Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 21
Tout cela est vraisemblable, répond Théagènes: le prodige qui vient de s'opérer semble l'attester. Mais quelle pantarbe nous tirera des dangers qui nous menacent pour demain? Hélas! pour préserver du feu, elle ne préserve pas sans doute de la mort; et nous ne pouvons douter que l'implacable Arsace n'invente quelque supplice nouveau. Plût aux dieux qu'elle nous fît subir, et à tous deux, le même genre de mort! Non, elle ne nous ôteroit pas la vie, elle ne feroit que mettre fin à nos maux. Ne crains rien, dit Chariclée, les oracles sont pour nous une outre pantarbe: mettons notre confiance dans les dieux. Si nous échappons, nous n'en trouverons que plus de douceurs dans la vie; et s'il faut souffrir encore, nous souffrirons avec plus de résignation.
Tels sont les entretiens de Théagènes et de Chariclée dans la prison. Tantôt ils versent des larmes, et chacun proteste qu'il est plus sensible aux maux de l'autre qu'aux siens propres; tantôt ils se disent le dernier adieu, et jurent par tous les dieux, et leur situation présente, que le flambeau de leur amour ne s'éteindra qu'avec le flambeau de leur vie.
Cependant Bagoas et son escorte arrivent à Memphis au milieu de la nuit, dans le tems où tout est plongé dans un profond sommeil. Il éveille les gardes des portes, s'en fait reconnoître: tous s'avancent ensemble et à la hâte vers le palais, Bagoas dispose ses cavaliers tout autour, pour le soutenir en cas de résistance, et pénètre lui-même par une entrée inconnue à tout le monde, force une porte, se fait reconnoître du gardien, et lui recommande le silence. A la faveur de quelques foibles rayons de la lune, et de la connoissance qu'il a du local, il va trouver Euphrates, qu'il trouve couché. Celui-ci, éveillé en sursaut, pousse un cri[60]: Rassurez-vous, dit Bagoas: c'est moi; faites venir de la lumière, ajoute-t-il, Euphrates aussitôt appelle un des esclaves qui étoient avec lui, lui ordonne d'allumer un flambeau, sans éveiller personne. L'esclave vient, apporte un flambeau, et se retire. Quel malheur nous annonce une arrivée si subite et si imprévue, dit Euphrates? Il ne faut point perdre le tems en vaines paroles, répond Bagoas: prenez cette lettre et lisez-la; examinez auparavant le cachet, et assurez-vous qu'elle est d'Oroondates lui-même. Exécutez cette nuit même, à l'instant, ce qu'il vous commande: profitez des ténèbres de la nuit pour n'être point vu: quant à la lettre adressée à Arsace, voyez s'il est à propos de la lui remettre.
Euphrates prend les lettres et les lit toutes deux. Les larmes d'Arsace couleront, dit-il: elle est déjà sur le bord du tombeau. Hier une fièvre ardente la saisit; le feu circule dans ses veines; elle est dans le plus grand danger, et sa vie est presque désespérée. Je ne lui donnerois pas cette lettre, quand même elle me la demanderoit: elle sacrifieroit sa vie et la nôtre plutôt que de livrer ces deux étrangers. Mais vous ne pouvez arriver plus à propos: prenez-les et emmenez-les; donnez-leur tous les secours que vous pourrez; ayez pitié de ces deux malheureuses victimes, en proie à mille tourmens, à mille supplices divers que je leur fais souffrir malgré moi, et par l'ordre d'Arsace; tout annonce qu'ils sont d'une naissance illustre; le tems et des faits ne me permettent pas de douter de leur vertu.
En parlant ainsi, il le conduit à la prison.
Bagoas voit ces deux prisonniers. Quoique épuisés par les tourmens, la grandeur, la beauté de leurs traits le frappent. Persuadés que leur dernière heure est arrivée, que Bagoas vient les séparer pour jamais l'un de l'autre, et les conduire à la mort, ils ne peuvent se défendre de quelque trouble; mais bientôt le calme renaît dans leur ame: la sérénité, la gaieté même paroît sur leur visage.
