Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 8

Chapter 83,778 wordsPublic domain

Peu contente de cette proie, la mort en saisit bientôt une autre: bientôt mes mains élevèrent un second tombeau. Mon épouse, inconsolable de la perte de sa fille, mourut peu de tems après de douleur et de regrets. Ecrasé sous le poids du malheur, je ne voulus pas cependant quitter la vie: c'est un crime pour un ministre des dieux de se donner la mort; mais je quittai ma patrie, pour ne pas rester chez moi dans une solitude affreuse. L'éloignement des objets qui peuvent nous rappeler de tristes souvenirs, contribue beaucoup à nous faire oublier nos maux. J'errai de climats en climats; j'allai en Egypte, jusqu'à Catadupes, pour voir les cataractes du Nil. Voilà, mon cher Calasiris, la cause de mon voyage dans votre patrie.

Mais je ne veux pas vous laisser ignorer une rencontre que je fis dans mes voyages, qui est même ce qu'ils ont de plus remarquable. Je profitais de mon séjour pour visiter la ville. Le tems avoit adouci l'amertume de mes regrets; je songeois à revenir dans ma patrie, et j'achetois quelques objets rares dans la Grèce, lorsqu'un homme d'un extérieur imposant, dont la figure annonçoit un esprit cultivé, dans la fleur de l'âge, d'un noir d'ébène, s'approche de moi, me salue et me dit en langue grecque, qu'il ne parloit pas avec facilité, qu'il désiroit m'entretenir. J'y consens; il me conduit dans un temple voisin et me parle ainsi:

Je vous ai vu acheter quelques feuilles, quelques racines des Indes, d'Ethiopie et d'Egypte; si vous voulez traiter avec moi de bonne-foi, sans fraude, sans artifice, je suis prêt à vous montrer mes marchandises.--Je le veux bien, montrez-les moi.---Je vais vous les montrer; il ne faut pas ici cet esprit d'intérêt qui guide les marchands.--Promettez-moi aussi de ne pas me demander un prix excessif.

En même-tems il prend de dessous son bras un petit sac, et me montre une quantité prodigieuse de diamans: c'étoient des pierreries de la grosseur d'une petite noix, parfaitement rondes, la plûpart d'une blancheur éclatante; les unes, vertes comme le gazon au printems, brilloient d'un éclat doux et uni, comme si elles eussent été frottées d'huile: d'autres imitoient la couleur des bords de la mer, dominés par un énorme rocher, et qui se teignent du tendre coloris de la violette. Enfin, de cet assemblage résultait un éclat mélangé, dont les nuances flattaient agréablement la vue.

Etranger, lui dis-je après les avoir considérées, il vous faut chercher d'autres acheteurs. Tout ce que je possède ne suffiroit pas pour payer un seul de ces diamans--Eh bien, si vous ne pouvez les acheter, vous pouvez les recevoir en présent.--Sans doute je peux bien les recevoir en présent; mais je ne vois pas pourquoi vous vous moquez ainsi de moi.--Je ne me moque point de vous; je parle très-sérieusement; j'en prends à témoin le Dieu que l'on adore dans ce temple. Je vous donnerai toutes ces choses, si vous voulez recevoir encore un autre présent, bien plus précieux. A ces derniers mots, je ne pus m'empêcher de rire. Pourquoi riez-vous, me dit-il?--Quoi! promettre toutes ces richesses, offrir d'en payer l'acceptation dune récompense encore plus précieuse, n'est-ce pas une chose bien capable de faire rire?--Croyez ce que je vous dis; jurez-moi d'user de mon présent comme je vous le dirai. J'étois étonné, embarrassé; j'espérois, je jurai.

