Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 4
Pendant qu'ils délibèrent sur le genre de supplice qu'ils m'infligeront, je m'écrie au milieu du tumulte: marâtre impitoyable! c'est ma marâtre qui me précipite dans cet abîme de maux; c'est ma marâtre qui me livre à une mort non méritée. Ces paroles frappent la multitude; on commence à soupçonner quelque chose de la vérité. Cependant je ne puis être entendu. Un désordre affreux règne dans l'assemblée. Quand on recueillit les suffrages, dix-sept cens me condamnent à mort; mais les uns veulent que je sois lapidé, d'autres, que je sois précipité dans le gouffre. Mille, qui ont conçu quelque soupçon sur ma belle-mère, me condamnent à un exil perpétuel. Leur avis prévalut; les autres étant partagés de sentiment, ils se trouvèrent les plus nombreux. Je fus donc banni de la maison paternelle et du pays qui m'avoit vu naître.
Vous apprendrez dans un autre moment comment je fus vengé. Il est tems de se livrer aux douceurs du sommeil. La nuit est avancée; vous avez besoin de repos. Non, dit Théagènes; ce seroit pour nous un tourment trop cruel, si nous ne voyions pas Démœnète porter la peine due à ses forfaits.
Eh bien! reprit Cnémon, je vais vous satisfaire. Après ma condamnation, je descendis au Pirée, où je trouvai un vaisseau qui mettoit à la voile. Je savois que j'avois à Egine des parens du côté maternel. Je m'embarquai pour y passer. Je trouvai ces parens. Je vécus chez eux assez agréablement. Vingt jours après mon arrivée, errant, selon ma coutume, de côté et d'autre, je descends au port. Un vaisseau abordoit. Je m'arrête; je m'informe d'où il vient, et quelles personnes il apporte. A peine est-il au rivage[4], qu'un passager s'élance à terre et se précipite dans mes bras. C'étoit Charias, jeune homme de même âge que moi. Cnémon, me dit-il, je t'apporte une heureuse nouvelle. Tu es vengé; Démœnète n'est plus.--Que les dieux te conservent! Mais pourquoi m'annoncer si succinctement une telle nouvelle, comme si elle avoit quelque chose d'affligeant pour moi? Détaille-moi les circonstances de cette mort. Je crains qu'une fin tranquille ne l'ait dérobée au châtiment dû à sa scélératesse.--Non, la justice n'a pas tout-à-fait abandonné la terre, comme dit Hésiode. Il est des actions sur lesquelles elle ferme les yeux quelques instans; mais des forfaits aussi atroces n'échappent pas à ses regards perçans. Elle s'est appesantie sur la tête coupable de Démœnète.
Je suis bien instruit de tout. A la faveur du commerce que j'entretiens, comme tu sais, avec Thisbé, j'ai tout appris d'elle. Après le jugement inique rendu contre toi, ton malheureux père, dévoré de remords; alla s'ensevelir au fond d'une campagne, où il vivoit en proie aux chagrins les plus cuisans, comme Homère le dit de Bellérophon. Les furies aussitôt s'emparent de Démœnète. Ton éloignement ne sert qu'à rallumer sa passion avec plus de fureur. Elle feint de donner à tes malheurs des larmes, que lui arrachent ses propres tourmens. Cnémon! s'écrioit-elle jour et nuit, ô mon cher fils! l'ame de ma vie!
Ses amies viennent la voir, admirent la honte de son cœur, la louent d'avoir pour un fils, qui n'est pas le sien, la tendresse d'une mère, tâchent de la consoler, de ranimer son courage. Hélas! leur dit-elle, mon mal est sans remède. Vous ne savez pas combien il est aigu le trait qui me déchire l'ame. Seule, elle accuse Thisbé. Thisbé ne l'a pas servie comme elle le devoit. Thisbé a secondé ses fureurs, sans ménager les intérêts de son amour. Elle a réussi trop vite à éloigner l'objet de sa passion, sans donner le tems au repentir de naître dans son ame. Tout enfin menaçoit Thisbé de quelque sinistre projet de sa part. A la vue des fureurs et des tourmens d'une femme à qui le crime ne coûtoit rien, d'une femme livrée aux fureurs de la jalousie et de l'amour, Thisbé, persuadée qu'elle n'a d'espoir que dans la célérité, se hâte de la prévenir.
Elle se présente devant Démœnète: ô ma maîtresse, dit-elle, pourquoi accuser injustement votre esclave? j'ai toujours été, et je suis encore prête à obéir au moindre signe de votre volonté. Si le succès n'a pas toujours répondu à vos désirs, c'est la fortune qu'il faut en accuser. Je vais, si vous le désirez, chercher un remède à vos maux.
O ma chère Thisbé, répond Démœnète! quel remède pourras-tu trouver? Celui qui pourroit me guérir est loin de moi. La funeste humanité des juges, à laquelle je ne m'attendois pas, m'a donné la mort. S'il eût perdu la vie, s'il fût expiré sous un monceau de pierres, ma passion seroit morte avec lui. On oublie aisément ce que l'on n'espère plus: le calme et la tranquillité rentrent bientôt dans un cœur, pour lequel il n'y a plus d'espérance. Mon imagination séduite me le montre sans cesse devant moi; toujours je crois l'entendre me reprocher mon crime: sa vue seule me couvriroit de honte. Quelquefois je l'attends, prête à voler dans ses bras. Quelquefois je forme le projet d'aller le trouver, sous quelque climat qu'il habite. Voilà ce qui embrâse mon ame, ce qui allume les feux qui me dévorent. O Dieux! mes tourmens sont mérités. Pourquoi ne pas substituer les voies de la douceur à celles de la perfidie? pourquoi ne pas employer les prières au lieu des persécutions? Il m'a refusée; mais il le devoit. Celui qu'il n'a pas voulu déshonorer étoit son père. Peut-être, avec le tems, serois-je venue à bout de le gagner; peut-être l'aurois-je adouci. Tigre farouche et impitoyable, moins amante que tyran, le refus de m'obéir m'a irritée. Les mépris d'un homme, dont la beauté efface la mienne, ont allumé le fiel de ma rage. O Thisbé, quel remède à tant de maux!
On est persuade à Athènes, répond Thisbé, que Cnémon, après son jugement, a quitté la ville et l'Attique; mais moi, qui ne cesse de m'occuper de ce qui vous intéresse, j'ai découvert qu'il est caché dans les environs de la ville. Vous connoissez, sans doute, la musicienne Arsinoë. Cnémon avoit des liaisons avec elle. Elle a reçu dans sa maison son malheureux amant. Elle lui promet de partir avec lui et le retient chez elle, jusqu'à ce que tout soit prêt pour leur fuite. Heureuse Arsinoë! s'écrie Démœnète, tu as serré Cnémon dans tes bras; tu l'accompagneras dans son exil! Mais, ajouta-t-elle, quel soulagement en puis-je espérer à mes malheurs?--Un grand: je feindrai de l'amour pour Cnémon. La conformité de talent, continua Thisbé, m'a liée d'amitié avec Arsinoë. Je la prierai de m'introduire chez-elle pendant la nuit et de me laisser prendre sa place auprès de Cnémon. A la faveur de cet artifice, vous pourriez vous-même passer pour Arsinoë et vous rendre ainsi auprès de Cnémon. J'aurai soin de le faire boire largement, avant qu'il se mette au lit. Si par-là vous parvenez à contenter vos désirs, vos feux pourront s'appaiser. Souvent une première entrevue suffit pour éteindre une passion: la jouissance est le tombeau de l'amour. Mais si votre cœur continuoit à brûler des mêmes feux (puissent les Dieux ne pas le permettre) vous pourriez, à la faveur d'un autre stratagème, avoir recours au même remède. Songeons seulement à guérir les maux présens.
Démœnète saisit avec transport le projet de Thisbé; elle la prie de s'occuper au plus tôt des moyens de l'exécuter. Thisbé demande un jour pour tout préparer. Elle se rend chez Arsinoë. Vous connoissez, lui dit-elle, Thélédème.--Oui, je le connois.--Recevez-nous aujourd'hui chez-vous. Je lui ai promis de passer la nuit avec lui. Il viendra le premier et moi, quand j'aurai couché ma maîtresse.
Elle court de-là chez Aristippe, à sa maison de campagne. O mon maître! lui dit-elle, je viens m'accuser moi-même devant vous et m'abandonner à votre discrétion. J'ai causé la perte de votre fils malgré moi, il est vrai; mais je ne puis nier que je n'aie coopéré à votre malheur: j'ai été instruite des criminelles intrigues de votre épouse; j'ai su quel opprobre elle imprimoit à votre nom. Craignant d'être la victime de mon silence, si le voile, qui couvroit ses perfidies, étoit levé par une autre main que la mienne; indignée de l'ingratitude dont elle payoit votre tendresse et vos soins, je n'ai pas voulu vous en instruire moi-même. J'ai été trouver mon jeune maître pendant la nuit, pour n'avoir point de témoins de ma confidence; je l'ai informé de tout; je lui ai dit qu'un adultère reposoit entre les bras de ma maîtresse. Aigri depuis long-tems contre elle, comme vous savez, persuadé qu'au moment ou je lui parlois, sou amant reposoit dans ses bras, furieux, il s'arme d'un poignard. En vain je veux l'arrêter; en vain je lui représente que l'amant de Démœnète n'est pas en ce moment avec elle; il s'arrête, réfléchit un instant; et, persuadé que je me repentois de ma démarche, poussé par la rage et par la fureur, il court à votre chambre. Vous savez le reste. Il s'agit aujourd'hui de laver votre fils exilé d'un crime atroce, et de vous venger de celle qui vous a précipités tous deux dans cet abyme de maux. Je vous montrerai aujourd'hui, dans une maison étrangère, située hors de la ville, Démœnète avec son amant.
Si tu remplis ta promesse, répond Aristippe, la liberté sera ta récompense. Un soleil plus pur luira pour moi, si je évenge mon malheureux fils. Depuis long-tems des chagrins cuisans me dévorent; depuis long-tems j'ai conçu de violens soupçons; mais je n'ai point de preuves et je garde le silence. Que faut-il faire?--Vous connoissez le jardin des Epicuriens: rendez-vous-y vers le soir, et attendez-moi en cet endroit.
A ces mots, elle se retire, va trouver Démœnète: parez-vous, lui dit elle, revêtez-vous de vos plus beaux habits. Tout est arrangé comme je vous l'ai promis. Démœnète l'embrasse, fait tout ce quelle lui recommande. Déjà il étoit nuit. Thisbé vient la prendre et la conduit à l'endroit désigné. Lorsqu'elles n'en furent plus qu'à une petite distance, elle la quitte, pour quelques instans et lui dit de l'attendre. Elle va prier Arsinoë de passer dans un autre appartement et de la laisser libre. Mon jeune amant, lui dit-elle, n'est pas encore initié dans les mystères de l'amour. Je veux ménager sa pudeur. Arsinoë se prête à tout. Thisbé retourne vers Démœnète, l'introduit dans la chambre, la couche, enlève le flambeau, (sans doute, dit Théagènes, pour qu'elle ne fut pas reconnue d'un homme qui étoit alors dans l'île d'Egine) lui fait promettre de garder le silence: je vais, ajoute-t-elle, chercher Cnémon; il est à table dans une maison voisine. Elle sort aussitôt, va trouver Aristippe au rendez-vous, qu'elle lui avoit indiqué, lui recommande de se saisir du perfide amant et de l'enchaîner. Aristippe la suit: arrivé à la porte de la chambre, il entre brusquement, a beaucoup de peine à trouver le lit à la foible lueur de la lune. Je te tiens, monstre de perfidie, s'écrie-t-il, toi, que le ciel ne voit qu'avec horreur. Au même instant, Thisbé heurte à la porte avec grand bruit. Que nous sommes imprudens! dit-elle, le lâche a pris la fuite; prenez garde, ô mon maître, de la laisser échapper. Va, répond Aristippe, je suis content, je la tiens. Il se saisit en même-tems de Démœnète et la conduit à la ville.
Démœnète, repassant dans son esprit toutes les circonstances de sa catastrophe, se voyant frustrée dans son attente, couverte d'opprobre, exposée à toute la rigueur des lois, outrée d'avoir été surprise et encore plus d'avoir été jouée indignement, passant auprès de la fosse creusée dans l'académie, à l'endroit où, comme tu sais, les Polémarques ont coutume d'offrir des sacrifices aux héros, Démœnète s'arrache brusquement des mains du vieillard et se précipite dans la fosse, la tête la première: fin digne de ses forfaits. Je suis satisfait, dit Aristippe; tu as prévenu la vengeance des lois, en te faisant justice à toi-même. Il instruisit le lendemain le peuple de cet évènement et eut beaucoup de peine à être absous. Quand j'ai quitté Athènes, il imploroit le secours de ses amis et de ses connoissances et n'oublioit rien pour obtenir ton retour. Je ne sais s'il a réussi. Une affaire pressante m'a obligé de passer ici avant qu'on n'eût rien décidé. Tu dois t'attendre à revoir ta patrie; le peuple y consentira sans doute; ton père viendra lui-même te chercher.
Tel fut le récit de Charias. Vous raconter le reste de mes aventures, mon arrivée dans ces lieux, les traverses que j'ai éprouvées, seroit un détail trop long et qui demanderoit trop de tems. Cnémon, en achevant son récit, pleura: les deux étrangers pleurèrent avec lui; les larmes, qu'ils sembloient donner aux malheurs de l'Athénien, leur étoient arrachées par le souvenir de leurs propres calamités: elles auroient coulé long-tems, si un doux sommeil, provoqué même par le plaisir de pleurer, ne fût venu assoupir le sentiment de leurs maux: ils s'endormirent.
Cependant le chef des brigands, Thyamis, sans cesse agité de nouveaux songes, dont il ne pouvoit trouver l'explication, l'esprit occupé de réflexions profondes, ne pouvoit goûter les douceurs du sommeil. A l'heure où les coqs chantent, soit qu'un pressentiment inné les avertisse de l'approche du soleil, et que, par leurs cris, ils annoncent le retour de cet astre sur l'hémisphère, soit que l'inquiétude naturelle à ces animaux et le besoin de nourriture les fassent chanter; dans le tems, dis-je, que les coqs appellent au travail les hommes qui habitent autour d'eux, un songe, qui avoit quelque chose de surnaturel, se présente à l'esprit de Thyamis. Il entre dans Memphis, sa patrie et dans le temple d'Isis; une multitude de flambeaux éclairent ce temple dans toute son étendue. Les autels, arrosés de sang, sont couverts de victimes de toute espèce: le vestibule, les environs du temple retentissent des cris et des applaudissemens confus d'une multitude innombrable. Entré dans le sanctuaire, la déesse vient au-devant de lui, lui remet Chariclée, et lui dit: _en l'ayant, tu ne l'auras pas; tu commettras un crime: tu ensanglanteras l'étrangère; mais elle n'en mourra point._
Ce songe jette Thyamis dans une grande perplexité; il le retourne de tous les côtés, pour en trouver le sens. Enfin, après l'avoir bien considéré, voici celui que lui suggéra sa passion. _Tu l'auras et tu ne l'auras pas.--Comme femme, et non comme vierge. Tu l'ensanglanteras.--Dans tes combats de l'amour; et elle n'en mourra point_. Telle fut l'explication, qu'inspiré par l'amour, il donna à son songe.
Au lever de l'aurore, il assemble les principaux de ses sujets; et, qualifiant le fruit de ses brigandages du titre pompeux de dépouilles prises sur l'ennemi, il leur ordonne de les transporter au milieu de l'île. Il appelle Cnémon, lui commande d'amener les prisonniers confiés à ses soins. Hélas! s'écrient-ils pendant qu'on les conduit, qu'allons-nous devenir? Ils conjurent Cnémon de s'intéresser à eux: l'Athénien le leur promet et tâche en même-tems de ranimer leur courage. Le chef des brigands, leur dit-il, n'est point un barbare affreux; il a une ame sensible: sa naissance est illustre: la nécessité seule la jeté parmi ces brigands.
Les captifs étant arrivés et le peuple réuni, Thyamis désigne l'île pour le lieu de l'assemblée, monte sur un tertre et recommande à Cnémon d'expliquer aux prisonniers ce qu'il va dire; car Cnémon entendoit déjà la langue égyptienne, et Thyamis ne parloit qu'avec peine la langue grecque.
Camarades, dit-il, vous connoissez mes sentimens pour vous; jamais ils n'ont changé: fils, comme vous savez, du grand-prêtre de Memphis, après la retraite de mon père, dépouillé du sacerdoce, au mépris des lois, par un frère plus jeune que moi, je suis venu chercher un asyle parmi vous, et pour venger mon injure, et pour recouvrer ma dignité. Elevé par vous au commandement, jamais on ne m'a vu affecter la moindre distinction; l'équité elle-même a toujours présidé à tous les partages; toujours j'ai rapporté au trésor public le produit de la vente des prisonniers, convaincu qu'un chef, pour mériter l'honneur de commander, doit, plus qu'un autre, payer de sa personne; et partager également le butin. Parmi les prisonniers, je vous ai choisi ceux qui, par leur force, étoient en état de vous servir; j'ai vendu les autres. Toujours j'ai respecté les femmes: celles qui étoient d'une naissance illustre, ont racheté leur liberté à prix d'argent, ou ma seule compassion l'a leur a rendue; mais les autres, que l'habitude, plutôt que le droit de la guerre, condamnoit à l'esclavage, je les ai distribuées à chacun de vous, pour s'en faire servir.
Il est un objet parmi le butin, que je vous demande; c'est cette jeune étrangère. Je pouvois me l'adjuger moi-même; mais j'ai cru qu'il étoit plus convenable de l'obtenir de vous. User de violence envers sa captive, sans consulter le vœu de ses compagnons, est le propre d'un barbare. Ce n'est pas un don gratuit que je vous demande; je renonce à ce prix à ma part du butin. Comme la race des prêtres dédaigne des plaisirs communs et que, sans être guidé par l'amour du plaisir, je cherche à perpétuer ma famille, j'ai intention de la prendre pour mon épouse: je vais justifier mon choix à vos yeux. Les richesses, qui brilloient sur sa personne, quand elle est tombée entre nos mains, sa fermeté dans le malheur, la constance inébranlable qu'elle oppose aux coups du sort; tout en elle annonce la noblesse du sang; je la crois encore sage et vertueuse. L'éclat éblouissant de sa beauté, cette modestie peinte dans ses yeux, qui impriment le respect à tous ceux qui la voient, ne déposent-ils pas hautement en faveur de sa vertu? Ce qui détermine encore mon choix, c'est qu'elle paroît attachée au culte de quelque divinité. Au milieu même de ses malheurs, elle regarde comme un crime et comme une impiété de quitter sa robe de prêtresse et ses couronnes. Peut-il donc se faire une alliance mieux assortie? c'est le fils d'un grand-prêtre qui donne la main à une prêtresse.
Tous lui répondent par des cris de joie, et souhaitent que cet hymen se contracte sous d'heureux auspices. Je vous rends graces, leur dit Thyamis; mais je crois encore devoir interroger les dispositions de la jeune fille. Si je voulois faire valoir les prérogatives du commandement, il me suffiroit de vouloir. Il est inutile de demander le consentement de ceux qu'on veut contraindre; mais c'est le consentement seul des deux parties qui constitue une alliance légitime; et je veux l'obtenir. Se tournant ensuite vers Chariclée: consentez-vous, lui dit-il, à fixer votre demeure parmi nous? Il lui demande en même-tems quelle est leur naissance et leur patrie.
Chariclée, les yeux fixés vers la terre, remuant la tête, semble recueillir ses idées et méditer une réponse. L'incarnat qui colore ses joues, la grandeur et la majesté qui brillent dans ses traits, ne font qu'enflammer encore davantage la passion du chef des brigands. Cnémon lui sert d'interprète.
Ce seroit, dit-elle, à mon frère Théagènes à parler: le silence sied à une femme. Parler dans une assemblée d'hommes, est le devoir d'un homme; mais, puisque vous voulez m'entendre, puisque pour me prouver votre humanité, vous aimez mieux employer la voie de la persuasion, que d'user de l'étendue de vos droits; puisque c'est à moi que votre discours s'adresse, que c'est moi que mon maître interroge sur mon hymen avec lui, je me trouve dans la nécessite de transgresser les règles que la bienséance impose à mon sexe. Je vais donc, au milieu de cette assemblée, répondre à vos questions.
Nous sommes Ioniens, nés à Ephèse, d'une des plus illustres maisons de cette ville. Parvenus à l'adolescence, nous fumes choisis, moi, prêtresse de Diane, et mon frère, que vous voyez, prêtre d'Apollon. Les lois même de notre patrie nous appeloient à ces fonctions, qui ne devoient durer qu'un an. Ce terme étoit expiré et nous étions allés conduire une théorie à Délos, où nous devions donner des combats de musique, célébrer d'autres jeux et abdiquer nos fonctions, selon l'usage observé dans notre patrie. Notre vaisseau étoit rempli d'or, d'argent, d'étoffes précieuses et de toutes les autres choses nécessaires pour la célébration des jeux et pour donner un repas au peuple. La vieillesse, les dangers de la mer et de la navigation, avoient retenu chez eux les auteurs de nos jours. Un grand nombre de nos compatriotes s'étoient embarqués avec nous sur le même vaisseau; d'autres nous accompagnoient dans des barques particulières. Déjà nous avions fait une grande partie du trajet: tout-à-coup une tempête s élève; les vents se déchaînent, sifflent avec fureur: des tourbillons mêlés d'éclairs soulèvent les flots. Le vaisseau quitte sa route; le pilote, cédant à la violence des vents, qui lui arrachent le gouvernail, abandonne au hasard la conduite du vaisseau. Après avoir erré pendant sept jours et sept nuits, toujours poussés par le même vent, nous abordons enfin au rivage où vous nous avez trouvés et que vous avez vu abreuvé de sang et jonché de cadavres. Pendant un repas solemnel, que nous célébrions pour remercier les dieux de nous avoir tirés de tant de dangers, nos matelots, pour s'emparer de nos richesses, forment le dessein de nous égorger; ils fondent sur nous: il se fait un carnage affreux de nos proches et de nos amis; les vainqueurs eux-mêmes restent étendus sur le champ de bataille avec les vaincus: seuls, nous avons échappé. Eh! plût aux dieux que nous n'eussions pas survécu à un tel désastre! heureux encore, dans notre infortune, d'être tombés entre vos mains, sans doute par la faveur de quelque divinité, puisqu'il est question de mon hymen, lors même que nous croyions nos jours en danger! Non, Thyamis, je ne la refuserai pas, votre main. Une esclave partager le lit de son maître, est à mes yeux le comble du bonheur. Une prêtresse recevoir dans ses bras le fils d'un ministre de la religion, qui bientôt, avec l'aide des dieux, sera lui-même revêtu du sacerdoce, me paroît un destin que l'on ne peut attribuer qu'à une faveur spéciale du ciel. Je ne vous demande qu'une grâce, Thyamis; accordez-la moi: permettez-moi d'aller déposer auparavant, dans une ville ou dans un temple, sur un autel consacré à Apollon, les marques de ma dignité. De retour à Memphis, lorsque vous aurez recouvré le sacerdoce, notre hymen, célébré au milieu de la joie que donne la victoire, n'en sera que plus brillant. Cependant, si vous aimez mieux prévenir un si beau moment, permettez-moi du moins de remplir les obligations, que m'imposent les lois de ma patrie. Oui, Thyamis, j'en suis convaincue; attaché, dès votre enfance, au culte des dieux, vous respecterez leurs saintes lois, vous ne me refuserez pas ma demande.
Chariclée à ces mots se tait et ses yeux se remplissent de larmes: toute l'assemblée applaudit à son discours. On prie Thyamis de lui accorder sa demande; on lui promet de le seconder dans toutes ses entreprises. Thyamis lui-même y accède, quoique malgré lui. Enivré d'amour, brûlant de désirs, le moment présent lui paroît un siècle; mais les prestiges de l'éloquence de Chariclée, l'espoir de conclure son hymen à Memphis, le souvenir même de son songe, lui arrachent son consentement. Il fait ensuite le partage du butin: l'amour des brigands lui donne ce qu'il y avoit de plus précieux, sans consulter le sort. Ensuite il congédie l'assemblée, en leur recommandant de se tenir prêts à marcher dans dix jours à Memphis.
Les deux prisonniers habitent la même tente qu'ils ont occupée jusqu'ici; Cnémon, par l'ordre de Thyamis, demeure avec eux, non plus pour les garder, mais pour charmer leur solitude. Ils sont servis plus délicatement que Thyamis lui-même, qui, respectant les liens du sang qui unissent Chariclée a Théagènes, permet à celui-ci d'habiter avec sa sœur; mais il ne veut pas la voir souvent: il craint qu'enflammé par ses charmes, il n'oublie ses résolutions et ne viole ses promesses. Il évite donc sa vue, persuadé qu'il n'est pas possible de la contempler et de rester maître de soi-même.