Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 17
A ce discours d'Arsace, la ville retentit de cris de joie; tous applaudissent aux propositions de la princesse: ils commencent à soupçonner les perfides intrigues de Pétosiris. Chacun se voit avec plaisir délivré d'un danger imminent par ce combat singulier. Parmi les Besséens, il en est beaucoup qui ne veulent point accepter ce parti, ni souffrir que leur chef s'expose aux dangers. Enfin Thyamis leur persuade d'y consentir, leur représente la foiblesse, l'inexpérience de Pétosiris; que tout l'avantage de ce combat est pour lui: c'étoient ces mêmes réflexions qui avoient déterminé Arsace elle-même à proposer ce combat singulier; elle espéroit par-là arriver à son but, sans compromettre sa réputation: elle espéroit se venger de Pétosiris, en le mettant aux prises avec un adversaire plus brave que lui.
On se hâte de tout préparer pour ce combat. Thyamis, plein de courage, transporté de joie, prend ce qui lui manque de son armure: Théagènes l'anime encore, pendant qu'il lui attache son casque sur la tête, lui arrange son aigrette brillant d'or, et le revêt de toutes ses armes.
Pétosiris, cédant à la nécessité, contraint de sortir de la ville par les ordres d'Arsace, s'écrie qu'il ne veut pas combattre, et qu'il ne s'arme que malgré lui. Thyamis l'apperçoit: Voyez-vous, dit-il à Théagènes, de quelle frayeur est saisi Pétosiris?--Je le vois.... Mais comment allez-vous vous comporter dans ce combat? Ce n'est pas seulement un ennemi; c'est encore un frère.--Vous avez raison, et vous devinez mes intentions. Je veux, avec le secours de la divinité, le vaincre et non lui ôter la vie. Non, la colère, le ressentiment ne m'emporteront point jusqu'à rougir mes mains du sang d'un frère, de celui qui a été renfermé dans le même sein que moi; je ne veux que me venger du passé, et me couvrir de gloire pour l'avenir.--Je vous approuve; vous parlez en héros; vous entendez encore la voix de la nature.... Mais moi, que me faudra-t-il faire?--Mon adversaire n'est pas redoutable; cependant, comme on voit chaque jour la fortune signaler parmi les hommes ses caprices et son inconstance.... Si je suis vainqueur, vous resterez avec moi dans la ville, vous partagerez ma destinée; si je suis trompé dans mes espérances, restez à la tête des Besséens: ils vous aiment; vous vivrez parmi eux jusqu'à ce que la fortune cesse de vous persécuter.
Ensuite ils s'embrassent l'un et l'autre les larmes aux yeux. Théagènes s'asseoit au même endroit pour être témoin de tout, et se livre, sans le savoir, à toute l'avidité des regards d'Arsace, dont les yeux ne peuvent se rassasier du plaisir de le contempler. Thyamis marche contre Pétosiris; mais celui-ci ne l'attend pas; au premier mouvement qu'il voit faire à son ennemi, il retourne aussitôt vers les portes pour rentrer dans la ville. C'est en vain: ceux qui sont aux portes, l'empêchent d'entrer; ceux qui sont sur les murs crient de ne pas lui livrer le passage par-tout où il se présentera. Ce malheureux alors jette bas ses armes, et se met à courir de toutes ses forces autour des murs. Théagènes inquiet, voulant voir tout, quitte sa place; mais, pour qu'on ne soupçonne pas qu'il veut secourir Thyamis, il laisse son bouclier et sa lance à l'endroit qu'il quitte, sous les yeux d'Arsace, qui, ne pouvant plus le considérer, considère ses armes. Théagènes suit à pas précipités les deux rivaux. Pétosiris est prêt d'être atteint; mais il échappe à chaque instant, et n'a d'avance sur son frère qu'autant qu'en a un homme sans arme, qui fuit la poursuite d'un homme armé.
