Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 26

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Lorsqu'il est près du trône, Hydaspe, regardant Théagènes: Etranger, lui dit-il, il faut que vous vous mesuriez contre cet adversaire; ainsi le veut l'assemblée.--Elle sera satisfaite; mais comment faut-il combattre?--A la lutte.--Pourquoi pas le fer à la main, armé de toutes pièces? Peut-être je pourrois, par ma victoire ou par ma défaite, satisfaire Chariclée, qui s'obstine à garder le silence, et qui semble m'avoir absolument abandonné.--J'ignore ce que Chariclée fait ici; mais il faut combattre, non le fer à la main, mais à la lutte. C'est un crime de répandre du sang avant le sacrifice. Théagènes, comprenant qu'Hydaspe craint qu'il ne soit tué: Je vous entends, dit-il, vous me réservez pour être immolé aux dieux; mais ces dieux sauront bien me conserver la vie.

En même-tems il prend de la poussière, la répand sur ses bras et ses épaules encore fumant de sueur, et se secoue ensuite. Il allonge les deux mains, s'affermit sur ses pieds, se rappetisse, courbe le dos et les épaules, baisse un peu la tête; enfin se rétrécit tout le corps, et attend son ennemi de pied ferme.

L'Ethiopien, à sa vue, l'insulte par un sourire de dédain, l'outrage par ses gestes, et ne témoigne que du mépris pour un tel adversaire. Il se précipite tout-à-coup vers lui, lève le bras, qui, comme une poutre énorme, tombe sur le col de Théagènes. Le coup retentit au loin. Le barbare s'applaudit par de grands éclats de rire. Théagènes, exercé à ces sortes de combats, et possédant parfaitement l'art de la lutte, prend le parti de reculer d'abord devant son ennemi, dont il venoit d'éprouver la force extraordinaire. Il a recours à l'adresse contre un antagoniste aussi terrible, et dont la férocité égale celle des bêtes sauvages. Quoiqu'à peine ébranlé du coup, il feint d'avoir plus de mal qu'il n'en a en effet. Il présente l'autre côté de la tête aux attaques. L'Ethiopien redouble: Théagènes chancèle, et fait semblant de tomber le visage contre terre. L'Ethiopien le voit, s'anime, se prépare à porter un troisième coup, sans aucune précaution. Déjà il a allongé le bras et est prêt de frapper. Théagènes se baisse, évite le coup, s'élance contre lui, écarte avec son bras droit, le bras gauche de son adversaire: celui-ci est entraîné par le poids de son bras, qui ne frappe que l'air. Théagènes se glisse dessous son aisselle, le prend par derrière, embrasse avec peine son ventre épais, entrelace ses pieds dans ses pieds, ses jambes dans ses jambes, l'oblige à s'agenouiller, le serre au défaut des côtes, lui presse les articulations, lui saisit la tête, le tire en arrière, et lui fait mesurer la terre.

