Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 25

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Les dieux, comme vous le voyez et l'entendez, me déclarent père, contre mes espérances. Des preuves multipliées ne me permettent pas de douter que cette jeune fille ne soit la mienne; mais tel est mon amour pour vous et pour la patrie, que j'oublie les intérêts de ma maison, les liens du sang, tous les avantages que m'offrent une pareille reconnoissance, et que je suis prêt à l'immoler aux dieux pour vous. Je vois les larmes couler de vos yeux; je vois vos cœurs émus de compassion pour un âge si tendre, déplorant la mort prématurée de ma fille, le rejeton de ma famille, que depuis long-tems j'attends inutilement. Il faut cependant se résoudre à satisfaire à la loi de nos pères, quand même ce seroit contre votre gré: il faut sacrifier l'intérêt particulier au bien public. Les dieux prennent-ils donc plaisir à me montrer et à m'enlever ma fille en même-tems? Je l'ai pleurée à sa naissance, et quand je la retrouve, ce n'est encore que pour la pleurer. Veulent-ils, après l'avoir arrachée du sein de sa patrie, l'avoir transportée à l'extrémité de la terre, et l'avoir ramenée, par une suite de miracles, comme prisonnière, veulent-ils que son sang coule sur leurs autels? Si vous l'exigez, j'immolerai, lorsque je la reconnois pour ma fille, celle dont j'ai épargné la vie, lorsqu'elle étoit mon ennemie, celle que j'ai respectée tant qu'elle n'a été que ma captive. Je ne montrerai point une foiblesse, bien pardonnable cependant dans un père. Vous ne me verrez point vous supplier de me pardonner, d'oublier pour aujourd'hui, en faveur de la nature, les lois de notre pays, exciter en vous une compassion d'autant plus juste, que vous pouvez offrir aux dieux d'autres victimes. Plus vous êtes sensibles à mes maux, plus vous vous intéressez à ma situation, plus je dois faire pour vous, être insensible à mes propres douleurs, à la désolation de l'infortunée Persine, à qui le même jour rend et enlève son premier enfant. Calmez votre douleur, cessez de verser sur votre roi des larmes stériles: ne nous occupons que du sacrifice. Et vous, ma fille, c'est la première et la dernière fois que je vous appelle de ce nom. Hélas! votre beauté est inutile; c'est en vain que vous avez retrouvé les auteurs de vos jours: votre patrie vous est plus cruelle que les pays étrangers; vous avez trouvé des sauveurs chez les autres peuples, et parmi vos compatriotes, vous ne trouvez que des meurtriers. Ne me déchirez point le cœur par vos gémissemens; déployez aujourd'hui toute la force de votre ame; montrez que le sang des rois coule dans vos veines; suivez votre père. Hélas! ce n'est pas pour l'hyménée qu'il va vous parer; ce n'est pas dans la chambre nuptiale, dans les bras d'un époux qu'il vous conduit; c'est une victime qu'il orne pour l'immoler. Sur les autels vont brûler les torches sacrées, au lieu des flambeaux de l'hymen; cette tendre jeunesse, cette beauté si éblouissante, vont expirer sous le couteau sacré. O dieux! protégez-nous; pardonnez-moi les paroles funestes, qu'un intérêt aussi cher auroit pu me faire prononcer: c'est mon sang que je vais répandre.

En achevant ces mots, il saisit Chariclée, et feint de la conduire aux autels. Mais la nature lui parle; sa voix retentit fortement au fond de son cœur: il craint lui-même que la multitude n'ait pas compris le sens de son discours, et qu'elle ne lui laisse achever le sacrifice. L'assemblée est émue; le peuple ne peut soutenir le spectacle de Chariclée emmenée aux autels. Tous s'écrient d'une voix unanime: _Sauvez votre fille; épargnez votre sang: sauvez celle que les dieux ont sauvée. Nous sommes contens; la loi de nos pères est accomplie. Nous reconnoissons dans vous un roi reconnaissez-y un père: les dieux nous pardonneront. Ce seroit nous rendre coupables que de nous opposer à leurs desseins. Respectons une vie qu'ils ont conservée. O vous! le père de votre peuple, soyez aussi le père de vos enfans!_ Telles sont les paroles, et d'autres semblables, qui, de tous côtés, viennent frapper les oreilles du roi. On retient Chariclée: on menace d'employer la force; on demande que l'on appaise les dieux par d'autres sacrifices.