Déjà ils ont fait deux fois le tour des murs de la ville, et ils commencent le troisième. Thyamis agite sa lance derrière son frère; il lui crie d'arrêter, ou qu'il va le percer. Tous les habitans, placés sur les murs, comme sur un théâtre, ont les yeux attachés sur les combattans. La divinité ou la fortune qui conduit tout ici-bas, vient mêler un épisode inattendu à la tragédie qui se représentoit alors. Un nouvel acteur se trouve transporté comme par miracle sur la scène.[48] En ce jour, à cette heure même, le malheureux Calasiris arrivent voit ses deux fils armés l'un contre l'autre. Il s'étoit exilé de sa patrie, avoit erré de climats en climats, avoit tout fait, tout souffert, pour fuire cet horrible spectacle; mais sa destinée prévalut: il ne put éviter un malheur que les dieux lui avoient annoncé. Il avoit vu de loin des hommes qui se poursuivoient; et tout ce qu'il avoit entendu ne lui permettoit pas de douter que ce ne fût ses deux enfans. Il oublie à l'instant sa vieillesse; sa vigueur se ranime: il court pour empêcher au moins les épées de se croiser. A peine est-il arrivé, qu'il se précipite au milieu d'eux! Thyamis! Pétosiris! ô mes enfans! que vois-je! s'écrie-t-il, à plusieurs reprises. Mais ils ne reconnoissent point leur père dans ce vieillard déguisé en mendiant, couvert de haillons; tout occupés de leur combat, ils ne font pas plus d'attention à lui qu'à un vagabond ou à un frénétique.
Du haut des murs, parmi les spectateurs, les uns le voient avec surprise se jeter aveuglement au milieu des épées; les autres le prennent pour un furieux, dont l'esprit et la raison sont aliénés, et ils ne font qu'en rire. Le vieillard comprend enfin que son extérieur l'empêche d'être reconnu. Il quitte ses haillons, laisse tomber sa chevelure flottante à la manière des prêtres, met bas le fardeau qui charge ses épaules, jette son bâton, et présente à leurs yeux une figure vénérable, sur laquelle est empreinte une sainte majesté. Il s'incline; et, leur tendant les bras en suppliant: O mes enfans! dit-il en sanglottant et versant des larmes, c'est Calasiris, c'est votre père. Arrêtez; que votre funeste destinée ne vous aveugle pas: voyez et respectez celui qui vous a donné le jour.
Epuisés de leur course, les forces les abandonnent; ils tombent dans les bras de leur père, embrassent ses genoux, fixent les yeux sur lui, et enfin le reconnussent. C'est leur père; ils n'en peuvent plus douter: leur ame est déchirée par des passions diverses et opposées. La vue d'un père, qu'ils ne croyoient plus jamais revoir, les remplit de joie; mais le moment où ils ont été surpris, les couvre de honte et les afflige. Ce qui redouble encore leurs angoisses, c'est qu'ils ignorent quelle sera l'issue d'un pareil évènement. A ce spectacle, les habitans, muets et immobiles d'étonnement, semblables à des peintres fixés sur un seul objet, tiennent les yeux attachés sur ce tableau.
D'un autre côté, il se passe une scène non moins touchante: Chariclée, qui suivoit Calasiris, avoit reconnu Théagènes de loin. L'œil des amans reconnoît promptement les traits qu'ils adorent; le moindre mouvement suffit pour les leur retracer, même de loin[49]. Chariclée, hors d'elle-même, et comme agitée d'une fureur divine, se précipite vers Théagènes: elle l'embrasse, le serre étroitement, reste suspendue à son col: des sanglots s'échappent de son sein. Théagènes voit un visage flétri, défiguré, une robe en lambeaux; il la prend pour une malheureuse vagabonde, l'écarte, la repousse loin de lui; enfin, comme elle ne le quitte point, et l'empêche de jouir du spectacle de la reconnoissance de Calasiris et de ses enfans, il lui donne un soufflet. O Pythius! lui dit-elle avec l'accent de la douceur, ne vous souvenez-vous plus du flambeau? Ces paroles sont pour Théagènes un coup de foudre; ce mot flambeau lui rappelle leurs conventions mutuelles. Il arrête ses yeux sur ceux de Chariclée; il les voit briller d'un éclat semblable à celui du soleil lorsqu'il darde ses rayons à travers un nuage. Il l'embrasse, la presse contre son sein. Enfin, tout le côté de la ville où est assise Arsace, dont le cœur, déjà gros de soupirs, commence à sentir les pointes de la jalousie, présente un spectacle frappant, et qui a quelque chose de surnaturel.
