Les etranges noces de Rouletabille
Chapter 10
--Une huitaine, pas plus! Mais pendant ces huit jours-là on peut dire qu'il n'a pas perdu son temps.
--Et ces correspondances de _la Nouvelle Presse_, vous les avez?...
--Parfaitement, répondirent-ils tous. Tu n'as qu'à passer à l'hôtel du Lion d'Or où nous sommes tous descendus... tu les verras, tu pourras les lire...
--Bien! bien!...
Rouletabille faisait peine à voir.
--Venez, Vladimir, fit-il. Où est La Candeur?
--La Candeur est à l'hôtel du Lion d'Or! lui répondit-on. Aussitôt que nous lui avons parlé des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les lire, tu penses!
--Et où est-ce l'hôtel du Lion d'Or?
--Nous allons t'y conduire!...
La mine déconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu'ils le lâchassent. Ils l'accompagnèrent tous à l'hôtel.
La première personne que Rouletabille aperçut dans le salon de lecture fut La Candeur.
Il était penché sur un paquet de journaux qu'il venait de parcourir et achevait de lire un article, les yeux hors de la tête, toute la face congestionnée. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le front, vit Rouletabille, et l'on put craindre un instant que ce grand garçon ne tombât là, foudroyé, victime d'un coup de sang.
--Ah! bien..., murmura-t-il.
Et c'est tout ce qu'il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il ne fut pas longtemps à se rendre compte du crime. C'étaient ses articles! Les articles de Rouletabille signés Marko le Valaque!
--Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne était Marko! s'écria Vladimir, triomphant. C'était lui qui tournait autour de nous pour nous voler nos articles. Il n'est pas capable d'écrire dix lignes. Je le connais bien, moi!... Tout de même, c'est raide!...
Rouletabille continuait de lire... Il y avait là toute la première partie de leur voyage dans l'Istrandja-Dagh qu'il avait dictée à La Candeur. Il n'y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule.
Le reporter, blême de fureur contenue, dit à La Candeur:
--Montre-moi la serviette!
C'était le premier mot qu'il lui adressait depuis la veille. La Candeur ouvrit sa serviette et dit d'une voix expirante:
--Je n'y comprends rien... Tous les articles sont encore là...
Et il sortit les enveloppes numérotées et datées contenant chacune l'article du jour.
--Montre-moi les articles!...
La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes et les déplia: du papier blanc!... Parfaitement, du papier blanc! Quant aux articles de Rouletabille, ils étaient passés dans la poche de Marko le Valaque!...
--Le bandit! s'écria Vladimir, où est-il?...
--Oui! qu'il vienne! murmura La Candeur en crispant ses terribles phalanges, j'ai besoin de l'étrangler!
--Oh! il n'est pas loin, lui répondit-on, il habite l'hôtel.
Les confrères étaient dans la jubilation de l'incident.
--Comment, toi, Rouletabille! c'est toi qui te laisses rouler ainsi!...
Rouletabille leur ferma le bec:
--Oui, dit-il sur un ton glacé, et je m'en vante! Je n'ai pas voulu croire qu'un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les jours et que vous traitez comme un confrère, fût un voleur et un assassin!
Ils s'exclamèrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis à la piste dans l'Istrandja-Dagh, intrigué de les voir prendre ces chemins aussi mystérieux lorsque tous les correspondants restaient à Sofia; il avait pénétré nuitamment sous leur tente; il s'était emparé des correspondances qu'il avait expédiées à Paris sous son nom, et puis il avait fait pis encore que cela! Pour se débarrasser de la concurrence du représentant de _l'Époque_, il n'avait pas hésité à dénoncer Rouletabille et ses compagnons aux autorités turques comme espions du général Stanislawoff, au risque de les faire fusiller!
Le reporter raconta leur arrestation par l'agha. Quand il eut fini sur ce chapitre, un concert de malédictions s'éleva à l'adresse de Marko le Valaque.
--C'est un misérable. Il faut se venger, s'écriaient les uns.
--Il faut le dénoncer, menaçaient les autres.
Soudain Vladimir dit:
--Attention, le voilà!
--Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c'est à moi qu'il appartient de le traiter comme il le mérite. Quant à toi, La Candeur! tu n'as plus «voix au chapitre!» Je te prie de ne plus te mêler de rien!... Mes affaires ne te regardent plus!
