Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 27
Note 10: _Ceci est un épisode, etc._ ἐϖεισόδιον δὴτουτο οὐδὲν, φάσι, πρὸς τὸν Διονύσον ἐϖεισκυκλήσας. _Vous avez introduit cet épisode, qui, comme on dit, n'a aucun, rapport à Bacchus._
Note 11: _Il partoit de ses yeux, etc._ La phrase grecque me paroît belle et remarquable; elle rappelle les chaînes d'or que les anciens donnoient à Mercure. ἀφυκτὸν τίνα καὶ ἀπρόσμαχον ἐταρίας σαγήνην ἐκ τῶν ὀφθαίλμων ἐπεσύρετο. _Elle traînoit un filet de coquetterie, partant de ses yeux, auquel il étoit impossible de résister et d'échapper._ J'aurois désiré pouvoir rendre cette métaphore; ne le pouvant pas, j'ai été obligé d'en substituer une autre.
Note 12: _J'opposai long-tems, etc._ ἐπὶ πολυ τε τοις σώματος ὀφθάλμοις τοὺς τῆς ψύχης ἀντιστήσας. _Ayant opposé long-tems les yeux de l'ame aux yeux du corps._ Antithèse qui m'a paru froide, puérile, de mauvais goût, que je n'ai cherché ni à rendre, ni à suppléer.
Note 13: _Les eaux tombées du Ciel, etc._ θίγειν προσηνέστατος. Un des traducteurs d'Homère prétend que ces mots veulent dire que _les eaux du Nil sont flexibles au toucher_; mais cette pensée me paroît niaise. Des eaux sont toujours flexibles, à moins qu'elles ne soient gelées. Je crois que _προσηνέστατος θίγειν_ veut dire, _douces au toucher_. Les eaux du Nil, à sa source, ne sont pas _douces au toucher_, parce qu'elles sont brûlantes; mais en Egypte, elles ne sont que tièdes. Je n'ai vu d'abord dans ces mots qu'une répétition de _ϖιεῖν γλυκυτατος_ et je ne les ai point rendus; mais je crois que j'ai eu tort, et qu'ils veulent dire qu'_on peut s'y baigner._
Note 14: _Elle tourne contre moi, etc._ τοῖς ἓμοῖς, τὸ τοῦ λόγου, καὶ ἐμου κεχρήται ϖτέροις. _Elle se sert contre moi, comme on dit, des aîles que je lui ai données._ Il faut faire attention que _ἐμοῖς ϖτέροις_ ne veut pas dire _mes aîles_, comme le dit le latin, mais _les aîles qu'elle a reçues de_ moi.
Note 15: Les théories, chez les Grecs, étoient des députations plus ou moins nombreuses, plus ou moins magnifiques, que les villes de la Grèce envoyoient, à certaines époques, à Delphes, à Délos, à Olympie, etc. Le but de ces théories était ordinairement d'offrir un sacrifice, de remplir quelque devoir de religion. On trouve dans le soixante-seizième chapitre des voyages du jeune Anacharsis, une description magnifique des différentes théories qui se rendoient à Délos, pour célébrer des fêtes en l'honneur d'Apollon.
Note 16: _Sur son visage étoit peint, etc._ ἡ ῥίς ἐνεϖαγγελία θὺμου. _Son nez annonçoit son courage._ On trouve dans le dix-huitième vers de la première idylle de Théocrite, quelque chose de semblable. ........... ἔντιγε πικρος καὶ οἱ ἄει δριμεῖα χολὰ ποτὶ ρίνι καθήται. _Il est acariâtre, et toujours une humeur aigre est assise sur son nez._ Les anciens, comme on le voit par ces deux exemples, croyoient que les affections de l'ame se peignoient sur le nez.
Note 17: _Déjà les courtisannes, etc._ ἠδὴ δὲ ὄσαι δημὼδεις γυναῖκες μὴλοις τε καὶ ἄνθεσίν ἔβαλλον, εὐμενείαν απ' ἀυτου τίνα, ὡς ἑδοκοῦν, ἐφελκὸμεναι. _Déjà les femmes publiques lui jetoient des fruits et des fleurs, s'attirant, comme elles le croyoient, sa bienveillance._ C'étoit, chez les anciens, un genre d'agacerie, dont il est parlé dans Aristénète, Lucien, et particulièrement dans le vers 85 de la cinquième idylle de Théocrite.