Les deux frères avoient mis bas leurs armes sacrilèges. Un combat, qui sembloit devoir coûter la vie à l'un des deux, avoit eu l'issue la plus inattendue. Calasiris avoit vu ses deux fils, l'épée à la main l'un contre l'autre: ses regards paternels avoient été sur le point d'être souillés par l'effusion du sang de ceux qui lui devoient le jour: il avoit rétabli la paix entre eux; et, s'il n'avoit pu éluder l'arrêt du destin, il avoit eu le bonheur de survenir au moment où il alloit s'accomplir. Il revenoit, après dix ans d'absence, dans les bras de ses enfans. Ils le couronnent eux-mêmes, le conduisent au temple, le revêtent des marques d'une dignité qui avoit allumé entre eux le flambeau de la discorde, flambeau qui avoit été prêt de ne s'éteindre que dans le sang d'un des deux.
Théagènes, sur-tout, et Chariclée, tous deux jeunes, tous deux beaux, se revoyant tous deux contre leurs espérances, fixant sur eux les regards de toute la ville, jouent dans cette pièce un rôle bien touchant, celui de l'amour. Tous les habitans de Memphis sortent, et bientôt la campagne voisine est couverte d'un peuple immense. Les jeunes gens environnent Théagènes; les hommes qui reçonnoissent encore Thyamis, s'assemblent autour de lui. Les jeunes filles, dont le cœur commence à sentir les premiers traits de l'amour, s'empressent autour de Chariclée, tandis que Calasiris est entouré des vieillards et de tous les ministres de la religion: cortège sacré et vénérable que viennent de lui former les caprices de la fortune.
Thyamis congédia les Besséens, après les avoir remerciés de leur zèle, et leur promit de leur envoyer, peu de tems après, et pour la pleine lune, cent bœufs, mille brebis et dix drachmes par tête. Il soutient dans ses mains la tête de son père, l'aide à marcher, assure ses pas chancelans par l'excès de la joie. Pétosiris partage les attentions de son frère. Calasiris est conduit au temple d'Isis à la lueur des flambeaux, au bruit des applaudissemens et des acclamations de tout le peuple, au milieu d'une musique sacrée, aux accords de laquelle danse une jeunesse folâtre, ivre de joie.
Arsace elle-même renvoie ses gardes, quitte le faste et l'appareil qui l'environnent, et suit le cortège. A l'exemple des autres habitans, elle offre dans le temple d'Isis des colliers et beaucoup d'or; mais ses yeux sont toujours attachés sur Théagènes: Théagènes seul l'occupe; il fixe toute son attention. Cependant le plaisir qu'elle trouve à le considérer est mêlé d'amertume. Théagènes, conduisant Chariclée par la main, écartant la foule qui se presse pour la voir, abreuve son cœur des poisons de la jalousie.
Arrivé au sanctuaire du temple, Calasiris se jette le visage contre terre, reste prosterné aux pieds de la déesse pendant plusieurs heures, et est prêt à expirer. Ceux qui l'entourent le rappellent à la vie; il se relève avec beaucoup de peine, fait des libations à Isis, lui adresse quelques prières, prend la couronne sacerdotale de dessus sa tête, la met sur celle de son fils. Il représente à la multitude qu'il est vieux, sur le bord de son tombeau; que son fils aîné a les forces et les qualités nécessaires pour remplir cette dignité; qu'elle lui est due par la loi: le peuple manifeste sa joie par des acclamations, et applaudit au choix de Calasiris. Ce vieillard fixe son séjour dans une partie du temple destinée aux prêtres; il y demeure avec ses enfans, Chariclée et Théagènes: la multitude se retire.
Arsace s'en va aussi, mais en se retournant sans cesse, mais après avoir prolongé ses actes religieux le plus qu'elle a pu; mais enfin elle s'en va, reportant toujours ses yeux sur Théagènes. Arrivée à son palais, elle se retire à l'instant dans son appartement, se jette sur son lit, telle qu'elle est, y reste long-tems sans proférer une seule parole; son cœur, qui plus d'une fois avoit brûlé de feux illégitimes, est épris d'amour pour Théagènes, dont les charmes effacent ce qu'elle a vu de plus beau: elle passe ainsi toute la nuit, se tournant sans cesse, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, poussant de profonds soupirs. Elle se lève, puis elle se recouche; elle ôte une partie de ses habits, et elle retombe; elle appelle une esclave, et la renvoie sans lui rien commander: en un mot, l'amour s'est emparé entièrement de son cœur, et a égaré sa raison.
