Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 2
Il a une connoissance profonde du cœur humain, et de tous les ressorts qui le remuent le plus puissamment; et il sait habilement en faire usage: mais il excelle à peindre cette passion, à laquelle son ouvrage est consacré tout entier. Nul n'a mieux que lui développé le désordre d'un cœur, où s'allument les premiers feux de l'amour; nul n'en a décrit les progrès avec plus de finesse; nul n'en a peint les transports et les fureurs avec plus de force et d'énergie: quel art, quelle justesse, quel feu dans l'épisode de Démœnète et d'Arsace!
Jamais situation ne fut plus délicate que celle de Théagènes dans le palais d'Arsace, livré à la passion forcenée, à la fureur, à la rage d'une femme toute-puissante, qui ne connoît de loi que sa volonté et ses caprices, qui ne met aucun frein à ses désirs, accoutumée à ne trouver aucune résistance, à être flattée, satisfaite à l'instant dans ses fantaisies les plus bizarres et les plus monstrueuses. Le combat est terrible: c'est la passion la plus ardente, entourée de tout l'éclat et de tout le faste du trône, qui sème les pièges de la séduction et de la vanité sous les pas de la chasteté et de la vertu. C'est la fureur armée de tout l'appareil de la puissance, qui déploie ce qu'elle a de plus terrible et de plus effrayant, pour triompher de la foiblesse et de l'innocence. Promesses, menaces, caresses, tout est employé; mais tout est inutile, jusqu'aux mauvais traitemens, jusqu'aux déchiremens des tortures. Théagènes est sourd à tout; il oppose à tout une fermeté inébranlable; il ne pense qu'à Chariclée; il ne voit que Chariclée. L'ame du lecteur est dans les transes les plus cruelles. Il voit le tombeau ouvert sous les pas de Théagènes et de Chariclée, et prêt à les engloutir; il ne voit aucun moyen de les tirer de l'abîme où ils sont descendus. C'est là que l'art d'Héliodore me paroît sur-tout admirable. Comme il oppose une passion à une autre! comme il se sert de la jalousie, de la vanité, de l'amour d'un subalterne, pour arracher son héros des mains d'Arsace! Quelle leçon pour les grands!
Cet épisode me paroît encore intéressant sous un autre rapport. J'y vois une image des intrigues qui agitoient la cour de Suse; j'y vois un abrégé de la vie privée des rois de Perse.
Si nous passons ensuite à l'examen de la morale, on verra que jamais livre ne mérita mieux l'épigraphe qu'il porte. Depuis le commencement jusqu'à la fin, on peut le regarder comme un cours de morale en action. Les principes de vertu qu'il contient d'un bout à l'autre, se gravent d'autant mieux dans l'ame, qu'ils sont donnés sans faste, sans prétention; qu'ils sont dégagés de toute la morgue philosophique, et du pédantisme de l'école.
Théagènes et Chariclée ont commis une faute grave; l'un, en enlevant son amante, l'autre, en s'enfuyant de chez Chariclès, qui lui avoit tenu lieu de père, qui l'aimoit avec toute la tendresse d'un père. Il est bien vrai qu'il vouloit contraindre l'inclination de celle qu'il appeloit sa fille; que Chariclée semble ne suivre que la volonté des dieux et la voix des oracles; que, malgré l'irrégularité d'une pareille démarche, elle demeure inébranlable dans ses principes de pudeur et de vertu. L'Auteur cependant, par tous les malheurs qu'elle éprouve avec Théagènes, n'en a pas moins voulu donner une leçon aux jeunes gens qui se laissent emporter par la fougue de leurs passions, qui se dérobent au joug d'une autorité sacrée, qu'il ne leur est jamais permis de méconnoître, sous quelque prétexte que ce soit. Cette longue suite de calamités qu'elle éprouve, n'est que la punition de sa fuite de la maison de son bienfaiteur. Mais comme son cœur n'en est pas moins pur, que sa conduite n'en est pas moins irréprochable, et, qu'excepté ce moment, sa vie n'est qu'un enchaînement de vertus, elle échappe à toutes les traverses par lesquelles elle passe, arrive dans sa patrie, et monte sur le trône de ses ancêtres. C'est ainsi qu'Héliodore, dès le commencement de son ouvrage, apprend à la jeunesse à ne jamais manquer aux auteurs de ses jours, à ne jamais violer les lois sacrées de la reconnoissance.
