Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 18
Cybèle, à ces mots, n'est plus maîtresse d'elle-même: sur son visage éclate la joie dont elle est pénétrée aux noms de frère et de sœur; elle se flatte que Chariclée ne mettra aucun obstacle à l'accomplissement des désirs d'Arsace. O le plus beau des hommes! dit-elle, vous ne tiendrez pas ce langage quand vous connoîtrez Arsace. Elle se communique à tout le monde sans distinction de rang; elle se plaît sur-tout à réparer les outrages et les injustices du sort. Persane d'origine, elle est grecque par les sentimens. Des hommes tels que vous, elle les préfère à ses compatriotes[52]. Elle aime singulièrement les mœurs et la société des Grecs. Prenez confiance: égards, honneurs, tout ce qui est du à votre qualité d'homme, rien ne vous manquera. Votre sœur, toujours avec elle, partagera ses amusemens. Quels sont vos noms?
Lorsqu'elle eut entendu les noms de Chariclée et de Théagènes, elle leur dit de rester là, et elle court vers Arsace; mais elle recommande auparavant à la portière, vieille comme elle, de ne laisser entrer personne, ni de laisser sortir ces deux jeunes gens. Si votre fils Achémènes vient, dit la portière.... Pendant que vous étiez partie au temple, il est sorti pour se bassiner les yeux; car vous savez qu'il n'est pas encore guéri. Ne le laissez point entrer, répond Cybèle. Fermez la porte, prenez la clef; dites-lui que je l'ai emportée. La vieille exécute ponctuellement ces ordres.
Le départ de Cybèle laisse un libre cours aux larmes et aux gémissemens de Chariclée et de Théagènes. C'est dans l'un et dans autre la même douleur, les mêmes expressions de la douleur. O Théagènes! dit l'une; ô Chariclée! dit l'autre en soupirant. Quel sera notre sort? dit l'un; où sommes-nous? dit l'autre. A chaque parole ils s'embrassent, pleurent et s'embrassent encore. Enfin le souvenir de Calasiris se présente à leur esprit, et vient ajouter encore à l'amertume de leurs regrets. Chariclée sur-tout pleure sa mort: elle avoit vécu avec lui plus long-tems que Théagènes; elle en avoit reçu plus de marques de tendresse et d'attachement. O Calasiris! s'écrie-t-elle, je ne puis vous appeler du doux nom de père; il semble que la fortune veuille m'interdire l'usage de ce nom. Je ne connois point celui qui m'a donné le jour. Celui qui m'avoit adoptée pour sa fille, hélas! je l'ai abandonné. Celui qui m'a reçue, nourrie, sauvée, n'est plus.... La religion me défend de payer à sa cendre le tribut de ma reconnoissance, de verser des larmes sur son tombeau. O mon père! ô mon sauveur! Oui, malgré les rigueurs de la fortune, je vous appellerai mon père. Recevez ces larmes, ces cheveux, seules libations, seules offrandes que je puisse présenter à vos mânes. En parlant ainsi elle s'arrache les cheveux.
Théagènes emploie les prières, la force même pour la retenir. Hélas! s'écrie-t-elle, pourquoi faut-il que je vive? Quel espoir nous reste-t-il encore? notre soutien, notre guide, celui qui devoit nous reconduire dans ma patrie, me faire reconnoître de mes parens, celui qui nous consoloit, qui adoucissoit nos maux, celui en qui reposoient nos espérances, Calasiris n'est plus. Il nous abandonne tous deux dans une terre étrangère, dénuée de tout, ne sachant quel parti prendre.[53] Notre expérience nous ferme également les chemins par mer et par terre. Cet homme doué d'un ame si douce, si sensible, ce sage si vénérable n'est plus. Il n'a pu mettre le comble à ses bienfaits.
Pendant que Chariclée s'abandonne au désespoir; pendant que Théagènes, tantôt gémit avec elle, tantôt dévore ses larmes, concentre sa douleur, pour ne pas aigrir celle de son amante, Achémènes arrive, trouve la porte fermée, en demande la cause à la portière: celle-ci lui répond que c'est sa mère qui l'a fermée. En ignorant la cause, il approche; il entend les plaintes de Chariclée: il se baisse, regarde à l'endroit où les deux battans se rejoignent, et voit tout ce qui se passe dans la chambre. Il demande encore à la portière qui est dedans: elle répond qu'elle l'ignore; mais qu'elle juge que c'est un jeune homme avec une jeune fille, que Cybèle vient d'y amener. Il se baisse encore, et tâche de distinguer leurs traits; il admire la beauté de Chariclée, sans la connoître; il se la représente dans la joie et brillante de tous ses charmes: bientôt l'amour succède à l'admiration; il croit reconnoître Théagènes.