Enfin, une vieille esclave, nommée Cybèle, ministre ordinaire des plaisirs de sa maîtresse, accourt vers elle: elle n'ignoroit rien de ce qui venoit de se passer; elle avoit tout vu à la lueur d'un flambeau, dont les feux semblent redoubler ceux de la princesse. O ma chère maîtresse! s'écrie-t-elle, que vois je! quel nouveau sujet de douleur avez-vous? quel nouvel objet jette le désordre dans un cœur que j'ai formé? homme est assez insensible, assez stupide, pour ne point être ébloui de ces charmes, pour ne passe croire au comble du bonheur dans vos bras, pour oser résister aux moindres signes de votre volonté? Dites-le-moi, ô vous que j'aime plus que ma vie! Non, il n'est point de cœur assez insensible pour tenir contre mes artifices. Parlez, et vous verrez vos vœux remplis: l'expérience, je crois, est un garant assez sûr de mon pouvoir.
En prononçant ces paroles et d'autres semblables, Cybèle se jette aux genoux d'Arsace, les embrasse, lui prodigue les caresses, et n'oublie rien pour lui arracher son secret.
Ma mère, dit la princesse, après quelques momens de silence, jamais je n'ai été atteinte d'un trait aussi aigu: votre zèle m'a sauvé plusieurs fois dans de pareilles occasions; mais je ne sais s'il pourra me sauver aujourd'hui. La guerre qui menaçoit, il y a quelques instans, la ville de Memphis; cette guerre qui s'est terminée tout-à-coup par une heureuse paix, sans coûter une goutte de sang, a allumé dans moi un véritable combat; mais ce n'est pas mon corps qui est blessé, c'est mon cœur. Mes yeux, hélas! ont vu ce jeune étranger qui suivoit Thyamis dans son combat. Vous savez, sans doute, ô ma mère! de qui je veux parler. Sa beauté, qui brilloit avec tant d'éclat au milieu d'un peuple si nombreux; sa beauté, capable de séduire l'ame la plus grossière, l'être le plus insensible aux charmes les plus enchanteurs, n'a pas sans doute échappé à des yeux aussi clairvoyans que les vôtres: vous connoissez la source de mon mal; faites jouer tous les ressorts imaginables, déployez toute l'adresse, tous les artifices que les années peuvent vous avoir donnés, si vous voulez conserver la vie à celle que vous avez nourrie; car je ne puis vivre, si ma passion n'est satisfaite.
Je connois ce jeune homme, répond la vieille; il a la poitrine et les épaules larges, la démarche fière et majestueuse: il porte la tête droite, et s'élève au-dessus de tous les autres. Ses yeux sont bleus, son regard aimable et fier en même-tems; un tendre duvet couvre ses joues. Une femme étrangère, et qui, avec quelque beauté, ne manquoit pas d'impudence, est venue se jeter dans ses bras, est restée suspendue à son col: n'est-ce pas celui-là que vous aimez?--C'est celui-là même[50]. Vous m'avez bien rappelé cette misérable, à qui des attraits long-tems cachés dans l'ombre, et que l'art a besoin de ranimer sans cesse, inspiraient tant de confiance: avec un tel amant elle est mille fois plus heureuse que moi.
O ma princesse, répond la vieille avec un sourire ironique, consolez-vous: elle a paru belle à ses yeux jusqu'aujourd'hui; mais s'il peut vous voir, si vos traits frappent ses regards, bientôt il changera, comme on dit, son plomb contre de l'or; bientôt il abandonnera cette courtisanne, avec toute sa suffisance et ses prétentions orgueilleuses.--O ma chère Cybèle! ce seroit me guérir de deux maladies bien cruelles, l'amour et la jalousie: vous contenterez l'une, et vous bannirez l'autre de mon cœur.--Je n'épargnerai rien; remettez-vous, tranquillisez-vous, ne vous abandonnez pas au chagrin: ayez bonne espérance. A ces mots, elle prend le flambeau, ferme la porte de la chambre, et se retire.
