Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 6

Chapter 63,937 wordsPublic domain

Revenu à lui, Cnémon examine une seconde fois ce cadavre: c'étoit en effet celui de Thisbé; à côté d'elle étoit une épée qu'il reconnut à la poignée. Thyamis furieux, hors de lui, l'avoit laissée dans la plaie. Il voit un billet sortant du sein de Thisbé, et se met en devoir de le lire; mais Théagènes ne le lui permet pas: il le presse de rejoindre sa chère Chariclée, Voyons, dit-il, si quelque dieu ne se joue pas encore de mon amour; vous pourrez après lire ce billet. Ils prennent l'épée et le billet et dirigent leurs pas vers Chariclée. Elle s'étoit traînée sur les pieds et sur les mains vers l'endroit où elle avoit apperçu de la lumière. Elle se précipite vers Théagènes, se jette à son col: ô Théagènes, dit-elle, je te serre dans mes bras!--O Chariclée, vis-tu encore? Enfin, ils tombent tous deux serrés, collés l'un contre l'autre, sans voix. Leur ame erre sur leurs lèvres. Plus d'une fois, une joie, un plaisir excessifs ont eu des suites funestes et ont brisé les liens de la vie. Ainsi ces deux amans, qui n'espéroient plus se revoir, faillirent expirer. Cnémon ayant découvert un filet d'eau courante, en puise dans ses deux mains, leur en arrose le visage, leur en fait respirer, et les rappelle à la vie.

Théagènes et Chariclée, se trouvant dans les bras l'un de l'autre, étendus par terre, se relèvent en rougissant, Chariclée sur-tout, de s'abandonner ainsi à leurs transports sous les yeux de Cnémon et le prient de leur pardonner leur délire. Cnémon sourit, console leur pudeur par ces paroles: votre délire est beau à mes yeux et aux yeux de tout homme qui a lutté contre l'amour, a senti le plaisir d'être vaincu, et sait que les défaites alors sont inévitables; mais il est d'autres choses, ô Théagènes! que je ne puis approuver. Je vous ai vu, et j'en ai rougi pour vous, je vous ai vu arroser de larmes honteuses une femme étrangère, inconnue, et cela, lorsque je vous assurois que l'objet de votre tendresse étoit plein de vie. O Cnémon! lui répond Théogènes, cessez de me calomnier auprès de Chariclée: c'étoit elle que je pleurois; c'étoit son corps que je croyois arroser de mes larmes. Mais enfin un Dieu bienfaisant m'a dessillé les yeux; il m'a montré mon erreur. Mais vous, osez-vous bien vanter votre courage! vos gémissemens n'ont-ils pas procédé les miens? A la vue du corps sanglant d'une femme étendue à vos pieds, avant de le reconnoître, vous, Athénien intrépide, armé de pied en cap, l'épée en main, vous avez pris la fuite, comme on voit au théâtre les acteurs fuir à l'aspect d'une Euménide. A ces mots, un sourire involontaire dérida un peu leur visage: les larmes coulèrent; mais c'étoient des larmes de douleur, arrachées par le sentiment de leurs maux.

Quelques momens après, Chariclée rappelant ses esprits: qu'elle est heureuse, dit-elle, celle que Théagènes a pleurée, à laquelle, comme le dit Cnémon, il a prodigué mille tendres baisers! Si vous ne me croyez pas jalouse, dites-moi, quelle est l'heureuse mortelle, qui a été baignée des pleurs de Théagènes; par quelle erreur vous avez prodigué à une inconnue des caresses qui s'adressoient à moi? Je vais vous surprendre, lui répond Théagènes; Cnémon assure que cette inconnue est Thisbé, cette athénienne qui jouoit de la cythare, des artifices de laquelle il a été victime ainsi que Démœnète. Comment, répliqua Chariclée toute étonnée, par quel enchantement auroit-elle été transportée du milieu de la Grèce à l'extrémité de l'Egypte? comment ne l'avons-nous pas vue en descendant ici? C'est ce que je ne saurois vous dire, répondit Cnémon: voici seulement ce que je puis vous apprendre à son sujet.

