Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 23

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Ces peuples semblent jouer avec leurs arcs, plutôt que se battre sérieusement. Leur tête est enveloppée d'un tissu, dans lequel leurs flèches sont piquées tout autour. La partie de ces flèches garnie de plumes, est dans le tissu, et les pointes, comme autant de rayons, sortent en dehors. Chaque guerrier, dans les combats, les prend à ce tissu, qui lui tient lieu de carquois. On les voit sauter, bondir légèrement, tantôt avançant, tantôt reculant, la tête ainsi couronnée de traits, et le reste du corps nud[64]. La pointe de ces traits n'est point armée de fer. Ils tirent du dos d'un serpent un os qu'ils aiguisent, et dont ils font une flèche longue d'une coudée: peut-être même est-ce pour cela que les Grecs appellent des traits _oïstoi_.

Les Egyptiens résistent quelque tems; ils opposent leurs boucliers à tous les traits qui pleuvent sur eux. Ce peuple est naturellement courageux, brave la mort, autant par vanité que par devoir, et craint peut-être aussi d'être puni, s'il quittoit son poste. Mais, apprenant que la cavalerie caparaçonnée est détruite; qu'Oroondates a quitté le champ de bataille; que les Mèdes et les Perses, si célèbres pour leur valeur, n'ont point soutenu leur renommée contre les habitans de Méroë, qu'ils avoient à combattre, et dont ils ont été bien maltraités, ils tournent aussi le dos, et prennent la fuite.

Hydaspe, du haut d'une tour, voyant ses troupes partout victorieuses, envoie de tous côtés des hérauts pour empêcher le carnage, et ordonner à ses guerriers de prendre vivans tous ceux qu'ils pourront, et de les lui amener, et sur-tout de prendre Oroondates. Pour exécuter les ordres de leur monarque, les Ethiopiens s'étendent à droite et à gauche, diminuant beaucoup la profondeur de leurs rangs. Les deux aîles de l'armée forment un demi-cercle, enveloppent les Perses, et ne leur laissent, pour fuir, que le côté du fleuve. Ceux-ci s'y précipitent en foule. Les chevaux, les chars armés de faulx, le tumulte, le trouble, inséparables d'une déroute, les renversent les uns sur les autres. Ils reconnoissent la folie de ce qu'ils avoient d'abord regardé comme un trait d'habileté de la part du Satrape. Avant l'action, Oroondates, pour ne point être enveloppé, avoit appuyé ses derrières du fleuve, et ne s'étoit point apperçu qu'il se fermoit par là le chemin de la retraite: ce fut là qu'il fut pris. Le fils de Cybèle, Achémènes, ayant appris la catastrophe arrivée à Memphis, se repentoit d'avoir découvert à Oroondates des choses qu'il ne pouvoit plus prouver, et cherchoit à tuer le Satrape au milieu du désordre et de la déroute. Il venoit de le manquer, lorsqu'un trait, lancé par un Ethiopien, le punit de sa perfidie. L'Ethiopien, ne reconnoissant pas le Satrape, mais voulant lui sauver la vie, selon l'ordre d'Hydaspe, fut indigné de voir un Perse, à qui l'ennemi vouloit sauver la vie, tourner, par la plus noire scélératesse, ses armes contre ses compatriotes, et profiter de l'occasion d'une déroute, pour satisfaire sa vengeance particulière.

Oroondates, prisonnier, est emmené devant son vainqueur. Le monarque éthiopien, le voyant couvert de sang, près d'expirer, ordonne à ses médecins de le panser, et de le rappeler à la vie[65]: lui-même il le console par ses discours. Vivez, lui dit-il; ce n'est point à vos jours que j'en veux. S'il est beau de vaincre ses ennemis sur le champ de bataille, et les armes à la main, il ne l'est pas moins de les vaincre par ses bienfaits, quand ils sont terrassés. Pourquoi avez-vous été perfide envers moi?--Oui, perfide envers vous, mais fidèle envers mon roi.--A présent que vous êtes en mon pouvoir, quel châtiment croyez-vous mériter?--Celui que mon roi infligeroit à un de vos généraux qui vous seroit fidèle.--Il le renverroit comblé d'éloges et de présens, s'il est vraiment roi, s'il n'est pas un tyran, et s'il veut, par des éloges donnés à des étrangers, faire naître dans le cœur de ses sujets le désir de les imiter. Vous avez été fidèle, soit; mais il faut convenir que vous avez été téméraire d'en venir aux mains avec une armée si supérieure en nombre.--Je n'ai point été téméraire, puisque je n'ai fait que remplir les intentions de mon roi. La moindre lâcheté à la guerre est punie par lui plus que le courage n'est récompensé. Aussi je n'ai point balancé à affronter tous les dangers. Je pouvois espérer, vu les hasards innombrables de la guerre, remporter une victoire éclatante, ou après une défaite, trouver mon apologie dans mon courage et mon activité.