Dans tout le cours de l'ouvrage, les exemples, aussi propres à former le cœur des jeunes gens, se rencontrent à chaque page. Ici, une esclave perfide, teinte du sang de sa maîtresse, expie ses méchancetés et ses noirceurs de la manière la plus extraordinaire, puisque l'épée qui lui perce le sein n'étoit point dirigée contre elle: là, un frère ambitieux, qui, par ses cabales et ses sourdes intrigues, est venu à bout de dépouiller son frère, et de se mettre à sa place, dépouillé à son tour ignominieusement, à la vue de ses concitoyens, et par son père lui-même, apprend aux hommes à ne pas sacrifier les liens du sang à leur ambition, à ne pas chercher à s'élever sur les ruines de qui que ce soit, et sur-tout sur celles d un frère. Plus loin, une Cybèle, victime de ses propres attentats, nous montre que nous ne devons pas nous rendre les ministres des plaisirs des autres; que nous ne devons pas conjurer la perte de la vertu pour servir le crime. Une princesse, placée par son rang et sa naissance sur la partie la plus apparente du théâtre du monde, plongée dans les plaisirs de la débauche, périssant de ses propres mains, Théagènes et Chariclée échappant à la mort, contre toute espérance, nous font voir que le vice et les passions déréglées n'ont point de plus grand ennemi qu'elles-mêmes; que l'innocence et la vertu peuvent braver le crime armé de la toute-puissance. Il n'est pas inutile de remarquer que le coupable périt toujours à côté de l'innocent, et que la même catastrophe est en même-tems un exemple de la vengeance du ciel, et de la protection qu'il accorde à la vertu opprimée.
Ce qui me paroît admirable dans Héliodore, c'est la sagesse avec laquelle il observe les caractères et garde les convenances. Chez lui, chaque acteur parle le langage de son âge, de son rang et de ses passions. Théagènes, toujours amant, mais amant honnête, parle et agit d'après la passion qui le domine. Vaincu par l'amour, comme le dit Héliodore, mais vainqueur du plaisir, il respecte sa maîtresse. Jamais sa passion, quelque violente qu'elle soit, ne lui fait oublier la sainteté de ses sermens. Chariclée, toujours brûlée des mêmes feux que Théagènes, n'en demeure pas moins inviolablement attachée aux lois de la vertu et de l'honneur: elle est prête à sacrifier sa vie à son amant, et son amant à sa vertu. Quelle idée ne nous donne-t-elle pas de sa pudeur, lorsqu'enlevée de chez elle pendant la nuit, tremblante, étourdie, auprès de Théagènes et de Calasiris, elle saisit parla robe celui-ci, qui veut l'abandonner un instant avec Théagènes, et l'oblige à faire jurer son amant, en présence des dieux, de la respecter, jusqu'à ce que des nœuds légitimes les unissent l'un à l'autre? Toutes les figures de rhétorique, ramassées pour louer la pudeur de Chariclée, ne vaudroient pas ce seul trait. C'est ainsi que peignent les Anciens, par des actions, et non par des paroles; c'est ainsi qu'Héliodore nous fait connoître la noblesse des sentimens de Théagènes, en nous le montrant rappelant à Thyamis, sous les murs de Memphis, que c'est son frère qu'il va combattre, beaucoup mieux qu'il n'auroit pu le faire en deux ou trois pages, dans lesquelles il auroit épuisé toutes les richesses de son imagination et de sa langue. En un mot, ces deux caractères me paroissent deux chefs-d'œuvre d'art, d'intelligence et de connoissance du cœur humain.
Je ne parlerai pas des autres personnages: il en est un cependant qui me paroît frappant; c'est celui de Calasiris. Toujours inspiré, toujours en prières, il ne parle qu'au nom du ciel, et n'agit que pour suivre la voix des oracles. Sans doute, il falloit des motifs bien puissans pour déterminer Chariclée à se laisser enlever; il falloit lui persuader que sa passion étoit d'accord avec la volonté des dieux; qu'en suivant son amant, elle retournoit dans les bras de sa mère, pour faire moins contraster cette démarche avec cette retenue extrême, cette sage réserve dont elle use envers Théagènes. Héliodore s'est habilement servi de Calasiris pour cela; cependant il me semble que l'Egyptien trompe Chariclès trop aisément. Celui-ci joue un rôle méprisable; le rôle de la bonhomie la plus ridicule, de la simplicité la plus sotte, de la crédulité la plus aveugle: il n'y a pas de vieux tuteur de comédie, de vieux Cassandre, qui donne aussi grossièrement que lui dans tous les pièges qu'on lui tend.