Bagoas approche, et se met en devoir de dégager leurs chaînes des morceaux de bois qui les retiennent. Exécrable Arsace! s'écrie Théagènes, tu penses ensevelir tes forfaits dans les ombres de la nuit; mais l'œil de la justice est pénétrant: il éclaire, il met au jour les secrets les plus cachés. Vous, exécutez les ordres que vous avez reçus; faites-nous périr par le feu, par le fer ou par l'eau; mais, nous vous en conjurons, faites-nous périr en même-tems, et par le même genre de mort. Chariclée leur fait la même prière.
Les eunuques sont attendris par ces paroles; leurs larmes coulent. Ils les font sortir de prison avec leurs fers: ils sortent du palais et quittent Euphrates. Bagoas fait ôter les fers aux deux amans; il ne leur laisse que les chaînes nécessaires pour s'assurer d'eux sans les incommoder. Il les fait monter chacun sur un cheval, les met au milieu de sa troupe, et court à bride abattue vers Thèbes. Ils continuent de courir le reste de la nuit et le jour suivant, jusqu'à la troisième heure, sans s'arrêter un instant. Enfin, ne pouvant plus résister à la chaleur du soleil, excessive en Egypte au fort de l'été, accablés de fatigues, voyant Chariclée excédée d'une marche si longue, ils s'arrêtent pour se reposer, faire reposer leurs chevaux, et laisser respirer Chariclée.
Sur le bord du Nil, est une éminence qui, coupant le fil de l'eau, oblige les flots à faire un demi-cercle. Les eaux revenant sur leurs pas, forment une avance de terre dans le fleuve: ce lieu, arrosé de tous côtés, est rempli de gazon. Les troupeaux y trouvent de gras pâturages et de l'herbe en abondance. Des sycomores, des arbres de Perse, et ceux qui se plaisent sur les bords du Nil, y forment un ombrage épais.
C' est-là que Bagoas s'arrête avec sa troupe. Les arbres les garantissent des ardeurs du soleil. Il prend de la nourriture, et en donne à Théagènes et à Chariclée, qui d'abord la refusent et finissent par l'accepter, quoiqu'avec beaucoup de peine. Persuadés qu'ils vont à la mort, ils regardent comme inutile de prolonger leurs jours. Bagoas leur dit qu'ils n'ont rien à craindre, qu'il ne les mène point à la mort, mais à Oroondates.
Déjà la chaleur étoit diminuée, et le soleil, sur son déclin, laissoit tomber obliquement ses rayons affaiblis. Bagoas avec sa troupe se dispose à partir, lorsqu'un cavalier arrive en courant à toute bride: il est hors d'haleine; son coursier inondé de sueur est rendu de fatigue. Il parle à Bagoas en particulier et se repose ensuite. Bagoas, les yeux fixés sur la terre, semble réfléchir: étrangers, dit-il ensuite, prenez courage; vous êtes vengés: Arsace n'est plus. A la nouvelle de votre départ, elle s'est étranglée, et a prévenu, par un trépas volontaire, la mort qui l'attendoit: elle n'eût pu éviter la vengeance d'Oroondates et celle du roi. Le fer ou un opprobre éternel eût été la récompense de ses crimes. Telles sont les nouvelles qu'Euphrates m'apprend par la bouche de ce cavalier. Prenez donc courage, ayez bonne espérance: vous êtes innocens, je n'en doute point; votre ennemie a vécu.
Ainsi parle Bagoas, balbutiant la langue grecque, qu'il ne connoissoit que très-peu. Il est lui-même transporté de joie. Il avoit beaucoup souffert des hauteurs et du despotisme d'Arsace. Il fortifie, il console ses captifs; il espère voir croître son crédit auprès d'Oroondates, s'il lui conserve un jeune homme au-dessus de tous ceux qui composent sa maison, et une jeune fille d'une beauté incomparable, qui succédera à Arsace et sera son épouse.
Les paroles de Bagoas raniment la joie dans le cœur de Chariclée et de Théagènes. Ils admirent la puissance et la justice des dieux. Quand même ils éprouveroient encore toute la rigueur de la fortune, il n'est point de calamité qu'ils redoutent, depuis que l'odieuse Arsace ne respire plus. Tant il est vrai qu'on ne regrette point la vie, quand on a survécu à ses ennemis.