Lorsque Démœnète trahie eut terminé ses jours, mon père s'empressa d'instruire le peuple de cet évènement. Il fut absous à l'unanimité. Il travailla ensuite à obtenir mon rappel du peuple, il se préparait même déjà à s'embarquer pour venir me chercher. Thisbé, profitant du loisir que lui donnoit les affaires de son maître, se mêle dans les sociétés, où elle fait valoir ses charmes et ses talens. Un jour, par la légèreté de ses doigts et la douceur de ses accens, qu'elle avoit mariés au son de sa lyre, elle effaça Arsinoë, qui, ce jour-là, joua sans grâce et avec négligence, et bientôt elle s'attira, sans s'en appercevoir, toute la jalousie et toute la haine dont est susceptible le cœur d'une courtisanne. Cette haine devint encore plus violente, lorsqu'un riche marchand de Naucratie, nommé Nausiclès, eut donné sa tendresse à Thisbé, abandonnant Arsinoë, avec laquelle il vivoit auparavant, et dont il s'étoit dégoûté, parce qu'il lui avoit vu faire des contorsions, des grimaces hideuses en jouant de la flûte, et ses yeux étincelans sortir de leur orbite.[5] Enflammée de colère et de rage, Arsinoë va révéler aux parens de Démœnète toutes les intrigues de Thisbé contre sa maîtresse; leur dit tout ce qu'elle a appris de Thisbé elle-même pendant leurs liaisons: elle y ajoute tout ce que la malignité lui suggère. Les parens de Démœnète se réunissent contre mon père; ils engagent, à force d'argent, les orateurs les plus renommes à l'accuser. Ils crient que Démœnète a perdu la vie sans avoir été jugée, ni convaincue; ils publient que l'accusation intentée contre elle n'est qu'un voile qui couvre un assassinat; ils exigent que l'on montre l'adultère vivant ou mort, ou seulement que l'on dise son nom. Enfin, ils demandent Thisbé pour l'appliquer à la torture. Mon père la promit, mais il ne put la représenter. Thisbé l'avoit prévu, et, de concert avec le marchand, elle avoit pris la fuite. Le peuple indigné ne regarde pas mon père comme le meurtrier de son épouse: il l'avoit instruit de tout; mais il le juge complice de mon exil et des trames criminelles qui avoient coûté la vie à Démœnète. Il le bannit et confisque ses biens. Tels ont été les fruits de son second hymen. Thisbé a quitté Athènes et a subi ici, comme vous le voyez, la peine dûe à ses forfaits.

Tels sont les faits que j'ai appris d'Anticlès, avec lequel je suis passé en Egypte pour chercher Thisbé à Naucratie, la ramener à Athènes, dissiper les soupçons élevés contre mon père, le justifier et demander vengeance de tous les crimes de cette femme. Pris par les brigands pendant mes recherches, je me trouve aujourd'hui avec vous. Vous apprendrez dans la suite les causes de ma captivité, les circonstances qui l'ont accompagnée. Un Dieu seul, je crois, pourroit vous dire comment Thisbé est venue dans cette caverne, quelle main lui a ôté la vie. Lisons le billet que nous avons trouvé dans son sein; peut-être nous en apprendra-t-il davantage; en même-tems il ouvre le billet et lit ce qui suit:

_Thisbé, ennemie et vengeresse, à Cnémon mon maître._

Je vous annonce une heureuse nouvelle; Démœnète n'est plus: c'est moi qui vous ai vengé. Si vous me permettez de me présenter devant vous, je vous raconterai les circonstances de sa mort. Depuis dix jours je suis dans cette île: j'ai été prise par un des brigands qui se dit l'écuyer du chef. Il me tient renfermée sans me permettre de me montrer, même à la porte de sa cabane; c'est par attachement pour moi, dit-il, qu'il en agit si rigoureusement; mais je soupçonne qu'il craint un ravisseur. Un Dieu sans doute a trompé sa vigilance: je vous ai vu passer; je vous ai reconnu et je vous envoie ce billet par une vieille femme, qui demeure avec moi, à laquelle j'ai recommandé de le remettre à ce beau Grec, l'ami du chef des brigands. Tirez-moi de leurs mains; prenez-moi pour vous servir. Quand je vous ai fait du mal, j'y ai été contrainte; mais quand je vous ai vengé, je n'ai suivi que les mouvemens de mon cœur. Si votre ressentiment est inflexible, usez envers moi de toute votre rigueur. Je ne désire que d'être auprès de vous, dusse-je y trouver la mort. Il vaut mieux mourir de votre main et obtenir les honneurs de la sépulture, que de vivre dans un état plus affreux que la mort. La tendresse d'un barbare m'est plus odieuse que la haine d'un Athénien. Tel étoit le contenu du billet.