Un cri plus fort que ceux qu'on avoit encore entendus, s'élève de toutes parts. Le roi n'est pas maître de lui-même; il s'élance de son trône: cruelle nécessité! s'écrie-t-il; quel homme les lois nous ordonnent d'immoler! Il appelle Théagènes: Jeune héros, dit-il, prêt à être immolé, vous devez, suivant l'usage, être couronné. Vous méritez sans doute de l'être, pour une victoire aussi glorieuse; mais, hélas! c'est en vain que vous avez vaincu. Je ne puis vous arracher au trépas, quand je le voudrois. Je vous accorderai tout ce qui est en mon pouvoir; demandez ce que vous désirez, avant que de descendre au tombeau. En même-tems, il lui met sur la tête une couronne d'or enrichie de diamans, et il la lui met en pleurant. Eh bien! lui dit Théagènes, je vais vous le demander, c'est à vous de tenir votre promesse: Puisque rien ne peut me soustraire à la mort, accordez-moi de mourir de la main de celle que vous venez de reconnoître pour votre fille. Hydaspe, étonné, se rappelle que Chariclée lui a fait une pareille demande; mais il ne croit pas devoir y réfléchir long-tems. Etranger, lui dit-il, je ne vous ai permis de demander, comme je n'ai promis de vous accorder, que des choses possibles. La loi veut que vous mourriez de la main d'une femme qui ait un mari, et non de la main d'une vierge. Eh bien! répond Théagènes, elle en a un. Vos discours, réplique Hydaspe, sont ceux d'un homme en délire, et qui voit le tombeau ouvert sous ses pas. L'épreuve du foyer nous a démontré que Chariclée est vierge, qu'elle n'a point encore goûté les plaisirs de l'amour, à moins que vous ne vouliez parler de Méroëbe; mais je ne sais comment vous le connoissez, et je ne lui ai encore que promis ma fille. Ne parlez pas, dit Théagènes, d'un hymen qui ne se fera pas, si je connois bien les sentimens de Chariclée: vous devez croire à mes prédictions; je suis une victime. Les victimes, reprend Méroëbe, ne prédisent que quand elles sont immolées; c'est dans leurs entrailles palpitantes que les prêtres lisent l'avenir. Ainsi, mon père, vous avez raison de dire que cet étranger parle comme un homme que la mort va saisir. Ordonnez qu'on le mène aux autels. Vous ferez le sacrifice quand tous aurez tout terminé. Théagènes est donc conduit aux autels.

Chariclée, voyant son amant vainqueur, avoit repris courage et conçu de bonnes espérances; mais le voyant reconduire aux autels, le désespoir s'empare d'elle. Persine la console; ce jeune homme, lui dit-elle, sauveroit peut-être sa vie, si vous vouliez parler et vous expliquer nettement. Pressée par les circonstances, cédant à la nécessité, Chariclée se détermine à tout révéler à sa mère.

Cependant Hydaspe demande à son héraut s'il y a encore quelques ambassadeurs à entendre. Prince, lui dit Harmonias, il n'y a plus que des députés de Syène, qui viennent d'arriver avec une lettre et des présens de la part du Satrape Oroondates. Faites-les venir, dit Hydaspe. Les députés paroissent aussitôt, et présentent la lettre conçue en ces termes:

_Oroondates, Satrape du grand roi, à Hydaspe, le plus humain et le plus heureux des rois._

Après m'avoir vaincu par la force des armes et sur-tout par vos vertus; après m'avoir rendu mon gouvernemen, j'ose encore espérer que vous ne me refuserez pas la faveur que je vous demande. Une jeune fille, que l'on m'amenoit de Memphis, est tombée entre les mains de vos guerriers; ceux qui l'accompagnoient alors, et qui ont échappé au danger, m'ont rapporté que vous l'aviez conduite en Ethiopie. Je vous la demande comme un présent: je l'aime moi-même; mais je désire encore plus la rendre à son père. Ce vieillard, cherchant sa fille de contrée en contrée, a été pris par la garnison d'Eléphantine. Je l'ai vu en passant en revue les débris de mes troupes. Il m'a demandé à être envoyé vers vous: il est au nombre des députés; ses manières annoncent une naissance distinguée; son extérieur imprime le respect. Prince, je me flatte que vous le renverrez satisfait, et qu'il n'aura pas seulement le nom de père, mais qu'il le sera réellement.