A peine eus-je fait le serment prescrit, qu'il me mène chez lui et me montre une jeune fille d'une beauté parfaite et divine. Il me dit qu'elle étoit âgée de sept ans: je croyois qu'elle touchoit déjà à l'âge de puberté, tant il est vrai que les charmes de la beauté trompent les yeux, et suppléent au nombre des années. Interdit, stupéfait, je ne pouvois me lasser d'admirer cette jeune personne; quand cet étranger, reprenant la suite de son discours me parla ainsi:

Celle que vous voyez, étranger, a été exposée par sa mère, enveloppée de langes, abandonnée à la fortune pour des causes dont vous serez instruit par la suite. Je l'ai vue et je l'ai enlevée; il ne m'étoit pas permis d'abandonner au milieu des dangers une ame qui animoit un corps humain: c'est un des dogmes de nos Gynmosophistes, dont j'avois mérité, depuis quelque tems, d'entendre les leçons. Les yeux de cet enfant, même dans cet état d'abandon, brilloient d'un éclat divin: je vis la douceur et la majesté peintes dans ses regards. Elle avoit un collier formé de ces diamans que je viens de vous montrer et une bandelette tissue de fils de soie, sur laquelle son histoire étoit tracée en caractères du pays. La prévoyance de sa mère lui avoit sans doute, en l'exposant, donné ces indices pour la faire reconnoître. A peine eus-je parcouru ces caractères, que je vis d'où elle étoit et quels étoient ses parens. Je la pris, je l'emportai à une de mes terres loin de la ville. Je la remis à mes pasteurs, auxquels je recommandai le plus inviolable secret. Je gardai tous les objets que j'avois trouvés avec elle, dans la crainte qu'ils ne devinsent pour elle un arrêt de mort. C'est ainsi que le berceau de cet enfant a été enveloppé de ténèbres épaisses.

Le tems ne faisoit qu'ajouter à ses charmes; ses traits se développoient, s'agrandissoient et prenoient un caractère au-dessus de la condition de l'homme. La beauté ensevelie dans les entrailles de la terre ne pourroit rester inconnue, et je crois que son éclat la trahiroit. Je craignis donc que le mystère de sa naissance ne fût révélé, qu'il ne lui en coûtât la vie et que je ne fusse moi-même victime de mes soins. Étant venu à bout de me faire envoyer en ambassade vers le Satrape d'Egypte, je l'ai emmenée avec moi pour mettre ses jours en sûreté. Je vais remplir aujourd'hui l'objet de ma mission; car le Satrape m'a annoncé qu'il me donneroit audience. J'abandonne cette jeune fille à vos soins, à la protection des dieux qui le veulent ainsi. Je vous la remets aux conditions que vous avez juré d'observer. Elle sera libre; vous ne la marierez qu'à un homme de condition libre, telle que vous la recevez de mes mains, ou plutôt de celles de sa mère elle-même. Par les informations que j'ai prises depuis plusieurs jours que vous êtes ici, je me suis assuré de votre vertu, de votre patrie. Vous êtes né dans la Grèce; plein de confiance en votre probité, je me flatte que vous exécuterez tout ce que vous m'avez juré. Mes affaires ne me permettent pas de vous en dire davantage pour le présent. Demain, trouvez-vous auprès du temple d'Isis, je vous donnerai des renseignemens plus exacts et plus circonstanciés.

Je fis tout ce qu'il m'avoit dit. Je pris la jeune fille; je la couvris d'un voile et je la portai chez moi. Je passai le reste de la journée à lui prodiguer des soins et de tendres caresses. Je rendois grace aux dieux d'une si heureuse rencontre: dès ce moment je la regardai comme ma fille, et je lui donnai ce nom.

Le lendemain, au lever de l'aurore, je me hâte de me rendre au temple d'Isis, comme j'en étois convenu avec l'étranger. Après m'être long-tems promené, ne le voyant pas paroître, je me rends au palais du Satrape; je m'informe si l'on n'a pas vu l'ambassadeur d'Ethiopie; on me dit qu'il est parti, qu'il a été renvoyé avec menaces de la mort de la part du Satrape, si, avant le coucher du soleil, il n'étoit pas sorti de ses états. J'en demande la raison; c'est, me dit-on, parce qu'il a ordonné au Satrape de ne pas toucher aux mines de diamans, sous prétexte qu'elles appartiennent aux Ethiopiens.

Je m'en retourne pénétré de chagrin et comme frappé d'un coup violent, de n'avoir pu apprendre quelle est cette jeune fille, son pays et qui lui a donné le jour. N'en soyez pas étonné, lui dit Cnémon, car moi-même j'en suis fâché; mais peut-être que je l'apprendrai.

