le regard du prisonnier; tu lui montreras le couteau et tu lui diras ou feras comprendre que tu désires couper ses liens, d'abord il sera étonné et puis se prêtera à l'opération en élevant les bras; une fois les bras délivrés il coupera lui-même les liens des jambes et il s'enfuira par la petite fenêtre.
--Il y a les barreaux! dit La Candeur.
--S'il n'y avait pas les barreaux, je n'aurais pas besoin de toi!... Tu es homme à me les desceller d'un coup!
La Candeur prit un barreau dans son énorme poing et commença de le tordre en le tirant à lui.
--Je sens qu'il vient, dit-il.
--Eh bien, je te laisse!... Il faut que tout soit prêt dans un quart d'heure. A ce moment, je crierai de toutes mes forces, et tu m'entendras parfaitement d'ici: _Trente-six, rouge, pair et passe!_ Cela signifiera que les gardiens sont très occupés à jouer ou à regarder jouer et que vous pourrez y aller en toute confiance. Tu finis de faire sauter le barreau, tu aides l'homme à sortir de là et tu le conduis sous l'arbre où l'attendra un cheval que je vais faire seller immédiatement par Tondor. Nous en avons un de trop; tu vois comme ça tombe!...
--Et après?
--Eh bien, après, quand l'homme sera parti à fond de train, tu viendras nous rejoindre tranquillement dans la cour, tu te mettras à la partie et le reste me regarde... C'est entendu?...
--C'est entendu!... Mais que diable...
--_Trente-six, rouge, pair et passe!_ Rappelle-toi.
--Oui! oui!...
Rouletabille là-dessus s'en fut parler à Tondor, qui se mit aussitôt non seulement à seller le cheval de M. Priski, mais encore les autres, puis le reporter revint auprès de La Candeur, lequel, en silence, et par un effort soutenu, avait à peu près descellé les barreaux, sans que personne, à l'intérieur de la bicoque, pas même le prisonnier, s'en fût aperçu.
Rouletabille, après avoir félicité La Candeur, rentra avec lui dans la cour.
Vladimir avait déjà sorti la table, étalé sa carte, pris sa montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent.
Du plus loin qu'il les aperçut, il leur proposa une partie. Rouletabille se récria joyeusement et aussitôt jeta tout l'argent sur la table en proclamant qu'il allait tenir la banque.
Les soldats aussitôt accoururent et les deux gardiens qui s'étaient tenus jusqu'alors à l'intérieur du réduit se montrèrent sur le seuil. Le jeu commença. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la banque perdait toujours et qu'il suffisait à Vladimir de mettre une pièce sur un numéro pour qu'il fût couvert d'or par Rouletabille, qui annonçait les numéros qu'il voulait, risquèrent quelques levas et gagnèrent. Comme il était entendu, La Candeur alors s'esquiva. L'officier survint, qui fut heureux à son tour. On se bousculait autour de la table; les deux gardiens étaient maintenant tout à fait sortis du réduit. Ils étaient montés sur une pierre et ne prêtaient d'attention qu'au jeu.
Un quart d'heure se passa ainsi, puis Rouletabille s'écria tout à coup:
--_Trente-six, rouge, pair et passe!_...
Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un coup d'oeil de Rouletabille, avait chargé le trente-six. La banque avait sauté! L'officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les soldats firent chorus.
Rouletabille alors ordonna à Vladimir de prendre à son tour la banque, ce qu'il fit sans dissimuler du reste son peu d'enthousiasme. Rouletabille avait gardé en main la roulette et annonçait lui-même les numéros, de telle sorte que maintenant tout l'or de Vladimir s'en allait dans la poche de l'officier et du sous-officier, avec applaudissements réitérés des soldats que la proclamation de chaque numéro, répété en bulgare par l'officier, mettait en joie.
Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tête et Rouletabille comprit que tout était terminé. Le reporter poussa un soupir et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre à Vladimir, qui régla le jeu d'une façon assez maussade.
--Décidément, ça n'est pas une bonne affaire que de tenir la banque! exprima gaiement l'officier.
--Euh! ça dépend, dit La Candeur, en hochant la tête. Il suffit quelquefois d'un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la table.
--Eh bien, tenez donc la banque à votre tour!
Mais à ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux:
--Monsieur, monsieur, on nous a volé un cheval!
--On nous a volé un cheval! répéta Rouletabille, en manifestant aussitôt la plus méchante humeur. Ce n'est pas assez que l'on nous gagne tout notre argent, il faut encore que l'on nous vole un cheval!
--Il faut voir cela, dit l'officier.
--Comment, s'il faut voir cela! Je crois bien qu'il faut voir cela! s'écria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont coûté cher!
Et tous se mirent à courir derrière Tondor qui sortait de la cour, en donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec force gestes destinés à traduire son indignation, que l'on avait abusé de son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde.
--Enfin, messieurs, ce garçon à raison, dit Rouletabille, vous nous avez vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n'y en a plus que quatre. Je me plaindrai au général-major...