Quel est celui, dit Hydaspe, après la lecture de la lettre, qui cherche sa fille? On lui montre un vieillard. Etranger, lui dit-il, je suis prêt à satisfaire à toutes les demandes d'Oroondates. Je n'ai réservé que dix jeunes captives: il en est une reconnue pour n'être point votre fille; voyez les autres: et si elle se trouve parmi elles, emmenez-la. Le vieillard se prosterne, baise les pieds du roi. On amène devant lui ces jeunes captives: il ne reconnoît point sa fille parmi elles. Prince, dit-il à Hydaspe, tout pénétré de douleur, ma fille n'est point parmi celles-ci. Vous voyez mes dispositions, répond Hydaspe. Si vous trouvez pas votre fille, accusez-en la fortune. Vous pouvez vous convaincre, par vos propres yeux, qu'il n'y a point ici d'autre captive. Le vieillard se meurtrit le visage, verse un torrent de larmes, promène ses yeux sur l'assemblée, et se met à courir tout-à-coup comme un furieux. Il va droit aux autels: du bord de son manteau fait comme un lien, qu'il passe au col de Théagènes, et le traîne, en criant de toutes ses forces: _Je te tiens, scélérat! je te tiens, sacrilège!_ Les gardes font des efforts inutiles pour l'arrêter et lui arracher Théagènes. Il le serre, l'embrasse étroitement, et vient à bout de le conduire devant Hydaspe. Prince, dit-il, voilà celui qui m'a ravi ma fille, celui qui a porté la désolation chez moi, qui a enlevé, du milieu du temple de Delphes, celle qui faisoit toute ma joie: je le trouve aujourd'hui au pied des autels, comme s'il étoit pur et sans tache.

Toute l'assemblée est émue des paroles du vieillard, qui sont une énigme pour elle: son action cause le plus grand étonnement. Hydaspe le prie de s'expliquer plus clairement. Ce vieillard étoit Chariclès: il cachoit la véritable naissance de Chariclée, dans la crainte que, dans son exil, ayant manqué aux lois de la pudeur, elle ne lui fit des ennemis de ses véritables parens. Il raconte d'abord succinctement tout ce qui ne peut lui nuire. Prince, j'avois une fille, dont la beauté et la vertu pourroient attester ce que je dis. Elle étoit vierge, prêtresse de Diane à Delphes. Ce beau Thessalien est venu à Delphes, pour offrir un sacrifice solennel, à la tête d'une théorie; il a enlevé, pendant la nuit, ma fille du milieu du temple et du sanctuaire d'Apollon; il a outragé le dieu de vos pères, Apollon, le même que le Soleil, et il doit être réputé coupable de sacrilège, même envers vous. Un faux-prêtre de Memphis lui prêta son ministère pour commettre ce forfait. J'ai été en Thessalie; j'ai demandé vengeance à ses concitoyens: ils l'ont abandonné à ma discrétion, comme un scélérat et un impie. Conjecturant qu'il s'étoit enfui à Memphis, patrie de Calasiris, j'y ai passé. J'ai trouvé Calasiris mort, digne châtiment de sa perfidie. Thyamis, son fils, m'a appris ce qu'étoit devenue ma fille; il m'a dit qu'elle avoit été envoyée à Syène vers Oroondates. Je n'ai pu me rendre à Syène, ni auprès d'Oroondates: j'ai été fait prisonnier à Eléphantine. Vous me voyez devant vous, suppliant et cherchant ma fille. Ayez pitié d'un père malheureux; consultez votre cœur; souvenez-vous que c'est Oroondates lui-même qui vous parle en ma faveur. A ces mots il se tait, et ses larmes coulent en abondance.

Hydaspe, s'adressant alors à Théagènes: Que répondez-vous, lui dit-il?--Tout ce que cet homme dit est vrai. Oui, je suis coupable envers lui de rapt et de violence; mais je suis votre bienfaiteur.--Rendez-lui donc un bien qui ne vous appartient pas. Votre vie est dévouée aux dieux; vous devez être immolé comme une victime pure et sans tache, et non comme un coupable frappé du glaive de la justice.--Le châtiment doit retomber, non sur celui qui a commis le crime, mais sur celui qui en profite. Or, c'est vous qui en profitez; rendez-la donc vous-même, à moins qu'il ne la reconnoisse aussi pour votre fille. Cette scène met tous les spectateurs hors d'eux-mêmes. Sisimithrès, après quelques momens de réflexion, se rappelle son entrevue avec Chariclès. Il attendoit que la divinité répandît quelques lumières sur toute cette affaire. Il court vers Chariclès, l'embrasse: Celle que vous regardez comme votre fille, lui dit-il, celle que je vous remis autrefois entre les mains, vit encore: elle est reconnue des auteurs de ses jours.