Hydaspe le comble déloges, l'envoie à Syène, et recommande à ses médecins d'en avoir le plus grand soin. Il entre lui-même dans la ville avec l'élite de ses troupes. Tous les habitans de tout âge sortent au-devant de lui. Ils jettent sur ses guerriers des couronnes faites des fleurs qui croissent sur les bords du Nil. Tous, par des chants d'alégresse et des cris de victoire, célèbrent les louanges du monarque Africain.

Lorsqu'il fut entré dans la ville, monté sur un éléphant, comme sur un char de triomphe, son premier soin fut d'offrir aux dieux des sacrifices et de les remercier de la victoire qu'il venoit de remporter. Il interrogea les prêtres sur l'origine des fêtes du Nil, et sur tout ce qu'il y avoit dans la ville de beau et de curieux. Ils lui montrèrent d'abord le puits qui mesure la hauteur des eaux du Nil: semblable à celui de Memphis, il est construit de même en pierres de taille. En dedans, sont gravés des caractères à une coudée de distance les uns des autres. Les eaux du Nil coulent dans ce puits par dessous terre, baignent ces différens caractères destinés à marquer la hauteur de ses inondations. Les accroissemens et la diminution des eaux, se calculent sur le nombre de ces caractères qui est apparent. Ils lui montrent aussi des cadrans solaires, dont l'aiguille à midi ne projette pas d'ombre. Au solstice d'été, les rayons du soleil tombent perpendiculairement sur Syène; la lumière, répandue partout, ne forme point d'ombre, et pénètre jusque dans la profondeur des puits.

Ces objets ne piquèrent pas beaucoup la curiosité d'Hydaspe: ou en voyoit de semblables à Méroë en Ethiopie. Les prêtres célébroient alors les fêtes du Nil, qu'ils chantoient sous le nom d'Orus et de Zeidore, comme le protecteur de toute l'Egypte, le sauveur de la haute, le père de la basse; ils disoient que chaque année il apporte sur les terres des engrais, qui lui ont fait donner le nom de Nil; qu'il annonce le retour des différentes saisons; de l'été, par l'accroissement de ses eaux; de l'automne, par leur rentrée dans leur lit; du printems, par les fleurs qui croissent sur ses rives; par la ponte des crocodiles; enfin, que le Nil n'est autre chose que l'année; que son nom en est une preuve; que les différentes combinaisons des lettres qui le composent, se montent à trois cens soixante et cinq, nombre égal à celui des jours de l'année. Ils ajoutaient encore les qualités des plantes, des fleurs, des animaux et beaucoup d'autres choses.

C'est à l'Ethiopie, répond Hydaspe, et non à l'Egypte qu'en appartient toute la gloire. Ce fleuve que vous regardez comme un dieu, ces engrais qu'il roule avec lui, c'est l'Ethiopie qui vous les envoie: c'est l'Ethiopie, la mère de vos divinités, qui mérite vos hommages. Aussi l'honorons-nous, répondent les prêtres, puisque c'est d'elle que vient notre salut et notre religion. Il faut être réservés dans vos louanges, réplique Hydaspe; et en même tems il entre dans sa tente, et passe le reste du jour à se récréer, au milieu d'un repas qu'il donne aux principaux Ethiopiens, et aux prêtres de Syène. Il permit à toutes ses troupes de se livrer à la joie. Les habitans de la ville leur vendirent ou leur donnèrent une quantité prodigieuse de bœufs, de brebis, de chèvres, de porcs et de vin.