--Monsieur, dit l'officier, calmez-vous. Je vais faire procéder à une enquête et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval!
Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens à la petite fenêtre.
--Le prisonnier! le prisonnier! criaient-ils en bulgare.
L'officier se précipita:
--Quoi? le prisonnier?
Les autres montrèrent les barreaux descellés et expliquèrent comme ils purent que, profitant de ce qu'ils avaient le dos tourné, le prisonnier s'était enfui... Aussitôt l'officier courut à Rouletabille.
--Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval? C'est le prisonnier d'Athanase Khetew qui vient de s'échapper et qui a sauté sur la première bête qu'il a rencontrée...
--Le misérable! s'écria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il parti?...
--Oh! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu'il en a assez des Bulgares! Mais moi, que vais-je dire à Athanase Khetew quand il va revenir tout à l'heure?... D'autant plus qu'il m'est défendu par ma consigne de bouger d'ici... Le prisonnier peut courir!
--Monsieur, s'écria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons notre cheval et nous vous ramènerons votre prisonnier. En selle! messieurs, en selle!...
XVI
CHEVAUCHÉE DANS LA NUIT
Il sauta lui-même sur sa bête et partit à fond de train, suivi de Vladimir et de Tondor.
Quand il s'aperçut qu'il n'était point suivi de La Candeur ils avaient déjà fait deux kilomètres! poursuivant Gaulow avec une rapidité folle, si bien que Vladimir n'avait pu s'empêcher de crier:
--Mais est-ce que nous voulons vraiment l'atteindre?
--Si je veux l'atteindre? s'exclama Rouletabille! Je crois bien que je veux l'atteindre!... Seulement, nous allons attendre La Candeur cinq minutes! qu'est-ce qu'il peut bien faire cet animal-là!
On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire à petit feu sur sa selle, tant il se remuait et montrait d'impatience.
Enfin, on entendit un galop, et au-dessus de la plaine magnifiquement éclairée par une de ces prodigieuses nuits d'Orient que chantent les poètes, se dessina l'importante silhouette d'un cavalier qui, sur son passage, faisait trembler la terre.
C'était La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui en laissa pas le temps.
--En route! En route!
Et il repartit comme le vent.
--Ah ça! mais qu'est-ce que nous avons à courir comme ça? demanda La Candeur à Vladimir.
--Il paraît qu'il veut rattraper Gaulow.
--Hein? tu es maboule?
--C'est lui qui l'est!... Il a tout fait pour le faire sauver et maintenant qu'il est parti, il veut le reprendre!...
--Mais pourquoi faire?
--Est-ce que je sais, moi, va le lui demander!...
Justement Rouletabille venait de s'arrêter brusquement à l'angle de deux routes.
Laquelle fallait-il prendre? Certes! Gaulow avait dû laisser des traces de son passage, traces que Rouletabille, même à cette heure de nuit, aurait très bien été capable de démêler, mais il fallait descendre de cheval, s'astreindre à une étude sérieuse du terrain, bref, perdre un temps précieux, et, pendant ce temps, l'autre filait, augmentait son avance. Rouletabille appela La Candeur:
--Tu nous as déjà fait perdre du temps; tâche en ce qui te concerne, de le rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de droite avec Vladimir.
--Où nous retrouverons-nous?
--Devant Tchorlou, par où nous sommes obligés de passer. Rendez-vous près de la ligne du chemin de fer... Tâche d'éviter le gros des forces turques qui est au Nord du côté de Saraï, m'a dit l'un des officiers... Du reste, toute cette partie sud m'a l'air bien débarrassée.
--Alors, c'est vrai que nous courons après Gaulow? fit La Candeur.
--Tu penses!... Il faut le rattraper coûte que coûte!...
--Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais?
--Eh bien, tu le tues! Ah! sans pitié, hein?... Je te jure que si, de mon côté, je le rencontre, je ne le rate pas!... Il est sans armes... il ne pourra même pas se défendre... Et surtout pas de sotte pudeur!... pas de générosité!... Tue-le comme un assassin qu'il est... Écrase-le comme une bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre...
--Mais enfin, je rêve, s'écria La Candeur, ou tu déménages! Hier tu renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n'était pas mort. Tu me déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et maintenant tu veux que je le tue!...
--Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi...
Complètement ahuri, La Candeur continuait:
--Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver!...
Mais Rouletabille ne l'écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et déjà ils filaient à toute allure sur l'une des routes qui vont d'Haïjarboli à Tchorlou...
Devant Tchorlou, ils durent s'arrêter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point qui était l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux avant-postes turcs dont ils entendaient le «Qui vive!» dans la nuit qui commençait à se peupler de mille ombres... Du côté de Saraï, un projecteur fouillait les ténèbres... C'était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas, Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se décider le sort de la Turquie d'Europe...
Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s'étaient dissimulés derrière une haie d'où ils pouvaient surveiller la route.
--Si La Candeur ne l'a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s'est sauvé une fois de plus!... Tout de même il peut se vanter d'avoir de la chance!