Chariclée sort de la tente: elle oublie la timidité et la pudeur si naturelles à son sexe et à son âge. Transportée hors d'elle-même, elle se jette aux pieds de Chariclès: O mon père! lui dit-elle, ô vous que je ne respecte pas moins que ceux qui m'ont donné le jour, traitez-moi comme vous voudrez; je suis criminelle, parricide; n'examinez pas si je n'ai fait que suivre la volonté des dieux, si je n'ai fait qu'obéir à leurs inspirations.

Persine, d'un autre côté, embrasse Hydaspe: Oui, prince, lui dit-elle, croyez que tout est ainsi; sachez que ce jeune Grec est l'amant de notre fille. Chariclée venoit de lui révéler, quoique avec beaucoup de peine, le secret de son amour. Le peuple fait éclater sa joie par des cris et des danses. Les hommes de tout âge et de toute condition célèbrent cet évènement par leurs transports: ils n'entendent pas ce qui se dit, mais ils en jugent par ce qui est arrivé à Chariclée. Eclairés peut-être par quelque divinité, qui s'étoit plue à ménager ce dénouement, ils soupçonnent la vérité. On voit au milieu de cette assemblée les contrastes les plus frappans. On voit éclater la joie et la douleur, les ris se mêler aux sanglots; la plus affreuse situation se change en fête; on voit dans la joie et l'alégresse ceux qui étoient dans la douleur et le désespoir. Les uns trouvent ce qu'ils ne cherchoient point; les autres perdent, sans espérance, ce qu'ils espéraient trouver. On s'attendoit à voir le sang couler sur les autels, et on n'y offre que des victimes pures et innocentes.

O le plus sage des hommes, dit Hydaspe à Sisimithrès, que faut-il faire? Ne pas immoler des victimes aux dieux est une impiété. Leur immoler des personnes, dont l'arrivée ici est un de leurs bienfaits, en est une autre aussi criante. Prince, lui répond Sisimithrès en langue éthiopienne, pour être entendu de tout le monde, une joie excessive obscurcit les lumières des hommes les plus sages. Depuis long-tems vous deviez comprendre que les dieux n'agréent point de pareils sacrifices. C'est au pied même des autels, c'est sous le couteau sacré qu'ils vous font reconnoître Chariclée pour votre fille. Du milieu de la Grèce, ils ont amené ici, comme par miracle, celui qui l'a élevée: ce sont eux qui ont effrayé ces chevaux, ces taureaux qui ont suscité ce tumulte. Ils veulent nous faire entendre qu'il ne faut leur présenter que des sacrifices dignes d'eux. Pour mettre le comble à leurs bienfaits, ils vous amènent dans ce jeune Grec, l'époux de votre fille, comme un flambeau dont la lumière doit éclairer le dénouement de cette grande pièce. Ne fermons pas les yeux sur les merveilles de la Divinité; secondons ses desseins: abolissons pour jamais la coutume d'immoler des hommes.

Sisimithrès prononce ces mots d'une voix claire et haute, pour être entendu de tout le monde. Hydaspe, qui savoit la langue vulgaire, prenant Théagènes et Chariclée: Vous tous, dit-il, qui êtes ici présens, nous ne pouvons nous empêcher de reconnoître l'influence des dieux dans tout ce que nous venons de voir. Leur résister est un crime: en présence des dieux, dont tout ceci est l'ouvrage, en présence de vous tous, qui vous montrez si dociles aux volontés du ciel, j'unis ces deux amans par les liens de l'hymen. Puisse-t-il naître d'eux des enfans qui les resserrent encore! Mais, occupons-nous des devoirs de la religion, et sanctifions cette alliance par des sacrifices.