Le lendemain, Hydaspe, assis sur un trône, distribua à ses guerriers, selon leurs services, le butin pris dans la ville et dans le combat. Celui qui avoit fait Oroondates prisonnier, étoit présent. Demandes, lui dit le roi, ce que tu désires. Sire, lui répond le soldat, je ne demande rien. Je suis bien récompensé; j'ai obéi à vos ordres en sauvant le général des Perses; d'ailleurs je me suis moi-même récompensé, pourvu que vous me laissiez ce que je lui ai pris. En-même tems il lui montre le ceinturon du satrape orné de diamans d'un grand prix, et qui valoit plusieurs talens. Parmi ceux qui étoient présens, plusieurs s'écrient, qu'une pièce pareille est au-dessus de la fortune d'un particulier, et digne d'un roi. Qu'y a-t-il de plus digne d'un roi, répond Hydaspe en souriant, que de ne pas montrer moins de générosité qu'il ne montre d'avidité? Les lois de la guerre permettent au vainqueur de dépouiller son prisonnier; qu'il garde comme un présent de ma part, un objet qu'il auroit pu me cacher et posséder sans mon aveu.

Ceux qui avoient pris Chariclée et Théagènes se présentent ensuite: Prince, disent-ils, le butin que nous avons pris sur les ennemis ne consiste point en diamans, en or ni en argent, richesses communes en Ethiopie, et que l'on trouve en abondance dans votre palais. C'est un jeune homme et une jeune fille, le frère et la sœur, originaires de la Grèce, dont la beauté et les grâces ne le cèdent qu'aux vôtres, et que nous vous avons déjà présentés.

Daignez, prince, ne pas nous oublier dans la distribution de vos bienfaits. Il est vrai, répond Hydaspe, vous me les avez déjà présentés; mais le trouble, le tumulte m'empêchèrent alors de les considérer. Qu'on les fasse venir; que les autres prisonniers paroissent aussi.

Aussitôt un soldat sort de la ville, court vers ceux qui gardent le bagage de l'armée, et leur porte l'ordre du roi. On amène donc les deux prisonniers. Ceux-ci demandent à un de leurs gardes, moitié grec, moitié barbare, où on les conduit. Le roi Hydaspe, répond le soldat, passe en revue tous les prisonniers. Dieux sauveurs! s'écrient-ils au nom d'Hydaspe; car ils ne savoient pas que le roi d'Ethiopie portoit ce nom.

O mon amie! dit Théagènes à Chariclée, à voix basse, tu instruiras sans doute le roi de nos aventures. Voilà cet Hydaspe que tu me disois souvent être ton père. O mon ami! répond Chariclée, les grands évènemens demandent à être ménagés de longue main. Nos aventures, dont les commencemens sont si compliqués, si embarrassés, ne peuvent avoir un dénouement prompt et simple. Il n'est pas de notre intérêt de découvrir tout-à-coup des choses sur lesquelles une longue suite d'années a répandu de l'obscurité. Ma mère Persine, d'ailleurs, dépositaire du secret de ma naissance, peut seule montrer l'enchaînement de tout; et nous apprenons que, grâces aux dieux, elle vit encore.--Mais si on nous immole.... si Hydaspe nous rend comme prisonniers.... si nous n'arrivons pas en Ethiopie....--C'est ce que nous n'avons pas à craindre: nous avons souvent entendu dire à nos gardes que l'on nous réservoit pour être immolés sur les autels; Hydaspe se gardera bien de rendre ou de faire périr des prisonniers dont il a promis le sang aux dieux. Pour un homme religieux, c'est un crime de manquer à un vœu pareil. Si, aveuglés par la joie, nous révélons aujourd'hui ce qui nous regarde, en l'absence de ceux qui peuvent nous reconnoître et attester la vérité de nos discours, nous pourrions, sans nous en douter, aigrir, irriter Hydaspe. Ce prince pourroit regarder la majesté du trône comme insultée et outragée, si des captifs, destinés à l'esclavage, venoient, par une imposture insigne et dénuée de toute vraisemblance, se donner tout-à-coup pour les enfans du roi.--Mais les signes que tu as, que tu conserves toujours avec toi, prouveront que nous ne sommes point des imposteurs.--Ces signes sont des preuves pour ceux qui les connoissent, ou qui les ont exposés avec moi; mais pour ceux qui ne les connoissent point, qui ne peuvent même les connoître, ils ne prouvent rien: peut-être même feroient-ils soupçonner notre probité, nous feroient-ils regarder comme des brigands. Quand même Hydaspe les reconnoîtroit, qui lui persuadera que je les tiens de la reine, que c'est une fille qui les a reçus d'une mère? Théagènes, le naturel d'une mère est un témoignage irréfragable. Dès la première entrevue, un sentiment secret réveille l'amour maternel pour le fruit de ses entrailles: il ne faut donc pas négliger une circonstance, qui peut donner tant de poids à toutes les preuves que je peux apporter.

