Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 22
A la vue de ces barques et de ces navigateurs armés, voguant vers le côté où le mur est renversé, les habitans sont frappés de stupeur: tout ce qu'ils voient redouble leur effroi; ils doutent s'ils viennent comme amis ou comme ennemis: tout est suspect, tout alarme dans un danger extrême. Ils lancent sur eux une grêle de traits et de flèches du haut des murs. Prolonger son existence de quelques heures, semble un avantage à des malheureux réduits au désespoir. Ils tâchent moins de les atteindre avec leurs traits, que de les écarter de leurs murs. Les Ethiopiens ripostent: soit qu'ils soient plus habiles, soit qu'ils ne s'apperçoivent pas de l'intention des Perses, ils en atteignent plusieurs; quelques-uns même, frappés d'un coup mortel et subit, tombent du haut des murs dans les flots.
Le combat alloit s'engager et devenir sanglant. Les uns ne vouloient qu'empêcher les ennemis d'approcher de leurs murs; les autres se défendoient avec fureur. Un des principaux de Syène, déjà avancé en âge, arrive sur les remparts: Insensés! s'écrie-t-il, est-ce la crainte du danger qui obscurcit votre raison? Quoi! des hommes que nos prières appellent à notre secours, qui y viennent contre vos espérances, vous les éloignez! S'ils viennent comme amis, vous offrir la paix, c'est pour vous sauver; et s'ils viennent comme ennemis, laissez-les approcher: vous les vaincrez plus facilement. Environnés d'eau comme vous êtes, et de cette multitude immense d'ennemis, que gagnerez-vous à tuer ceux-ci? Recevons-les plutôt dans la ville, et voyons ce qu'ils veulent.
Tous approuvent cet avis: le Satrape lui-même l'adopte; ils abandonnent cette partie du mur, et restent tranquilles. Quand l'espace entre les tours ne fut plus occupé, et que les habitans, en agitant des drapeaux, eurent fait comprendre aux ennemis qu'ils pouvoient approcher sans rien craindre, les Ethiopiens avancèrent, et, s'adressant de dessus leurs barques aux assiégés, ils leur parlèrent ainsi:[62]
Perses, et vous habitans de Syène, Hydaspe, roi de l'Ethiopie orientale et occidentale, et aujourd'hui le vôtre, sait également subjuguer ses ennemis, et se laisser fléchir par leurs prières. La victoire est le fruit de la valeur, mais la compassion est celui de sa sensibilité. Il doit l'une à son armée; mais il ne doit l'autre qu'à lui. Votre vie est entre ses mains. Fléchi par vos prières, il consent à vous tirer du danger où la guerre vous a précipités, du danger que vous voyez, et dont vous ne pouvez échapper; mais il ne veut point vous fixer les conditions de votre délivrance; il vous laisse les maîtres de les régler. Ce seroit, selon lui, agir en tyran; et il ne veut point irriter la fortune par l'abus de ses faveurs.
Les assiégés répondent qu'ils se soumettent à tout ce qu'Hydaspe voudra ordonner d'eux, de leurs femmes et de leurs enfans; qu'ils lui remettent leur ville, s'ils peuvent la sauver; ce qu'ils n'espèrent point, à moins qu'un Dieu, ou Hydaspe lui-même, ne leur présente quelque moyen de salut. Oroondates promet de renoncer à tout ce qui avoit été la cause de cette guerre; d'abandonner la ville de Philes, et les mines de diamans; il demande de ne point être traité avec rigueur, mais la liberté de s'en aller avec sa garnison, il ajoute qu'Hydaspe montrera son humanité dans toute son étendue, en ne l'inquiétant point, mais en le laissant se retirer avec ses troupes à Eléphantine; que d'ailleurs il lui est indifférent de périr ou de n'échapper du danger présent, que pour perdre la vie par les ordres du roi de Perse, qui ne manquera pas de l'accuser d'avoir livré ses guerriers; que même il aime mieux périr d'un genre de mort ordinaire, que d'expirer victime de la barbarie d'un prince cruel, qui plaira à imaginer des tourmens pour le faire souffrir davantage.