Hydaspe se laisse fléchir: cette violence avoit trop de charmes, pour qu'il opposât une plus longue résistance. Il cède donc aux transports de cette multitude, qui, par des cris et des acclamations redoublés, s'abandonne aux éclats de la joie la plus excessive, et se rassasie du plaisir d'applaudir. Il attend que le calme se rétablisse de lui-même. Il s'approche alors plus près de Chariclée: Ma fille, lui dit-il, les signes de reconnoissance que vous portez, le témoignage du sage Sisimithrès, la faveur des dieux sur-tout, tout annonce que vous êtes ma fille. Mais quel est ce jeune homme pris avec vous, réservé avec vous pour être immolé, actuellement auprès des autels, où il attend le coup fatal? Pourquoi l'appeliez-vous votre frère, quand vous fûtes amenés tous deux à Syène? Sans doute que nous ne trouverons pas un fils en lui. Persine n'a été mère qu'une fois.

Chariclée rougit, baisse les yeux: J'ai feint qu'il étoit mon frère, dit-elle, mais par nécessité. Comme il est homme, il dira mieux que moi quel il est; il craindra moins que moi de s'expliquer. Hydaspe ne comprend point le sens de cette réponse. Pardonne-moi, ma fille, lui répond-il, si ma demande indiscrète a blessé ta pudeur et fait rougir ta vertu. Va dans cette tente auprès de ta mère; dédommage-la aujourd'hui de ce qu'elle souffrit à ta naissance; qu'elle jouisse du plaisir de te voir: console-la par le récit de tes aventures. Je vais m'occuper du sacrifice, chercher une jeune fille qui puisse te remplacer, pour l'immoler avec ce jeune homme.

Un gémissement s'échappe du sein de Chariclée. L'annonce de la mort de Théagènes lui pénètre l'ame. Quoique la vivacité de son amour ne soit guère capable des ménagemens que demandent les circonstances, cependant la nécessité la contraint de se faire violence; et, pour arriver à son but: O mon maître, dit-elle, vous n'avez pas besoin de chercher de jeune fille: le peuple aujourd'hui fait grâce à mon sexe; mais s'il demande une victime de chaque sexe, il vous faut non-seulement chercher une jeune fille, mais encore un jeune homme, ou ne chercher ni l'un ni l'autre, mais m'immoler moi-même. Que dis-tu, reprend Hydaspe? que signifie ce langage? Ma destinée, réplique Chariclée, est de vivre et de mourir avec ce jeune homme. Hydaspe, ne comprenant encore rien à ces paroles: Ma fille, lui dit-il, je loue la bonté de ton cœur. La pitié te parle en faveur d'un jeune Grec de ton âge, prisonnier avec toi, dont tu t'es fait un ami dans tes longs voyages. Tu veux sauver ses jours; mais tu ne peux le dérober au trépas. D'ailleurs, ce seroit un sacrilège d'enfreindre tout-à-fait la loi de nos pères, et de n'immoler aucune victime: le peuple lui-même ne le souffriroit pas; ce n'est que par une faveur spéciale des dieux qu'il a consenti à te laisser la vie.

Prince, répond Chariclée, (car je ne sais si je puis encore vous appeler mon père) si la faveur des dieux a sauvé mon corps, cette même faveur devroit bien aussi sauver mon ame; ils savent quelle est mon ame; puisque eux-mêmes l'ont ainsi ordonné; mais si le destin s'y oppose absolument; s'il faut que le sang de ce jeune étranger soit répandu, accordez-moi une grâce; laissez-moi frapper la victime; laissez-moi, le fer à la main, signaler mon courage aux yeux des Ethiopiens.