La nuit approchoit; l'air étoit rafraîchi, et permettoit de se mettre en route. Bagoas et sa troupe montent à cheval, marchent toute la nuit et le lendemain matin, pour arriver à Thèbes et rejoindre Oroondates, s'il étoit possible; mais leur célérité est inutile. Ils rencontrent un officier d'Oroondates, qui leur apprend que le Satrape est parti de Thèbes. Que lui-même est envoyé pour rassembler toutes les troupes, même celles qui sont dans les garnisons, et les conduire en diligence vers Syène; que le trouble et la consternation sont répandus par-tout; qu'il est à craindre que cette ville ne soit prise, vu la lenteur du Satrape et la célérité des Ethiopiens, qui ont paru aux portes de Syène, avant qu'on eût aucune nouvelle de leur marche.
Bagoas quitte donc la route de Thèbes, pour prendre celle de Syène. A quelque distance de cette ville, il tomba dans une embuscade. Une troupe d'Ethiopiens bien armés avoient été envoyés à la découverte, pour assurer la marche de leur armée et la garantir de tout danger. Surpris par la nuit, ne connoissant point les lieux, éloignés de leurs compatriotes, ces Ethiopiens, pour se mettre eux-mêmes en sûreté, et tendre un piège à l'ennemi, se postent au milieu des buissons, où ils passent la nuit sans dormir.
Au point du jour, ils entendent Bagoas et ses gens: ils voient le petit nombre de guerriers qui l'accompagnent, le laissent passer. Bien assurés qu'il n'est point suivi d'un plus grand nombre, ils quittent les bords du fleuve, poussent de grands cris et se mettent à sa poursuite. Bagoas et toute sa troupe sont saisis de frayeur. Ils reconnoissent les Ethiopiens à la couleur de leur peau: ils sont au nombre de mille, légèrement armés. Trop foibles pour leur résister, les Perses n'osent même les regarder. Ils se retirent d'abord lentement et à petits pas, pour ne point paroître fuir; mais les Ethiopiens les poursuivent, détachent d'abord contre eux deux cents Troglodytes.
Les Troglodytes, nation Ethiopienne, sont nomades et voisins de l'Arabie. Leur légèreté naturelle est encore augmentée par les exercices auxquels ils s'adonnent dès leur enfance. Ils n'apprennent jamais à se servir d'armes pesantes. Dans les combats, ils escarmouchent à coups de fronde, fondent impétueusement sur les ennemis, et se dispersent avec la même rapidité, quand ils trouvent trop de résistance. Les ennemis, qui connoissent leur agilité, ne les poursuivent pas dans les cavernes où ils vont chercher un asyle.
Ces deux cens Troglodytes, quoique à pied, atteignent bientôt les cavaliers perses, et en blessent quelques-uns à coups de fronde. Les voyant faire volte-face, au lieu de les attendre, ils tournent le dos, et fuyent vers leurs compatriotes qui les suivoient, mais à une grande distance. Les Perses les voyant fuir, méprisent leur petit nombre, marchent avec audace à eux, dispersent ceux qui les poursuivoient tout à l'heure, et recommencent à fuir avec toute la rapidité dont ils sont capables. Ils se séparent, se réfugient dans un angle formé par le Nil comme dans une citadelle, et se dérobent à la vue des Ethiopiens. Le cheval de Bagoas tombe, entraîne son maître dans sa chute, lui fracasse une jambe, et le livre aux ennemis. Théagènes et Chariclée sont pris avec lui. Ils pouvoient échapper; mais ils ne veulent point abandonner Bagoas, dans lequel ils ont trouvé tant d'humanité, et dont ils attendent encore des services. Ils descendent de cheval, restent auprès de lui, et se livrent eux-mêmes aux ennemis.
Le voilà accompli, dit Théagènes à Chariclée, ce songe que tu as eu. Les voilà ces Ethiopiens chez lesquels nous devons aller. Nous ne faisons que changer de fers. Remettons-nous donc entre leurs mains: il vaut mieux nous abandonner à l'incertitude des évènemens, que de courir les dangers qui nous attendent auprès d'Oroondates. Chariclée, se regardant conduite par les destins comme par la main, remplie des meilleures espérances, ne voyant que des amis dans les vainqueurs, sans communiquer ses idées à Théagènes, paroît approuver ses réflexions.