Il prie encore les Ethiopiens de recevoir dans leurs barques deux Perses, pour les envoyer à Eléphantine, promettant de se rendre, si ceux qui s'y trouvoient, vouloient recevoir la loi du vainqueur. Les députés se retirent, emmènent avec eux deux Perses, et rapportent tout à Hydaspe. Ce prince ne put s'empêcher de rire de la folie d'Oroondates, qui vouloit discuter les conditions dans un moment où sa vie et sa mort dépendoient d'un autre. Il ne faut pas cependant, dit-il, que tant de gens soient victimes de l'extravagance d'un seul. Il laisse aller à Eléphantine les deux Perses envoyés par Oroondates, sans rien redouter de ce que pourroient entreprendre les troupes rassemblées dans cette ville. Il ordonne ensuite de fermer l'embouchure par laquelle les eaux du Nil couloient dans le canal, et de pratiquer un écoulement dans les retranchemens, afin que les eaux du fleuve ne venant plus dans le canal, celles qui y étoient, se retirant, le terrein séchât autour de la ville, et s'affermit sous les pas.
Les Ethiopiens obéissent à leur roi, et mettent à l'instant la main à l'œuvre; mais la nuit, qui survint, les obligea d'interrompre leurs travaux, et de remettre au lendemain à les achever.
Cependant, les assiégés n'oublient rien pour se mettre à l'abri du danger. Trompés agréablement dans leur attente, ils ne désespèrent plus de leur salut. Les uns continuent de creuser le souterrain: déjà ils approchent des retranchemens des ennemis; ils mesurent de l'œil l'espace qui les en sépare, et jugent qu'ils n'ont plus à creuser que la longueur d'un schœnix; d'autres relèvent, à la lueur des flambeaux, la partie du mur écroulée; les pierres éboulées dans la ville leur fournissent des matériaux suffisans pour ce travail.
Ils se croyoient en sûreté, lorsqu'un accident vint jeter la terreur parmi eux. Vers le milieu de la nuit, une partie du retranchement, que les Ethiopiens avoient commencé à percer le soir, s'éboula tout-à-coup; soit que la terre ramassée en cet endroit, fût molle et sans consistance, et qu'étant abreuvée d'eau, elle se fût affaissée; soit que les ennemis, en détachant de la terre du parapet, l'eussent rendu trop foible pour résister à là masse des eaux, qui grossit pendant la nuit, et élargit peu-à-peu le passage, soit qu'on aime mieux l'attribuer aux dieux, le fracas fut tel qu'il jeta l'épouvante dans tous les cœurs. Les assiégés et les assiégeans en ignoroient également la cause; mais les uns et les autres croyoient que la plus grande partie des murs et de la ville étoit renversée.
Les Ethiopiens, en sûreté dans leur camp, restent tranquilles, en attendant le jour qui devoit les éclairer sur cet évènement. Mais les assiégés courent de tous côtés dans la ville et sur les murs. Chacun se voyant sans danger, croit que la désolation est ailleurs. Enfin le jour paroît et fixe leur incertitude; ils voient le retranchement entr'ouvert, et l'eau s'écoulant à flots pressés.
Les Ethiopiens bouchent cette ouverture avec des planches attachées les unes aux autres, soutenues en dehors avec de grosses poutres de bois; ils y entassent des fascines, qu'ils apportent, les uns du rivage, et les autres sur des barques. C'est ainsi que l'eau s'écoula; mais le terrain entre le camp et la ville étoit impraticable: ce n'étoit plus qu'une boue molle, une vase humide, dont la surface paroissoit sèche et solide, mais où les pieds des hommes et des chevaux enfonçoient également.
On passe ainsi deux ou trois jours; les portes de la ville sont ouvertes. Les Ethiopiens laissent reposer leurs armes: tout dans leur camp retrace l'image de la paix; c'est une véritable trêve conclue par un accord tacite de part et d'autre: aucun des deux partis n'établit de sentinelles. Les habitans se livrent au plaisir et à la joie. La fête la plus solennelle dans l'Egypte, la fête du Nil, arriva dans cet intervalle: elle se célèbre ordinairement vers le solstice d'été, lorsque les eaux du Nil croissent. Il n'en est point de plus auguste ni de plus solennelle en Egypte. En voici la cause:
Les Egyptiens regardent le Nil comme un dieu, et le plus puissant des dieux. Ils voyent en lui le rival du ciel. Chaque année, à des époques fixes, sans neige, sans pluie, leurs moissons sont arrosées par ses eaux. Telle est l'opinion de la multitude, et voici les motifs de son respect pour le Nil. Pour entretenir la vie de l'homme, il faut, selon les Egyptiens, la réunion du sec et de l'humide. Ils prétendent que tous les principes de l'existence sont contenus dans ces deux élémens. L'élément humide produit le Nil, et l'élément sec, leur pays. Voilà ce qui est connu du public.