En s'entretenant ainsi, ils arrivent devant le roi; Bagoas y paroît avec eux. A leur vue, Hydaspe tressaille: Dieux puissans! dit-il, je vous implore; puis il réfléchit quelques instans. Les grands de sa cour, qui l'environnent, lui demandent ce qui l'occupe. Je me rappelle, dit-il, qu'il m'est né aujourd'hui une fille semblable à celle-ci et du même âge. Je n'ai tenu aucun compte de mon songe; mais les traits de cette jeune fille me le rappellent. Ses courtisans lui répondent que son songe n'est qu'une image, qui représente souvent les choses à venir. Hydaspe, sans parler davantage de son songe, demande aux prisonniers qui ils sont. Chariclée garde le silence, et Théagènes répond qu'ils sont frère et sœur, grecs de nation. J'en suis charmé, réplique Hydaspe. La Grèce est un pays très-bon et très-beau, qui nous donne, pour remercier les dieux de notre victoire, des victimes magnifiques et du plus heureux présage. Mais pourquoi, ajoute-t-il, en souriant à ceux qui l'environnent, un fils ne m'est-il pas né aussi en songe? Les traits de ce jeune homme, frère de cette jeune captive, qui devoit paroître avec elle devant moi, auroient dû, selon vous, se présenter aussi à mon esprit en songe.

S'adressant ensuite à Chariclée et lui parlant en grec, langue cultivée par les Gymnosophistes et à la cour d'Ethiopie: Et vous, dit-il, pourquoi gardez-vous le silence, et ne répondez-vous pas à mes questions?--C'est aux autels, sur lesquels vous devez faire couler notre sang en l'honneur des dieux, que vous connoîtrez moi et mes parens.--Où sont-ils?--Ils sont ici et ils assisteront au sacrifice. Elle rêve en effet, dit Hydaspe en souriant, cette fille qui m'est née en songe; elle s'imagine que, du milieu de la Grèce, ses parens se trouveront ainsi transportés à Méroë. Qu'on prenne soin d'eux; qu'on ne les laisse manquer de rien: ils orneront la fête. Quel est cet autre auprès d'eux, qui ressemble à un eunuque? C'est vraiment aussi un eunuque, répond un des spectateurs: il s'appelle Bagoas; Oroondates n'a point fait de perte plus sensible. Qu'il suive ces captifs, reprend Hydaspe, non pour être immolé avec eux, mais pour garder cette jeune fille. Sa beauté demande qu'elle soit surveillée de près, pour qu'elle soit conservée pure et sans tache jusqu'au moment du sacrifice. La jalousie, passion naturelle aux eunuques, s'oppose à ce que les autres jouissent de plaisirs qui leur sont interdits.

Le monarque Ethiopien continue de passer en revue et d'examiner les autres prisonniers qui défilent devant lui. Il donne comme esclaves, ceux qui le sont par état, et rend la liberté à ceux qui sont de condition libre. Il choisit dix jeunes gens et autant de jeunes filles, à la fleur de l'âge, d'une beauté remarquable, les joint à Théagènes et à Chariclée, et leur réserve le même sort.