Les Ethiopiens avancent, et, reconnoissant un eunuque, un ennemi peu redoutable dans Bagoas; voyant dans les chaînes, sans armes, deux personnes d'un extérieur majestueux, d'une beauté sans égale, voulant savoir quels ils sont, les font interroger par un d'entre eux, Egyptien de nation, qui savoit la langue des Perses, croyant que, si leurs prisonniers n'entendent point les deux langues, ils en entendent au moins une; car les espions, que l'on envoie pour pénétrer les projets de l'ennemi, mènent ordinairement avec eux des hommes familiarisée avec la langue du pays et celle des ennemis. Théagènes, qui avoit demeuré long-tems en Egypte, répond en peu de mots, qu'ils sont esclaves du satrape, que lui et Chariclée sont Grecs d'origine; qu'ils passent, sans doute pour leur bonheur, des mains des Perses en celles des Ethiopiens.
Ceux-ci les font prisonniers, résolus de les présenter à leur roi comme le premier, le meilleur butin de cette guerre, le plus précieux des biens d'Oroondates; car chez les Perses, les grands ne voyent, n'entendent que par leurs eunuques. Ni leurs enfans, ni leurs proches ne jouissent de leur confiance et de leur tendresse: elle est toute entière pour l'esclave qui a su gagner leur affection. Les Ethiopiens croyent donc faire un présent bien flatteur à leur roi, en lui amenant ces prisonniers pour le servir et être l'ornement de sa cour. Comme Bagoas blessé, Théagènes et Chariclée, chargés de fers, ne peuvent marcher vîte, ils les font monter à cheval. C'est ainsi que, par une nouvelle aventure, assez semblable au prologue d'une pièce, Chariclée et Théagènes, étrangers captifs, après avoir vu leur tombeau ouvert, semblent moins être conduits qu'accompagnés par des hommes qui devoient bientôt les reconnoître pour leurs souverains.
Fin du Livre Huitième.
LIVRE NEUVIÈME.
SOMMAIRE.
_Siège de Syène. Théagènes et Chariclée conduits devant Hydaspe. La ville de Syène se rend. Fêtes du Nil. Perfidie d'Oroondates. Il va à Eléphantide, se met à la tête de ses troupes. Consternation des Syènois. Combat entre les Perses et les Ethiopiens. Oroondates vaincu et pris. Hydaspe entre dans Syène. Il partage le butin à ses soldats. Bagoas est chargé de garder Théagènes et Chariclée. Songe d'Hydaspe. Il traite Oroondates avec bonté._
* * * * *
La ville de Syène assiégée de tous côtés par les Ethiopiens, étoit prise comme dans un filet. Oroondates ayant appris qu'ils approchoient, qu'ils avoient passé les cataractes et marchoient vers Syène, n'avoit eu que le tems de se jeter dans la ville. Il en avoit fait fermer les portes, garnir les remparts d'armes, de traits, de machines, et il attendoit les évènemens.
Le roi d'Ethiopie, Hydaspe, avoit appris de ses espions que les Perses étoient encore éloignés de Syène. Il s'étoit mis en marche pour leur livrer bataille avant qu'ils y fussent arrivés. Mais n'ayant pu les rejoindre, il s'étoit rabattu sur la ville, l'avoit environnée de toutes parts, et restoit dans l'inaction, déployant aux yeux des ennemis une multitude innombrable d'hommes, de chevaux, d'armes dont il couvroit les plaines des environs.
Ce fut là que ses éclaireurs le trouvèrent, lorsqu'ils lui amenèrent les prisonniers qu'ils avoient faits. Leur vue réjouit beaucoup le prince; et je ne sais par quel doux pressentiment, il sembla s'intéresser pour des jeunes gens qu'il ne reconnoissoit pas encore pour ses enfans. Il tira de cet évènement un présage favorable. Bon! dit-il, à en juger par les prémices de cette guerre, les dieux nous livrent les ennemis enchaînés; comme ce sont les premiers qui tombent entre nos mains, il faut les réserver pour les immoler suivant les lois de notre patrie: leur sang coulera sur les autels des dieux, protecteurs de l'Ethiopie.