βὰλλει καὶ μὰλοισι τὸν αἵπολον ὰ κλεαρίστα.
_Cléariste jette des fruits au chevrier._
Il n'est personne qui ne se rappelle ces deux vers de l'églogue troisième de Virgile:
_Malo me galathea petit, lasciva puella,_ _Et fugit ad salices, et se cupi antevideri._
La folâtre Galathée me jette un fruit, s'enfuit vers les saules, et veut être vue avant d'être cachée.
Note 18: _Mais votre fille étoit un astre, etc._ τὴνδε κορὼ νι δα τῆς πομπῆς καὶ ὄφθαλμον ἀληθῶς τὴν σὴν θυγὰτερα γνωρίζοντες. _Reconnoissant votre fille comme le complément et véritablement l'œil de la fête._ J'ai substitué, comme on voit, une autre métaphore à celle d'Héliodore. On trouve dans le dernier livre, vers la fin, cette phrase. νῦν τὴν κορὼνιδα τῶν ἀγὰθων καὶ ὥσπερ λαμπὰδιον δρὰματος τὸν νὺμφιον τῆς κορῆς τοῦτονι τὸν ξὲνον νεανίαν ὰναφῃνὰντες. _Ayant montré aujourd'hui, pour complément de biens, et comme flambeau de cette pièce, ce jeune étranger, époux de votre fille._ On voit que, dans ces deux phrases, _κορὼνις_ a le même sens, et qu'il veut dire _complément_.
_Κορὠνις_ en grec, et _coronis_ en latin, signifie _une marque en forme de_ V _ou de_ 7, que l'on ajoutoit à la fin d'un ouvrage qui étoit terminé. C'est pour cela que Martial a dit, liv. 5, épigramme première:
_Si nimius videor serâque coronide longus_ _Esse liber._
Note 19: _Cet homme ne nous permet pas, etc._ οὖτος τἠν ἀπὸ ξὺλου κλὴσιν ἥκειφὲρων. _Cet homme vient apportant une invitation avec le bâton._ Je me suis contenté de prendre l'idée de l'auteur, et j'ai négligé le sens littéral.
Note 20: _Je ne vous parlerai point des danses, etc._ τὴν ὲνὸπλιον τῶν ὲφηβῶν καὶ πυῤῥιχιον ὀρχὴσιν. _De la danse armée et pyrrhique des jeunes gens._ Dans la première, le danseur étoit couvert d'une armure; la seconde étoit ainsi appelée, parce que Pyrrhus en étoit l'inventeur.
Note 21: _Il se lève à l'instant._ ὥσπερ οἱ θησαυρῳ προστυχοντες, _comme ceux qui trouvent un trésor._
Note 22: _Ses yeux noyés de larmes, etc._ καὶ τὸ φλὲγον βλὲμματος, κὰθαπερ ὕδασιν ἐῳκει τοῖς δὰκρυσιν ἀποσβενυμὲνῳ. _Le feu de ses regards sembloit éteint par ses larmes, comme avec de l'eau._ J'ai cru devoir ne saisir que l'idée du texte, la présenter clairement, noblement; et, pour y arriver, j'ai laissé _κὰθαπερ ὕδασιν_.