Mais les prêtres, et tous ceux qui sont admis aux mystères, changent la signification des mots: ils désignent par Isis la terre, et le Nil par Osiris. La déesse gémit de son absence, le reçoit avec transport; elle pleure encore quand elle ne le voit plus. Elle abhorre Typhon comme un ennemi implacable. Les personnes versées dans la physique et la théologie, ne dévoilent pas aux profanes le sens caché sous ces allégories; elles les débitent comme des fables. Mais le flambeau le plus brillant de la vérité étincelle toujours aux yeux de ceux qui se font initier, et qui sont admis au ministère des autels. Que l'on me pardonne cette indiscrétion: les mystères les plus cachés resteront ensevelis sous le secret le plus impénétrable.
Je retourne au siège de Syène. La fête du Nil étant arrivée, les habitans, au milieu des sacrifices et des cérémonies religieuses, se délassent de leurs fatigues et de leurs maux. Leur ame recueille toutes ses forces pour oublier leurs souffrances et s'élever jusqu'à la divinité.
Oroondates, à la faveur des ténèbres de la nuit et du profond sommeil des habitans, sort de la ville avec toutes ses troupes. Il fait avertir secrètement les Perses de se rendre, à une heure déterminée, à la porte par laquelle il doit sortir. Il recommande à chaque officier de n'amener ni les chevaux ni les bêtes de somme, pour prévenir l'embarras, empêcher le bruit et le tumulte qui pourroient les trahir, de ne faire prendre aux soldats que leur armes, une planche ou une pièce de bois. Arrivés à la porte indiquée, ils jettent dans la vase ces pièces de bois, et les mettent à côté l'une de l'autre. Les derniers les transmettent aux premiers à mesure qu'ils avancent. Oroondates fait passer promptement et facilement ses soldats par-dessus ces planches, comme par-dessus un pont. Il gagne la terre ferme à l'insu des Ethiopiens, plongés dans un profond sommeil, sans précaution, sans sentinelles; il marche avec toute la célérité possible vers Eléphantide, et y arrive sans trouver aucun obstacle.
Les deux Perses qu'il avoit envoyés de Syène à Eléphantide, l'attendoient, comme ils en étoient convenus avec lui: à peine leur a-t-il prononcé le mot d'ordre, qu'il leur avoit donné, que les portes s'ouvrent à l'instant.
Les habitans ne s'apperçurent de la fuite des Perses qu'au point du jour. Chaque habitant ne trouve plus à son réveil les soldats qu'il logeoit. Ils s'assemblent ensuite, et ne doutent plus de leur retraite à la vue du nouveau pont. Ils se croyent perdus sans ressource. Ils s'attendent aux plus vifs reproches de la part d'Hydaspe, d'avoir abusé de sa générosité pour mieux le tromper, et faciliter la fuite des Perses. Ils prennent le parti de sortir tous de la ville, et de se remettre à la discrétion des Ethiopiens, de protester avec serment qu'ils ne se sont apperçus de rien, et de tâcher de les fléchir. Ils se rassemblent tous, sans distinction d'âge, prennent des rameaux, portent les images des dieux dans leurs mains, avec des torches, comme pour leur servir de sauve-garde. Ils avancent vers le camp des Ethiopiens par le pont qu'avoit jeté Oroondates; ils s'arrêtent à quelque distance, tombent à genoux. Tout-à-coup des cris lamentables s'élèvent vers le ciel, et implorent la clémence du vainqueur. Pour attendrir encore les ennemis, ils leur abandonnent les enfans en bas âge, pour les emporter, persuadés que ces innocentes victimes, hors de tout soupçon, réussiront mieux à émouvoir leur pitié. Ces enfans consternés, ne sachant rien, effrayés peut-être des cris qu'ils entendent, fuient loin de leurs parens et de leurs nourrices, les uns se traînant vers le camp ennemi, les autres, balbutiant, sanglottant, forment le spectacle le plus touchant et le plus lamentable.