Il récompensa ensuite magnifiquement ses guerriers, les envoya parmi ceux qui gardoient le bagage de l'armée, avec leurs captifs, auxquels il donna un certain nombre de personnes qui parloient leur langue; il leur recommanda d'en avoir le plus grand soin, de ne les laisser manquer de rien, de les empêcher de contracter aucune souillure, de les nourrir comme des victimes destinées aux dieux: il ordonna encore de leur ôter leurs chaînes, pour leur en donner d'or; car chez les Ethiopiens, l'or s'emploie aux mêmes usages que le fer chez les autres peuples. Ses ordres sont exécutés. Pendant qu'on ôte à Chariclée et à Théagènes leurs fers, ils conçoivent quelques espérances de liberté, qui s'évanouissent bientôt, en voyant qu'on les remplace par des fers d'un autre métal. Ah! le beau changement, dit Théagènes en riant! voilà donc les grands bienfaits de la fortune! des chaînes d'or remplacent des chaînes de fer. Mais des chaînes plus riches ne font de nous que des prisonniers plus précieux. Chariclée sourit aussi; mais elle tâche d'inspirer d'autres idées à Théagènes, de lui donner de la confiance aux oracles des dieux, de le consoler par la vue d'un avenir plus heureux.
Hydaspe, en se présentant devant Syène, avoit espéré emporter la ville d'emblée, malgré les remparts dont elle étoit défendue. Il fut d'abord repoussé par les assiégés, qui, non contens de se défendre avec courage, l'accablèrent encore d'injures du haut des murs. Irrité de ce qu'au lieu de se rendre à la première attaque, ils osoient lui résister, ce prince résolut de ne pas perdre le tems à faire un siège dans les formes, ni à essayer le secours des machines, qui laissent toujours échapper des ennemis. Il fit faire des travaux immenses, qui devoient, en peu de tems, détruire la ville entièrement: voici ce qu'il entreprit.
Il distribua par portions le terrein autour de Syène; il assigna à dix hommes un espace de dix orgies (dix toises), leur ordonna de creuser un fossé, dont il fixa la largeur et la profondeur, qui devoient être très-grandes. Les uns béchoient, les autres tiroient la terre, d'autres l'entassoient sur les bords du fossé, élevoient un mur vis-à-vis celui de la ville. Personne ne les troubla dans leurs travaux, et ne traversa la construction de ce mur. Effrayés de la multitude des ennemis, les assiégés n'osoient sortir de la ville; les flèches qu'ils lançoient du haut des murs ne pouvoient les atteindre; car Hydaspe, pour les rendre inutiles, avoit laissé entre les deux murs un espace assez large pour que ses soldats fussent hors de la portée des traits. Ces ouvrages furent achevés avec une promptitude incroyable, vu la multitude innombrable des Ethiopiens. Il en entreprit ensuite un autre.
Il laissa entre les deux murs, dans toute leur circonférence, un espace d'environ un demi-plèthre, plein et uni. A l'extrémité il construisit deux murs, qu'il prolongea jusqu'au Nil, et dont la hauteur augmentoit progressivement. Ces deux murs, écartés l'un de l'autre d'un demi-plèthre, occupoient, en longueur, tout l'espace qui séparoit la ville du Nil. Lorsqu'ils furent prolongés jusqu'au bord du fleuve, il facilita l'écoulement des eaux par un conduit qui donnoit entre ces deux murs. Les flots alors, tombant d'un lit élevé, vaste et large, dans un autre incliné, étroit et resserré par des rives que l'art avoit construites, se précipitèrent avec un bouillonnement affreux et un fracas horrible qui retentit au loin.
A ce bruit, à ce spectacle, les assiégés comprennent toute l'horreur de leur situation; ils voient que ces travaux n'ont pour but que de les inonder: ils se disposent à se défendre contre les dangers qui les menacent, dans une ville dont les ouvrages des ennemis, et l'eau qui approche de leurs remparts, les empêchent de sortir. D'abord, ils garnissent d'étoupe et de bitume les fentes des portes; ils affermissent ensuite leurs murs sur leurs fondemens: l'un porte de la terre, un autre des pierres, celui-ci des morceaux de bois, chacun ce qu'il trouve; personne n'est oisif: femmes, enfans, vieillards, tous travaillent. Quand la vie est en danger, les distinctions d'âge et de sexe disparoissent.