Tous les spectateurs applaudissent; des acclamations se font entendre de tous côtés en signe d'approbation. Hydaspe s'approche de l'autel, et avant de commencer le sacrifice: Soleil s'écrie-t-il, et toi Lune, divinités protectrices de cet empire, s'il est vrai que vous approuviez l'hymen de Théagènes et de Chariclée, ils peuvent vous offrir des sacrifices. En même-tems il prend sa mître et celle de Persine, symbole du sacerdoce, met l'une sur la tête de Théagènes,et l'autre sur celle de Chariclée.

Chariclès alors rappelle l'oracle rendu autrefois à Delphes, que l'événement réalisoit sous ses yeux, et dont il pénètre alors le sens. Voici ce que disoit cet oracle: _Ils arriveront dans un pays brûlé par le soleil; des couronnes placées sur des têtes noires, seront la récompense de leur vertu sans tache._

Les deux époux, couronnés de mitres blanches, revêtus du sacerdoce, font un sacrifice à la lueur des flambeaux, au bruit des flûtes et des instrumens. Ils se rendent ensuite à Méroë. Hydaspe et Théagènes sont sur un char, traîné par des chevaux; Sisimithrès et Chariclès sur un autre: des bœufs blancs mènent Chariclée et Persine. Le bruit des applaudissemens et des acclamations retentit autour d'eux. Ils vont célébrer l'hyménée dans la ville avec plus de pompe et de solennité.

Ainsi finissent les aventures de Théagènes et de Chariclée. L'auteur est Héliodore, phénicien, d'Emèse, de la race du Soleil, fils de Théodose.

Fin du Dixième et Dernier Livre.

NOTES

Quoi! des notes hérissées de grec et de latin à la suite d'un roman! L'auteur est sans doute quelque savant en _us_, qui se croit encore au quinzième siècle, où l'explication de quelques phrases latines et grecques, étoit regardée comme un prodige de science, et un brevet d'immortalité.--Je ne suis pas un savant en _us._ Je me croirois trop heureux de les valoir, ces savans, qui ont rendu tant de services aux lettres, et que notre reconnoissance aujourd'hui persiffle et tourne en ridicule si injustement. Le règne des philosophes du dix-huitième siècle entièrement anéanti, les épouvantables scènes qui ont signalé cette destruction, ne me permettent pas de douter que je ne suis au commencement du dix-neuvième.--Quelle est votre folie d'insérer dans votre traduction des notes qui peuvent devenir des notes de réprobation, et empêcher d'acheter votre ouvrage?--Dites-moi, ces notes vous empêcheront-elles de l'acheter?--Non; je supposerai qu'elles n'y sont pas; je me garderai bien d'y jeter les yeux.--Vous pensez donc que bien peu de personnes auront le bon esprit d'en faire autant que vous?--Enfin, pourquoi surcharger votre ouvrage de choses qu'on ne lira pas?--Je pense bien, comme vous, que la plus grande partie des lecteurs ne les regarderont pas, et c'est pour cela que je les ai rejetées à la fin du dernier volume. Mais, sur trente, n'y en eût-il qu'un qui les lût, c'est pour celui-là que je les ai mises; comme il m'est arrivé de contredire en plusieurs endroits la traduction latine et la traduction française qui est en vogue aujourd'hui, j'ai voulu mettre les pièces sous les yeux de quiconque voudra se constituer juge, et le mettre en état de prononcer avec connoissance de cause.