A cette vue, Hydaspe croit qu'ils viennent implorer une seconde fois sa clémence, reconnoître leur aveuglement, et avouer leur faute. Il leur envoie demander ce qu'ils veulent, pourquoi ils viennent seuls, et que les Perses ne sont pas avec eux. Les Syènois l'instruisent de tout ce qui s'est passé; que les Perses ont pris la fuite, à la faveur d'une fête solennelle qu'ils célébroient: ils protestent qu'ils n'y ont eu aucune part; que, pendant qu'ils étoient occupés des devoirs de la religion, qu'après le banquet sacré, pendant qu'ils donnoient, les Perses se sont échappés; que, quand même ils les auroient vus, ils nauroient pu les en empêcher, étant sans armes contre des hommes armés.
Hydaspe soupçonne que le dessein d'Oroondates est de le surprendre et de lui tendre quelque piège. Il fait approcher les prêtres seuls; il adore les images des dieux qu'ils portent dans leurs mains, pour se faire respecter. Il leur demande s'ils n'ont pas encore quelques renseignemens à lui donner sur les Perses; où ils sont partis; quelles sont leurs forces; comment ils reviendront l'attaquer. Les prêtres répondent qu'ils ignorent leurs projets; mais qu'ils conjecturent qu'ils sont partis à Eléphantine; que la plus grande partie des forces d'Oroondates y est rassemblée; que ce général met toutes ses espérances dans cette armée, et sur-tout dans ses cavaliers, bardés de fer. Ils prient en même-tems Hydaspe d'entrer dans une ville qui lui appartient désormais, et d'appaiser sa colère.
Le roi ne croit pas devoir entrer, pour le moment, dans Syène. Il y envoie deux corps d'Oplites, pour s'assurer s'il n'y a pas quelque embuscade, et pour la garder, s'ils n'y trouvent point d'ennemis. Il renvoie les habitans avec les meilleures espérances: il range ensuite son armée en bataille, pour recevoir les Perses, ou aller au-devant d'eux, s'ils tardent à arriver.
Toutes ses dispositions n'étoient pas encore faites, que ses coureurs viennent lui annoncer que les Perses paroissent en bon ordre. Oroondates avoit fixé à Eléphantine le lieu de rassemblement de ses guerriers. A la nouvelle de l'arrivée subite des Ethiopiens, il avoit été contraint de s'enfermer, avec un petit nombre de troupes, dans Syène. Environné de toutes parts de retranchemens, il avoit demandé et obtenu la vie, et s'étoit rendu coupable de la perfidie la plus noire envers Hydaspe. Il avoit engagé les Ethiopiens à emmener avec eux deux Perses, sous prétexte de les envoyer à Eléphantine consulter ceux qui y étoient, et leur demander à quelles conditions il devoit traiter avec l'ennemi, mais en effet pour les prévenir de se tenir prêts à combattre, lorsqu'il se seroit échappé de Syène. Sa perfidie lui avoit réussi. Il avoit trouvé ses troupes en état de marcher, s'étoit mis à leur tête, et s'avançoit à grandes journées, dans l'espérance de surprendre l'ennemi. Déjà il se montroit, donnant par-tout ses ordres, brillant de l'appareil et du faste persan. Ses armes, enrichies d'argent et d'or, étincellent au loin. Le soleil ne faisoit que de paroître, et ses rayons naissans, tombant sur le visage des Perses, de leurs armes jaillissoient des éclairs qui faisoient de la plaine un océan de lumière.
A l'aile gauche sont les Mèdes et les Perses de nation: devant sont rangés les Oplites; ensuite viennent les archers et les frondeurs, qui, n'étant pas couverts d'une armure complète, doivent être défendus par les Oplites pendant qu'ils lanceront leurs traits[63]. Les Egyptiens et les Lybiens sont à l'aile gauche, avec toutes les troupes étrangères; ils ont aussi avec eux des frondeurs, qui doivent se répandre ça et là, et attaquer l'ennemi en flanc. Le Satrape s'est placé au centre, monté sur un char armé de faulx; à sa droite et à sa gauche est sa phalange, pour le défendre: devant lui sont ses cavaliers caparaçonnés: c'est sur eux, sur-tout, qu'il fonde l'espérance de la victoire.