Ce disant il faisait disparaître les numéros de _la Nouvelle Presse_ dans la serviette qu'il avait reprise à La Candeur, lequel faisait vraiment peine à voir.
Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout à coup, il aperçut Rouletabille. Il pâlit un peu et puis, se forçant à faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter:
--Tiens! Rouletabille, fit-il, qu'étiez-vous donc devenu? Tout le monde ici était très inquiet de votre sort...
Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel.
--C'est ce que mes confrères me disaient, répondit-il. Mais heureusement il ne nous est rien survenu de désagréable. Nous avons fait un petit tour dans l'Istrandja-Dagh et, après quelques aventures sans grande importance, nous avons eu la chance d'assister à la prise de Kirk-Kilissé.
--En vérité! s'écrièrent tous les confrères.
--Mes compliments! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit... ça a dû être une belle journée! J'ai entendu dire que la bataille avait été acharnée!
--Oh! terrible! proclama Rouletabille. Je n'ai encore assisté à rien de comparable! On s'est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette ville avec une rage, un désespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez ceux-là qui, à mon avis, n'a encore été atteint en aucune bataille moderne!
--Oh! raconte-nous ça! s'écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous donner ces quelques détails... ça ne t'empêchera pas d'avoir eu la primeur de la nouvelle...
--Je n'ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n'ai jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'étaient retranchées fortement derrière les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les rues de Kirk-Kilissé! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite forteresse... Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur... il a fallu...
Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une prise de Kirk-Kilissé qui n'avait jamais existé et prenant le contre-pied, à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus significatifs détails relatifs à une bataille qu'il inventait de toutes pièces, faisant mouvoir des régiments qui n'avaient même pas pris part aux combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l'imbécile qui les avait rapportées. C'était magnifique, c'était coloré, c'était, comme on dit, bien vécu!...
--Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrères, qui prenaient tous des notes avec une hâte bien compréhensible.
--Et tu as déjà envoyé tout ça? demandèrent-ils à Rouletabille.
Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui, constata que Marko le Valaque s'était déjà enfui avec son trésor de notes sur la prise de Kirk-Kilissé et dit:
--Non, messieurs!... je n'ai rien envoyé de tout cela!... parce que tout cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arrivé... Gardez-vous donc bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au moins, trois colonnes de _la Nouvelle Presse_ sous la signature de Marko le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que La Candeur va télégraphier lui-même à _l'Époque: «Kirk-Kilissé a été occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général Radko Dimitrief n'ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans s'étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n'est peut-être pas d'exemple dans l'Histoire!_»
Stupéfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent à cette réplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas volée.
--Il est fini!... dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!... Aucun journal sérieux n'en voudra plus! Nous en voilà débarrassés!...
--Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir, il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici?
--Tu veux bien que je travaille encore avec toi! s'écria La Candeur.
--Mais, oui! idiot! seulement, cette fois, laisse la serviette à Vladimir. Il est plus crapule que toi, mais il est moins bête!
--Merci!
On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille commençait à dicter un article à Vladimir, cependant qu'il envoyait La Candeur d'abord au télégraphe porter une dépêche succincte sur la prise de Kirk-Kilissé, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du général Stanislawoff.
L'article de _l'Époque_ qu'il dictait commençait ainsi:
«Notre confrère _la Nouvelle Presse_ a publié, sous la signature de Marko le Valaque, une série fort intéressante de correspondances relatant un voyage de son envoyé spécial et des secrétaires de celui-ci dans l'Istrandja-Dagh. Les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ ont regretté que cette série restât tout à coup suspendue sans qu'on leur en donnât la raison. Qu'ils se consolent! Ils pourront désormais trouver, dans _l'Époque_, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters dans un pays ravagé par une guerre terrible. Seulement ces articles seront signés désormais Joseph Rouletabille, notre envoyé spécial ayant pris ses précautions pour que Marko le Valaque ne les lui volât pas, cette fois, comme il y avait réussi une première!...»
Ayant achevé ce petit «chapeau», Rouletabille entra dans le vif de la tragédie qu'ils avaient vécue au pays de Gaulow, et il commençait à faire la description du majestueux hôtel des Étrangers [_Le Château Noir._], quand La Candeur fit son entrée.
Il paraissait assez inquiet.
--Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff?
--Il est revenu! dit La Candeur en soufflant. Il est arrivé quelques minutes après notre départ.
--Courons donc! fit Rouletabille.
--Inutile, il est reparti!
--Comment, reparti?
--Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu'il te recevra ce soir ou cette nuit, sitôt son retour.
--Ah! mais en voilà une comédie! grogna le reporter. Il me fait venir parce qu'il a absolument besoin de me voir, et sitôt que je suis arrivé, il fiche le camp! S'il ne tient pas plus que ça à ma visite, qu'il me laisse donc tranquillement travailler! Où en étions-nous, Vladimir?
--Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuyé, le général-major n'est pas reparti tout seul.
--Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche!
--Il est reparti avec Ivana Vilitchkov!
--Hein?
--Je te dis ce qu'on m'a dit. Mlle Vilitchkov n'est plus à l'hôtel de M. Anastas Arghelov!
--Alors le général l'a emmenée? Et pourquoi? Et où?...
--Mais je n'en sais rien, moi!...
Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l'hôtel, courut chez Anastas Arghelov et là eut la chance de rencontrer tout de suite le général Savof.
--Ivana Vilitchkov?
--Partie avec le général Stanislawoff!...
Et comme le général Savov voyait le reporter bouleversé, il le rassura tout de suite. Le général-major n'avait fait que passer. Il avait eu un court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les avant-postes, Ivana l'avait supplié de l'emmener avec lui... Elle était curieuse de voir le théâtre de la guerre!...
--Voir le théâtre de la guerre! Mais elle en revient!
--Caprice de jeune fille... et puis je crois que le général-major avait besoin de causer avec elle... Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui arriver de redoutable... Le général-major la considère comme sa pupille et l'aime comme sa fille. Il vous la ramènera saine et sauve avant ce soir... ajouta Savof avec un sourire.
Rouletabille retourna à l'hôtel du Lion-d'Or, un peu tranquillisé... et il continua de dicter ses articles toute la journée.
XII
OU ROULETABILLE S'APERÇOIT QU'IL N'EN A PAS ENCORE FINI AVEC LE COFFRET BYZANTIN
De temps en temps, La Candeur allait voir si le général Stanislawoff et Ivana n'étaient point de retour. Mais ils ne rentrèrent ni cette journée-là, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le travail et dans l'inquiétude. Dans la matinée du lendemain, personne encore!... Rouletabille avait beau se dire: «Elle est avec le général-major, aucun danger ne la menace!», il n'en était pas moins désemparé.
Pour ne plus penser à cette absence qui se prolongeait d'une façon inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement.
Il était midi le lendemain, et les confrères s'asseyaient à la table d'hôte du Lion d'Or, quand des clameurs, des cris d'exaspération, tout un gros tumulte monta soudain de la salle à manger. Et La Candeur parut, la figure écarlate comme il lui arrivait dans les moments d'émotion intense.
--Rouletabille! Rouletabille!...
--Qu'est-ce qu'il y a encore?... Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci?
--Non, c'est Marko le Valaque!...
--Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive?...
--Il lui arrive un télégramme de félicitations et on double ses appointements et ses frais à la suite de son récit de la prise de Kirk-Kilissé!
--Non!...
--C'est comme je te le dis!... Et ce qu'il rigole, mon vieux!... ce qu'il se fiche de nous tous!... Ce qu'il fait l'important!
--Malheur de malheur! gémit Vladimir. Il y a de quoi en crever!...
--Il montre la dépêche à tout le monde!... mais ce n'est pas le plus beau!
--Quoi encore?
--Ce sont les autres qui sont furieux!... furieux après toi!... Ils ont tous reçu des dépêches qui les eng...!... Il y en a qui sont menacés d'être fichus à la porte parce qu'ils ont télégraphié que Kirk-Kilissé a été prise sans coup férir, tandis que _la Nouvelle Presse_ donne tous les détails d'une épouvantable tuerie!
--Une dépêche pour M. Rouletabille! annonça un domestique.
Rouletabille ouvrit le télégramme.
Il lut tout haut:
«_Si vous êtes malade, faites-vous remplacer, par _Marko le Valaque! Son récit de la prise de Kirk-Kilissé est admirable!_»
Signé: Le RÉDACTEUR EN CHEF.