Héliodore me paroît d'autant moins excusable de l'avoir ainsi avili, qu'il lui donne une très-grande envie de marier Chariclée avec son neveu Alcamènes; et ce désir devroit le mettre sur ses gardes. Quand il a été présenter son neveu à Chariclée, la réception étrange qu'elle leur fait, ne lui dessille pas encore les yeux. Sa confiance en Calasiris est toujours la même. Il écoute avec la même bonhomie tout ce que l'Egyptien lui débite, et y ajoute foi avec la même crédulité.
Quoi qu'il en soit, le rôle de Calasiris me paroît ici mériter l'attention du lecteur. Ses rêveries sur les enchantemens, ses discussions sur les apparitions des dieux, ne peuvent-elles pas nous apprendre à quelles espèces d'études se livroient ces fameux prêtres d'Egypte? Son air mystérieux et réservé, son ton sententieux et dogmatique, les invocations qu'il fait sur Chariclée, tout ce qu'il débite sur sa science, sur ses vastes connoissances qui embrassent l'avenir, n'est-il pas une espèce de représentation des ruses, des moyens qu'employoient les prêtres pour tromper la multitude, éterniser leur crédit, et régner ainsi à l'ombre de la divinité, entre laquelle et le peuple ils se mettoient toujours? Seroit-ce aller trop loin que de dire qu'Héliodore a voulu, dans la personne de Calasiris, ridiculiser les piètres d'Egypte en dévoilant leurs petits secrets? et, dans cette hypothèse, ceux qui prétendent qu'il étoit chrétien, trouveroient peut-être des raisons pour étayer leur sentiment.
Il est encore un autre reproche qu'on peut faire à Héliodore, c'est d'avoir rempli son ouvrage de songes et d'oracles. Sans prétendre le justifier entièrement, je crois devoir observer qu'avant de le condamner, il faut se transporter au tems dont il parle; il faut se souvenir que les songes, les oracles avoient une grande influence sur toutes les actions, les entreprises, les démarches des Anciens, qui ne regardoient pas toujours leurs rêves comme des rêves, mais comme des espèces de révélations. Le sage Socrate lui-même rêve dans le Criton. Ce fut un rêve qui eut l'honneur de déterminer Xerxès à précipiter l'Asie sur l'Europe. Les songes, les oracles sont à-peu-près dans les auteurs anciens, ce que sont dans les modernes les reconnoissances, les billets, les lettres, et ces autres petits moyens si fréquemment employés; et le reproche fait à Héliodore, tombe sur beaucoup d'écrivains modernes, et notamment sur Voltaire.
On eût peut-être désiré une traduction en vers de ces oracles, d'un hymne qui se trouve au commencement du troisième livre, et de quelques citations d'Homère. Je l'avois faite; mais en la relisant elle m'a paru si mauvaise, que je l'ai brûlée, pour y substituer une traduction en prose, qui m'a paru plus supportable, et de plus réunir l'avantage d'une plus grande fidélité et d'une plus grande exactitude.
C'est par la traduction d'Héliodore, que le célèbre Amyot débuta dans la carrière des belles-lettres. Cet ouvrage, qui jouit encore aujourd'hui des suffrages des savans, comme tout ce qui est sorti de la plume d'Amyot, valut à son auteur l'abbaye de Bellozane. Quel que soit le mérite de cet écrivain, il faut convenir que les changemens introduits dans la langue française, rendent ses ouvrages difficiles à entendre au commun des lecteurs, et qu'ils ne sont lus que par les savans.
Montlyard en donna une, dont le seul mérite, dit-on, est d'avoir des estampes scandaleuses. L'auteur me paroît bien coupable d'avoir outragé les yeux de la chasteté dans un ouvrage où les lois de la pudeur sont si scrupuleusement observées.