Cette phalange est composée des guerriers les plus braves de la Perse; c'est un rempart impénétrable à tous les efforts de l'ennemi; voici quelles sont ses armes:
Les guerriers, tous d'élite, tous robustes et vigoureux, couvrent leur tête d'un casque d'une seule pièce, bien fait, qui, connue un masque, représente tous les traits de la figure humaine. Depuis le haut de la tête jusqu'au col, il enveloppe tout, excepté les yeux, dont il laisse le libre usage. Une javeline, plus longue qu'une lance, est dans leur main droite; de la gauche, ils tiennent les rênes de leurs coursiers: à leur côté est un cimeterre. Non-seulement leur poitrine, mais encore le reste de leur corps est cuirassé. Je vais décrire la structure de cette cuirasse.
On taille d'abord, en forme de tétragone, des lames de fer et de cuivre, de la largeur d'un empan; on les adapte ensuite de manière que, dans le sens perpendiculaire et transversale, elles se couvrent les unes les autres; des coutures faites en-dessous les attachent ensemble. Cette cuirasse forme un manteau d'écailles, qui tombe sur le corps, l'enveloppe de toutes parts, sans causer la moindre douleur, et s'applique sur chaque membre, sans en gêner les mouvemens: ils ont aussi des brassarts, qui prennent depuis le col jusqu'aux cuisses, mais qui n'en couvrent point la partie intérieure, qui presse les flancs du coursier. Cette cuirasse résiste à tous les traits, garantit de toutes les blessures: un autre cuissart enveloppe aussi la jambe depuis le talon jusqu'au genou. Une armure presque, semblable couvre aussi le cheval; ses jambes sont garnies; toute sa tête est enveloppée: de dessus son dos pend de chaque côté une cuirasse de fer, qui lui couvre les flancs: par le vide, qu'on a soin de laisser, la légèreté du coursier n'est point gênée.
Ainsi armé et caparaçonné, le cavalier, surchargé d'un si grand poids, a besoin d'aide pour monter à cheval. Au moment du combat, il lâche la bride à son coursier, et fond avec la rapidité du vent sur l'ennemi: on diroit d'un homme de fer, ou d'une statue d'airain vivante. Une pique, dont la pointe dépasse la tête du cheval, est soutenue par un anneau attaché à son cou; l'autre extrémité est suspendue au pommeau de la selle. Dans les combats, elle arme la main du cavalier, qui, en la dirigeant, en seconde l'effort, et redouble la violence du coup qu'elle porte: aussi perce-t-elle tout ce qu'elle rencontre, et souvent deux ennemis en même-tems.
A la tête d'une armée ainsi rangée, soutenue de cette cavalerie, le Satrape marche au-devant d'Hydaspe. Le fleuve est derrière, pour que les Ethiopiens ne puissent environner son armée, moins nombreuse que la leur.
Hydaspe avance à sa rencontre. A l'aile droite des ennemis, composée des Mèdes et des Perses, il oppose les habitans de Méroë, guerriers armés de toutes pièces, et accoutumés à combattre de pied ferme. Les Troglodytes, et les habitans des pays voisins des climats où naît la cinnamome, légèrement armés, vîtes à la course, habiles à lancer des traits, sont opposés aux frondeurs et aux archers d'Oroondates. Hydaspe, ayant appris que le général Perse mettoit beaucoup de confiance dans sa cavalerie bardée de fer, se place lui-même au centre avec les éléphans chargés de tours: devant eux il range les Blemmyes et les Serres, pesamment armés, et les instruit de ce qu'ils ont à faire pendant l'action.