NOTES DU SECOND VOLUME
Note 23: _Que les Oplites paroissent._ ὀπλίται étoient des hommes revêtus d'une armure pesante, qui consistait ordinairement en un casque, une cuirasse, un bouclier, une pique et une épée. Comme je ne pouvois traduire le mot grec que par une longue périphrase, j'ai hasardé le mot _Oplite_. On le trouve bien dans les voyages du jeune Anacharsis; mais il emporte avec lui l'idée de _soldat,_ comme cher nous le mot _fusilier_ ne désigne pas _tout homme armé d'un fusil_, mais _un soldat armé d'un fusil._ Ici le mot Oplite ne désigne qu'_un homme revêtu d'une armure pesante._
Note 24: _Elle tressaille, elle bondit etc. ἀλλ' ἐσφὰδαζεν ἡ βὰσις, καὶ ὁι ϖὸδες ἐσκιρτῶν, ὥσπερ, οιμαι, τῆς ψύχης τῳ θεαγὲνες συνεξαιροὐμὲνης καὶ τὸνδρὸμον σὺμπροθυμουμὲνης. Son siège étoit secoué; ses pieds trépignoient, comme si son ame aidoit Théagènes, et accéléroit la rapidité de sa course._ On trouvera que je me suis écarté du texte; mais j'ai cru devoir peindre, avant tout, l'état de Chariclée, les divers mouvemens qui l'agitent, en voyant courir son amant, persuadé que c'est-là ce qui fait le mérite d'une traduction, bien plus que de rendre tous les mots du texte. L'anonyme ne dit rien de toute cette phrase. En général, il a changé tout cet endroit; il fait agir ses acteurs comme nos preux chevaliers dans les tournois. On est tout étonné de voir l'antagoniste de Théagènes se prosterner aux pieds de Chariclée; lui demander la permission de disputer le prix. On est étonné d'entendre Chariclée parler le langage des Blanche-fleur et des maîtresses de nos chevaliers de la table ronde.
Note 25: _On ne se rassasie point, etc. οὔτε τὸ καθ' ἡδὸνην ἀνυὸμενον, οὐτ' εἱς ἀκὸην ἐρχὸμενον φὲρει πλησμὸνην. Ni ce qui se fait, ni ce qui entre dans l'ouie pour le plaisir, ne porte satiété._ Voilà, je crois, le texte mot-à-mot. L'auteur me semble parler de deux sortes de plaisirs, le plaisir physique et le plaisir moral; et je ne trouve pas ce sens dans cette traduction latine: _Neque cum fruitur quispiam, neque cum auditu percipit._
Note 26: _Le silence nourrit des maux, etc. τρὸφη γὰρ νὅσων σιωπὴ._ Le silence n'est pas la nourriture des maux; il est cause que les maux se nourrissent. On trouve dans le Philoctète de Sophocle, vers 975, _τρὸφην_ employé de même.
_ἔισειμι πρὸς σε ψίλος, ουκἔχων τρόφην._
_Je viens vers vous désarmé, n'ayant plus de nourriture, c'est-à-dire, n'ayant plus mon arc qui me nourrissoit._
Note 27: _Quelque tems après je le rencontre_, περι πληθοὐσαν ἄγοραν. _Dans le tems que la place publique est pleine._
Note 28: _Ma fille est frénétique._ δαιμονᾀν εοικεν. _Semble tourmentée par quelque génie mal-faisant._
Note 29: _Nous nous sommes précipités, etc._ λὸγου θὰττον ἁπελλαγὴμεν. _Nous sommes sortis plus vîte que la parole._ C'est ainsi qu'on lit dans le premier livre de l'Enéïde, vers 146:
_Sic ait, et dicto citiùs tumida æquora placat._
_Il dit, et, plus vîte que la parole, il appaise la mer soulevée._
Note 30: _Je ne sais comment, etc._ ἀφελὸμενος ἔιχεν ἐν κὺστιδι, τοῦ μὴ τὸν χρὸνον λυμὴνᾳσθαι αὐτῃ. _Me l'ayant prise, il l'a gardée dans une boîte, pour que le tems ne la gâtât point._ ἕνεκα est sous-entendu devant τοῦ.
Note 31: _Un espace immense, etc. τοῦ μεσεὺοντος ἀπειροῦ διαστὴματος συνεκδραμεῖν τῃ πτὴσει τὴν θὲαν ένεδρεὺσαντος. Un espace immense, qui étoit au milieu, empêchant ma vue de courir avec son vol._ Voilà encore une de ces phrases où l'on voit l'exactitude sacrifiée à l'harmonie. Comme ma traduction m'a paru dire tout ce que dit le texte, et le dire clairement et assez noblement, j'ai cru devoir m'en contenter, sans examiner si tous les mots étoient rendus ou non; et c'est en général d'après ce système-là, que ma traduction est faite.