Malnoury en donna une autre, qui mourut en naissant: puisse la mienne ne pas avoir le même sort!
Une autre fut imprimée à Amsterdam, en 1727, en deux volumes in-12: elle est, dit-on, assez bonne, mais inexacte.
J'en ai une anonyme sous les yeux, qui fait partie de la collection des Romans grecs, réimprimée en l'an 4: je soupçonne que c'est celle d'Amsterdam. Elle n'a pas le mérite de l'élégance, et encore moins celui de l'exactitude. L'Auteur a ajouté, a retranché à sa fantaisie; il a habillé Héliodore à la moderne. La multitude de contre-sens dont sa traduction est remplie, fait même douter qu'il ait entendu la langue de son auteur. Je ne parle point des traductions étrangères que je ne connois point.
Il ne me reste plus qu'à parler de la mienne. J'ai recherché, avant tout, l'exactitude, persuadé qu'elle est le premier mérite d'un Traducteur.
Il en est d'une traduction comme de la copie d'un tableau, qui ne mérite d'être regardée qu'autant qu'elle donne aux personnages les mêmes traits, les mêmes nuances, la même grandeur, les mêmes attitudes; qu'elle les place dans les mêmes positions respectives, qu'elle les colorie des mêmes teintes, qu'elle observe bien les mêmes proportions: de même la traduction d'un auteur quelconque, et sur-tout d'un auteur ancien, doit rendre, avec toute la fidélité possible, les traits, la physionomie et la couleur de l'original. Tel a été le premier but que je me suis proposé: il ne faut donc pas s'attendre à trouver dans mon ouvrage un style paré de toutes les fleurs de la rhétorique. Un Gueroult, un Deguerle, auroient sans doute trouvé le secret d'allier l'exactitude la plus scrupuleuse avec les charmes du style; auroient rendu Héliodore avec cette pompe, cette majesté, cette force et cette précision qu'on admire dans la traduction de Pline et dans les essais sur Pétrone. Mais s'il n'y avoit que les hommes d'un talent supérieur qui se mêlassent d'écrire, plus des trois quarts des Imprimeurs et des Libraires n'auroient pas d'autre parti à prendre que de briser leurs presses et fermer leurs boutiques.
Quoi qu'il en soit, je me croirai bien payé de mes peines, si le Public juge que je lui ai fait connoître un auteur qui ne l'étoit pas. Car la traduction anonyme dont je parle n'est pas même une imitation d'Héliodore, bien loin d'être une traduction. Si mon travail a quelque mérite, la gloire en appartient à cet illustre corps, dont la perte a été si vivement regrettée des amis des lettres et de l'antiquité, et sera peut-être encore long-tems sentie. Mais elle appartient plus particulièrement à M. Bergeron, ancien principal du Collège de Lisieux, qui me reçut dans sa maison à l'âge de dix ans, dans lequel je trouvai un père, qui suppléa au défaut de fortune dans mes parens. Puissé-je me voir un jour en état de lui témoigner ma reconnoissance pour l'inestimable bienfait de l'éducation, que j'en ai reçu!
[1] Rien, selon moi, ne prouve mieux quel étoit l'enthousiasme des Grecs pour la gloire militaire, qu'un mot de Thémistocle. On lui demandoit lequel des deux, d'Homère ou d'Achille, il aimeroit le mieux être: _Il vaudroit autant_, répondit-il, _me demander lequel des deux j'aimerois le mieux, ou d'être couronné aux jeux olympiques, ou de proclamer les noms des Athlètes couronnés._ Cette réponse, dans la bouche d'un homme tel que Thémistocle, qui ne devoit pas être insensible aux beautés de l'Iliade, dont la lecture avoit probablement beaucoup contribué à allumer en lui cette ardeur martiale qu'il sut communiquer à tous les Grecs; cette réponse doit nous rendre un peu plus circonspects dans les jugemens que nous portons sur tout ce que nous lisons dans les historiens de l'antiquité.