Hydaspe s'étonne à ces paroles. Je ne puis comprendre, dit-il, l'étrange changement qui vient de s'opérer dans ton ame. Tout à l'heure tu voulois sauver cet étranger, à présent tu veux lui ôter la vie de ta propre main, comme s'il étoit ton ennemi; mais je ne vois dans cette action rien de grand, rien d'illustre ni pour ton sexe, ni pour ton âge. Mais il y a encore un autre obstacle insurmontable. Les lois de nos ancêtres ne permettent qu'aux prêtres d'immoler les victimes destinées au Soleil et à la Lune; tous même n'ont pas ce droit indistinctement. Une femme seule peut immoler les victimes destinées au Soleil, et une femme mariée, celles qui sont destinées à la Lune. Comme vierge, tu ne peux obtenir une demande aussi extraordinaire. Ceci n'est pas un obstacle, dit Chariclée à la reine, en lui parlant à l'oreille. Il est un homme qui peut le lever, si vous y consentez. Sans doute, répond la reine en souriant, nous y consentirons; nous te marierons bientôt; nous te choisirons, avec l'aide des dieux, un époux digne de toi et de nous. Il n'est pas besoin d'en choisir un, réplique Chariclée: j'en ai un. Elle alloit tout révéler; le moment critique, le danger que courent les jours de Théagènes, alloient lui faire franchir les bornes de la pudeur; mais Hydaspe, hors de lui-même, s'écrie: Dieux! toujours quelque amertume est mêlée à vos faveurs; c'est ainsi que vous altérez aujourd'hui la douceur d'un bienfait si inespéré. Vous me rendez une fille que je n'espérois plus revoir; mais vous me la rendez presque folle; car n'y a-t-il pas de folie à dire des choses si peu d'accord entr'elles? Elle appelle son frère, un jeune homme, qui ne l'est point. Je lui demande quel est ce frère, cet étranger; elle me dit qu'elle ne le connoît point; et cet étranger, qu'elle ne connoît point, elle veut le sauver comme son ami: ne pouvant le sauver, elle veut l'immoler elle-même comme son plus cruel ennemi. Je lui représente qu'elle ne le peut, que c'est un droit réservé exclusivement à une femme qui a un époux: elle répond qu'elle en a un, et ne le fait point connoître; mais comment en auroit elle? l'épreuve du foyer ne démontre-t-elle pas que jamais elle n'a eu commerce avec aucun homme? Cette épreuve peut-être, infaillible pour les Ethiopiennes, ne l'est point pour elle. Quoiqu'elle n'ait point senti les atteintes de la flamme, peut-être ne se glorifie-t-elle que d'une fausse vertu; peut-être elle seule, peut-elle mettre en même-tems les mêmes personnes au nombre de ses amis et de ses ennemis; se donner pour frères et pour époux, ceux qui ne le sont pas. Princesse, dit-il en s'adressant à la reine, entrez sous cette tente, rappelez votre fille à la raison; soit que quelque dieu, descendu au milieu des victimes, soit que la joie excessive, causée par un bonheur aussi inespéré, la lui ait fait perdre. Je vais donner des ordres, faire chercher une victime pour la remplacer: je vais, en attendant qu'elle soit trouvée, donner audience aux ambassadeurs, recevoir les présens qu'ils m'apportent, pour me féliciter de ma victoire.

En parlant ainsi, Hydaspe monte sur un trône élevé près de la tente où, est la reine. Il ordonne d'introduire les députés avec les présens qu'ils apportent. Harmonias, l'introducteur, lui demande s'il faut faire paroître tous les ambassadeurs ensemble, ou les uns après les autres. Le roi lui ordonne de les appeler les uns après les autres, pour rendre à chacun les honneurs qu'il mérite. Prince, répond le héraut, le premier qui va paroître est votre neveu Méroëbe; il vient d'arriver, et il attend auprès de l'enceinte qu'on l'appelle. Pourquoi, répond Hydaspe avec aigreur [70], ne m'as-tu pas averti sur-le-champ: tu sais que c'est un roi et non un ambassadeur, le fils de mon frère, mort depuis peu. Tu sais que je l'ai mis sur le trône, et qu'il me tient lieu de fils. Prince, répond Harmonias, je le sais; mais je suis aussi que le devoir d'un introducteur c'est de saisir l'occasion favorable; que c'est un point très-délicat; excusez-moi: je n'ai pas voulu troubler le plaisir que vous aviez à vous entretenir avec les princesses. Qu'il paroisse au moins à présent, réplique Hydaspe. Le héraut court, exécute l'ordre et revient.