Tandis qu'Achémènes examine ainsi ce qui se passe dans cette chambre, Cybèle revient: elle a instruit Arsace de tout, la félicitant de son bonheur, qui, dans cette affaire, l'a mieux servie que toute son adresse et tous ses artifices n'auroient pu faire. Elle lui a dit que son amant est dans son palais; qu'elle peut le voir et en être vue à loisir. Arsace, hors d'elle-même, vouloit venir contempler Théagènes; mais Cybèle l'en a empêchée, quoiqu'avec beaucoup de peine, en lui représentant qu'elle ne devoit pas se montrer aux yeux de son amant, pâle, défaite, abattue par les veilles; qu'elle devoit se reposer ce jour-là pour recouvrer sa première beauté; enfin elle lui a donné les plus belles espérances, lui a indiqué ce quelle doit faire, et quelle conduite elle doit tenir envers ces jeunes gens.
Que faites-vous, mon fils, dit Cybèle, de retour, à Achémènes?--Je regarde quels sont ces étrangers, d'où ils viennent.--Mon fils, votre curiosité est condamnable: taisez--vous; gardez le plus profond silence sur ces étrangers; ne vous inquiétez point d'eux: ainsi le veut la princesse. Achémènes obéit à sa mère, et se retire; il ne voit dans Théagènes que l'objet des plaisirs ordinaires d'Arsace. N'est-ce pas là, dit-il, en s'éloignant, le jeune homme que Mitranes m'avoit chargé de conduire à Oroondates, pour le faire passer à la cour du roi, que les Besséens et Thyamis m'ont enlevé dans ce combat, où j'ai couru un si grand danger, et dont je suis seul échappé? Mes yeux ne me trompent-ils pas? Non; ils ne sont plus malades, et je vois aussi bien qu'à l'ordinaire. J'apprends encore qu'hier Thyamis est arrivé à Memphis; qu'après un combat singulier contre son frère, il a recouvré le sacerdoce: c'est lui, je n'en doute plus. Gardons le silence, et observons quels sont les desseins d'Arsace sur ces étrangers: ainsi parloit Achémènes.
Revenue auprès de Théagènes et de Chariclée, Cybèle s'apperçoit qu'ils ont pleuré. Au bruit qu'avoit fait la porte en s'ouvrant, ils avoient tâché de se composer, et d'effacer de dessus leur visage les traces de la douleur; mais la vieille Cybèle voit que leurs yeux sont encore mouillés: O mes enfans! leur dit-elle, pourquoi cette douleur déplacée, quand vous devez vous livrer à la joie, vous féliciter de votre bonheur? Les dispositions d'Arsace envers vous sont aussi favorables que vous pouvez le désirer: elle consent à vous voir demain; elle veut que l'on vous traite aujourd'hui avec les plus grands égards. Arrêtez donc le cours de ces larmes puériles, de cette affliction indigne de vous; disposez-vous à paroître devant Arsace, et à faire tout ce qu'elle vous demandera.
O ma mère! répond Théagènes, c'est la mort de Calasiris que nous pleurons; c'est un père que nous regrettons. Vous n'y pensez pas, dit Cybèle; Calasiris, votre père adoptif, avancé en âge, a payé le tribut à la nature; mais aujourd'hui tout est à vous, richesses, plaisirs? honneurs; vous allez jouir de votre jeunesse: n'envisagez que votre bonheur; adorez Arsace. Je vais vous dire comment vous devez paroître devant elle, vous en approcher, quand elle vous appellera; il faut vous prêter à tout ce qui lui fera plaisir: elle a, comme vous savez, tout l'orgueil que donne le pouvoir, soutenu de toutes les grâces de la jeunesse et de la beauté: la moindre résistance à ses ordres l'irrite.