Quelques paroles, échappées au hasard, valent quelquefois mieux qu'un livre entier, pour nous faire connoître le caractère d'un homme, l'esprit d'une nation, d'un gouvernement. Le mot d'Alexandre: _Si je n'étois pas Alexandre, je voudrois être Diogènes;_ ce mot, qui n'est que l'expression de la passion la plus effrénée de faire parler de soi plutôt que l'expression de la véritable passion de la gloire, me paroît plus propre à nous donner une juste idée du caractère de ce prince, que tout ce que peuvent en dire les historiens. Le lecteur intelligent, qui a bien entendu ce mot, n'est plus étonné de voir le vainqueur de Darius se précipiter seul dans la ville des Oxydraques, au milieu des bataillons ennemis; s'écrier, sur le bord de l'Océan: _Je voudrois qu'il y eût un autre univers pour le conquérir;_ se faire gloire de vider la coupe d'Hercule: ce qui prouve, ce me semble, combien cette observation est vraie, c'est le cri que fit entendre le même conquérant, dans une circonstance périlleuse: _O Athéniens! qu'il m'en coûte pour me faire louer de vous!_
C'est ainsi que la réponse suivante d'un membre de comité révolutionnaire, servira mieux, que tous les détails possibles, à nous faire connoître l'esprit qui animoit tous ces petits tyrans, à qui on avoit assigné une portion de Paris pour la tourmenter, et qui, dans leur petit empire, se disputant d'inhumanité et de barbarie, remplissoient leur mission avec un zéle rare et une ardeur infatigable.
On avoit dénoncé à un comité révolutionnaire, un jeune homme, accusé _d'avoir tenu des propos liberticides._ En effet, il s'étoit expliqué sur la convention d'une manière énergique, mais un peu triviale. Après avoir pris la précaution de lui retirer son couteau, comme s'il eût été digne de siéger dans un comité révolutionnaire, après avoir posté à ses côtés deux intrépides _sans-culottes,_ l'interrogatoire commença. On lui fit mille questions sur sa naissance, sur sa famille. Il avoit beau protester qu'il n'étoit que le fils d'un charpentier, on n'en vouloit rien croire. On lui demanda ce qu'il pensoit de _Marat_ et de la mort du _tyran._ Enfin, on en vint au fait; il avoua son crime sans balancer. A l'instant on détache les _patriotes_ C... et L... pour faire perquisition chez lui. On ne trouve rien de suspect; quelques livres grecs, cependant, fixèrent les regards des deux honorables membres, qui crurent, non pas lire, mais appercevoir, dans la singularité des caractères et les sinuosités de leurs liaisons, _les ramifications d'un vaste complot tendant à rétablir la royauté._ Ce qui ne contribua pas peu à les tranquilliser, ce fut la forme antique, la couleur enfumée des volumes, qui annonçoient une existence antérieure à celle de la nouvelle liberté.
Cependant, quelques amis du malheureux jeune homme, à la nouvelle de son _arrestation,_ se présentent au moment où l'on dresse le procès-verbal de la visite. Ils demandent qu'on le leur laisse, promettant de le représenter quand on le redemandera. Le _patriote_ L... interroge un d'eux. Connois-tu le c. Q...--Oui, je le connois, et depuis dix ans; c'est un galant homme.--Est-ce un bon patriote? n'est-ce point un aristocrate?--Je crois qu'il ne se mêle guère de politique; mais, ce dont je suis sûr, c'est que c'est un parfait honnête homme.--Tais-toi; laisse-là tes honnêtes-gens: si nous n'avions que d'honnêtes-gens, la république n'existeroit pas deux jours. Il n'y a rien à ajouter à une profession de foi aussi authentique. D'après cette réponse, on pourra, ou plutôt on ne pourra pas, se faire une idée de l'audace et de l'effronterie d'un gouvernement, qui armoit d'une portion de son immense puissance, des subalternes aussi impudens et aussi stupides tout ensemble. Que de bénédictions ne devons-nous pas à l'homme qui a muselé de pareilles tigres, les a repoussés dans leurs affreux repaires, d'où ils n'auroient jamais dû sortir pour le bien de la société, et l'honneur de l'espèce humaine!
[2] Cléon, homme vain, emporté, sans talent, comme sans naissance, dont toute l'éloquence consistoit dans des déclamations fougueuses, dans des gestes forcenés. Du reste il auroit probablement joué un rôle parmi nous du tems des Marat, Hébert, Chaumette, Robespierre et compagnie; car il n'avoit pas le tact moins fin qu'eux en fait de liberté. Il se présenta un jour dans l'assemblée du peuple, une hache à la main, menaçant de casser la tête à quiconque ne seroit pas de son avis.