O Thisbé! ajouta Cnémon, vous avez bien mérité votre sort: vous nous apprenez vous-même vos malheurs; c'est sur votre sein, percé d'un coup d'épée, que nous trouvons l'histoire de votre fin. C'est ainsi qu'une furie vengeresse, attachée à vos côtés, n'a cessé de vous poursuivre, qu'en donnant en Egypte le spectacle de votre supplice à la première victime de votre scélératesse. Que méditiez-vous, que machiniez-vous contre moi, par cette lettre, quand la vengeance divine, s'appesantissant sur votre tête, a coupé le fil de vos projets? Votre trépas même ne me rassure pas encore contre vous. Je crains bien que la mort de Démœnète ne soit encore qu'une imposture, que l'on ne m'ait trompé par une fausse nouvelle. Peut-être veniez-vous à travers les flots nous jouer, sur le théâtre de l'Egypte, quelque nouvelle pièce semblable à celle que vous avez jouée sur le théâtre d'Athènes.

Quoi! dit Théagènes, votre courage ne se démentira pas: des ombres, des chimères vous effraient? Je suis étranger aux intrigues de Thisbé: elle ne m'a point fasciné les yeux; vous pouvez m'en croire; Thisbé est réellement morte; elle n'est plus redoutable pour vous; mais à qui avez-vous obligation de sa mort? Comment se trouvoit-elle ici? C'est ce qui m'embarrasse et m'étonne.--Je suis dans la même ignorance que vous. Mais le meurtrier de Thisbé est Thyamis, s'il faut en croire l'épée que nous avons trouvée près d'elle; à cet aigle d'ivoire que vous voyez à la poignée, je la reconnois pour l'épée de Thyamis.--Savez-vous comment, dans quel moment, pour quelle raison Thyamis lui a ôté la vie?--Comment en serois-je instruit? Cette caverne ne m'a pas donné le don de deviner, comme le sanctuaire de Pytho, ou l'antre de Trophonius le communiquent, dit-on, à ceux qui y pénètrent. Ces mots réveillèrent les douleurs de Chariclée et de Théagènes. O Pytho! ô Delphes! s'écrièrent-ils en pleurant. Cnémon, étonné, ne pouvoit s'imaginer la cause de l'impression que faisoit sur leur ame le nom de Pitho. Telle étoit la situation de Cnémon, de Théagènes et de Chariclée.

Cependant Thermutis, l'écuyer de Thyamis, blessé dans le combat, avoit gagné la terre à la nage. Lorsque la nuit fut arrivée, il trouva, au milieu des débris, qui couvroient le lac, une baraque, voguant ça et là, au gré des flots. Il y monte, aborde dans l'île et court vers Thisbé. Il y avoit quelques jours que, placé en embuscade dans un chemin étroit, au pied d'une montagne, il l'avoit enlevée à Nausiclès, qu'elle accompagnoit. Pendant le tumulte inséparable d'une attaque soudaine, Thyamis l'avoit envoyé chercher une victime; pour mettre Thisbé hors de danger et la conservera son amour, il l'avoit conduite secrètement dans la caverne. Dans le trouble et l'empressement où il étoit, il l'avoit laissée à l'entrée. Effrayée des ténèbres qui l'environnoient, ne connoissant pas les détours qui conduisoient dans l'intérieur, Thisbé étoit restée au lieu où Thermutis l'avoit laissée. C'est là que Thyamis l'avoit percée de son épée, croyant percer Chariclée.

Thermutis, échappé du combat, retourne auprès de Thisbé. A peine est-il dans l'île, qu'il court aux cabanes; mais il ne trouve qu'un monceau de cendres. Il a bien de la peine à découvrir la pierre qui ferme l'entrée de la caverne. Il rallume quelques roseaux qu'il trouve fumans encore et s'élance dans la caverne. Il appelle Thisbé par son nom: c'est le seul mot grec qu'il sut prononcer. Il la voit étendue et sans vie. Il reste long-tems immobile et comme pétrifié. Enfin il entend un bruit sourd, une espèce de bourdonnement partant du fond de la caverne: c'étoient Cnémon et Théagènes qui s'entretenoient ensemble. Il les croit aussitôt les meurtriers de sa chère Thisbé; mais il ne sait quel parti prendre. Son amour trompé redouble sa colère et sa fureur, dont les accès sont si violens dans les brigands et les barbares. Il veut venger sur eux la mort de Thisbé, dont il les accuse; mais il est sans armes, sans épée, et obligé d'imposer silence à son ressentiment. Il croit ne pas devoir d'abord se déclarer leur ennemi, bien résolu de ne pas les ménager, aussitôt qu'il pourra se venger. Il aborde Théagènes, portant autour de lui des regards effrayans et terribles. Son extérieur annonce les sinistres projets qu'il médite.