Vous le saurez sans doute, lui répond Calasiris, écoutez la suite du récit de Chariclès.

De retour chez moi, je vois venir cette jeune fille au-devant de moi, sans me dire une seule parole; car elle ne savoit pas la langue grecque. Elle me salue de la main. Sa seule vue porte la joie dans mon ame: je l'admirois. Comme les petits chiens de bonne race caressent tous ceux qu'ils ne connaissent que depuis peu de temps, elle étoit déjà sensible à l'amitié que je lui avois témoignée. Elle m'aimoit comme son père. Je résolus de quitter Catadupes; je craignois que le destin jaloux ne me ravît encore cette seconde fille. Je descendis le Nil. Arrivé à la mer, je trouvai un vaisseau et je m'embarquai pour revenir dans ma patrie.

Ma fille est actuellement ici.... Oui, ma fille; je lui ai donné mon nom: elle est l'unique appui de ma vieillesse. Elle me cause aujourd'hui des chagrins bien cuisans; du reste elle a surpassé mes espérances: elle a appris la langue grecque en très-peu de tems; elle s'est développée, comme une jeune plante favorisée de la nature. Sa beauté efface celle de ses compagnes, et lui attire les regards de tous les étrangers. Partout où elle se montre, dans les temples, dans les jeux, dans les places publiques, ses traits, comme ceux d'une statue parfaite, fixent sur elle les yeux et l'attention de tout le monde.

Avec toutes ces belles qualités, elle me cause des déplaisirs mortels; elle dédaigne les nœuds de l'hymen; elle veut garder une perpétuelle virginité. Diane est sa divinité chérie; elle ne connoît d'autre plaisir que de chasser; tirer de l'arc. La vie est devenue pour moi un fardeau insupportable: j'espérois lui donner pour époux mon neveu, jeune homme aimable, dont la société et le commerce sont remplis d'agrémens. Tous ces avantages ne lui servent de rien; elle demeure inébranlable dans sa résolution: caresses, promesses, raisons, tout est inutile. Ce qui m'afflige le plus,c'est qu'elle tourne contre moi les armes que je lui ai données.[14] Elle tire de l'instruction et des leçons qu'elle a reçues de moi, des preuves de la bonté du plan de vie qu'elle a embrassé. La chasteté, à ses yeux, est une vertu plus qu'humaine; elle nous approche de la divinité: c'est un bien incorruptible, impérissable, que rien ne peut altérer; Vénus, les Amours, l'Hymen, ne méritent que le mépris. O Calasiris! j'implore votre secours. J'ai profilé de l'occasion favorable, que m'a présenté le hasard pour vous entretenir un peu long-tems: obligez-moi; employez auprès d'elle toutes les ressources que peuvent vous fournir votre adresse, vos lumières, votre éloquence; persuadez-lui qu'elle est née femme. Vous pouvez aisément la voir, si vous le désirez: elle ne fuit point la société des hommes; très-souvent elle est au milieu d'eux, et n'en reste pas moins vierge. Elle habite, comme vous, l'enceinte qui environne le temple. Ne rejetez pas mes prières, ne souffrez pas que je passe ma vieillesse dans une triste solitude, sans enfans, sans consolation. Je vous en conjure au nom d'Apollon, et de tous les dieux que vous adorez en Egypte.

Je ne pus retenir mes larmes, mon fils, quand je vis couler celles de Chariclès; je lui promis de faire tout ce qui seroit en mon pouvoir.