On lève les drapeaux de part et d'autre, et on donne le signal du combat: du côté des Perses, les trompettes retentissent, et du côté des Ethiopiens les tambours et les timballes. Oroondates conduit sa phalange à l'ennemi en poussant de grands cris. Hydaspe ordonne à ses soldats de s'avancer à petits pas pour ne pas laisser ses éléphans derrière, et pour ralentir l'ardeur et amollir le choc de la cavalerie ennemie. Arrivés à la portée du trait, les Blemmyes, voyant les Perses aiguillonner leurs coursiers pour tomber sur eux, se mettent en devoir d'exécuter les ordres de leur roi: ils laissent les Serres rangés devant les éléphans pour les soutenir, s'élancent hors des rangs, et se précipitent contre cette cavalerie couverte de fer. Les Perses, les voyant s'avancer en petit nombre contre des troupes plus nombreuses et bien cuirassées, les prennent pour des frénétiques; ils redoublent d'ardeur, volent à l'ennemi avec la confiance de la victoire, et persuadés qu'ils vont les renverser du premier choc. Les Blemmyes, prêts à en venir aux mains, et à la portée de la lance, se baissent tout-à-coup, et tous en même-tems, et se glissent sous les chevaux. Un genou en terre, la tête et le dos sous le ventre des coursiers, ils se signalent par des prodiges inouis: ils saisissent l'instant où les chevaux passent, pour leur percer le ventre à coups d'épée; ces animaux, ne pouvant supporter la douleur, ne sentant plus le frein, renversent leurs cavaliers; beaucoup même s'abattent: ces cavaliers, incapables de se remuer sans un secours étranger, étendus par terre, immobiles, sont égorgés par les Blemmyes.
Tous ceux dont les chevaux ne sont point atteints, tombent sur les Serres; mais ceux-ci, les voyant approcher, se retirent promptement derrière les éléphans, qui leur servent comme de remparts: il se fait là un horrible carnage; presque tous ces cavaliers y périssent: les chevaux voient paroître tout-à-coup les éléphans; à la vue de ces masses énormes et nouvelles pour eux, ils retournent en arrière, ou s'embarrassent les uns les autres, et portent le désordre dans les rangs de la phalange. Dans les tours que portent les éléphans, sont six guerriers, deux de chaque côté, armés chacun d'un arc; la partie de derrière est vide: ils ne cessent de tirer de ces tours comme d'une citadelle; l'air est obscurci de la multitude des traits qu'ils lancent. Bientôt les Ethiopiens ne visent plus qu'aux yeux des ennemis: on diroit que, sûrs de la victoire, ils ne font plus que s'exercer. Ils décochent leurs flèches avec tant de dextérité, que les Perses atteints de ces traits qu'ils portent ainsi dans leurs yeux, s'abandonnent en désordre au milieu de leurs troupes. Ceux qui sont emportés par la rapidité de leurs chevaux, vont tomber au milieu des éléphans; les uns sont renversés, foulés aux pieds par ces animaux; les autres sont immolés par les Serres et les Blemmyes, qui, sortant de derrière les éléphans comme d'une embuscade, ou les percent de leurs traits, ou les saisissent et les renversent de dessus leurs chevaux. Tous ceux qui échappent, s'enfuient à toute bride, sans faire aucun mal aux éléphans; car ces animaux, lorsqu'ils vont au combat, sont aussi couverts de fer. La nature d'ailleurs les a munis d'une peau en écailles impénétrables, dont la dureté repousse tous les traits.
Enfin, tous les autres étant mis en fuite, le satrape Oroondates lui-même, oubliant le soin de sa gloire, abandonne honteusement son char, monte sur un coursier de Nisa, et s'enfuit précipitamment. Les Egyptiens et les Lybiens, qui sont à l'aile gauche, ignorant cette déroute, soutiennent le combat avec une valeur héroïque: quoiqu'ils reçoivent plus de mal des ennemis qu'ils ne leur en font, ils ne s'en défendent pas avec moins d'intrépidité. Ils ont en tête les peuples qui habitent les climats où naît le cinnamome, et qui les maltraitent cruellement. Lorsqu'ils avancent, les ennemis fuient devant eux, et, tout en fuyant, les accablent d'une grêle de traits: s'ils se retirent, ils fondent sur eux; les uns, à coups de fronde, les attaquent en flanc; d'autres, avec de petites flèches trempées dans du sang de dragon, portent une mort certaine dans leurs rangs.