Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 9

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Quand la fille de l'air, l'Aurore aux doigts de rose, s'éleva sur l'horison, pour parler le langage d'Homère; quand la belle, la vertueuse Chariclée, sortie du temple de Diane, parut, nous fumes alors convaincus que la beauté de Théagènes pouvoit être surpassée, mais aux yeux des hommes, qui trouvent dans les grâces et les appas d'une femme quelque chose de plus séduisant. Elle s'avance montée sur un char traîné par deux taureaux blancs; un manteau de pourpre, parsemé de fleurs d'or en forme de rayons, descend jusque sur ses pieds; autour de son sein est une ceinture sur laquelle l'ouvrier a épuisé tous les secrets de son art: jamais auparavant il n'en avoit fait de pareille, et jamais il n'en fit dans la suite. On voit par derrière des queues de serpens s'entrelacer l'une dans l'autre; leurs cols, revenant par dessus son sein, forment un nœud tortueux duquel sortent leurs têtes qui pendent de chaque côté, et semblent partir du milieu du nœud: tels sont les prestiges de l'art, qu'on diroit qu'ils se traînent; la cruauté n'est point peinte dans leurs regards; ils n'inspirent point la frayeur; ils semblent plongés dans un doux sommeil; on diroit que le plaisir les a endormis sur le sein de Chariclée. Ils sont travaillés en or, de couleur bleue et avec tant d'art, que ce métal a pris, sous la main de l'ouvrier, une couleur foncée qui, contrastant avec le jaune, représente au naturel la teinte mobile et luisante des écailles de ces serpens. Telle est la ceinture de Chariclée. Une partie de sa chevelure est tressée, tandis que l'autre flotte avec grace sur son col et sur ses épaules; une couronne, formée de branches de laurier, arrête sur sa tête et écarte ses cheveux de son visage, aussi frais que la rose, aussi éclatant que le soleil, et les empêche de voltiger de côté et d'autre au gré du vent. Dans sa main gauche est un arc. Le long de son épaule droite descend un carquois. Dans sa main droite est une torche ardente, dont les flammes ne jettent pas un éclat aussi vif que celui de ses yeux.

Les voilà, s'écrie Cnémon! je reconnois Théagènes et Chariclée, ce sont eux-mêmes. Montrez-les moi, au nom des dieux, je vous en supplie, lui dit Calasiris, qui croyoit que Cnémon les voyoit en effet.--O mon père! vous m'avez dépeint avec des traits si vrais des personnes que j'ai vues, que je connois, que, malgré leur absence, je croyois les voir.--Je ne sais si vous avez jamais vu des personnes telles que la Grèce et le soleil en virent alors, des personnes aussi regardées, aussi applaudies; l'une réunissant les suffrages de tous les hommes; l'autre ceux de toutes les femmes: le bonheur d'épouser l'un des deux, égaloit à leurs yeux celui des immortels: Théagènes, sur-tout, étoit regardé des habitans du pays, et Chariclée des Thessaliens. L'admiration des uns et des autres se fixoit sur celui qu'ils ne connoissoient point; car un objet inconnu attire davantage notre attention. Douce erreur! séduisante pensée! ô Cnémon, dans quel transport j'étois! je pensois que vous alliez me les montrer; hélas! que vous m'avez cruellement trompé! Au commencement de notre entretien, je pensois qu'ils alloient arriver, que bientôt je les verrais; vous ne m'avez même demandé le récit de leurs aventures, que comme le prix d'un pareil bienfait. Le soleil est couché, la nuit est arrivée, et vous ne me les montrez point encore! Ne vous désespérez point, reprit Cnémon; soyez persuadé qu'ils arriveront: peut-être ont-ils trouvé quelque obstacle, qui les empêche de se rendre à tems au lieu fixé. D'ailleurs, fussent-ils présens, je ne vous les ferois pas connoître avant que vous vous fussiez entièrement acquitté envers moi. Remplissez donc vos engagemens, si vous avez tant d'impatience de les voir. Ce n'est qu'avec le sentiment de la plus profonde douleur, reprit Calasiris, que je me rappelle des évènemens aussi tristes. Je craignois d'ailleurs de vous ennuyer par des détails aussi longs; mais puisque vous êtes avide de choses touchantes, je vais reprendre le fil de ma narration. Allumons d'abord un flambeau; faisons des libations aux dieux qui président à la nuit; acquittons-nous envers la divinité, afin que rien ne vienne troubler le plaisir de notre entretien. Ainsi parla Calasiris.