Pendant que nous réfléchissions sur les moyens de changer le cœur de Chariclée, on vint annoncer à Chariclès que le chef de la théorie[15] des Ænéens étoit depuis long-tems à la porte du temple, et attendait le grand-prêtre pour commencer le sacrifice. Je demandai à Chariclès quels étoient ces Ænéens, cette théorie et le sacrifice qu'ils venoient offrir. Les Ænéens, me dit-il, sont les plus nobles des Thessaliens; leur sang est le plus pur de la Grèce: ils descendent d'Hellen, fils de Deucalion, et habitent les bords du golphe de Mélie; ils donnent à leur capitale le superbe nom d'Hypate, nom qui lui vient, selon eux, de sa supériorité et de sa prééminence sur les autres villes, et selon d autres, de sa situation aux pieds du mont Æta. Tous les quatre ans, à l'époque de la célébration des jeux pythiques qui, comme vous le savez, se célèbrent actuellement, les Ænéens envoient une théorie pour offrir des sacrifices à Néoptolême, fils d'Achille; car c'est ici, au pied même de l'autel d'Apollon, qu'il expira sous les coups du perfide Oreste, fils d'Agamemnon.

Cette théorie est plus magnifique que toutes les autres; celui qui est à sa tête prétend descendre d'Achille. J'ai vu ce jeune homme, rien en lui ne dément cette origine: sa beauté, sa taille annoncent vraiment une naissance illustre. Je parus surpris; je lui demandai comment un Ænéen osoit se dire descendant d'Achille; car l'Egyptien Homère dit dans ses ouvrages qu'Achille étoit de la Phthie. Ce Thessalien, me répondit Chariclès, et tous les Ænéens avec lui, n'en soutiennent pas moins qu'Achille naquit parmi eux; que Thétis sortit du golphe de Mélie pour épouser Pelée; que cette contrée étoit autrefois appelée Phthie; que la célébrité d'Achille a seule dicté tant d'impostures aux autres peuples sur la naissance du vainqueur d'Hector. Il fait même remonter son origine jusqu'aux Æacides. Il dit que Ménesthius, l'un de ses ayeux, fils du Sperchius et de Polydore, fille de Pelée, accompagna Achille sous les murs de Troye, comme un de ses premiers capitaines; qu'il dut à sa naissance le commandement du premier corps des Mirmidons. Tant de titres de noblesse, tant de preuves qu'Achille est né parmi eux, sont encore appuyées par ce sacrifice immolé à ses mânes. Ils prétendent que les

Thessaliens ne leur ont cédé le droit de l'offrir, que parce qu'ils reconnoissent les liens qui.... On peut, dis-je à Chariclès, leur céder toutes leurs prétentions, convenir de la vérité de ce qu'ils disent. Faites venir ce jeune homme; je désire ardemment de le voir.

Chariclès s'empresse de me satisfaire, et le jeune homme paroît. Il avoit en effet beaucoup de traits d'Achille, son regard, sa fierté; il portoit la tête droite: sa chevelure, séparée dessus son front, étoit bouclée et arrêtée par derrière; sur son visage étoit peint un courage martial;[16] ses narines ouvertes respiroient l'air librement; ses yeux, d'un bleu foncé, tiroient un peu sur le noir; son regard avoit une noble et aimable fierté, et faisoit l'impression d'une mer qui se calme après avoir été agitée.

Lorsqu'il nous eut fait les complimens d'usage, auxquels nous ne manquâmes point de répondre: il est tems, dit-il à Chariclès, d'offrir le sacrifice, afin que nous puissions faire des libations sur le tombeau de Néoptolême, et accomplir toutes les cérémonies usitées. Allons, reprit Chariclès; et en même tems il se leva. Vous verrez Chariclée aujourd'hui, dit-il, en s'adressant à moi, si vous ne l'avez pas encore vue: il est d'usage que la prêtresse de Diane assiste à cette solemnité, et aux libations que l'on offre à Néoptolême.

J'avois déjà vu plusieurs fois Chariclée; plus d'une fois elle avoit immolé avec moi des victimes; elle m'avoit plus d'une fois questionné sur les choses saintes cependant je ne répondis rien à Chariclès, attendant l'avenir avec impatience.

Nous dirigeâmes nos pas vers le temple: déjà les Thessaliens avoient tout préparé. Quand nous arrivâmes aux autels, le jeune homme commençoit déjà le sacrifice, qui fut précédé de la prière du grand-prêtre. La Pythie, du fond du sanctuaire, rendit cet oracle:

Célébrez, ô Delphiens, celle dont le nom commence par Charis et finit par Cléos, et le fils de la déesse; ils quitteront mon temple, fendront les flots écumans, arriveront dans un pays brûlé par le soleil. Là, une mître blanche, qui couronnera leurs cheveux noirs, sera la récompense de leur vertu.