Bientôt on voit paroître Méroëbe, jeune prince d'une grande beauté, âgé de dix-sept ans: il entre dans la classe des adolescens. Il paroît, par sa haute stature, au-dessus presque de tous les spectateurs. Une garde brillante l'accompagne: les soldats Ethiopiens, rangés autour de leur roi, saisis d'admiration et de respect, lui ouvrent un passage au milieu d'eux. Hydaspe lui-même descend de son trône, va au-devant de lui, l'embrasse avec une tendresse vraiment paternelle, le place auprès de lui, et, lui prenant la main: Mon fils, lui dit-il, vous arrivez bien à propos; vous allez offrir avec moi un sacrifice aux dieux, pour les remercier de ma victoire, et célébrer en même-tems un hyménée. Les dieux et les héros nos ancêtres, me font retrouver à moi une fille, et à vous une épouse. Vous apprendrez dans la suite un évènement si extraordinaire; mais en attendant, si vous avez quelque affaire importante à traiter, parlez.

Au mot d'épouse, Méroëbe rougit de plaisir et de pudeur. Sa peau noire se teint d'un léger incarnat, comme on voit ne foible étincelle briller au milieu d'un tourbillon de fumée. Mon père, dit-il, après quelques momens de silence, les autres ambassadeurs, pour vous féliciter d'une victoire si éclatante, vous apportent ce qu'ils ont de plus précieux. Vous êtes intrépide dans les combats; vous avez remporté le prix de la valeur: je veux vous faire un présent analogue à vos qualités. Je vous amène un homme si terrible dans les combats, si accoutumé à répandre le sang de ses ennemis, qu'il n'a point encore trouvé d'antagoniste digne de lui. A la lutte, au pugilat, personne ne lui peut résister. En même-tems il fait un signe et appelle ce redoutable athlète. Celui-ci s'avance au milieu de l'assemblée, et se prosterne devant Hydaspe. Sa taille est si gigantesque, que, prosterné aux pieds du roi, il paroît presque aussi grand que ceux qui sont assis sur des sièges élevés. Bientôt il met bas sa robe, reste debout, nud, et défie au combat quiconque veut se mesurer contre lui, soit avec des armes, soit sans armes. Comme personne ne se présente, malgré les invitations réitérées que fait le héraut par l'ordre du roi: je vais, lui dit le prince, vous faire un présent digne de votre valeur; et il lui fait donner un éléphant très-grand et déjà âgé. L'athlète satisfait, emmène l'animal.

Le peuple applaudit par de grands cris à l'action du roi, et se venge de la supériorité de l'athlète par des sarcasmes, qu'il lance sur sa vanité et son orgueil.

On voit paroître ensuite les députés des Serres. Ils présentent deux robes, l'une teinte en écarlate, l'autre d'une blancheur éblouissante: toutes deux sont issues des fils de ces vers admirables qu'on trouve dans leur pays. Hydaspe accepte leurs présens, et accorde à leurs prières la liberté de quelques-uns de leurs compatriotes, détenus dans les fers et condamnés à mort.

Viennent après les députés de l'Arabie heureuse. Ils apportent une grande quantité de feuilles odoriférantes, de cinnamome, de toutes les plantes dont abonde leur pays. Tout en est parfumé.

Les députés des Troglodytes sont admis après eux. Ils offrent une fourmillère d'or, une paire de gryffons, dont les rênes sont de même métal.

Les Blemmyes se présentent ensuite. Ils ont une couronne de flèches, dont la pointe est d'os de dragon: Prince, disent-ils, nos présens ne sont pas aussi riches que ceux des autres députés; mais ils ne vous ont pas été inutiles sur les bords du Nil contre les Perses, et vous-même vous pouvez l'attester. Ils sont plus précieux à mes yeux, répond Hydaspe, que les dons les plus riches: c'est à eux que je suis redevable des autres. Il leur permet en même-tems de demander ce qu'ils désirent: ils demandent une diminution d'impôts; le roi les leur remet tous pour dix ans.