Par son ordre, une esclave apporte un flambeau; le vieillard fait des libations; il invoque les dieux et sur-tout Mercure; il les prie de ne lui envoyer que des songes agréables; de lui montrer au moins pendant le sommeil, les objets les plus chers à son cœur. Il continue ainsi son récit.

Lorsque le cortège a trois fois fait le tour du tombeau, et que les cavaliers l'ont parcouru trois fois, on entend les gémissemens des femmes mêlés aux cris confus des hommes. Toutes les victimes, les taureaux, les béliers, les agneaux, comme frappées du même coup, tombent sous le couteau sacré. Un vaste autel est chargé d'une grande quantité de bois, sur lequel on met, suivant l'usage, les extrémités des victimes. On prie le grand-prêtre de commencer les libations et de mettre le feu au bûcher. Je dois, il est vrai, dit Chariclès, faire des libations; mais il faut que le chef de la théorie prenne un flambeau de la main de la prêtresse de Diane, et allume le bûcher; ainsi l'ordonnent les lois établies parmi nous: en même-tems il commence les libations, et Théagènes va prendre le flambeau.

O Cnémon! si nous croyons que les ames ont une origine céleste, et qu'elles ont entr'elles une sympathie invincible, ce n'est pas sans raison. A peine Chariclée et Théagènes s'apperçoivent-ils que leur ame, dès ce premier abord, semble reconnoître son image et s'élancer vers un objet digne d'elle. Ils restent tous deux saisis, étonnés. Ils ne se hâtent point, l'un de prendre, l'autre de recevoir le flambeau. Ils se regardent long-tems mutuellement: ils semblent s'être déjà vus, se reconnoître et chercher les traits l'un de l'autre; après vient un sourire léger et furtif que le mouvement seul de leurs yeux indique: ils rougissent comme s'ils en avoient honte; ils palissent comme si un trait aigu eût pénétré jusqu'au fond de leur cœur. En un mot, mille changemens qui se succèdent rapidement sur leur visage, l'altération de leurs traits, tout révèle l'agitation de leur ame.

Tous les assistans étoient occupés des différentes cérémonies du sacrifice, de pensées diverses; Chariclès attentif aux vœux et aux prières accoutumées qu'il récitoit: personne ne s'apperçut de rien. Je ne pensois qu'à observer ces jeunes gens depuis le moment que j'avois entendu l'oracle rendu à Théagènes pendant le sacrifice, et je croyois pouvoir percer le nuage qui couvroit l'avenir: mes efforts furent vains, je ne pus rien découvrir. Enfin Théagènes, s'arrachant de-là comme par violence, met le feu au bûcher: là finit la cérémonie. Les Thessaliens furent se livrer à la bonne chère; chacun se dispersa et se retira chez soi.

Chariclée se revêt d'une robe blanche, et, suivie de quelques-unes de ses compagnes, elle se rend dans l'enceinte qui environne le temple, où étoit sa demeure. Elle n'habitoit plus avec celui qu'elle regardoit comme son père; elle s'en étoit séparée pour se perfectionner dans la pratique des vertus. Ce que j'avois vu, ce que j'avois entendu n'avoit fait que redoubler mon inquiétude. Je cherche Chariclès avec empressement, et lui-même vient au-devant de moi. Avez-vous vu, me dit-il aussitôt qu'il m'apperçut, celle qui fait ma gloire et l'ornement de la ville de Delphes, Chariclée?--Je l'ai déjà vue plusieurs fois, et non, comme dit le proverbe, en passant et par hasard. Plusieurs fois j'ai offert des sacrifices avec elle. Elle m'a interrogé sur tout ce qui concerne les dieux et la religion; et j'ai eu le plaisir de satisfaire à ses questions.--Que pensez-vous? A-t-elle ajouté à l'éclat de la fête?--Ah! Chariclès, c'est me demander si la lune brille au milieu des autres astres.--Cependant les yeux se sont arrêtés sur le jeune Thessalien.--Il est vrai, mais on ne lui donnoit que la seconde et même la troisième place; mais votre fille étoit un astre lumineux dont la splendeur éclairoit toute la pompe.[18]

Chariclès étoit au comble de la joie. Je voulois gagner sa confiance et je parvenois à mon but. Je vais voir Chariclée, me dit-il en souriant. Voulez-vous m'accompagner? Allons voir si le tumulte de la fête ne lui a pas causé quelque indisposition. J'acceptai sa proposition, en lui disant que rien ne me touchoit autant que ce qui pouvoit l'intéresser.