Cet oracle jette tous les Delphiens dans une grande perplexité: ils ne peuvent en pénétrer le sens; chacun l'interprète diversement et selon ses désirs; mais personne n'en donne la véritable explication. Les oracles,

comme les songes, ne s'interprètent guère que par l'événement. Les Delphiens, d'ailleurs, tout occupés de la magnificence et de l'éclat de la cérémonie, ne s'appliquent point à démêler le sens de celui-ci.

Fin du Livre Second.

LIVRE TROISIÈME.

SOMMAIRE.

_Calasiris continue son récit. Description de la pompe des Ænéens. Portrait de Théagènes et de Chariclée. Sacrifice des Thessaliens. Entrevue de Théagènes et de Chariclée. Maladie de Chariclée. Inquiétudes de Chariclès. Dissertation sur les enchantemens. Théagènes donne un repas. Songe de Calasiris. Des apparitions des dieux. Naissance et patrie d'Homère. Étude des Egyptiens. Théagènes découvre son amour à Calasiris. Chariclès prie Calasiris de secourir Chariclée

malade; tous deux vont la voir; dans quel état ils la trouvent._

Quand la fête et toutes les cérémonies furent achevées.... Mais, mon père, dit Cnémon, elles ne sont pas achevées, vous ne m'avez encore rien fait voir; je brûle d'en entendre le détail. Je viens, comme dit le proverbe, derrière tout le monde, pour voir une aussi brillante solemnité et vous passez outre; vous fermez et vous ouvrez la scène en même tems. O mon fils! reprit Calasiris, je ne voulois pas vous fatiguer par un détail hors de mon sujet: je voulais arriver aux principaux points de ma narration, à ce qui peut vous intéresser le plus: mais puisque par cet esprit de curiosité, si naturel aux Athéniens et que vous n avez point perdu, vous voulez jouir, comme en passant, d'un tel spectacle, je vais vous mettre sous les yeux un tableau raccourci de la plus belle fête que j'aie jamais vue; elle le mérite, et par sa magnificence et par les évènemens qui la suivirent.

A la tête paroissent cent victimes, conduites par une troupe d'initiés, dont l'extérieur et l'habillement sont agrestes; ils portent une robe blanche, serrée à la ceinture par une courroie; leur bras droit, leur épaule et leur sein, sont nuds; dans leur main est une hache à deux tranchans. Tous les taureaux sont noirs et vigoureux; leur col large et épais décrit une courbe, quand ils lèvent la tête; leurs cornes, droites et sans sinuosités, sont d'une grandeur ordinaire: l'un les a dorées, l'autre, ornées de guirlandes de fleurs; ils sont bas sur jambes; leurs fanons épais descendent jusque sur leurs genoux: comme ils sont au nombre de cent, ils forment vraiment une hécatombe.

Après eux vient une multitude de diverses autres victimes: elles marchent en ordre, divisées selon leur espèce. Des flûtes, des instrument font entendre des airs mystérieux et des chants préparatoires.

Après les victimes et leurs conducteurs, de jeunes Thessaliennes, magnifiquement vêtues, avec de larges ceintures, la chevelure éparse et flottante, sont partagées en deux chœurs. Parmi celles qui composent le premier, les unes portent des paniers remplis de fleurs et de fruits; les autres des corbeilles pleines de gâteaux sacrés et de parfums, qui exhalent une odeur délicieuse. Disposées avec ordre et symétrie, leurs fardeaux fixés sur leur tête, elles se tiennent les unes les autres par la main, de manière à pouvoir danser et marcher en même-tems. Le second chœur règle les chants, entonne un hymne à la louange de Thétis, de Pelée, de leur fils et du fils d'Achille.

Après elles, Cnémon.... Quoi! Cnémon, dit Cnémon; mais, mon père, c'est me priver d'une grande partie du plaisir, que dépasser cet hymne sous silence. Je ne fais que voir la pompe et je n'entends rien. Eh bien! reprit Calasiris, vous allez l'entendre, puisque vous le désirez. Tel étoit à-peu-près cet hymne.