A l'apparition imprévue d'un homme nud, liesse, altéré de sang, Chariclée se retire dans le fond de la caverne; sa pudeur, encore plus que son ame, est alarmée d'un tel spectacle. Cnémon reconnoît Thermutis qu'il ne croyoit plus revoir. Il craint qu'il ne se porte à quelque violence, et il recule à petits pas. Plus irrité qu'intimidé, Théagènes saisit son épée, menace de le percer s'il ose entreprendre quelque chose. Arrête, dit-il, ou tu es mort. Déjà je t'aurois percé, si je ne t'avois reconnu, quoique avec peine et si j'eusse pénétré tes intentions. Thermutis tombe à ses pieds, implore sa clémence. Le péril, bien plus que son caractère, le force à cette démarche humiliante: il invoque le secours de Cnémon. Sauvez, lui dit-il, la vie à un homme dont vous n'eûtes jamais à vous plaindre, que vous avez jusqu'ici regardé comme un de vos amis. Je ne viens moi-même que me rejoindre à des amis. Attendri par ces paroles, Cnémon s'approche, le relève, comme il tient embrassés les genoux de Théagènes et lui demande où est Thyamis.

Thermutis lui raconte que Thyamis, dans le combat, s'est précipité au milieu des ennemis avec un courage déterminé, sans épargner sa vie ni la leur, tuant tout ce qui se trouvoit à la portée de ses coups; qu'un ordre, intimé à tous de ne pas le tuer, a sauvé ses jours; mais qu'il ne sait quel est son sort: moi-même, ajoute-t-il, couvert de blessures, j'ai gagné la terre à la nage. En ce moment, je reviens chercher Thisbé dans cette caverne.--Pourquoi vous intéressez-vous à Thisbé? d'où la connoissez-vous?--Je lai enlevée à des marchands. Je l'aimois éperduement. Je l'ai tenue cachée pendant tout le tems qu'elle a été en mon pouvoir. A l'arrivée des ennemis je l'ai conduite ici. Je la trouve étendue sans vie. Je ne sais qui l'a immolée. Je voudrois connoître son meurtrier, pour savoir la cause de sa mort. Son meurtrier est Thyamis, répond Cnémon avec vivacité, pour dissiper les soupçons de Thermutis, et il lui donne pour preuve l'épée trouvée auprès du cadavre de Thisbé. A la vue de cette épée, encore fumante du sang de son amante, Thermutis la reconnoît pour celle de son maître. Il gémit, il soupire, il garde un morne silence; un nuage épais se répand sur ses yeux. Il retourne à l'entrée de la caverne. Arrivé auprès du cadavre de Thisbé, il pose sa tête sur son sein. O Thisbé! s'écrie-t-il à plusieurs reprises. La douleur ne lui permet pas d'en dire davantage. Enfin il tombe en défaillance, et le sommeil s'empare de lui.

Cependant Théagènes, Chariclée et Cnémon sont absorbés dans de profondes réflexions. Toutes les traverses qu'ils ont éprouvées, viennent se présenter en foule à leur esprit. Les maux sans nombre qu'ils ont soufferts, les circonstances difficiles dans lesquelles ils se trouvent, enveloppent leur ame de ténèbres épaisses. Ils se regardent l'un l'autre; chacun attend que l'un d'eux prenne la parole: trompés dans leur attente, ils baissent la tête, la relèvent, poussent de longs soupirs et soulagent ainsi leur douleur. Enfin Cnémon se couche par terre. Théagènes s'appuie contre un rocher. Chariclée se laisse tomber sur lui. C'est envain qu'ils repoussent le sommeil, qui s'appesantit sur leurs paupières. C'est envain qu'ils veulent décider le parti qu'ils prendront. Leur ame affaissée, leurs forces épuisées les contraignent de céder à la loi de la nature. L'excès même de leurs souffrances les force de se livrer au sommeil. Leur esprit, leur corps également fatigués et abattus, ont également besoin de repos.