Presque tous les ambassadeurs avoient été entendus, et avoient reçu du monarque Ethiopien des présens égaux à ceux qu'ils lui avoient apportés; la plûpart même en avoient reçu de plus magnifiques. Les derniers qui parurent, étoient les députés des Axiomites: ces peuples ne sont point tributaires, mais amis et alliés d'Hydaspe; ils viennent le féliciter de ses triomphes, et lui offrent, entre autres présens, un animal d'une espèce et d'une forme extraordinaires et surprenantes.

Il est de la grandeur d'un chameau; sa peau est mouchetée et nuancée de taches de différentes couleurs: la partie postérieure jusqu'au ventre, rampe contre terre, et ressemble à celle d'un lion; mais les épaules, les pieds de devant, la poitrine n'ont aucune proportion avec ses autres membres: sur la partie antérieure s'élève un cou mince, et qui se prolonge comme celui d'un cigne; sa tête, semblable à celle d'un chameau pour la forme, est presque deux fois grosse comme celle d'un oiseau de Lybie: ses yeux terribles semblent teints de sang. Il ne marche point comme les autres animaux terrestres; il ne saute point comme les poissons; il n'avance point les pieds alternativement les uns après les autres: les deux jambes du côté droit avancent en même-tems; celles du côté gauche ensuite: tout son corps se balance lorsqu'il marche. Il est très-agile, et si bien apprivoisé qu'il se laisse conduire avec une petite corde passée autour du col: docile aux volontés de son maître, il entend ses moindres signes et y obéit à l'instant. A la vue de cet animal, la multitude est frappée d'étonnement. Il emprunte son nom de sa forme, et le peuple l'appelle caméléopardalis, (une giraffe.)

Cependant il s'élève un tumulte affreux au milieu de l'assemblée. Auprès de l'autel de la Lune, étoient deux taureaux; auprès de celui du Soleil, quatre chevaux blancs destinés à être immolés. La présence de cet animal extraordinaire et inconnu, les trouble et les effraye. Un des taureaux, le seul, sans doute, qui eût apperçu l'animal, et deux chevaux brisent leurs liens, et se mettent à courir avec une vîtesse incroyable; mais ils ne peuvent sortir de l'enceinte: les soldats, disposés en cercle, couverts de leurs boucliers, forment une barrière impénétrable. Ils courent donc au hasard dans l'enceinte, tournent dans toute son étendue, et renversent tout ce qu'ils rencontrent. Alors des cris confus s'élèvent dans l'assemblée; les uns, voyant ces animaux approcher d'eux, sont effrayés; les autres éclatent de rire de voir les hommes à leur approche tomber, se renverser, se fouler les uns les autres. Chariclée et Persine, inquiètes, soulèvent la toile de la tente où elles sont, pour voir ce qui se passe.

Théagènes alors, ou emporté par son courage naturel, ou poussé par quelque divinité, voyant ses gardiens dispersés de côté et d'autre, se lève tout-à-coup. Il étoit au pied de l'autel, un genou en terre, attendant le coup fatal. Il saisit une branche sur l'autel, prend un des chevaux qui ne s'étoient point enfuis, s'élance sur son dos, empoigne ses crins, s'en sert comme d'un frein pour le guider, et l'aiguillonne avec ses talons: la branche lui tient lieu de fouet. Il court après le taureau qui a pris la fuite. Les spectateurs croient d'abord qu'il veut se sauver. Ils s'exhortent l'un l'autre, par de grands cris, à lui fermer le passage; mais ils s'apperçoivent bientôt que ce n'est point par crainte de la mort, et qu'il ne cherche point à s'y soustraire. Il atteint le taureau, le chasse devant lui, le frappe pour lui faire précipiter sa marche. Monté sur le cheval, il ne s'éloigne point de l'animal, le suit dans tous ses tours et détours; enfin, il l'accoutume à le voir et à se laisser conduire. Déjà il marche à ses côtés; les flancs du cheval pressent les flancs du taureau: l'haleine et la sueur des deux animaux se confondent; enfin, tel est l'accord de leurs pas, que, de loin, on croiroit que les deux têtes sont sur le même col. La multitude, voyant ces deux animaux marcher ainsi de front, comble Théagènes de louanges, et l'élève jusqu'au ciel.