Je chante Thétis à la chevelure dorée, fille immortelle de Nerée, dieu de la mer; Thétis devenue, par l'ordre de Jupiter, l'épouse de Pélée; Thétis l'ornement de la mer, notre protectrice, comme Vénus l'est de Paphos. Elle mit au jour le terrible dieu des combats;

le sauveur de la Grèce, le divin Achille, dont la gloire est montée jusqu'au ciel. Achille eut de Pyrrha l'invincible Néoptolème, le destructeur de Troie, le rempart des enfans des Grecs. Soyez-nous favorable, divin Néoptolème, vous dont la cendre repose dans la terre de Pytho; recevez nos présens; délivrez-nous de toute crainte. Je chante Thétis à la blonde chevelure.

Tel étoit cet hymne, autant que je puis m'en souvenir. Il régnoit dans ces chœurs une harmonie si parfaite, le bruit des pieds s'accordoit si justement avec la mesure de la musique, que l'ouie, plus affectée encore que la vue, goûtoit seule tout le plaisir, et que les spectateurs entraînés, pour ainsi dire, par cette mélodie, suivoient les pas des jeunes vierges à mesure qu'elles avançoient, jusqu'à ce qu'une troupe de jeunes gens, avec leur chef, montés sur de superbes coursiers, paroissent et font oublier les charmes de ce concert. Divisés en deux corps de vingt-cinq chacun, ils escortent le chef de la théorie, qui marche au milieu d'eux; leur chaussure est attachée au-dessus de la cheville du pied par une bandelette de pourpre de Phénicie; une agraffe d'or relève, sur leur sein, une robe blanche mouchetée de bleu jusqu'en bas. Tous les coursiers sont de Thessalie; dans leurs yeux est peinte la liberté qu'on respire dans le climat où ils ont été nourris; ils semblent dédaigner l'esclavage, rongent leur frein, le couvrent d'écume; ils obéissent cependant à toutes les impressions qu'ils reçoivent de leurs maîtres: ils sont ornés de housses enrichies d'or et d'argent: on diroit que ces jeunes Thessaliens se sont disputé la gloire de parer leurs coursiers.

Quelque magnifique, quelque brillant que soit ce cortège, l'œil des spectateurs le dédaigne pour s'arrêter sur le chef. C'étoit Théagènes, dont le sort me cause aujourd'hui tant d'inquiétude: il paroît comme un astre dont les feux éclipsent tout ce qui brilloit ayant qu'il se montrât. Cavalier et fantassin en même-tems, il agite dans sa main une lance pesante garnie d'un large fer; il marche sans casque, la tête nue, revêtu d'une robe de pourpre, sur laquelle, entre autres évènemens, on voit représenté en or le combat des Centaures contre les Lapithes: on voit sur son agraffe Pallas, dont le sein est couvert de l'égide avec la tête de la Gorgone. Ce qui lui donne encore de nouvelles graces, c'est un vent léger dont la faible haleine agite mollement sa chevelure sur ses épaules, partage sur son front les boucles de ses cheveux; et fait flotter les extrémités de sa robe jusque sur la croupe et les cuisses de son coursier: on diroit que l'animal lui-même, sensible à l'éclat qui l'environne, l'est encore à la gloire d'être guidé par un maître si beau; il se rengorge, porte la tête droite; dans ses yeux, dans sa démarche, est peint l'orgueil que lui inspire un tel fardeau: docile au frein, il avance lentement, se balançant majestueusement à droite, à gauche, appuyant légèrement le bout du pied à terre, et réglant ses pas de manière à ne point trop agiter son maître. Tous les spectateurs sont ravis d'admiration, tous d'une voix unanime décernent à Théagènes le prix de la beauté et du courage. Déjà toutes les courtisannes, éprises pour lui d'une passion violente qu'elles ne peuvent déguiser, sèment des fleurs et des fruits sur son passage,[17] dans l'espérance de s'attirer un de ses regards: toutes décident que jamais on n'a rien vu de plus beau que Théagènes.