Arrivés à la demeure de Chariclée, nous entrons et la trouvons sur son lit, l'air égaré, l'œil humide de pleurs que l'amour lui faisoit verser: elle embrasse son père, qui lui demande ce qu'elle souffre. Elle se plaint d'un violent mal de tête. Elle demande qu'on la laisse seule pour qu'elle repose. A ces mots, Chariclès sort de la chambre, recommande aux esclaves de faire le plus grand silence. Qu'y a-t-il donc, mon cher Calasiris, me dit-il? Quelle est cette indisposition de ma fille? Ne soyez pas étonné, lui dis-je, si dans une fête aussi brillante, au milieu d'un peuple aussi nombreux, votre fille a été enchantée. Quoi donc, me répond-il avec un sourire ironique, vous croyez aux enchantemens, comme la multitude? Sans doute, lui dis-je, autant qu'à toute autre vérité; et voici le fondement de ma croyance.

L'air, qui nous environne, pénètre dans notre intérieur par les narines, par les yeux; par la respiration et par tous les autres passages: il nous transmet avec lui les qualités dont il est imprégné, et les communique à tous ceux qui le respirent. Un homme regarde-t-il avec des yeux d'envie un bel objet, l'air qui l'environne se trouve infecté de cette funeste qualité, et par la respiration il transmet à tout ce qui l'approche le germe de cette passion: cet air extrêmement délié et subtil pénètre jusque dans la moële des os; et l'envie cause alors une maladie qui s'appelle proprement _fascination_. Examinez, mon cher Chariclès, combien de personnes sont attaquées de maux d'yeux, de la peste, sans avoir touché aucune personne atteinte de ces maladies, sans avoir couché dans le même lit, sans avoir mangé à la même table, mais par le seul contact de l'air qu'elles ont respiré. La génération de l'amour est encore une preuve de cette vérité. C'est par les yeux que, comme à la faveur d'un vent favorable, il décoche ses traits dans nos ames. De tous nos sens la vue est le plus mobile, le plus susceptible de s'enflammer, celui qui reçoit le plus aisément les impressions des objets étrangers. Les flammes qui pétillent dans nos yeux, facilitent à l'amour l'entrée de notre cœur.

Je vais vous en donner encore une preuve, tirée de la nature elle-même. Elle est consignée dans nos livres sacrés, qui traitent des animaux. Le Charadrius guérit de la jaunisse: si cet oiseau est regardé par un homme attaqué de cette maladie, il détourne les yeux, les ferme et s'enfuit; ce n'est pas, comme quelques-uns le croient, qu'il refuse son secours; mais, s'il regarde cet homme, il attire à lui sa maladie. C'est une qualité qu'il tient encore de la nature: aussi évite-t-il sa vue comme un trait perçant. Vous savez encore que l'haleine et les regards du serpent appelé Basilic, sont funestes et mortels à tout ce qu'il rencontre. Il ne faut donc pas s'étonner si quelques personnes enchantent même leurs meilleurs amis, ceux à qui elles veulent le plus de bien. Envieuses par tempérament, le cœur chez elles est innocent, la nature seule est coupable.

Vous venez, me dit Chariclès, après quelques instans de silence, de faire luire à mes yeux un flambeau qui dissipe les ténèbres dont mon esprit étoit obscurci. Plût aux dieux que le cœur de Chariclée fût sensible et qu'il connût l'amour! Non, je ne la regarderois pas comme malade, mais comme jouissant d'une parfaite santé. Vous savez ce que je vous ai demandé. Hélas! il n'est pas à craindre qu'avec son aversion pour l'hymen et pour l'amour, elle soit attaqué de ce mal: c'est plutôt à quelque enchantement qu'il faut attribuer son indisposition. O vous, mon ami, vous dont les lumières sont si étendues, sans doute vous n'oublierez rien pour la guérir! Je lui promis tous les secours dont je serois capable, si je la voyois dans un état alarmant.