Après avoir répondu à tout le monde, il s'adresse à Oroondates qu'il avoit appelé, et que l'on portoit en litière. Il ne reste plus, lui dit-il, de semences de guerre; je suis maître de Philes et des mines de diamans, la cause de celle-ci. Je n'ai point l'ambition des conquérans: mes succès ne m'enorgueillissent point; je ne veux point profiter de ma victoire pour reculer au loin les bornes de mes états. Je me renferme dans les limites que la nature elle-même a posées entre les deux empires, les cataractes. Comme je possède actuellement ce qui m'a amené, je respecte l'équité, et je retourne dans mes états. Si vous revenez à la santé, vous garderez votre gouvernement; vous annoncerez au roi de Perse qu'Hydaspe, votre frère, vous a vaincu par son courage; mais que sa générosité vous a rendu tout ce que vous possédiez; qu'il ne demande que votre amitié; qu'il ne connoît point de bien plus précieux; mais qu'il ne redoute pas la guerre, si vous voulez la recommencer. Je remets aux habitans de Syène les impôts pour dix ans, et je vous prie de les en exempter.

A ces mots, tous les spectateurs poussent de grands cris: les applaudissemens et les acclamations des habitans et des soldats se mêlent ensemble. Oroondates, étendant les deux bras, et les croisant, se prosterne devant lui et l'adore, contre l'usage des Perses, qui ne rendent jamais de pareils hommages à des rois étrangers. O vous! qui êtes ici présens, dit-il, je ne crois pas manquer aux usages, ni violer les lois de mon pays, en adorant un prince qui me rend mon gouvernement. Ma vie est entre ses mains: il est maître de mon sort; il ne me témoigne que de la bonté, me rétablit dans ma dignité. Si je recouvre la santé, je promets d'unir les Ethiopiens et les Perses par les liens d'une amitié et d'une paix éternelles. Je promets de remplir envers les habitans de Syène les intentions d'Hydaspe; mais si ma destinée..... Puissent les dieux m'acquitter envers Hydaspe et toute sa famille!

Fin du Livre Neuvième.

LIVRE DIXIÈME.

SOMMAIRE.

_Hydaspe retourne en Ethiopie. Description de l'île de Méroë. Préparatifs pour recevoir Hydaspe. Théagènes et Chariclée au pied des autels. Persine veut sauver Chariclée. Sisimithrès désapprouve les victimes humains. Chariclée se fait connoître. Discours d'Hydaspe au peuple. On l'empêche d'immoler Chariclée. Des ambassadeurs de différentes nations viennent féliciter Hydaspe. Théagènes terrasse un Athlète d'une taille gigantesque. Arrivée de Chariclès. Théagènes, sauvé, épouse Chariclée._

* * * * *

Nous terminerons ici ce qui regarde la ville de Syène. Nous avons vu quels dangers l'ont menacée; nous avons vu la magnanimité du héros Africain la tirer des extrémités où elle étoit réduite.

Hydaspe fit d'abord partir la plus grande partie de son armée, et il se mit ensuite lui-même en marche pour l'Ethiopie. Il fut reconduit fort loin au milieu des acclamations et des cris de joie des habitans de Syène et des Perses. Il côtoya le Nil. Arrivé aux cataractes, il immola des victimes au fleuve et aux dieux qui protègent les limites; il se détourna ensuite, et s'avança à travers les terres. A son arrivée à Philes, il fit reposer ses troupes pendant deux jours; il fit encore prendre les devants à la plus grande partie de son armée et aux prisonniers, s'arrêta à Philes, la fortifia, y établit une garnison et partit. Il choisit deux cavaliers, qui devoient le précéder, et qui, changeant de chevaux dans chaque ville et dans chaque village, devoient porter ses ordres avec la plus grande célérité. Il leur ordonna d'aller annoncer sa victoire à Méroë, de remettre aux sages une lettre conçue en ces termes: (on les appelle Gymnosophistes; ils sont les assesseur et les conseillers du roi, qui les consulte dans toutes les affaires de l'état.)

_Le roi Hydaspe au sacré collège._

«Je vous annonce la victoire que j'ai remportée sur les Perses. Mais je ne m'énorgueillis pas de mon triomphe; je redoute trop l'inconstance de la fortune. J'ai toujours reconnu, et je reconnois aujourd'hui particulièrement la sagesse de vos conseils. Je vous invite, je vous prie même de vous assembler au lieu ordinaire; votre présence rendra plus auguste le sacrifice, que nous offrirons aux dieux en reconnoissance de cette victoire.»

Voici ce qu'il écrivit à Persine, son épouse.