Note 32: _Je les quitte au milieu, etc. πρὸς ἀυλοῖς ὲτὶ καὶ ὀρχὴσεσιν ὄντας. Je les quitte encore tout occupés de flûtes et de danses.
Note 33: Théagènes, guidé par l'Amour, etc. ἐστρατηγεῖ δε θεαγὲνης τὸν ειρὼτικον τοὺτον πὸλεμον. Théagènes conduisoit cette guerre d'amour._ Il y a dans le texte quelque chose de joli, qui n'est pas dans la traduction. La pensée n'est pas la même précisément, ni présentée de même. Peut-être auroit-il mieux valu traduire ainsi: _Théagènes conduisoit ce bataillon formé par l'Amour._
Note 34: _Il s'échappe de mes yeux, etc. καὶ νῳ πλὲον ἡ ὀφθὰλμῳ τοῖς νεοῖς' ἑπιδακρὺσας. Ayant pleuré sur ces jeunes gens, plus par l'esprit que par les yeux._ Mauvais jeu de mots, antithèse froide, que je n'ai pas cherché à rendre. On est fâché de trouver dans l'ouvrage d'Héliodore des puérilités semblables.
Note 35: _Elle étoit, pour ainsi dire, etc. χαρικλεία μὸνη μοι παραψὺχη, καὶ, ὠς ἔιπεῖν, ἄγκυρα. Chariclée étoit ma seule consolation, et, pour ainsi dire, mon ancre._ J'ai substitué une autre métaphore plus usitée en français.
Note 36: _Tels étoient les mouvemens, etc. ἡ μεν δὴ πὸλις ἡ Δὲλφων ὲν τουτοῖς ἦν, καὶ ἔδρασὲν ο τι δὴ καὶ ἔδρασὲν. La ville de Delphes étoit dans ces mouvemens, et elle fit ce qu'elle fit._ On ne sera peut-être pas fâché de voir comment l'anonyme a rendu cette phrase. Je n'ai parlé jusqu'ici que de choses qu'il n'avoit pas mises; je vais montrer ici un échantillon de sa manière de traduire; ce que je ne ferois pas, si, dans sa préface, il ne disoit pas qu'il croit _sa traduction assez fidelle pour être appelée littérale._
_Le bruit de notre évasion s'étoit répandu dans la ville; et la renommée, toujours habile à publier les évènemens, avoit annoncé la nouvelle de notre fuite en autant de manières qu'elle a de bouches différentes._
Note 37: _Car le jour approchoit. καὶ γὰρ ἀλεκτρὺονες ἡδη τὸ δεὺτερον ἠδον. Car les coqs chantoient pour la seconde fois._
Note 38: _Bon, c'est ce qu'il faut._ χαρίεν ἔφη, τὸ σὺμμετρον. _La proportion est plaisante, dit-il._
Note 39: _Sont pères de famille._ ὀικοῦ ἀρχοῦσι. _Sont chefs de maison._ J'ai traduit comme le latin; je crois cependant que le sens ne pourrait être rendu exactement que par l'expression un peu triviale, _sont établis._
Note 40: _Un nouvel orage, etc._ κῦμα, φασιν, ἐπι κῦμα προσεβαλλεν ὁ δαιμων. _La fortune, comme on dit, roula flot sur flot._
Note 41: _Tu as poussé l'indifférence, etc._ ὼς μηδὲ τοῦτο δὴ κοῖνον προσειπεῖν. _Au point de ne pas me dire ce que l'on dit à tout le monde._
Note 42: _Il coupe aussitôt le câble, etc._ ἄλλον χειμῶνα τοῦτον ἐφὲλκεσθαι σφᾶς διατεινομενος. _Assurant que c'étoit une seconde tempête qu'ils traînoient._ L'anonyme est ici d'une grande exactitude. _Notre vaisseau_, dit-il, _déchargé de cette seconde tempête qu'il traînoit après soi._ Je doute qu'on dise d'un vaisseau, qu'_il est déchargé d'une tempête_, comme on dit qu'_il est déchargé de sa cargaison_; qu'_il traîne une tempête_, comme on dit qu'_il traîne une barque._ Il me semble qu'il étoit permis ici de ne pas être si exact.