Pendant que nous cherchions ainsi à découvrir la maladie de Chariclée, un homme hors d'haleine accourt à nous. Mes amis, nous dit-il, on diroit, à voir votre lenteur, qu'on vous appelle à des combats sanglans, et non au festin que le beau Théagènes a préparé, et auquel le plus grand des héros Néoptolème, doit présider. Venez; il ne manque plus que vous: ne vous faites pas attendre jusqu'au soir. Chariclès, s'approchant de mon oreille: cet homme, me dit-il, ne nous permet pas de délibérer.[19] Il me semble pris de vin. Allons, car il pourroit bien finir par en venir aux voies de fait. Vous plaisantez, lui dis-je; cependant partons.

Aussitôt que nous fûmes arrivés, Théagènes place Chariclès à côté de lui, et me témoigne à moi-même quelques égards en faveur du grand-prêtre. Je ne vous ennuierai point par un long détail de ce festin. Je ne vous parlerai point des danses des jeunes filles, de la musique, des divers amusemens auxquels se livrèrent les jeunes gens,[20] de la délicatesse, du goût exquis des viandes, ni des autres choses, qui rendirent ce repas agréable et délicieux. Mais je n'oublierai pas des choses qu'il vous est nécessaire de savoir, qu'il m'est agréable de rapporter.

Théagènes montroit beaucoup d'enjouement et tâchoit de bien accueillir tous les convives. Mais il ne put me cacher les secrets tourmens de son ame. Ses regards erroient ça et là; de tems en tems de profonds soupirs s'échappoient de son sein: tantôt, la tête baissée, il sembloit absorbé dans de profondes réflexions; bientôt après il revenoit à lui, comme s'il se fût apperçu de ses distractions, et l'on voyoit alors la joie briller sur son visage. Ces changemens rapides sembloient ne lui coûter rien. L'ame d'un amant, comme celle d'un homme ivre, est mobile et sans consistance: tous deux sont dominés par une passion susceptible de bien des modifications. Aussi un amant est-il sujet à l'ivresse, et un homme ivre, à l'amour; mais lorsqu'il succomboit sous le poids de l'ennui et du chagrin, tous les convives s'appercevoient de son mal-aise. Chariclès lui-même, voyant ces inégalités, me dit à l'oreille: quelque regard d'envie s'est sans doute arrêté sur Théagènes; il me semble être dans le même état que Chariclée. Assurément, lui dis-je; et vous ne devez pas en être étonné. Comme elle, il a été beaucoup regardé pendant la cérémonie.

Lorsque le moment de porter la coupe à la ronde fut arrivé, Théagènes, quoique malgré lui, but le premier, et présenta ensuite la coupe à chacun des convives. Lorsqu'il fut arrivé à moi, je le remerciai et ne voulus point boire. Attribuant ce refus au mépris, il me lance un regard terrible et enflammé de colère. Chariclès s'en apperçut: cet homme, lui dit-il, ne boit point de vin et ne mange rien de ce qui a eu vie. Théagènes lui en demande la raison. Il est Egyptien, de Memphis, continua Chariclès, et grand-prêtre d'Isis. Ces mots remplissent l'ame de Théagènes d'une joie subite: il se lève à l'instant,[21] demande de l'eau, en boit; puis s'adressant à moi: ô le plus sage des hommes! s'écrie-t-il, recevez au moins cette coupe de ma main: elle contient la liqueur que vous aimez. Faisons sur cette table des libations à l'amitié. J'y consens, beau Théagènes, lui dis-je; depuis long-tems je suis votre ami. Je reçus la coupe de ses mains et je bus.