Les plus robustes et les plus vigoureux sont occupés à creuser un canal souterrain, qui communique de la ville au fossé des ennemis. Voici comme ils exécutent ce projet. Ils creusent perpendiculairement auprès du mur un puits de la profondeur de cinq orgies (cinq toiles); passant ensuite sous les fondemens de leurs murs, ils conduisent obliquement, à la lueur des flambeaux, une mine jusques sous les travaux des ennemis: derrière les pionniers sont des travailleurs qui prennent les terres, se les transmettent les uns aux autres, et les transportent dans un endroit de la ville autrefois cultivé, où ils élèvent un tertre: ils veulent, en creusant ainsi, faire enfoncer le terrain sous la masse des flots: mais leur travail est inutile. Déjà le Nil a franchi la longueur du canal; déjà les flots remplissent l'espace renfermé entre la ville et le mur élevé par les ennemis. Syène n'est plus qu'une île au milieu des terres, autour de laquelle se balancent les vagues du Nil.
Ce mur résiste pendant quelque tems. La masse des flots qui se succèdent les uns aux autres, grossit à chaque instant, et pénètre jusques dans les fondemens à travers les crevasses d'une terre noire et mouvante, entr'ouverte par les chaleurs excessives de l'été. Déjà le terrain cède à un si grand poids dans les endroits où il est miné, et le mur s'affaisse. Le balancement des crénaux, l'oscillation des guerriers qui défendent les remparts, présagent une ruine prochaine. Aux approches de la nuit, une partie du mur qui est entre les tours, tombe avec fracas. Cependant, l'eau, arrêtée par les décombres, qui excèdent sa hauteur de cinq coudées, ne peut entrer encore dans la ville, mais la menace d'une inondation prochaine. Syène alors retentit de cris de douleur et de désespoir, qui sont entendus des ennemis eux-mêmes. Les habitans élèvent les mains au Ciel, implorent le secours des dieux, la seule espérance qui leur reste: ils conjurent Oroondates de traiter avec Hydaspe.
Le Satrape, contraint de céder à la nécessité, se rend à leurs prières. Mais les flots l'environnent de toutes parts, et il ne peut envoyer personne pour traiter avec les assiégeans. La nécessité lui suggère un expédient. Il écrit une lettre, l'attache à une pierre, et la lance avec une fronde au-dessus des flots[61]. Mais l'espace est trop large, et la pierre tombe dans l'eau: une seconde tentative ne lui réussit pas mieux. Le danger est pressant; il s'agit de la vie de tous les habitans: aussi tous les frondeurs et tous les archers de lancer au-delà des eaux. Enfin les habitans, tendant les mains vers les ennemis, qui, placés sur leurs retranchemens, jouissent du spectacle de leur désespoir, tâchent, par leur attitude suppliante, de leur faire comprendre l'intention de ces archers. Tantôt ils les élèvent vers le Ciel, tantôt ils les mettent derrière le dos, et les présentent aux chaînes, comme des esclaves.
Hydaspe comprend qu'ils lui demandent la vie, et il est prêt à la leur accorder. Un ennemi suppliant éveille les sentimens d'humanité dans un vainqueur magnanime. Mais ces signes ne suffisent pas pour l'assurer de leurs dispositions; il en veut des preuves certaines. Il avoit des barques qui flottoient sur le fleuve; il les fait descendre le canal. Lorsqu'elles sont arrivées à l'enceinte, il les fait approcher du bord, en choisit dix nouvellement construites, y embarque des archers et des frondeurs, les instruit de ce qu'ils doivent dire, et les envoie vers les Perses. Ils voguent vers la ville couverts de leurs armes, pour se défendre en cas d'attaque imprévue de la part des assiégés.
Ce fut alors qu'on vit un spectacle nouveau: des vaisseaux voguant d'un mur vers un autre mur, des nautonniers naviguant en terre ferme, des barques traversant des plaines qu'avoit sillonnées le soc de la charrue: prodige étonnant que n'avoit pas encore montré la guerre, si féconde en miracles. Des guerriers moulés sur des vaisseaux, s'avancent vers d'autres guerriers postés sur des remparts, et sont près d'engager un combat à-la-fois naval et terrestre.