Théagènes garde un morne silence; il n'entrevoit à travers ces beaux discours que des peines et des souffrances dans l'avenir. Quelques momens après paroissent des eunuques, qui apportent dans des vases d'or des mets de la table d'Arsace: mets qui annonçoient un luxe et une magnificence sans égal. Tels sont, disent-ils, les présens que la princesse envoie aux deux étrangers: ils les mettent devant eux, et se retirent. Théagènes et Chariclée, cédant aux sollicitations de Cybèle, et ne voulant point paroître insensibles à ces attentions, mangent un peu. On les servît ainsi le soir du premier jour et les jours suivans.
Le lendemain matin, les mêmes eunuques viennent trouver Théagènes. La princesse vous appelle, lui disent-ils; nous avons ordre de vous conduire devant elle: venez jouir d'une faveur qu'elle n'accorde que rarement et à peu de personnes. Théagènes hésite quelques momens; enfin il se lève: il semble ne céder qu'à la contrainte. Dois je paroître seul devant elle, dit-il, ou bien ma sœur doit-elle m'accompagner? Ils répondent qu'elle ne demande que lui; qu'elle verra sa sœur en particulier; qu'Arsace se trouve avec quelques magistrats; que d'ailleurs l'usage des Perses est de donner audience aux hommes et aux femmes séparément. Théagènes, se penchant vers Chariclée: Des soupçons, dit-il, s'élèvent dans mon ame; je n'entrevois rien de bon dans tout ceci. Chariclée lui répond qu'il ne doit point résister, mais se montrer doux d'abord, et prêt à faire tout ce qu'on exigera. Il suit les eunuques: ceux-ci lui apprennent comment il doit paroître, saluer; que l'usage, en entrant, est d'adorer la princesse. Théagènes ne leur répond rien.
Il trouve Arsace assise sur un trône: elle est vêtue d'une robe de pourpre enrichie d'or. La magnificence de ses colliers, l'éclat de sa tiare ajoutent encore à son orgueil naturel. Enfin l'art de la coquetterie et de la séduction semble avoir épuisé sur elle toutes ses ressources. Une garde nombreuse l'entoure: à ses côtés sont assis les seigneurs les plus distingués; mais tout cet éclat n'en impose point à Théagènes. Il semble avoir oublié qu'il a promis à Chariclée de se prêter à tout, pour gagner les bonnes grâces d'Arsace. Il s'arme d'une noble fierté, à la vue de tout cet appareil du faste Persan. Sans s'humilier, sans se prosterner, la tête droite: princesse dit-il, je vous salue.
L'indignation s'empare de tous les assistans. On murmure sourdement de l'audace de Théagènes, qui ne se prosterne point devant la sœur du grand roi. Pardonnez-lui, dit Arsace en souriant, il est étranger, jeune, il a les sentimens des Grecs, et pour nous, le mépris naturel à sa nation. En même-tems elle ôte sa tiare au grand mécontentement de toute l'assemblée; car c'est ainsi que chez les Perses on rend le salut. Etranger, lui dit-elle, par un interprète, (car elle n'entendoit point la langue grecque,) ayez confiance; que demandez-vous? parlez, vous n'essuyerez point de refus. En même-tems elle fait signe aux eunuques de remmener, des gardes l'accompagnent. Achémènes le revoit et le reconnoît: il soupçonne la cause qui lui attire de si grands honneurs; il en est étonné: cependant il garde le silence comme sa mère le lui a recommandé.
Arsace donne un magnifique repas aux seigneurs Perses, sous prétexte de les honorer, mais en effet pour célébrer sa première entrevue avec Théagènes. Elle ne se contente pas de lui envoyer, comme à l'ordinaire, des mets de sa table; elle lui envoie encore des tapis, des étoffes précieuses, travaillés à Sidon et en Lydie, des esclaves pour le servir, une jeune fille à Chariclée, un jeune garçon à Théagènes, tous deux originaires d'Ionie, tous deux à la fleur de l'âge. Elle presse en même-tems Cybèle d'accomplir sa promesse. Elle lui dit qu'elle ne peut résister à sa passion. Cybèle n'attendoit pas les ordres d'Arsace; elle employoit tout pour gagner Théagènes. Elle ne lui expliquoit pas encore ouvertement les volontés de sa maîtresse; elle cherchoit, par des détours, à les lui faire comprendre. Elle lui rappeloit sans cesse les bontés d'Arsace pour lui, lui parloit de sa beauté, des grâces de sa personne; elle savoit même adroitement lui en peindre les charmes secrets; elle n'oublioit pas ses manières engageantes, son goût pour les jeunes gens et pour les plaisirs; enfin elle tâchoit de s'assurer s'il étoit sensible aux plaisirs de l'amour.