Note 43: _Désespérée de ne pouvoir, etc._ ὡς γὰρ ἁποροῦσαπρὸς τὴν ἔνεργον συμμὰχιαν ἡ χαρικλεια, λὸγον ἐπικοὺρον τῳ θεαγὲνες διετοξεὺσεν, ὰνδριζοὺ φιλτατε, έμβοὴσασα. _Car Chariclée, ne sachant comment faire pour secourir efficacement, décocha à Théagènes une parole secourable, ayant crié:_ SOIS HOMME, MON AMI. Héliodore me semble ici trop recherché, et je crois qu'il a eu tort. La situation est assez intéressante par elle-même, sans que le bel-esprit y mêle ses faux-brillans. L'anonyme ne dit pas un mot de cette phrase.
Note 44: _La plus grande peine, etc._ ἀλλὰ μοὶ ζημία καὶ μὸχθος ὁ ἀν μη ἐπιτὰττῃ μέγα ῃ μικρον Ισίας ἑκεινη. Voici comme j'explique cette phrase mot-à-mot: _Ce que cette Isias ne me commande point, soit que ce soit quelque chose de petit, soit que ce soit quelque chose de grand, est pour moi une peine et une affliction._ Je ne sais comment le traducteur latin a expliqué le texte pour y trouver le sens qu'il a mis. _Quanquam indè nihil præter muletam et molestiam laboris reportem._
Note 45: _Mes affaires exigent, etc._ καὶ με, κάθαπερ κῃρυγμα ἡ χρεία πρὸς τὴν εις ἐλλήνας ἐκδημιαν καλεῖ. _Le besoin, comme la voix d'un héraut, m'appelle à un voyage dans la Grèce._ Comme _κηρύγμα_ m'a semblé ici inutile, pour ne rien dire de plus, je n'en ai tenu aucun compte.
Note 46: _Que mes chants, etc._ ἀσώμεν ἀυτῳ θρἠνους, καὶγοους ὑπορχηςώμεθα. _Chantons-lui des gémissemens, dansons-lui des lamentations._ La phrase grecque m'a paru expressive et énergique. J'ai tâché de mettre dans ma traduction la même force et la même énergie.
Note 47: Comment, dira-t-on peut-être, ces choses sont-elles impénétrables, puisqu'elle les pénètre! Critique ridicule et injuste. On ne s'est jamais avisé de blâmer ces vers du Pindare Français:
Qui pourra, grand Dieu, pénétrer Ce sanctuaire impénétrable, Où tes saints inclinés, etc.?
On pourroit cependant dire: comment ce sanctuaire est-il impénétrable, si les saints y ont pénétré? D'ailleurs, il y a dans le texte, _ἁκινήτα κινοῦσαν; remuant des choses immobiles._ Je n'ai pas cru pouvoir rendre cette antithèse mieux qu'en me servant des expressions du grand Rousseau.