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Note 1: _A ces affreux monumens de la rage, etc._ ἦν δὲ οῦ καθαροῦ πολεμοῦ τὰ φαινὸμενα σὺμβολα. Voici la traduction latine, qui ne me paroît pas rendre le sens du texte. _Cœterùm non fuerant justi prælii notæ et indicia. Fuerant_ n'est point le tems qui convient ici, mais _erant. τὰ φαινὸμενα_, traduit par _notæ_ ou par _indicia_, n'est point entendu. _καθαροῦ_ ne peut pas vouloir dire _justi_. Je le crois employé ici dans le même sens que _purus_ dans le vers 771 du douzième livre de l'Enéïde.

_.... Puro ut possent concurrere campo._

_Afin qu'ils pussent combattre dans un champ, où rien ne les embarrassât._

Dans le cinquième livre on lit cette phrase: ταχα δὲ ποῦ καὶ τἧς ἀνθρὼπου φυσέως ἀμιγὲς καὶ κἀθαρον τὸ χαῖρον οὐκ ἐπιδεχομὲνης. _La nature de l'homme ne pouvant peut-être pas goûter un plaisir pur et sans mélange._ Le traducteur latin rend bien ici _κὰθαρον_ par _meram_; et je suis étonné qu'il ne l'ait pas entendu dans la première phrase; en voici le mot-à-mot: _les choses que l'on voyait, n'étoient pas les signes d'une guerre seule_, parce que les débris d'un festin y étoient mêlés.

Note 2: _Tu vois ceci... S'il ne m'a pas servi, etc._ εἱς δεῦρο ἤργησεν ὑπὸ ῆτς σῆς ἀναπνὼης ἐπεχὸμενον. _Il a été jusqu'ici oisif, retenu par ton souffle._ Cette expression m'a paru hasardée. Je n'ai pas cherché à rendre l'image qu'elle présente, parce qu'elle ne m'a point paru naturelle. Je ne conçois pas comment le souffle peut arrêter un poignard. On trouve dans Héliodore quelques autres passages qui paroissent recherchés. Tel m'a semblé encore le passage suivant.

Note 3: _Prends pitié de ces cheveux blancs._ φεῖσαι πολιῶν αἵ τὲ σὲ ἀνὲθρεψαν, _Epargne ces cheveux blancs qui t'ont nourri._ Je ne sais comment des cheveux peuvent nourrir. J'ai mis dans la phrase précédente l'idée que renferme celle-ci, parce que cette idée est belle, touchante, puisée dans la nature.

Note 4: _A peine est-il au rivage, etc._ οὒπω δὲ τῆς ἀποβαθρας ἀκριβῶς κειμὲνης, _la planche pour descendre n'étant pas encore bien posée._ J'ai cru devoir me contenter d'un à-peu-près, sans, m'attacher à la lettre, parce que je n'ai rien vu à peindre.

Note 5: _Dont il s'étoit dégoûté, etc._ ἐπειδὴ κυρτοὺμενην ἀυτῃ τὴν παρείαν ἐν τοῖς ἀυλημασιν εἶδς, καὶ πρὸς τὸ βιαίον τῶν φυσημὰτων ἀπρεπὲστερον ἐπὶ τὰς ῥινας ἁνισταμὲνην, τὸ τε ὄμμα πιμπραμενον καὶ τῆς ὀικείας ἒδρας εξωθούμενον. _Lorsqu'il eut vu ses joues s'enfler en jouant de la lyre, s'élever hideusement vers son nez à force de souffler, et son œil enflammé, chassé de sa place ordinaire._ Je n'ai pas cru devoir entrer dans le détail de la difformité d'Arsinoë. L'image ne m'a point paru assez gracieuse pour chercher à en rendre tous les traits avec une exactitude scrupuleuse.

Note 6: _Vous paroîtrez moins demander, etc._ καὶ ἐμοὶ δοκειτε, τοῖοιδε ὁντες, οὐκ άκόλους ἁλλ' ἄορας του καὶ λεβητας ἀιτησειν. _Vous me paroissez, étant tels, devoir demander, non des morceaux de pain, mais des trépieds et des vases;_ ou bien comme _ἄορας_ signifie encore _femme, mais des femmes et des trépieds._ Quelque signification que l'on donne à _ἄορας_, je crois qu'ici il désigne les récompenses que l'on donnoit aux vainqueurs dans les jeux.