Théagènes louoit le caractère aimable d'Arsace, son penchant pour les Grecs, et ses autres qualités; il reconnoissoit toute la grandeur de ses bienfaits; mais il feignoit de ne point entendre les propositions de Cybèle, et n'y répondoit point. Celle-ci pensa étouffer de dépit et de rage: persuadée que Théagènes entendoit bien ses discours, elle ne pouvoit pas douter qu'il n'opposât un refus absolu et outrageant à toutes ses avances. Arsace, dévorée de tous les feux de l'amour, ne pouvoit supporter un état aussi violent: elle réclamoit les promesses de Cybèle; celle-ci la remettoit, sous différens prétextes: tantôt Théagènes étoit prêt à tout; mais la crainte l'arrêtoit: tantôt il étoit indisposé.
Déjà le cinquième et le sixième jours étoient écoulés. Arsace avoit appelé Chariclée auprès d'elle, une ou deux fois. Pour plaire à Théagènes, elle l'avoit traitée avec beaucoup d'égards et de bonté. Cybèle enfin est contrainte de s'expliquer nettement avec Théagènes, et de lui dévoiler la passion de sa maîtresse. Elle lui promet que sa complaisance sera payée par des trésors immenses: elle lui demande ce qu'il peut craindre: elle s'étonne de ce qu'à la fleur de l'âge, avec tant de charmes, il ne connoît point l'amour; de ce qu'il se refuse aux embrassemens d'une femme douée de tant d'attraits, qui brûle pour lui; de ce qu'il ne saisit pas avec empressement une occasion si belle, si avantageuse, vu qu'il n'a rien à craindre; que le mari est absent. C'est moi, continue-t-elle, qui l'ai nourrie; c'est à moi qu'elle confie tous ses secrets: je vous ménagerai cette entrevue; rien ne peut vous retenir; votre cœur n'est point engagé; vous n'avez point subi le joug de l'hymen: considérations par dessus lesquelles ont passé avant vous bien des personnes sensées; elles n'ont point cru, par là, nuire à leur famille; elles n'ont vu, dans un pareil commerce, qu'une source de richesses et de plaisirs. Elle mêle aussi les menaces. Un refus allume la fureur et la soif de la vengeance dans l'ame des femmes de ce rang, quand elles sont dédaignées. Le mépris alors est un outrage sanglant qu'elles punissent cruellement. Songez qu'Arsace est Persanne, du sang royal. Vous dites vous-même qu'elle a du crédit et de la puissance; sa reconnoissance peut être sans bornes et sa vengeance terrible. Vous êtes étrangers, sans amis, sans appui. Ayez pitié de vous; ayez pitié d'Arsace. Un amour aussi ardent mérite bien votre compassion. Redoutez une passion dédaignée. Craignez une amante en fureur: plus d'une fois une telle retenue a enfanté le repentir. J'ai plus d'expérience que vous en amour. Ces cheveux n'ont pas blanchi, sans que j'aie acquis bien des lumières; mais je n'ai point encore vu de cœur aussi dur, aussi inflexible que le vôtre.
S'adressant ensuite à Chariclée, en présence de laquelle la nécessité la contraignoit de tenir un pareil langage: O ma fille! dit-elle, joignez-vous à moi, unissez vos prières aux miennes, auprès de votre frère.... Je ne sais quel nom lui donner ici. Votre intérêt l'exige, vous n'en serez que plus considérée, sans en être moins aimée. Vous nagerez au sein de l'opulence; Arsace vous fera contracter un mariage brillant: un pareil sort pourrait tenter des personnes d'un rang élevé, à plus forte raison n'est-il pas à dédaigner pour des étrangers réduits aujourd'hui à la mendicité.