Cependant Chariclée, qui ne pénètre point les desseins de Théagènes, est dans les transes les plus cruelles: elle craint qu'il ne lui arrive quelque malheur. Une blessure faite à Théagènes, seroit pour elle le coup de la mort. Persine voit son trouble: Ma fille, lui dit-elle, quelle est cette inquiétude? vous semblez partager les dangers de cet étranger. Il est vrai que moi-même je me sens émue; sa jeunesse me touche; je désire qu'il échappe au danger, et qu'il soit ramené au pied des autels, pour satisfaire aux devoirs de la religion. Les plaisans vœux que vous faites, lui répond Chariclée! désirer qu'il ne meure pas, afin qu'il meure! O ma mère! si vous le pouvez, conservez les jours de cet infortuné. Persine, sans pénétrer le vrai sens de ces paroles, y voit cependant le langage de l'amour. Il est impossible, répond Persine, de le sauver; mais quels liens t'attachent à lui? qu'as-tu de commun avec lui? d'où vient un intérêt si vif? Ne crains rien, c'est à ta mère que tu parles. Si ton jeune cœur est en proie à quelque passion désavouée par la vertu, la tendresse maternelle saura cacher la faute de sa fille, faute dans laquelle tombent toutes les personnes de notre sexe.

Les larmes coulent des yeux de Chariclée. Ce qui redouble mes maux, dit-elle, c'est que personne ne m'entend. Je parle de ce que je souffre, et j'en parle à des sourds. Je me vois réduite à la nécessité de m'accuser moi-même, sans détour et sans feinte. Ainsi parle Chariclée. Elle alloit découvrir le fond de son ame, mais des cris poussés par la multitude l'en empêchent.

Théagènes pousse le cheval avec rapidité, de manière que son poitrail soit de niveau avec la tête du taureau. Alors il s'élance de dessus le cheval sur le col du taureau, appuie son visage entre ses deux cornes, embrasse sa tête de ses deux mains, entrelace ses doigts sur son front, et laisse pendre le reste de son corps le long de son côté droit. Le taureau le porte ainsi suspendu, et l'agite par des secousses violentes. Théagènes le voit fatigué du fardeau, sent que ses muscles perdent leur force. Au moment où il passe devant Hydaspe, il se met devant l'animal, entrelace ses jambes dans celles du taureau, les frappe continuellement, et l'empêche ainsi de marcher. L'animal ne peut plus avancer; il est accablé du poids qu'il traîne; il chancèle, tombe sur la tête, se renverse sur le dos, et reste ainsi étendu. Ses cornes enfoncées dans terre, tiennent sa tête immobile; ses jambes s'agitent vainement et frappent l'air; leur foiblesse atteste la victoire de Théagènes. Celui-ci tient le taureau dans cet état de la main gauche, lève l'autre au ciel, l'agita sans cesse, porte des regards de satisfaction sur Hydaspe et l'assemblée, et, par son sourire, invite tout le monde à la joie. Les mugissemens du taureau proclament sa défaite[71]. Le peuple y répond par des cris confus, mal articulés. La bouche béante, il exprime, par des sons uniformes et prolongés, son admiration et sa surprise.

Des esclaves, par ordre d'Hydaspe, accourent. Les uns emmènent Théagènes; les autres passent une corde autour des cornes du taureau, le conduisent, baissant la tête, au pied de l'autel, où ils l'attachent avec le cheval. Hydaspe veut parler à Théagènes, et lui faire quelques questions. Mais le peuple, qui avoit commencé à s'intéresser à lui, dès qu'il l'avoit vu, charmé de son courage, étonné de sa force, encore plus jaloux de l'athlète de Méroëbe, s'écrie d'une voix unanime _il faut le mettre aux prises avec l'homme de Méroëbe; que celui qui a reçu l'éléphant se mesure contre celui qui a terrassé le taureau._

Vaincu par leurs cris réitérés, Hydaspe y consent. L'Ethiopien paroît au milieu de l'assemblée, promenant autour de lui des regards fiers et terribles, marchant à grands pas, déployant sa taille énorme, et se frappant les bras avec grand bruit.