On trouve dans l'Odyssée, livre P, vers 222:

ἀιτίζων ὰκόλους, ουκ ἄορας οὐδε λεβήτας.

_Demandant des morceaux de pain et non des trépieds ni des vases_, ou, _non des femmes ni des vases._

On ne peut douter qu'Héliodore n'ait fait allusion au vers d'Homère. Dans Homère il est question d'un mendiant qui ne demande que des morceaux de pain, et ne pense guère à demander les prix des vainqueurs aux jeux publics. Ainsi le sens du vers d'Homère n'est pas équivoque; mais, dans Héliodore, que veut dire Cnémon? entend-il que Théagènes et Chariclée n'auront jamais l'air de mendians? que leur bonne mine, même sous les haillons de la misère et de l'indigence, les trahira, et qu'on verra bien que ce ne sont pas des morceaux de pain qu'ils demandent? Dans celte supposition, il faudroit, je crois, prendre _ἄορας κὰ λεσητας_ pour une expression proverbiale, dont le sens seroit, qu'_ils portent leurs vues plus haut._ Il seroit possible encore que ces mots renfermassent une espèce de calembourg, une contre vérité, et que Cnémon voulût dire: _on verra bien que des amans aussi beaux et aussi passionnés ne cherchent pas des femmes_, et alors on donneroit à _ἄορας_ la signification de _femmes_; mais ce sens ne me paroît point naturel: le traducteur anonyme, dont l'ouvrage a été réimprimé en l'an 4, et que j'ai sous les yeux, s'est tiré de toute espèce d'embarras, en ne traduisant point cet endroit, ainsi que plusieurs autres, comme je le ferai voir dans la suite de ces notes.

Note 7: _La nuit approchoit._ καὶ ουν μὲν ὠρα περὶ βούλυτον ἡδὴ. Le latin dit: _et jam exequendi consilii tempus erat. Il étoit tems d'exécuter son dessein._ Je ne sais comment le traducteur a expliqué le texte pour y trouver ce sens; mais il m'en présente un bien différent: voici mot-à-mot ce qu'il veut dire, selon moi: _il étoit l'heure où l'on détache les bœufs de la charrue._ Cette façon de parler se rencontre fréquemment dans Homère et dans les autres écrivains grecs.

Note 8: _Si vous me voyez revêtu, etc._ La phrase grecque est plus énergique, en ce que l'anthitèse est mieux marquée. δυστυχήματα το λαμ' προν μετοῦτο σχῆμα μετημφίασε. _Mes malheurs m'ont revêtu de cette robe brillante._ Il faut cependant convenir que cette pensée, et sur-tout la manière dont elle est exprimée, a quelque chose de recherché, et qui sent un peu le bel-esprit.

Note 9: _Les Troyens n'en souffrirent, etc._ Ιλίοθεν μὲ φέρεις, καὶ σμῆνος κακῶν, καὶ τὸν ἐκ τοῦτων βόμβόν ἀϖείρον επισέαυτον κινεῖε. _Vous me rapportez de Troie._ On peut expliquer ce passage autrement; mais le sens sera toujours le même, _Les Grecs ne souffrirent pas plus en revenant de Troie._ Les Grecs disoient _ἱλίας κακῶν_, pour dire _des maux sans nombre._ Le traducteur anonyme n'en dit pas un mot. _Vous excitez contre vous un bourdonnement sans fin._ Je crois qu'il faudroit mieux dire: _ils retentiront long-tems à vos oreilles._ J'aime d'autant mieux cette traduction, que le texte, par _βόμβόν_, me semble faire allusion au bourdonnement des abeilles, dont il a donne l'idée par le mot _σμῆνος_ qui précède, et qui veut dire proprement _un essaim d'abeilles._