Chariclée, lançant à Cybèle le regard du mépris et de l'indignation: Il seroit à souhaiter, dit-elle, pour la gloire même de la belle Arsace, qu'elle ne se fût pas laissée enflammer d'un amour aussi violent, ou qu'elle y résistât courageusement; mais puisqu'elle est femme, puisque, comme vous le dites, elle ne peut éteindre l'ardeur des feux qui la dévorent, je conseille à Théagènes de satisfaire les désirs de la princesse, s'il le peut sans danger; mais qu'il prenne garde d'attirer la foudre sur sa tête et sur celle d'Arsace. Si cette intrigue venait à transpirer.... Si le Satrape apprenoit son déshonneur! A ces mots, Cybèle se précipite vers Chariclée, la serre étroitement dans ses bras, la couvre de baisers. O ma fille! dit-elle, vous avez pitié d'une personne aussi belle que vous: le salut de votre frère vous est cher; mais ne craignez rien, le secret le plus inviolable couvrira tout. Arrêtez, lui dit Théagènes, donnez-nous quelques momens pour délibérer.
Cybèle sort aussitôt. O Théagènes! dit Chariclée, qu'elles sont amères les faveurs de la fortune! elle nous trompe bien cruellement! mais votre sagesse saura mettre à profit, pour votre honneur, une circonstance aussi délicate. Je ne sais si vous êtes résolu de vous rendre aux désirs d'Arsace, si vous l'étiez, je ne vous en détournerois pas, si notre salut ou notre perte dépendent de votre consentement ou de votre refus. Mais si vous ne croyez pas devoir vous y rendre, feignez-le au moins; entretenez d'espérances la passion de la princesse; qu'une condescendance simulée l'empêche de prendre un parti violent contre vous. Calmez ses feux, modérez ses fureurs par des espérances et des promesses; peut-être, avec le secours des dieux, le tems nous donnera quelque moyen de salut. O Théagènes! prenez garde que vos réflexions ne vous conduisent hors des voies de l'honneur.
O Chariclée! répond Théagènes en souriant, cette maladie si naturelle aux femmes, la jalousie, vous tourmente au milieu de vos malheurs. Sachez que Théagènes est incapable d'une pareille bassesse: faire et dire des choses malhonnêtes, me semble également honteux. D'ailleurs, ôter toute espérance à Arsace, c'est nous ménager quelques douceurs, puisque c'est nous délivrer de ses importunités. S'il faut souffrir, mon ame, formée à l'école du malheur, saura résister à tout. Prenez garde, réplique Chariclée, d'attirer sur notre tête un déluge de maux; et elle se tut.
Pendant que Chariclée et Théagènes s'entretiennent ainsi, Cybèle ramène l'espoir dans le cœur d'Arsace, l'assure des dispositions favorables de Théagènes, et lui fait entrevoir l'accomplissement de ses vœux. Bientôt elle revient auprès de nos deux amans. Le soir, la nuit, elle redouble ses instances auprès de Chariclée qui couchoit avec elle, la conjure de l'aider à fléchir Théagènes. Au point du jour, elle va le trouver, lui demande quelle résolution il a prise. Sur un refus formel, et qui ne lui laisse plus aucune espérance, elle retourne vers Arsace, la douleur peinte dans les yeux. La princesse, apprenant la cruelle réponse de Théagènes, vomit mille imprécations contre Cybèle[54], se retire dans sa chambre, se jette sur son lit, et dans son désespoir se meurtrit le sein.
Cybèle, sortant de la chambre d'Arsace; rencontre son fils Achémènes, qui, la voyant consternée, toute en pleurs: Ma mère, lui dit-il, est-il arrivé quelque malheur imprévu? quelque funeste nouvelle ne chagrine-t-elle point Arsace? l'armée n'a-t-elle point essuyé quelque échec? les Ethiopiens n'ont-ils pas l'avantage sur Oroondates? Il lui fait encore beaucoup d'autres questions semblables. Vous êtes un jeune homme[55], lui dit Cybèle, et elle le quitte. Achémènes, sans se rebuter, la suit, lui prend les mains, l'embrasse, la conjure de lui faire part de son chagrin.