A peine ont-ils fermé les paupières, à peine un doux sommeil s'est-il emparé d'eux, qu'un songe se présente à l'esprit de Chariclée. Un homme dont la chevelure est en désordre, le regard farouche, les mains teintes de sang, s'approche d'elle sans bruit, tire une épée et lui arrache l'œil droit. Elle s'écrie aussitôt qu'on lui arrache l'œil. A sa voix, Théagènes s'éveille et ressent la même douleur que son amante, comme s'il avoit eu le même songe. Cependant Chariclée portant la main à sa figure, la passe sur la partie blessée, cherche partout, et voyant que ce n'est qu'un songe: c'est un songe, dit-elle, mon cher Théagènes; calme tes inquiétudes: je ne suis pas blessée. Ces paroles tranquillisent son amant. O ma chère Chariclée, dit-il, conserve tes yeux, dont l'éclat égale celui des rayons du soleil. De quelle terreur as-tu été frappée?--Pendant que je dormois appuyée sur toi, un barbare, un furieux, sans redouter ton courage indomptable, s'est élancé sur moi l'épée à la main, et j'ai cru qu'il m'avoit arraché un œil. Plût aux dieux, ô Théagènes, que ce ne fut pas un vain songe, sans réalité!--Que dis-tu? pourquoi de pareils vœux?---J'aime mieux perdre un œil que d'être toujours inquiète à ton sujet. Je crains bien que ce songe ne te regarde, toi qui es mon œil, ma vie, mon tout. Arrêtez, s'écrie Cnémon, qui, réveillé par les cris de Chariclée, entendoit leur entretien. Je crois pouvoir donner au songe de Chariclée une autre explication. Les auteurs de vos jours vivent-ils encore?--Ils vivent; et s'ils étoient....--Eh bien! croyez que votre père ne vit plus; et voici mes motifs pour le croire. Nous nous reconnoissons redevables de la vie et de la jouissance de la lumière à ceux qui nous ont mis au monde: c'est par les yeux, que nous voyons, que nous distinguons les objets: dans votre songe ils sont l'emblème de votre père et de votre mère.--C'est un malheur que vous m'annoncez. Puissiez-vous cependant conjecturer mieux que moi! puisse votre oracle être accompli, et puissé-je être dans l'erreur!--L'événement vous démontrera la vérité de ma prédiction. Mais, continua Cnémon, n'est-ce pas rêver en effet, que de ne nous occuper que de songes, au lieu de profiter d'un moment si favorable pour réfléchir sur notre situation, pendant que cet Egyptien (il parloit de Thermutis) éloigné, pleure la perte de son amante? Cnémon, reprend Théagènes, puisqu'un Dieu a lié votre destinée à la nôtre, puisque vous partagez nos malheurs, donnez le premier votre avis. Vous connoissez les lieux, vous entendez la langue du pays. Accablés de plus de maux que vous, nous sommes moins en état de discerner le meilleur parti. Après quelques instans de silence, Cnémon parla ainsi:

Nous ne savons qui de nous est le plus malheureux; la fortune ne m'a pas épargné. Mais puisque vous voulez que, comme le plus âgé, je donne le premier mon avis, je vais vous satisfaire. Cette île, comme vous le voyez, est abandonnée; nous en sommes les seuls habitans: il y a beaucoup d'or, d'argent et d'étoffes. Dans cette caverne sont déposées les richesses, que Thyamis et ses gens ont enlevées à vous et à beaucoup d'autres; mais elle est dépourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie. Si nous y restons, nous risquons d'y mourir de faim, ou d'y voir revenir les ennemis qui l'ont déjà désolée, ou même les anciens habitans. Ils connoissent l'endroit où sont recélées ces richesses. La cupidité pourroit les rassembler et les ramener ici. Nous ne pourrions alors éviter la mort; et ce seroit en être traité avec humanité que de n'en recevoir que des outrages. Les Bucoles, gens sans foi et sans aveu, sont encore plus à craindre, maintenant qu'ils n'ont point de chef pour mettre un frein à la violence et à la férocité de leur caractère. Il faut donc abandonner cette île: c'est un filet, une prison dont il faut nous échapper; mais il faut envoyer devant Thermutis, sous prétexte d'aller à la découverte, et de s'informer de ce qu'est devenu Thyamis. Nous délibérerons ensuite plus à notre aise; nous exécuterons plus facilement ce que nous aurons résolu. Oui, il faut éloigner un homme d'un naturel féroce, sur lequel nous ne pouvons compter, qui voit toujours en nous les meurtriers de Thisbé, qui ne cesseroit de chercher l'occasion d'attenter à notre vie, et la saisiroit avec joie, quand elle se présenteroit.

L'avis de Cnémon est approuvé de Théagènes et de Chariclée, et ils se disposent à le suivre. S'appercevant qu'il est jour, ils remontent à l'entrée de la caverne, réveillent Thermutis, plongé dans un profond sommeil, lui font part de leur résolution; mais ils ne lui disent que ce qu'il est nécessaire qu'il sache. Cet homme léger et sans réflexion adopte leur avis. Ils commencent par creuser une fosse, y déposent le corps de Thisbé, ramassent, pour le couvrir, la cendre qui restoit des tentes embrasées, et lui rendent, comme ils peuvent, les devoirs funèbres. Au lieu de sacrifices et de libations, ils arrosent son tombeau de larmes. Ils font partir Thermutis comme ils en sont convenus. A peine a-t-il fait quelques pas, que revenant il déclare qu'il n'ira point seul, qu'il ne s'engagera point seul dans une démarche si périlleuse, et il demande que Cnémon l'accompagne.

Théagènes voyant Cnémon saisi de frayeur à la demande de l'Egyptien (car Cnémon, en expliquant les paroles de Thermutis, ne déguisoit pas la crainte où il étoit:) quoi donc! dit-il, Cnémon, si hardi dans le conseil, ne seroit qu'un lâche dans l'exécution! Vous me confirmez bien en ce moment dans l'opinion douteuse où j'étois depuis long-tems sur votre courage. Rappelez donc votre valeur et prenez des sentimens dignes d'un homme. Il faut vous rendre à sa demande et l'accompagner la première journée, pour ne pas lui laisser soupçonner le dessein où vous êtes de l'abandonner. Armé de pied en cap, une épée au côté, qu'avez-vous à craindre d'un homme sans armes? Vous pourrez, à la première occasion favorable qui se présentera, l'abandonner sans qu'il s'en apperçoive, et venir nous rejoindre dans un endroit dont nous allons convenir. Choisissons pour rendez-vous un bourg voisin, habité par des hommes d'un naturel doux et facile.

Cnémon goûte l'avis de Théagènes: il lui indique un bourg appelé Chemmis, riche, peuplé, situé vers les bords du Nil, sur une éminence, servant de barrière contre les brigands de Bucolie, dont il étoit à-peu-près éloigné de cent stades, (un peu moins de quatre lieues) du côté du midi. Nous y arriverons avec peine, dit Théagènes. Chariclée n'est pas habituée à faire de si longs voyages; cependant nous nous y rendrons déguisés en mendians réduits à la plus extrême indigence. Et déjà vous n'êtes pas mal défigurés, reprit Cnémon, et Chariclée sur-tout, depuis qu'elle a perdu un œil: sous un pareil extérieur, vous paroîtrez, je crois, moins demander des morceaux de pain, que des trépieds et des vases.[6] Ces mots furent suivis d'un sourire forcé et seulement marqué du bout des lèvres. Ils s'engagent en même-tems, par serment, à ne point s'abandonner, prennent les dieux à témoins de la parole qu'ils se donnent, et se séparent.

Au lever du soleil, Cnémon et Thermutis passent le lac, traversent une forêt profonde, dont ils ont beaucoup de peine à sortir. Thermutis marche devant; ainsi l'a demandé Cnémon, sous prétexte qu'il le guidera dans un pays dont il doit connoître beaucoup mieux les difficultés; mais il ne veut, en effet, que se garantir de Thermutis et se ménager en même-tems les moyens de prendre la fuite. Avancés dans le pays, ils rencontrent des troupeaux, dont les gardiens disparurent et s'ensevelirent dans la profondeur de la forêt, lorsqu'ils les apperçurent. Les deux voyageurs prennent un des plus beaux béliers, le tuent, le font griller sur des charbons allumés par les bergers eux-mêmes, et en dévorent la viande: leur faim impatiente n'attend pas qu'elle soit cuite. Semblables à des loups affamés, ils mangent les morceaux à peine amollis au feu, à mesure qu'il les coupent: le sang jaillit sous leurs dents et coule le long de leurs joues. Après s'être bien remplis de viande et de lait, ils continuent leur route.