Note 48: _La divinité ou la fortune, etc._ τὸτε δὴπως εἶτε δαιμὸνιον, εἶτε τυχη τίς τ' ἀνθρὼπεια βραβεὑουσα, καίνον ἑπεισὸδιον ἐπετραγωδεῖ τοῖς δρωμὲνοις, ὥσπερ εις ἁνταγὼνισμα δρὰματος ἄρχην ἅλλου παρεισφερουσα. _Alors une divinité, ou la fortune, qui règle les choses humaines, ajouta aux choses représentées alors un nouvel épisode, comme si elle eût apporté le commencement d'un autre drame pour rivaliser._ Voilà le mot-à-mot de la phrase grecque. On voit que je n'en ai rendu que les idées. Je crains même qu'on ne m'accuse d'avoir passé trop légèrement sur le texte. L'anonyme s'est mis à l'abri d'un pareil reproche. Voici comme il traduit cet endroit: _Alors le destin ou la fortune, qui que ce soit qui préside aux choses humaines, fit que le vieillard Calasiris, etc._
Note 49: _L'œil des amans reconnoît, etc._ ὀξὺ γὰρ τὶ πρὸς πὴνγνωσιν ἐρωτικων ὄψις, καὶ κινήμα καὶ σχῆμα μόνον, κἄν ποῤῥὼθεν ἡ κᾴν εκ νώτων τῆς ομοιοτήτος τήν φαντασιάν παρεστησεν. _La vue des amans est perçante pour reconnoître: un mouvement seul, l'extérieur seul, même de loin, même par derrière, leur présente des traits de ressemblance._
Note 50: _C'est celui-là même._ Il y a dans le grec une expression que le traducteur latin a rendue par _mater_, et que je n'ai point rendue dans ma traduction; celle expression est _μαμμιδιον_. Je ne connois en français, pour la traduire, que l'expression triviale, _ma petite maman_.
Note 51: _Cybèle croit que le hasard, etc._ ἠ δὲ Κυβέλη τἣν ξυντυχίαν ἄρπαγμα καὶ ὥσπερ ἄγρας ἃρχην ποιησαμενη. _Cybèle ayant regardé cette remontre comme un moyen d'enlever et comme un commencement de chasse._
Note 52: _Des hommes tels que vous, etc._ χαὶροῦσα καὶ προστρέουσαχ τοις, οἶοι νῦν ὑμεῖς, ἡ τοἷς ἐντεὐθεν. Voici la traduction latine: _Gaudens iis et se oblectans qui indè adveniunt. οἶοι νῦν ὑμεῖς_ n'est pas rendu. Ces mots cependant ne sont pas inutiles ici. Dans la bouche de Cybèle, ils désignent plutôt la beauté que la patrie de Théagènes. _τοἷς ἐντεὐθεν_ veut dire, _des hommes d'ici,_ c'est-à-dire, _du pays d'Arsace, des Perses et des Egyptiens_, et non pas _des Grecs._ Il faudroit _τοῖς ὲκεῖθεν_ pour entendre _des Grecs._
Ensuite, devant _ἡ_ il faut sous-entendre _μάλλον_; ellipse dont les exemples ne sont pas rares. On en trouve un dans le premier livre de l'Iliade, vers 117:
Βούλομαι ἐγὼ λάον σοονἔμμεναι ἡ ἀπολέσθαι.
_J'aime mieux voir mon peuple sauvé que périr._
Voici comme j'explique mot-à-mot la phrase d'Héliodore: _Se réjouissant et courant au-devant de ceux qui sont comme vous êtes maintenant, plus que de ceux d'ici._
Note 53: _Calasiris n'est plus, etc._ ἡ πάντων καθ' ἡμᾶς ἄγκυρα Καλὰσιρις απολωλς, τὴν ἀθλίαν ἡμᾶς ξυνὼριδα, πὴρους ὥσπερ τῶν πρακτεων ἐπὶ τῆς ἀλλοδατῆς καταλίπων. _Calasiris, l'ancre de nos affaires, est mort, laissant dans une terre étrangère nous, malheureux attelage, aveugles sur ce qu'il faut faire._ On a dû remarquer plusieurs fois que les Ethiopiennes se ressentent du siècle où l'auteur a vécu. Le cachet du bel-esprit y est empreint en plusieurs endroits, Héliodore n'a pas su se préserver du mauvais goût qui régnoit de son tems.
Note 54: _Vomit mille imprécations, etc._ τὴν γραῦν ἐπὶ κεφὰλην ἐξωσθῆναι προσταξασα. _Ayant ordonné de précipiter la vieille sur la tête._ Je n'ai pas cru devoir prendre ces mots à la lettre; je n'y ai vu que l'expression de la fureur.