«Nous sommes vainqueurs; et, ce qui vous touche le plus, je suis en bonne santé. Préparez une fête brillante, un sacrifice solennel, pour remercier les dieux de notre victoire. J'ai écrit aux sages; joignez vos invitations aux miennes; engagez-les à se trouver avec vous hors la ville, dans le champ consacré aux dieux protecteurs de l'Ethiopie, le Soleil, la Lune et Bacchus.»

Le voilà donc, dit Persine, à la lecture de cette lettre, le voilà ce songe qui m'est apparu cette nuit! Je me croyois enceinte; je devenois mère; je mettois au jour une fille devenue tout-à-coup belle et grande: les douleurs de l'enfantement n'étoient que les inquiétudes où me jetoit cette guerre: cette fille, que je mettois au monde, n'étoit que l'emblème de cette victoire. Allez, répandez dans la ville cette heureuse nouvelle.

Aussitôt des coureurs exécutent cet ordre. Couronnés de lotos, qui croît sur les rives du Nil, agitant dans leurs mains des branches de palmier, ils parcourent à cheval les principaux quartiers de la ville. Leur extérieur seul annonce la victoire. La joie se répand dans Méroë. Nuit et jour, ce ne sont que danses, jeux, sacrifices offerts aux dieux dans les maisons et dans les places publiques. On couronne les temples; l'alégresse est universelle, bien moins à cause de la victoire, que de la conservation d'Hydaspe, prince chéri de ses sujets, comme un père de ses enfans, pour sa justice, sa bonté et sa douceur.

Persine fait rassembler dans l'enceinte sacrée, au-delà du fleuve, une multitude de bœufs, de chevaux, de brebis, de cailles, de gryffons et d'animaux de toute espèce. Cent de chaque espèce doivent être immolés, et les autres sont destinés pour un banquet public. Elle va trouver aussi les Gymnosophistes: ils habitent un bois consacré à Pan; elle leur remet la lettre d'Hydaspe, les exhorte à se rendre à l'invitation du roi, et, par déférence pour elle-même, à venir embellir de leur présence la cérémonie. Ils prient la reine d'attendre quelques instans. Ils se retirent dans un temple pour consulter les dieux, selon leur coutume, sur ce qu'ils doivent faire: ils reviennent bientôt; tous se taisent; le chef du sacré collège, Sisimithrès, prenant la parole: Princesse, dit-il, nous nous y rendrons; les dieux l'approuvent: ils nous annoncent qu'il s'élèvera du trouble et du tumulte pendant la fête; mais l'issue sera heureuse. Un membre de votre corps, une partie de la famille royale est perdue; mais le destin vous la fera retrouver. Votre présence, répond Persine, préviendra tous les malheurs et les changera en bien. Lorsque je saurai l'approche du roi, je vous en instruirai. Vous n'avez pas besoin de nous en instruire, répond Sisimithrès? il arrivera demain matin; une lettre que vous recevrez bientôt vous l'apprendra.

Persine était prête de rentrer dans son palais, lorsqu'un cavalier lui remet une lettre d'Hydaspe, dans laquelle ce prince annonce son arrivée pour le lendemain matin. Des hérauts aussitôt publient cette nouvelle dans Méroë: les hommes seuls peuvent aller au-devant du roi; les femmes sont privées de ce plaisir; il ne leur est pas permis d'assister aux sacrifices offerts aux plus purs et aux plus brillans des dieux, la Lune et le Soleil. On craint que ces sacrifices ne soient souillés par quelque impureté, même involontaire De toutes les femmes, la seule prêtresse de la Lune a droit d'y assister; Persine est revêtue de cette dignité; d'après l'usage et les lois de l'Ethiopie, le roi est prêtre du Soleil, et la reine prêtresse de la Lune. Chariclée devoit y être, non comme spectatrice, mais comme une victime, dont le sang devoit arroser l'autel de la Lune.

Tout dans la ville est en mouvement. Sans attendre le jour indiqué, les habitans passent dès le soir le fleuve Astaboras; les uns sur les ponts, les autres dans des barques faites de roseaux. Il y en a beaucoup répandues sur les bords du fleuve: elles abrègent le chemin à ceux qui demeurent loin des ponts. Ces barques, construites de matières légères, volent rapidement sur les flots: elles ne portent que deux ou trois hommes. On coupe un roseau en deux, et chaque côté forme une de ces barques.