--Sur! exprima Vladimir, il doit être aussi «épaté» que moi de se voir délivrer par nous.
--Écoutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais au moins il faut que vous compreniez une chose, c'est qu'il est absolument nécessaire que vous gardiez le silence sur la façon dont Gaulow s'est enfui. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
--Oh! absolument, d'abord ça n'est pas un événement dont je prendrais plaisir à me vanter ni dont je puisse garder un très agréable souvenir, ajouta Vladimir, qui pensait toujours à ses mille francs.
Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu ou compris, et dit:
--Je voudrais bien que La Candeur arrive; on profiterait du reste de la nuit pour gagner vers le Sud et éviter toute la soldatesque. On arriverait demain à Constantinople, en remontant par Tchataldja.
--Qu'allons-nous faire à Constantinople?
--Chercher mon courrier, répondit vaguement Rouletabille, et nous reviendrons ensuite assister à la bataille.
--Écoutez, fit Vladimir, j'entends un galop!
--Deux galops! rectifia Rouletabille. Ce sont eux! Deux minutes plus tard, en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir étaient de nouveau en selle.
--Rien? demanda de loin Rouletabille.
--Si! nous l'avons vu!... répondit La Candeur qui paraissait fort essoufflé.
--Eh bien?
--Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s'est passé est épouvantable!...
--Tu ne l'as pas tué?
--Non!... Mais j'en ai tué un autre!...
--Qui?...
--Athanase Khetew!...
--Tu as tué Athanase! s'écria Rouletabille en sursautant sur sa selle.
--Eh bien, oui, j'ai tué Athanase! C'est affreux n'est-ce pas?...
--Mais comment as-tu fait une chose pareille?...
--Écoute, je te dirai ça plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille!... Tu comprends, j'ai tué un officier bulgare, moi!... Filons!...
--Oui, filons!... répéta Rouletabille. Oh! ça, par exemple, c'est épouvantable!...
--C'est surtout extraordinaire! fit La Candeur.
Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflèrent un peu que bien plus tard, quand ils aperçurent au loin les hauteurs de Tchataldja. Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur.
--Maintenant, raconte-moi ce qui s'est passé!... Tu as rencontré Athanase et tu l'as pris pour Gaulow!...
--Oh! non! non!... C'est bien plus extraordinaire que ça!... et je t'avouerai que pour peu que ça continue, je vais devenir fou, moi aussi!...
--Mais va donc!...
--Nous filions sur la route, Tondor et moi... et nous étions en train de nous dire que Gaulow ne manquerait point d'être rencontré soit par toi, soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus mauvais cheval; quant tout à coup nous avons aperçu sur la route, au débouché d'un ravin, Gaulow lui-même!...
--Ah!...
--Nous gagnions sur lui!... Il se retournait à chaque instant et ce n'était plus qu'une affaire de quelques minutes... quand, derrière nous, nous entendons un galop... Nous nous retournons à notre tour et la nuit est si claire que nous reconnaissons Athanase... Athanase qui arrivait comme la foudre... Il venait certainement d'Haïjarboli où on lui avait appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait après...
Je lui criai alors pour le rassurer:
--Nous le tenons! Nous le tenons!
«Et je pique encore des deux... Mais Gaulow, par un suprême effort, avait regagné un peu. Je me souvins alors que tu m'avais dit de le tuer comme un chien ou comme une vipère plutôt que le laisser échapper. Je sortis mon revolver en criant à Athanase:
--Ayez pas peur!... Il ne nous échappera plus!
Et je me mis à tirer sur Gaulow.
Mais dans le même instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur Gaulow, comme je m'y attendais, tombait sur moi à grands coups de sabre! Heureusement que mon cheval fit un un écart, car j'étais, ma foi, bel et bien coupé en deux!... N'est-ce-pas, Tondor?
--Oh! j'ai cru que ça y était, fit Tondor.
--Et alors?
--Eh bien alors, ça a été très vite, tu sais... Je ne voulais pas être coupé en deux, moi... d'autant plus que je trouvais ça tout à fait injuste... Voilà un homme à qui je rends le service de courir après son prisonnier et qui me fiche un coup de sabre... Moi, je lui ai répondu avec mon revolver, et il a été évident tout de suite que si j'avais raté Gaulow, je n'avais pas raté Athanase. Ah! il a basculé tout de suite et s'est étalé sur la route; ça a fait floc!...
--Floc! répéta Tondor.
--Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus être question de rattraper Gaulow, qui avait disparu à travers champs... Et nous nous sommes penchés sur Athanase pour savoir ce qu'il en était. Eh bien, il était mort!...
--Mort! répéta Tondor.
--Mon vieux, j'en suis encore tout bleu!
--Es-tu sûr qu'il est mort?... demanda, pensif, Rouletabille.
--Si j'en suis sûr! J'ai écouté son coeur, il ne battait plus. Pour sûr qu'il est bien mort; mais c'est lui qui l'a voulu... Tu ne m'en veux pas trop, dis?...