Note 55: _Vous êtes un jeune homme. ἀδολεσχεἵς_ ne veut pas dire _vous êtes un jeune homme_, mais _vous ne dites que des choses frivoles._ Il faut convenir que ce que demandoit Achémènes à sa mère, étoit bien frivole en comparaison de ce qui l'occupoit. Cette réponse de Cybèle me paroît un coup de pinceau digne de Molière, et comparable au, _voilà-t-il pas de ces coups de langue_ de M. Jourdain.
Note 56: _Nous sommes sans ressource,_ etc. πᾶν τοῦτο δὴ τὸτοῦ λὸγου πεῖσμα διεῤῥὴκται, πᾶσα ἔλπιδος ἄγκυρα παντοίως ἀνηρπὰςται. _Tout cordage, comme on dit, est rompu; tout ancre d'espoir est enlevé._
NOTES DU TROISIÈME VOLUME.
Note 57: _Le moment critique est arrivé._ πρὸς ὀξὺ καὶ τὴν ἄκραν ἀκμὴν περιεστὴκοτα ἡμῖν ὁρῶσα τα πραγματα. _Voyant mes affaires arrivées au moment décisif, et au plus haut point de maturité._ On trouve dans Sophocle la même pensée exprimée différemment. Je ne la rapporte que parce que je la crois proverbiale. AJAX, V. 797:
ξυρεῖ γὰρ ἐν χρῲ τοῦτο μὴ χαιρεῖν τίνα
_Le quelqu'un ne pas se réjouir de cela frotte sur la peau,_ c'est-à-dire, _ceci se terminera mal pour quelqu'un._
On trouve dons l'Iliade, livre K, vers 173:
νῦν γάρ δὴ παντὲσσιν ἐπὶ ξὺρου, ἵσταται ἀκμῆς ἠ μαλὰ λὺγρος ὄλεθρος Αχαιοῖς ἠὲ βιῶναι
_Car maintenant, ou une mort cruelle ou la vie est pour tous les Grecs sur le piquant d'une pointe,_ c'est-à-dire, _un abîme prêt à engloutir les Grecs, est ouvert sous leurs pas._
Note 58: _Ce que l'on entend afflige, etc._ ἀκοἠ γὰρ όψὲως εἱς τὸ λυπῆσαι κουφὸτερον. _Car l'ouie est plus légère que la vue pour chagriner._ Cette pensée est la même que celle-ci d'Horace:
_Segniùs irritant animos demissa per aures,_ _Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus._
_Ce que l'on entend émeut l'ame beaucoup moins que ce que l'on voit._
Note 59: _Il ne nous reste plus qu'une ressource._ Τελευταῖον οὐν, εἰ δοκεῖ, τὸ του λὸγου, ῥιψῲμεν ἄγκυραν. _Jetons, si vous le voulez, comme on dit, notre dernier ancre._
Note 60: _Pousse un cri._ τίς οὖτοσι, βοῶντα κατὲστελλε Βαγὼας. _Bagoas fait taire lui criant_ qui va là. Je me suis contenté de rendre _βοῶνθα, pousse un cri_, sans rendre _τίς οὖτοσι,_ persuadé que le sens du texte n'est nullement altéré par cette suppression.
Note 61: _Il écrit une lettre, etc._ αγραψὰμενος γὰρ ἅ έβοὺλετο, καὶ λίθῳ τὴν γρὰφην ἑναψὰμενος, σφενδὸνη πρὸς τοὺς ἐναντίοὺς ἠπρεσβευετο, διαπόντιον τὴν ἰκεσίαν τοξευὸμενος. _Ayant écrit ce qu'il voulait, et ayant attaché son écriture à une pierre, il députa avec une fronde vers les ennemis, et lança sa prière au-dessus des flots._ On trouvera peut-être que j'ai passé légèrement sur cette phrase; mais elle m'a paru une de celles dans lesquelles Héliodore a voulu mettre de l'esprit, et qui n'en est pas meilleure.