Rouletabille était accablé quand la porte de la chambre s'ouvrit à nouveau devant tous les correspondants qui maudissaient à la fois Marko le Valaque, qui avait envoyé une si belle dépêche, et Rouletabille, qui les avait empêchés d'en faire autant.
--Mais quand je vous dis que c'est faux! hurla Rouletabille.
--Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse que ce soit faux! Tiens! lis! Et on lui fit lire une dépêche du _Journal de onze heures_ à son envoyé spécial: «On ne vous a pas envoyé à Kirk-Kilissé pour nous télégraphier qu'il ne s'y passe rien!...»
Là-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en déclarant que désormais ils ne seraient pas si bêtes et qu'il se passerait toujours quelque chose!
Un correspondant prit La Candeur à part et lui souffla à l'oreille en lui montrant Rouletabille:
--Dis donc, La Candeur! Qu'est-ce qu'il a? Ça n'a pas l'air de lui réussir la guerre balkanique, à Rouletabille!
--Il a, répondit lâchement La Candeur, il a qu'il est amoureux!... Alors, tu comprends!...
--Oui, tu m'en diras tant! Il n'en faut pas davantage pour abrutir un pauvre jeune homme!...
A ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille.
--Le général-major est arrivé, lui dit-il, et désirerait vous voir.
--J'y vais, fit Rouletabille, immédiatement sur ses pattes; il est revenu avec Mlle Vilitchkov?
--Non, je ne pense pas!... Je l'ai vu revenir seulement avec ses officiers d'ordonnance.
--Chouette! éclata La Candeur.
Rouletabille tourna de son côté un visage décomposé:
--Allez vous-en, _monsieur!_... dit-il à La Candeur. Que je ne vous retrouve plus jamais sur mon chemin!... Venez, Vladimir!
Et il suivit l'officier, pâle comme un spectre.
En passant, Vladimir dit à La Candeur, qui était tombé sur une chaise:
--Te désole pas mon garçon! Tu peux toujours offrir tes services à Marko le Valaque!...
Dix minutes plus tard, Rouletabille était devant le général-major, qui ne lui ménagea point ses plus chaudes félicitations pour sa campagne de l'Istrandja-Dagh. Le reporter s'inclina:
--Excusez-moi, général!... mais je suis inquiet au sujet de Mlle Vilitchkov...
--Pourquoi donc? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il n'ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana.
--Je dois vous dire, général, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov, fatiguée par de terribles aventures qu'elle vous a peut-être rapportées...
--Oui, je sais, dit Stanislawoff.
--... Est dans un état moral assez faible...
--Vraiment, il ne m'a pas paru...
--Elle est abattue...
--Abattue! allons donc!... je l'ai au contraire trouvée pleine d'énergie...
--Et moi, je l'ai laissée tout à fait accablée... aussi ai-je été assez étonné d'apprendre qu'elle vous avait accompagné aux avant-postes et ai-je été plus inquiet encore quand j'ai su que vous reveniez sans elle...
--Mlle Vilitchkov s'est, en effet, absentée pour plusieurs jours, dit le général en faisant asseoir Rouletabille; mais il n'y a point là de quoi vous inquiéter. Elle m'a annoncé elle-même qu'elle serait de retour à l'endroit même où je me trouverai dans une semaine au plus tard!
--Merci de ces bonnes paroles, général! quoique cette absence me paraisse tout à fait inexplicable...
--Aussi, je vais vous l'expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n'ai point de secret pour vous...
--Oh! général!...
--J'avais hâte de vous voir, d'abord pour vous féliciter. Le service que vous nous avez rendu, je ne l'oublierai jamais!
Rouletabille était sur des charbons ardents. Il n'était point venu pour qu'on lui parlât de lui, mais d'Ivana.
--C'est grâce à vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu agir en toute sécurité, certains que nos plans secrets de mobilisation et de campagne étaient restés ignorés de l'adversaire.
--Nous les avons retrouvés intacts, dans le tiroir secret du coffret byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait mentalement le coffret byzantin à tous les diables.
--C'est ce que m'a dit Mlle Vilitchkov que j'ai trouvée ici à mon retour et qui m'a rapporté dans quelles dramatiques conditions vous aviez découvert les plis scellés de l'état-major!