[3] Platon paya trois petits traités de Philolaüs cent mines (neuf mille francs). Après la mort de Speusippe, disciple de Platon, Aristote acheta ses livres, qui étoient en petit nombre, trois talens (seize mille deux cents francs).
LES ÉTHIOPIENNES.
LIVRE PREMIER.
SOMMAIRE.
_Des brigands arrivent au bord de la mer. Description du spectacle qui s'offre à leurs jeux. Ils prennent la fuite à la vue dune autre troupe de brigands. Ceux-ci emmènent Théogènes et Chariclée. Description des Bucolies. La garde de Théagènes et de Chariclée est confiée à Cnémon. Histoire de Cnémon. Passion de Démœnète pour Cnémon. Perfidie de Thisbé. Cnémon accusé de parricide et condamné à l'exil. Mort de Démœnète. Songe de Thyamis. Son discours aux Bucoles. Chariclée promet sa main à Thyamis. Douleur de Théagènes. Les ennemis arrivent. Chariclée conduite dans une caverne. Thyamis exhorte les Bucoles à se défendre avec courage. Combat terrible. Thyamis est pris. Les Bucolies dévastées._
Le jour commençoit à paroître; les premiers rayons du soleil doroient le sommet des collines, lorsque des hommes, dont l'armure annonçoit des brigands, parurent au haut d'une montagne, qui domine l'embouchure du Nil, qu'on appelle l'embouchure d'Hercule, s'y arrêtèrent quelques instans, parcourant des yeux la vaste étendue des flots. La mer n'offrant à leurs regards rien qui tentât leur cupidité, ils les portent sur le rivage, qui leur présente le spectacle suivant.
A l'ancre flottoit un navire, dans lequel il n'y avoit personne; mais on jugeoit, même de loin, qu'il étoit extrêmement chargé; car il plongeoit dans l'onde jusqu'à peu de distance du bord. Le rivage, couvert d'hommes, les uns sans vie, les autres à demi-morts, de membres encore palpitans, montroit qu'il venoit d'être le théâtre d'un sanglant combat.[1] A ces affreux monumens de la fureur et de la rage, étoient mêles les déplorables restes d'un festin malheureux, dont cette catastrophe avoit été l'issue: des tables couvertes de viandes, des débris de tables encore dans les mains de ces cadavres étendus sur le rivage, prouvoient que leur fureur, dans un combat inopiné, s'en étoit servie au lieu d'armes: ils crurent même appercevoir des hommes cachés sous quelques-unes de ces tables. On voyoit des coupes renversées; les unes sembloient s'échapper des mains des convives, tués en les portant à leur bouche; d'autres avoient été lancées au lieu de traits. Surpris par une attaque soudaine, ces coupes et tout ce qui s'étoit présenté sous leur main, avoit servi la rage des combattans. L'un étoit frappé d'un coup de hache, un autre atteint d'une pierre ramassée sur ce même rivage; celui-ci avoit les membres fracassés de coups de bâton; celui-là avoit été dévoré par les flammes: un autre étoit mort d'une autre manière; mais la plûpart étoient percés de traits et de flèches. C'est ainsi que la fortune, ayant allumé la rage des combats au milieu de la joie d'un festin, réunit dans un petit espace, sous les yeux de ces pirates égyptiens, mille objets divers, des flots de sang coulant avec des flots de vin, des meurtres, un carnage affreux, au milieu des plaisirs et de l'alégresse d'un repas.
Tel est le spectacle que les Egyptiens apperçoivent du haut de la montagne; tant de victimes, sans qu'ils puissent découvrir ceux qui les ont immolées, une victoire éclatante, un butin immense, un navire seul, sans matelots, aussi intact que s'il eût été rempli de défenseurs, ou en pleine paix dans un port: tous ces objets les jettent dans une grande incertitude; mais l'appât du gain n'en réveille pas moins leur avidité: ils descendent, résolus de faire valoir pour eux les droits que donne la victoire. Déjà ils ne sont plus qu'à une petite distance du vaisseau et du champ de bataille, quand un autre spectacle, plus extraordinaire encore, vient fixer leur attention.