Note 62: _Les Ethiopiens avancèrent, etc._ τὸτε δὴ καὶ Αιθίοπες πλησιασαντες ὥσπερ ἀπ' ἐκκλησίας των πορθμειων πρὸς τὸ πολιροκοὺμενον θὲατρον θὲατρον τοῖαδε ἔλεγον. _Les Ethiopiens s'étant avancés, de dessus leurs vaisseaux, comme de dessus une tribune, parlèrent à ce théâtre assiégé._
Note 63: _Ensuite viennent les archers, etc._ ὡς ἄν γυμνοι ὄντες πανοπλιας, ασφαλεστερον βάλλοιεν ὐπὸ τοῖς όπλιταις προασπι ζομενοι. _Afin que n'ayant point d'armure complette, ils lançassent leurs traits plus en sûreté derrière les Oplites._
Parmi les contre-sens innombrables dont fourmille la traduction anonyme, on remarque celui-ci: _Ils étoient suivis des Arbalêtriers et gens de trait, nuds et sans armes, afin qu'ils eussent plus de facilité à tirer leurs flèches._ Comment des Arbalêtriers et des gens de trait peuvent-ils être _nuds et sans armes?_ et s'ils sont _nuds et sans armes,_ comment peuvent-ils tirer des flèches? je n'en sais rien.
Il est bien vrai que _γυμνοι_ veut dire _nuds_; mais cette nudité est déterminée par _πανοπλιας_, qui veut dire _armure complette_; de manière qu'_ils étoient nuds d'une armure complette_.
Note 64: _On les voit sauter, bondir, etc._ πλὲγμα γὰρ τικυκλότερες τῄ κεφάλῃ περιθεντες, καὶ τοῦτο βελεσι κατὰ τὸν κύκλον περιπεῖραντες τὸ μὲν ἐπτερὼμενον τοῦ βελους πρὸς τὴ κεφαλῃ περιτιθενσαι, τὰς δ'ἄκιδας οἷον ἄκτὶνας εἱς το ἐκτὸς προβεβλυὴται. _Ayant mis autour de leur tête un tissu en rond, et l'ayant garni de traits tout autour, ils mettent contre leur tête la partie empennée du trait, et en dehors les pointes comme des rayons._
Rien de plus curieux que de voir comment l'anonyme rend cette phrase; il fait dire à Héliodore les choses les plus plaisantes. Par lui, la tête des guerriers d'Hydaspe se trouve être un parc d'artillerie. _D'autres fois_, dit-il, _avec de petits dards, qui partoient de leurs bonnets, comme d'un arc, ils harceloient sans cesse les ennemis, en sautant et en se jouant autour d'eux y comme des satyres._
Note 65: _Il ordonne à ses médecins, etc._ τοῦτο μεν (αἶμα) ἐπαοιδῃ δὶα τῶν τοῦτο εργον πεποιημενων επεσχε. Il arrêta le sang _par enchantement, par le moyen de ceux qui faisoient cette fonction._ En quoi consistaient ces enchantemens? c'est ce que j'ignore. Au rapport des voyageurs, toute la médecine des peuples d'Afrique, encore aujourd'hui, n'est autre chose que superstitions bizarres et cérémonies ridicules qui, vraisemblablement, subsistent depuis long-tems, et dont l'origine se perd dans la nuit des tems.
Note 66: _Il approche le moment, etc._ πλὴσιον ὁ ἂγων, καὶ νῦν ταλαντεὺει καθ' ἡμασ ἡ μοῖρα. _La décision est proche, la destinée pèse mon sort:_ Cette idée me semble belle, grande et bien noblement exprimée dans le texte. Elle est digne de la majesté de l'Epopée, et d'autant plus juste que Chariclée va devenir un personnage intéressant et de la plus grande importance, puisqu'elle va se trouver fille d'un puissant monarque, et héritière d'un vaste empire.
Note 67: _Mais vous allez l'être, etc._ τὰ μικρὸτερα, ἔφη, θαυμαζεις τὰ μείζονα δἔστιν ἔτερα. _Vous vous étonnez, dit-elle, des plus petites choses; il en est d'autres plus grandes._ J'ai cru devoir me contenter de l'idée, et la rendre plus succinctement que dans le texte, pour ne pas ralentir la vivacité du dialogue.