Ainsi finit le festin. Les convives se séparent; je me retire accubié des caresses de Théagènes, qui m'embrassa plusieurs fois avec toute l'effusion du cœur le plus sensible. Rentré chez moi, je fus long-tems à m'endormir; je ne songeai qu'à Théagènes et à Chariclée: je repassai dans mon esprit les dernières paroles de l'oracle, dont je cherchai encore à pénétrer le sens. Déjà la nuit étoit au milieu de sa course, lorsque je crus voir Diane et Apollon, si toutefois je ne les vis pas réellement. L'un me remettoit Théagènes et l'autre Chariclée; et, m'appelant par mon nom: il est tems, me disoient-ils, de retourner dans ta patrie: tel est l'ordre des destins. Abandonne cette terre; emmène avec toi ces deux jeunes gens; traites-les comme tes enfans; conduis-les en Egypte, et par-tout où il plaira aux dieux. Après avoir ainsi parlé, ils disparoissent, me laissant bien persuadé que ce n'est point une vision.

Je ne doutois pas que ce que j'avois vu ne fût réel; mais je ne savois dans quel pays, chez quelle nation, les dieux m'ordonnoient de conduire ces deux jeunes gens. Mon père, dit Cnémon, vous me l'apprendrez par la suite; mais, dites-moi, comment croyez-vous que les dieux se sont manifestés à vous, si ce n'est en songe? Car vous prétendez les avoir vus en personnes. Le sage Homère l'apprend lui-même, répondit Calasiris; mais bien des lecteurs lisent ses vers sans y faire attention: _J'ai reconnu,_ dit le poëte, _le Dieu à sa démarche aisée; car les dieux se font bien reconnoître._ Je crois moi-même, répond Cnémon, avoir fait comme la plûpart des lecteurs; et peut-être ne me rappelez-vous ce passage que pour m'en convaincre. Il ne m'a jamais présenté d'autre sens que celui que j'y ai trouvé la première; fois que je l'ai lu; et j'ignore quelles particularités il peut renfermer concernant la divinité.

Calasiris, après quelques instans de silence et de recueillement, comme s'il méditoit sur la divinité: Cnémon, dit-il, les dieux et les génies viennent à nous et disparoissent cachés le plus souvent sous la figure humaine, quelquefois sous celle d'êtres d'une autre espèce; mais leur apparition sous les traits de l'humanité nous en impose davantage. Fussent-ils méconnus des profanes, le sage ne les méconnoît jamais; leurs regards fixes, leurs paupières immobiles peuvent les faire distinguer aisément: ils ne marchent point, comme nous, en remuant leurs pieds alternativement; mais ils semblent glisser, voler rapidement, fendre les airs comme les oiseaux. Aussi, chez les Egyptiens, les statues des dieux ont-elles les deux pieds unis et serrés l'un contre l'autre; c'est ce que l'Egyptien Homère, qui avoit vu nos livres sacrés, fait entendre dans ses ouvrages en termes couverts, mais cependant intelligibles. Il dit, en parlant de Minerve: _Des éclairs partoient de ses yeux, de_ Neptune; _à sa démarche facile je reconnus un Dieu;_ comme s'il eût dit, _à son vol rapide._ Car le poëte veut dire qu'il _marchoit aisément,_ et non pas, _je reconnus aisément._

Divin Calasiris, dit alors Cnémon, vous venez de m'initier aux choses divines; mais vous avez plusieurs fois surnommé Homère l'Egyptien; et personne, peut être jusqu'à présent, n'a entendu dire qu'Homère fût d'Egypte. Je n'ai pas de preuve du contraire; mais vous m'étonnez, et je vous prie de vouloir bien m'éclaircir ce point. Ce que vous me demandez, répond Calasiris, est absolument étranger à notre sujet; cependant je vais tâcher de vous satisfaire en peu de mots.