Elle le prend alors en particulier, l'emmène à l'écart dans un jardin, et lui parle ainsi: Jamais, mon fils, je n'aurois révélé à personne mes maux, ni ceux d'Arsace; mais elle est aujourd'hui dans un état effrayant. Moi-même je m'attends à périr victime de son désespoir et de ses fureurs; je suis donc obligée de rompre le silence. O vous! que j'ai porté dans mon sein, que j'ai mis au jour, vous que j'ai nourri de mon lait, ne pourriez-vous trouver un remède à nos maux? Arsace aime ce jeune étranger qui est dans le palais. Ce n'est point une passion ordinaire, une passion qu'elle puisse réprimer; c'est un feu dévorant qui la consume. En vain nous nous sommes flattées jusqu'ici de la satisfaire; cet amour est la cause des égards, des bontés, avec lesquelles on traite ces étrangers. Ce jeune insensé, dont l'audace égale la cruauté, est sourd à mes prières. Je sais qu'Arsace en mourra, je sais qu'elle me précipitera avec elle dans le tombeau, persuadée que je l'ai trompée, que je l'ai bercée de vaines espérances. Voilà, mon fils, ce qui fait couler mes larmes: trouvez un remède à tant de maux, ou vous n'ayez plus de mère.
Quelle sera ma recompense? répond Achémènes. Je ne veux pas ici me faire valoir; dans l'état d'angoisse où est la princesse, prête à expirer, il n'est pas tems d'user de détours, d'artifices ni de finesses. Demandez, répond Cybèle, tout ce qui vous fera plaisir. Déjà Arsace, à ma considération, vous a élevé à la dignité de premier échanson: votre ambition n'est-elle pas satisfaite? Parlez. Si vous sauvez l'infortunée Arsace, d'immenses trésors seront votre récompense. Depuis long-tems, dit Achémènes, je soupçonnois la passion de la princesse, et je n'en doutois même plus; mais j'attendois en silence. Ce ne sont ni les richesses ni les dignités que j'ambitionne. Je demande à Arsace, pour prix d'un service si important, de m'unir par le mariage, à cette jeune fille que l'on dit sœur de Théagènes. Je l'aime passionnément: la princesse peut juger de mon amour par le sien; atteinte du même mal que moi, elle ne refusera rien aux vœux d'un homme qui promet de la mettre au comble du bonheur.
Non, répond Cybèle, non, n'en doutez pas; Arsace ne refusera rien à son bienfaiteur, à son sauveur. D'ailleurs, nous pourrions bien nous-mêmes obtenir le consentement de cette jeune personne. Mais, dites-moi, quel est ce moyen que vous offrez? Je ne m'expliquerai, répond Achémènes, que quand la princesse m'aura promis avec serment de m'accorder ma demande. Ne faites aucune tentative auprès de la jeune fille; je connois son orgueil et sa fierté, vous pourriez renverser tous mes projets. Vous serez content, répond Cybèle.
En même-tems elle court à l'appartement d'Arsace; tombant à ses pieds: Ne vous désespérez pas, lui dit-elle; grâce aux dieux, vos vœux seront remplis. Faites seulement venir mon fils Achémènes.--Eh bien, qu'il vienne; mais peut-être allez-vous me tromper encore une fois. Achémènes paroît. Cybèle expose les demandes de son fils. Arsace promet, avec serment, à Achémènes de l'unir à la sœur de Théagènes.
Princesse, dit alors Achémènes, que Théagènes, votre esclave, cesse désormais de refuser d'obéir à sa maîtresse.--Comment mon esclave!--Théagènes est votre prisonnier; vous avez sur lui les droits qu'un vainqueur a sur son captif. Mitranes le faisoit conduire à Oroondates, pour l'envoyer ensuite à la cour du grand roi; moi-même j'étois chargé de le conduire. Les Besséens et Thyamis, fondant sur moi, me l'ont enlevé. Je n'ai échappé qu'avec beaucoup de peines. Il montre ensuite à Arsace la lettre de Mitranes, adressée à Oroondates. Il ajoute que si elle veut d'autres preuves, Thyamis pourra attester la vérité de tout ce qu'il dit.
Arsace respire. Elle sort à l'instant de sa chambre, passe dans l'appartement où, assise sur un trône, elle avoit coutume de donner ses audiences, et fait venir Théagènes. Lorsqu'il est devant elle, elle lui montre Achémènes et lui demande s'il le connoît.--Oui, je le connois.--Vous conduisoit-il comme prisonnier de guerre?--Oui.--Eh bien, sachez que vous êtes à moi. Vous allez descendre au rang de mes esclaves, soumis à mes moindres volontés. Je promets votre sœur en mariage à Achémènes, en considération de la place qu'il occupe auprès de moi, en considération de sa mère, et de son attachement à ma personne; je ne diffère cet hymen que pour fixer le jour et préparer le repas que je veux donner pour le célébrer.