--Mlle Vilitchkov, général, a dû vous dire que nous n'avons pas eu le temps de nous en emparer et que nous avons dû refermer en hâte le tiroir où ils étaient cachés et où nul ne soupçonnait leur présence...
--Mlle Vilitchkov, reprit le général d'une voix grave, m'a dit aussi que vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le tiroir et que vous aviez constaté, cette fois, que les plis avaient bien disparu.
--C'est exact! Mais nous ne nous en sommes point tourmentés, car il nous est apparu que le secret de ce tiroir avait été découvert trop tard par vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu'il contenait étaient maintenant connus de tous par la victoire de vos armées!
--Le malheur, monsieur, exprima le général sur un ton de plus en plus grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de mobilisation et d'attaque...
--Quoi donc encore, général? demanda Rouletabille, de plus en plus agité et effrayé du tour que prenait la conversation.
--Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications les plus précises sur notre système d'espionnage militaire tant en Thrace et en Macédoine qu'à Constantinople même. Le pis est que le nom et l'adresse de nos espions à Constantinople s'y trouvent en toutes lettres avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec eux!
Rouletabille s'était levé.
--Oh! fit-il, nous ne savions point cela!...
--Si ces plis ont été ouverts par nos ennemis, c'est non seulement, pour nous, la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau système d'espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l'embarras en ce moment, mais encore c'est la mort, c'est l'éxécution certaine pour une vingtaine de serviteurs dévoués que nous entretenons à Constantinople!
Cette perspective n'avait pas l'air de jeter Rouletabille dans un désespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio, qu'à Ivana...
--Général! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui avez appris cela?
--Elle s'en est montrée d'abord aussi effrayée que moi, et puis elle a paru reprendre ses esprits et m'a dit qu'il ne dépendait que d'elle que ces documents rentrassent en notre possession d'ici à quelques jours sans que l'ennemi en ait eu connaissance. Elle savait où se trouvaient les plis et ne doutait point qu'on ne les lui remît si elle allait les chercher elle-même!
--Ah! mon Dieu, s'écria Rouletabille... c'est bien cela! c'est bien cela!... Oh! c'est affreux, général!... et alors?...
--Alors Mlle Vilitchkov est allée les chercher!...
--Et elle vous a dit qu'elle vous les rapporterait avant huit jours?...
--Oui, avant huit jours!...
--Elle ne vous les rapportera pas, général!
--Elle m'a donc menti?...
--Non! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvés... Mais elle, général, elle! elle ne reviendra pas!...
--Comment cela?... Que voulez-vous dire?...
--Elle est partie pour Dédéagatch, n'est-ce pas?...
--Oui, pour Dédéagatch?...Elle m'a demandé une auto. Je lui ai fait donner ma plus forte voiture et j'ai fait monter avec elle trois prisonniers turcs, des notables de l'Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari, paraît-il, d'Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana Hanoum! à ce qu'elle m'a dit?...
--C'est exact! général!...
--Et son mari est mort!...
--Oui, général!...
--Ces notables turcs, pour prix de leur liberté, m'ont promis de protéger et de conduire à Dédéagatch leur nouvelle coreligionnaire!
--Général, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov!...
Cette nouvelle n'était point faite pour bouleverser un esprit aussi méthodique... et patriotique que celui du général Stanislawoff. Il préférait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir Ivana Vilitchkov, si charmante fût-elle. Cependant le désespoir évident du jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du plus profond intérêt les raisons pour lesquelles il pensait qu'il ne reverrait plus sa pupille.
--Parce que, général, on lui a offert d'échanger ces plis contre sa liberté à elle, contre son honneur!... contre sa vie!...
Et il raconta l'histoire de la veille, il répéta les termes de la lettre introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le Circassien!...
--Oh! fit le général, la noble fille!...
--Général, c'est un acte de désespoir épouvantable!...
--C'est un sacrifice magnifique!...
--Il aurait été inutile, général, si je l'avais connu plus tôt!... Mais, maintenant, maintenant!... Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov arrivera à Dédéagatch?...
--Elle y est peut-être déjà! du moins je l'espère!...
--Oui! tout est fini! gémit le malheureux Rouletabille. Il n'y a plus rien à faire!...
Et il s'écroula sur un siège en sanglotant!
Le général vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre... Il demanda pardon de sa faiblesse et la permission de se retirer.
Le général le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement et là, lui dit: