Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 3
Sur un rocher est assise une jeune fille d'une beauté éblouissante. Ils la prennent pour une déesse: elle est plongée dans une douleur profonde. La majesté d'une naissance illustre brille sur toute sa personne; une couronne de laurier lui ceint la tête: un carquois descend le long de ses épaules; son bras gauche est appuyé sur son arc; sa main pend négligemment; l'autre, appuyée sur sa cuisse droite, soutient sa tête, qu'elle lève de tems en tems, cherchant des yeux un jeune homme, étendu sur la poussière à quelque distance.
Tout couvert de blessures, ce jeune homme soulève avec effort sa tête appesantie par un sommeil profond, assez semblable au sommeil de la mort. Dans cet état horrible, une beauté mâle brille encore sur sa figure; le sang, qui coule sur ses joues, relève la blancheur de son teint, égale à celle des lis. L'épuisement ferme malgré lui ses jeux, qu'il tourne sans cesse vers la jeune nymphe: ceux des pirates se portent bientôt de dessus elle sur le jeune homme, qui, recueillant ses forces et poussant un profond soupir, s'écrie d'une voix foible: ô mon amie! es-tu vraiment conservée à mes vœux? ou bien as-tu été aussi immolée dans le combat? Quoi! la mort même n'a pu te séparer de moi! Ton ombre, hélas! vient, même après le trépas, prendre part à mes maux!
Ma destinée est attachée à la tienne, lui répond la jeune nymphe. Tu vois ceci; (elle lui montre un poignard sur ses genoux) s'il ne m'a pas servi, toi. seul as retenu mon bras.[2] A ces mots, elle quitte la roche où elle est assise; elle paroît alors d'une taille divine et surhumaine. Etonnés, interdits,les yeux comme frappés d'un éclair, les pirates courent se cacher parmi les buissons répandus ça et là sur la montagne. Les flèches, enfermées dans un carquois, que les mouvemens rapides de la jeune nymphe font retentir sur ses épaules, l'éclat de sa robe enrichie d'or, étincelant aux rayons du soleil, la couronne qui lui ceint le front, sa longue chevelure qui, comme celle d'une bacchante, ondoye sur son cou d'albâtre, et encore plus l'ignorance où ils sont de tout ce qu'ils voyent, jette l'épouvante dans leur ame.
C'est une déesse, disent les uns; c'est Diane ou Isis, protectrice de l'Egypte: non, disent les autres, c'est une prêtresse, que l'esprit de quelque dieu agite; c'est elle qui a répandu ces flots de sang, qui fument sous nos yeux. Tels sont leurs discours; mais ils sont bien éloignes de la vérité.
Cependant la jeune nymphe se précipite sur le jeune homme, le serre contre son sein, l'arrose de ses larmes, essuie le sang dont il est couvert, fait entendre des gémissemens, et paroît à peine en croire ses yeux. A cette vue, d'autres idées se présentent à l'esprit des Egyptiens. Comment, disent-ils, cette scène d'horreur et de carnage pourroit-elle être l'ouvrage d'une divinité? comment une déesse embrasseroit-elle avec tant d'affection un cadavre sans vie? Ils s'exhortent en même tems les uns les autres à approcher et à s'assurer de la vérité. Leur courage renaît; ils s'avancent, trouvent l'inconnue prodiguant ses soins à l'objet de sa tendresse. Ils se placent derrière elle, restent immobiles et en silence. La jeune fille, entendant le bruit de leur marche, voyant leur ombre projetée par les rayons du soleil, lève la tête et les regarde. La couleur de leur peau, leur extérieur, qui n'annonce que des brigands, leurs armes, ne l'effraient point. Elle reporte ses yeux sur l'infortuné, étendu devant elle, dont elle panse les plaies. L'amertume de ses regrets, la violence de sa passion, la rendent insensible aux objets extérieurs funestes ou agréables: elle ne voit que celui de son amour; lui seul absorbe toutes, les facultés de son ame. Les brigands se placent devant elle, et semblent vouloir entreprendre quelque chose. Elle les regarde une seconde fois, voit des hommes noirs et d'un extérieur effrayant.
Si vous êtes, dit-elle, les ombres des morts étendus sur ce rivage, c'est injustement que vous venez nous inquiéter; la plûpart se sont tués les uns les autres: ceux qui sont tombés sous nos coups; ont mérité leur sort; nous n'avons fait que nous défendre contre leur violence et leur brutalité. Mais si vous êtes des hommes, il paroît que vous ne vivez que de brigandage. Délivrez-nous des maux qui nous environnent; terminez par notre mort cette scène d horreur. Ainsi s'exhaloit la douleur de cette belle inconnue.
Les Egyptiens, ne comprenant rien à ces paroles, abandonnent ces deux infortunés, dont la foiblesse les laisse toujours maîtres de leur fort, s'avancent vers le navire et le vident sans s'occuper plus long-tems des objets qui les environnent. La cargaison étoit considérable, composée de diverses sortes de marchandises. Ils en tirent de l'or, de l'argent, des pierreries, des étoffes de soie, autant qu'ils peuvent en emporter. Quand leur avidité est satisfaite, ils déposent le butin sur le rivage, le partagent par portions égales; mais ils règlent cette égalité sur le poids et non sur le prix des objets. Ils se proposent de s'occuper après du sort de leurs prisonniers.
Cependant survient une autre troupe de brigands, à la tête de laquelle sont deux cavaliers. A cette vue, les premiers, au lieu de se préparer au combat, prennent la fuite, abandonnait leur butin, pour n'être point poursuivis. Ils n'étoient que dix, et ils avoient trois fois autant d'ennemis à combattre. La jeune nymphe se voit une seconde fois prisonnière, sans avoir encore porté les fers de l'esclavage.
Ces nouveaux venus ne respiroient que le pillage. Cependant ils restent immobiles, interdits à un spectacle si nouveau pour eux. Ils regardent comme auteurs du massacre ceux qui viennent de prendre la fuite. Ils voient une jeune fille, revêtue d'habits étrangers et magnifiques, insensible aux objets de terreur qui l'environnent, uniquement occupée des blessures de son jeune amant, dont elle partage les souffrances. Ils admirent sa beauté, sa grandeur d'ame; ils admirent les traits, la taille du malheureux étendu sur le sable, dont les forces commencent à revenir et le visage à se ranimer.
Enfin, le chef de la troupe s'approche, met la main sur la jeune fille, lui ordonne de se lever et de le suivre. Celle-ci, devinant ses intentions, sans entendre son langage, s'efforce d'entraîner le jeune homme, qui lui-même s'attache à elle, et ne veut pas s'en séparer. Appuyant son épée contre son sein, elle menace de se donner la mort, si on ne les emmène l'un et l'autre. Ses gestes, encore plus que ses paroles, interprêtent ses désirs au chef des brigands. Espérant tirer de grands services du jeune homme, s'il le rendoit à la vie, il descend de cheval, en fait descendre son écuyer et fait monter ses prisonniers à leurs places. Il ordonne à ses gens de ramasser le butin et de le suivre. Il marche lui-même à pied, veillant avec grand soin à ce qu'il n'arrive rien à ses captifs. Il semble l'esclave de ceux qu'il tient sous sa puissance, et vainqueur, il s'empresse de servir les vaincus. Ces attentions ne le dégradent point; tant il est vrai que l'éclat de la beauté, la majesté des traits subjuguent le cœur des brigands eux-mêmes et triomphent des ames les plus farouches.
Les pirates suivent le rivage de la mer l'espace de deux stades, (189 toises.) Ensuite, laissant la mer à droite, ils dirigent leur marche vers une montagne, dont ils franchissent le sommet avec peine et arrivent à un lac, dont les eaux baignent le pied de cette montagne.
Tout ce canton est appelé par les Egyptiens la Bucolie: c'est une excavation qui reçoit les débordemens du Nil, dont les eaux y forment un lac; le milieu est très-profond, les bords marécageux; car les eaux des lacs, comme celles de la mer; vont en diminuant de profondeur à mesure qu'elles approchent de la terre. C'est le chef-lieu de tous les brigands de l'Egypte. L'un habite une cabane, qu'il a construite sur les tertres qui s'élèvent au-dessus des eaux; un autre, une barque, qui lui sert de voiture et de domicile: c'est là que leurs femmes filent; c'est là quelles accouchent. Leur lait est la première nourriture de leurs enfans; ensuite des poissons, pêchés dans le lac et cuits au soleil. Aussitôt qu'ils peuvent ramper, elles attachent une courroie à leurs talons, les laissent se traîner sur le bord de leurs cabanes ou de leurs barques et les guident à l'aide de cette courroie.
Parmi les habilans de la Bucolie, il en est qui, nés, élevés et nourris dans ce marais, ne connoissent point d'autre patrie. La sûreté qu'il offre à ses habitans, y attire un grand nombre de brigands. L'eau leur sert de rempart; les roseaux qui la couvrent, de fortifications. A travers ces roseaux serpentent des sentiers tortueux, que l'art y a pratiqués, qu'ils connoissent parfaitement et qui, rendant l'accès de leur demeure très-difficile, les préservent de toute invasion. Telle est la situation de ce petit état; telles sont les mœurs de ses habitans.
Le soleil étoit prêt de se coucher, quand les brigands arrivèrent. Ils font descendre leurs prisonniers de cheval et déposent le butin dans des barques. Ceux qui n'avoient point été de l'expédition, sortent en foule de différens endroits du marais, s'assemblent, vont au-devant de leur chef, avec toutes les démonstrations de joie et de respect que des sujets témoignent à leur roi. A la vue d'un si riche butin, de la rare beauté de la jeune nymphe, ils conjecturent que leurs compagnons ont pillé quelque temple opulent, qu'ils en ont enlevé la prêtresse. Ils s'imaginent voir au milieu d'eux, dans cette jeune personne, l'image vivante de la divinité. Ils élèvent jusqu'au ciel la valeur de leur chef et le reconduisent en triomphe à sa demeure.
Une petite île séparée des autres, est l'endroit où il a fixé son domicile, qu'il partage avec un petit nombre d'amis. Dès qu'il y est arrivé, il congédie la multitude avec ordre de se rassembler le lendemain auprès de lui. Resté seul avec quelques confidens, il fait servir un repas frugal, qu'il partage avec eux, remet ses captifs à un jeune grec, captif lui-même depuis peu de jours, afin qu'il s'entretienne avec eux. Il les loge dans une cabane voisine de la sienne; il recommande le jeune homme, et sur-tout l'honneur de la jeune fille, à ses soins et à sa vigilance. Pour lui, épuisé de fatigues, accablé de soucis sur sa situation présente, il se livre au sommeil.
Le silence régnoit dans le marais: déjà on étoit à la première veille de la nuit. Les deux captifs profitent de cette solitude et de ce calme profond, pour s'abandonner aux larmes et à la douleur. Les ombres de la nuit, ne détournant leur ame du sentiment de leurs maux par aucun bruit, ni par la vue d'aucun objet, les livrent tout entiers à l'amertume de leurs regrets. La jeune fille, seule et séparée des autres par l'ordre du chef des brigands, couchée sur un misérable grabat, verse des larmes en abondance, se désespère O Apollon! dit-elle, que tes châtimens sont cruels! qu'ils sont peu proportionnés à nos fautes! ta vengeance n'est-elle pas satisfaite des maux que nous avons soufferts! Privés de nos parens, pris par des pirates, exposés à des dangers sans nombre sur mer, sur terre, tombés deux fois entre les mains des brigands, un avenir encore plus affreux, rien ne peut-il appaiser ton courroux? Quand donc mettras-tu un terme à tes fureurs? Que je meure pure et sans tache, la mort me paroîtra douce. S'il est quelqu'un assez téméraire pour prétendre à des faveurs que Théagènes n'a pas obtenues ... non,... jamais ... une mort volontaire préservera plutôt mon nom de l'opprobre. La pudeur elle-même ornera mon tombeau. O Dieu! jamais divinité n'égala tes rigueurs.
O mon amie! ô ma chère Chariclée! répond Théagènes; arrête; tes plaintes sont justes; mais elles irritent les dieux, plus que tu ne penses. Loin de les accuser, nous devons les invoquer. Les prières sont plus capables que les reproches, de fléchir le courroux du ciel.--Tu dis vrai, ô mon ami! Mais, dis, dans quel état te trouves-tu?--Dans un état plus tranquille. Les soins que m'a prodigués ce jeune homme, ont beaucoup calmé mes douleurs. Vous serez encore plus soulagé au lever de l'aurore, reprit leur gardien. J'appliquerai sur vos plaies des simples qui, dans l'espace de trois jours, les cicatriseront; des simples dont l'expérience m'a constaté l'efficacité. Le chef des brigands, au retour de ses expéditions, ramène quelquefois de ses sujets blessés. En très peu de tems, ces simples, dont je vous parle, leur rendent la santé. Ne vous étonnez pas si je m'intéresse à vous. Vous me paroissez éprouver les mêmes infortunes que moi. Grec, je compatis au malheur des grecs. Grec! grands dieux! s'écrient les deux étrangers, transportés de joie.--Oui, je suis grec de langue et d'origine. Bientôt vos maux recevront quelque adoucissement.--Quel est votre nom?--Cnémon.---Votre patrie?--Athènes.--Vos aventures?--Arrêtez; que me demandez-vous? quels souvenirs vous réveillez dans mon ame! Laissons à la tragédie le soin de célébrer mes infortunes: ce récit ne seroit qu'un épisode, qui aggraveroit les vôtres. Le reste de la nuit ne suffiront pas pour vous les raconter. Vous êtes épuisés de fatigues; vous avez besoin de repos et de sommeil. Espérant trouver, dans le récit d'aventures semblables à celles qu'ils éprouvent, quelque adoucissement à leurs maux, ils lui font de si vives instances, qu'il cède enfin et commence ainsi:
AVENTURES DE CNÉMON.
Je suis fils d'Aristippe, Athénien d'origine, d'une fortune honnête, membre de l'Aréopage. Après la mort de ma mère, voulant ménager d'autres appuis à sa vieillesse, dont j'étois le seul soutien, il contracta un second mariage. Démœnète, qu'il épousa, et qui causa tous mes malheurs, étoit revêtue de toutes les grâces. Bientôt ses charmes, ses attentions, ses soins multipliés, subjuguèrent le vieillard et l'asservirent à ses volontés. Consommée dans l'art de la séduction, elle savoit parfaitement bien enflammer ses désirs. Voyoit-elle mon père sortir? elle se lamentoit; rentroit-il? elle couroit au-devant de lui, se plaignoit de ses longues et fréquentes absences, qui ne manqueroient pas de lui donner la mort; elle l'embrassoit à chaque mot, l'arrosoit de ses larmes. Séduit par tous ces artifices, mon père ne voyoit qu'elle, n'existoit que pour elle.
Pour affermir encore mieux son empire, elle feignit de me regarder comme son fils. Quelquefois même elle m'embrassoit, et dès ce moment elle chercha à gagner mon affection. Surpris de trouver un cœur maternel dans une marâtre, je recevois ses caresses sans rien soupçonner de ses vues intéressées. Mais bientôt des empressemens trop vifs, des baisers brûlans et lascifs, des regards enflammés, ne me permirent plus de douter de ses projets. Je me dérobe à ses empressemens, je repousse ses caresses; qu'est-il besoin de rappeler ses efforts réitérés, les brillantes promesses qu'elle employoit pour me gagner; m'appelant son bien-aimé, son ame, sa vie, mêlant à des noms si tendres tout ce que le désir de plaire a de plus séduisant; en un mot, n'oubliant rien de ce qu'elle croyoit pouvoir lui concilier ma tendresse. Tantôt c'étoit une mère tendre et respectable; tantôt c'étoit une amante dévorée de tous les feux de l'amour. Enfin, sa passion éclata.
J'avois atteint l'âge de puberté. On célébroit à Athènes les grandes Panathénées, dans lesquelles les Athéniens mènent en pompe sur terre un vaisseau en l'honneur de Minerve. J'avois chanté l'hymne ordinaire à la louange de la déesse. J'avois rempli toutes les fonctions accoutumées. Je rentre dans la maison de mon père, revêtu de mon habit de cérémonie, la tête couronnée de fleurs. Démœnète, me voyant entrer, n'est plus maîtresse d'elle-même: elle ne cache plus son amour, ne déguise plus ses feux. O mon cher Hyppolite! dit elle en m'embrassant: ô mon cher Thésée! Jugez de ce que je sentis alors, moi, que le seul souvenir de cette déclaration fait rougir. La nuit arrive. Mon père soupoit au Prytannée. La solemnité de la fête, la multitude des convives devoient l'y retenir toute la nuit. Démœnète vient me trouver au milieu des ténèbres. Elle n'écoute plus ni son devoir, ni la pudeur; elle me propose un crime. J'oppose à ses désirs une résistance invincible. Promesses, menaces, caresses, rien ne peut me fléchir. De profonds gémissemens, des soupirs amers s'échappent de son sein. Enfin, elle se retire.
La nuit fut le seul délai qu'elle apporta à sa vengeance. Dabord elle garde le lit le matin. Mon père, à son retour, s'informe de l'état de sa santé. Elle feint d'être indisposée et refuse de lui en dire davantage. Vaincue enfin par ses pressantes sollicitations, votre fils, dit-elle, ce tendre fils, que je regardois comme le mien, ce fils, à qui j'ai témoigné tant de fois presque plus de tendresse que vous-même (je prends les dieux à témoin de la vérité de ce que je dis) s'étant apperçu que j'étois enceinte, ce que je vous cachois, jusqu'à ce que j'en fusse bien convaincue, profitant de votre absence, a saisi le moment où, seule avec lui, je lui répétois les sages avis que je ne cesse de lui donner, lui recommandant en particulier, pour ménager son amour-propre, de ne point s'adonner au vin ni à la débauche, vices que j'avois découverts en lui, mais que je ne vous révélois pas, dans la crainte de passer pour marâtre dans votre esprit; ce fils, dis-je a vomi d'abord contre vous et contre moi un torrent d'injures, que je rougirois de vous rapporter; il m'a frappé le sein d'un coup de pied, et m'a mise dans l'état où vous me voyez.
A ces mots, mon père, sans me rien dire, sans m'interroger, sans me donner le tems de me défendre, persuadé de la vérité de ce qu'il venoit d'entendre de la bouche d'une femme qui m'avoit aimé si tendrement, me rencontrant dans la maison, tombe sur moi à coups de poings, appelle ses esclaves, me fait déchirer à coups de fouet; plus malheureux que les scélérats, qui connoissent du moins le crime pour lequel on les punit. Enfin, sa colère s'étant appaisée, au moins, lui dis-je, est-il juste à présent de m'apprendre la cause d'un pareil traitement. Ces paroles raniment sa fureur. L'impudent! s'écrie-t-il, c'est de moi qu'il veut apprendre ses infamies. Il me quitte aussitôt et va trouver Démœnète, dont la rage non encore assouvie, ourdit cette seconde trame pour me perdre.
Elle avoit une esclave assez belle. Thisbé, c'étoit son nom, savoit marier les sons de sa voix aux accords de la cythare. Démœnète l'envoie vers moi et lui ordonne de m'aimer. Thisbé aussitôt devient amoureuse de moi. Thisbé, qui avoit autrefois dédaigné ma tendresse, n'oublie rien pour m'attacher à elle. Regards, signes, gestes, tout est mis en usage. Insensé! je me croyois devenu tout à-coup le rival de Cupidon. Enfin je la reçois une nuit dans mes bras. Elle y revient encore la nuit suivante. Pendant plusieurs nuits, elle continua de me prodiguer ses faveurs. Je l'avertis de prendre garde à elle, de ne pas se laisser surprendre par sa maîtresse. O Cnémon, dit-elle, que vous êtes simple! Quoi! vous croyez qu'il y auroit du danger pour une esclave, achetée à prix d'argent, d'être surprise dans un tendre commerce! De quel crime n'est donc pas coupable à vos yeux, une femme d'une naissance illustre, à qui les lois ont donne un époux, que la crainte de la mort ne peut empêcher de violer la foi conjugale? «--Non: je ne puis le croire; il n'en est pas de si perfide.--Eh bien! il ne tient qu'à vous de surprendre une adultère sur le fait.--Je le veux bien, si vous voulez me la montrer.--Je veux vous la faire voir de vos propres yeux, et pour vous, si cruellement outragé par Démœnète, et pour moi, qu'elle abreuve tous les jours de l'amertume du fiel, que sa jalouse rage ne cesse de distiller sur moi. Songez qu'il faut montrer du courage. Je le lui promets: elle se retire.
Trois jours après, elle me vient réveiller pendant la nuit, m'avertit que l'amant de Démœnète est avec elle; qu'une affaire imprévue a obligé mon père d'aller à la campagne; que le lâche, qui le déshonore, de concert avec Démœnète, est entré dans sa chambre; que je dois venger un père outragé, que je dois m'armer d'une épée, pour ne pas laisser échapper le perfide.
Je fais tout ce qu'elle me recommande; je m'arme d'un poignard; Thisbé, un flambeau à la main, guide mes pas à l'appartement de mon père. J'apperçois briller une lumière dans l'intérieur. Transporté de fureur, j'enfonce la porte, et me précipitant dans la chambre: où est-il, m'écriai-je, ce lâche séducteur, ce bel amant d'une femme si sage? en même-tems, je m'avance pour les percer tous deux de mon épée. Grands dieux! mon père s'élance hors du lit, tombe à mes genoux: arrête, s'écrie-t-il, ô mon fils! épargnes celui qui t'a donné le jour, qui t'a élevé; prends pitié de ces cheveux blancs[3]. Je t'ai outragé; mais la mort seroit une vengeance trop cruelle: ne suis pas les mouvemens impétueux de ton ressentiment; ne rougis pas tes mains du sang de ton père.
Telles étoient ses tendres supplications. Pour moi, interdit, sans mouvement, frappé comme d'un coup de foudre, cherchant Thisbé, qui s'étoit dérobée, je ne sais comment, je porte mes regards sur le lit, dans la chambre, ne sachant que dire, que faire. L'épée me tombe des mains; Démœnète s'élance de son lit, s'en saisit. Mon père, hors de danger, se rend maître de moi, me fait lier. Démœnète vient encore l'animer par ses cris. Ne vous l'avois-je pas prédit? ne vous avois-je pas averti de vous mettre sur vos gardes contre votre fils? qu'il attenteroit à vos jours, quand le moment seconderoit sa fureur? Je lisois dans ses yeux les sinistres projets d'un cœur dénaturé. Il est vrai, lui répond mon père, vous me donniez de sages conseils; mais je ne vous croyois pas. Il me retint dans les chaînes, sans me permettre de parler, ni de lui ouvrir les yeux sur la vérité.
Au point du jour, il me conduit enchaîné devant l'assemblée du peuple. Là, le cœur navré: Athéniens, dit-il, ce n'étoit pas là la récompense que j'attendois de mes soins pour lui. Je lui ai donné une éducation digne de sa naissance. Je l'ai fait instruire dans les lettres. Je l'ai fait reconnoître dans ma famille. Je l'ai fait inscrire sur le registre de sa tribu. Je l'ai mis au nombre des citoyens, comme la loi l'ordonne. J'espérois trouver en lui l'appui de ma vieillesse. Mon sort reposoit entre ses mains. Oubliant tant de bienfaits, il a d'abord accablé d'outrages mon épouse, que vous voyez, l'a meurtrie de coups. Enfin, il est venu pendant la nuit m'attaquer le fer à la main. Le hasard seul l'a empêché de commettre un parricide et ma sauvé la vie. Frappé d'une terreur subite, le fer est échappé de ses mains. Je vous dénonce le monstre; j'implore votre secours. Je n'ai pas voulu user des droits que me donnent les lois sur sa vie. Je vous l'abandonne, persuadé qu'il vaut mieux laisser aux lois le soin de ma vengeance, que de répandre le sang de mon fils. En parlant ainsi, ses larmes couloient en abondance.
Démœnète elle-même, feignan la plus amère douleur, paroît déplorer mon sort. L'infortuné! s'écrie-t-elle.... à la fleur de son âge!... périr ... expirer sous le glaive des lois! Une furie ennemie l'a sans doute armé contre l'auteur de ses jours. Ses funestes gémissemens, loin d'intéresser les juges en ma faveur, déposoient contre moi aux yeux de l'assemblée, et ne faisoient qu'ajouter encore à l'atrocité de mon prétendu forfait.
Quand je demandai la parole pour répondre, le greffier s'approchant de moi ne me fit, pour mon malheur, que cette seule question: Avez-vous été vers votre père armé d'une épée? Hélas! oui, répondis-je; mais écoutez le reste. Aussitôt des cris affreux s'élèvent de toutes parts; on refuse d'entendre ma défense: les uns sont d'avis de me lapider, les autres de me livrer au bourreau, pour me précipiter dans le gouffre.