Que d'autres fassent naître Homère dans un autre pays; que le sage n'ait point d'autre patrie que l'univers, je le veux bien. Mais Homère n'en est pas moins Egyptien; il naquit à Thèbes, qu'il appelle lui-même Thèbes aux cent portes. Son véritable père fut Mercure, quoiqu'on le crût fils d'un prêtre de ce Dieu. L'épouse de ce prêtre, après s'être purifiée selon le rit de nos pères, s'endormit dans le temple. Mercure s'approcha d'elle, et donna le jour à Homère, qui même porta des indices de l'illégitimité de sa naissance. Lorsqu'il vint au monde, une de ses cuisses se trouva toute couverte de longs poils. Il fut appelé Homère, parce qu'il erroit de pays en pays, et sur-tout dans la Grèce, en chantant ses poëmes. Il ne parle ni de lui, ni de sa patrie, ni de sa famille; et ceux qui connoissoient cette marque, qu'il portoit sur son corps, vinrent à bout de le faire appeler Homère. Mais pourquoi? reprit Cnémon, a-t-il gardé le silence sur sa patrie? Peut-être, dit Calasiris, eut-il honte de se voir chassé de sa terre natale; car il fut chassé par son père, lorsque sortant de l'adolescence, il se présenta pour se faire initier. Cette tache imprimée sur son corps, en imprima une à sa naissance. Peut-être même est-ce par sagesse qu'il a tu le nom de sa patrie. Peut-être a-t-il voulu, à la faveur de ce silence, passer pour citoyen de l'univers. Ce que vous me dites, reprit Cnémon, me paroît assez probable. Les poëmes d'Homère, dont la sublimité et les charmes se ressentent du climat de l'Egypte, la majesté de son génie, tout prouve qu'il n'auroit pu s'élever ainsi au-dessus des hommes, si quelque dieu ou quelque génie ne lui eût donné le jour.

Lorsque vous eûtes reconnu les dieux aux signes indiqués par Homère, que fîtes-vous?--Je continuai de veiller comme auparavant, de réfléchir dans le calme et le silence de la nuit, si favorables à la méditation. Je me réjouissois; j'entrevoyois quelque lueur d'espérance: je me flattois de retourner bientôt dans le sein de ma patrie; mais l'idée de séparer Chariclès de sa fille me déchiroit l'ame. Je ne savois comment emmener avec moi ces deux jeunes gens; comment les préparer à ce départ; comment cacher notre fuite; de quel côté fuir; par mer ou par terre: tout me jetoit dans un extrême embarras. Enfin je passai la nuit dans la plus grande perplexité, sans pouvoir fermer les yeux.

Le jour commencent à paroître, quand j'entendis du bruit dans le vestibule de ma demeure. La voix d'un jeune homme vient frapper mon oreille. Mon esclave demande, _qui frappe à la porte et pourquoi._ La voix répond; _c'est Théagènes le Thessalien._ L'arrivée de ce jeune homme me causa beaucoup de plaisir: je le fis entrer. Je crus que la fortune me facilitoit elle-même les moyens d'exécuter mon projet. Je crus encore qu'ayant appris, pendant le repas, que j'étois Egyptien et grand-prêtre, il venoit me prier de servir son amour. Il avoit la même opinion que le reste des hommes, qui, dans leur ignorance, s'imaginent que tous les hommes, en Egypte, ont la même étendue de connoissances.

Il y a en Egypte des charlatans, vil rebut de la populace, adonnés au culte de certaines idoles, toujours entourés de cadavres, n'étudiant que les simples, ne s'occupant que d'enchantemens, aussi inutiles à eux-mêmes qu'à ceux qui les consultent, échouant dans presque tout ce qu'ils entreprennent, ne rendant que de funestes services, donnant des chimères pour des réalités, ne prédisant que des malheurs, n'inventant que des pratiques abominables, et se rendant les ministres de plaisirs infâmes. Mais, mon fils, il y a aussi des hommes véritablement instruits, et qui n'ont rien de commun avec les premiers: ce sont les prêtres et les ministres du culte, qui, dès leur jeunesse, s'appliquent à s'instruire. Ils considèrent les astres, vivent avec les dieux, scrutent les merveilles de la nature, contemplent les mouvemens des corps célestes. La connoissance de l'avenir est le fruit de leurs veilles; éloignés des maux qui affligent l'humanité, ils ne s'étudient qu'à être bons et utiles aux autres hommes. C'est cette sagesse, qui m'a exilé pour un tems de ma patrie, afin de me soustraire aux malheurs qu'elle me montroit dans l'avenir, afin de ne pas voir, comme je vous l'ai dit, mes deux fils fondre l'un sur l'autre le fer à la main. Les dieux et le destin en décideront selon leur volonté; eux seuls sont les maîtres de notre sort. C'est moins, je crois, pour dérober à mes regards un spectacle si funeste, qu'ils m'ont banni de ma patrie, que pour me faire trouver ici Chariclée, comme vous le verrez par la suite de mon récit.