Au point du jour, Cybèle ordonne à un eunuque du palais et à une esclave de prendre des gâteaux et d'autres offrandes et de la suivre. Elle se hâte de se rendre au temple d'Isis. Arrivée à la porte, elle dit qu'elle vient offrir un sacrifice à la déesse pour Arsace, sa maîtresse, que des songes ont effrayée cette nuit; qu'elle veut détourner les maux qui la menacent.
Un des gardiens du temple lui en ferme l'entrée, sous prétexte que la douleur règne par-tout; il lui dit que Calasiris, de retour dans sa patrie après une longue absence, a donné le soir un magnifique repas à ses amis, où il a manifesté toute la joie du cœur le plus sensible; qu'après le repas, il a fait des libations à la déesse, lui a adressé des prières; qu'il a dit à ses enfans que bientôt ils ne verroient plus leur père; qu'il leur a bien recommandé de rendre aux deux jeunes Grecs venus avec lui, tous les services qu'ils pourront; qu'il s'est ensuite couché; que, soit que l'excès de la joie ait trop relâché les ressorts d'un corps usé par les années, et abandonné de ses forces; soit qu'il l'ait ainsi demandé aux dieux, et que ses vœux aient été accomplis, il a été trouvé mort, aux approches du jour, entre ses deux enfans, qui, d'après ses intentions, ont passé la nuit auprès de lui.
Aujourd'hui, continua le même homme, nous avons envoyé de tous côtés appeler tous les prêtres, tous les ministres de la religion qui sont dans la ville, pour lui faire des funérailles telles que l'ordonnent les lois. Retirez-vous: non-seulement vous ne pouvez offrir des sacrifices, mais encore la porte du temple vous est absolument fermée: elle n'est ouverte pendant sept jours qu'aux prêtres. Où vont donc demeurer ces étrangers, reprit Cybèle?--Thyamis, le nouveau pontife, a ordonné de leur préparer une demeure hors du temple: vous les voyez, pour obéir aux lois, sortir et s'avancer vers nous.
Cybèle croit que le hasard lui présente un moyen favorable d'exécuter son dessein, et d'emmener Théagènes.[51] O le plus religieux des hommes, dit-elle, vous pouvez obliger ces étrangers, nous faire plaisir, ou plutôt faire plaisir à Arsace elle-même, sœur du grand roi. Vous connoissez son inclination pour les Grecs, sa générosité à exercer l'hospitalité. Dites à ces jeunes étrangers que, par l'ordre de Thyamis, on leur prépare une demeure dans le palais du Satrape.
Cet homme ne soupçonnoit rien des exécrables projets de Cybèle. Il pensoit rendre un service important à ces deux jeunes gens, en leur procurant un asyle dans le palais d'Oroondates; il consent donc à se joindre à Cybèle, vu qu'il ne s'agissoit que d'obliger, sans qu'il en coûtât rien à personne.
Voyant approcher Chariclée et Théagènes, la douleur dans l'ame et les larmes aux yeux: étrangers, dit-il, nos lois défendent ces larmes et ces gémissemens à la mort d'un grand-prêtre; c'est les violer que d'arroser de ses pleurs les cendres de Calasiris: vous ne devriez montrer que de la joie et de l'alégresse. Notre religion nous apprend qu'au sein de la divinité il jouit d'un bonheur parfait. Mais votre douleur est excusable; vous pleurez un père, un soutien, vous pleurez vos espérances perdues; cependant il ne faut pas perdre courage. Thyamis, héritier de sa dignité, hérite aussi de sa bienveillance pour vous. Vous avez été le premier objet de ses soins. Il a ordonné de vous préparer une demeure brillante, digne d'un Egyptien distingué par son opulence, digne par conséquent d'étrangers dont la fortune ne paroît pas éclatante. Suivez cette femme, ajouta-t-il, en leur montrant Cybèle; regardez-la comme votre mère: elle vous donne l'hospitalité; abandonnez-vous à elle.
Ainsi parla le gardien du temple. Théagènes et Chariclée suivent ses conseils. Le nouveau malheur qu'ils venoient d'éprouver les avoit abattus. Ils sont un peu consolés par les offres qu'on leur fait: offres qu'ils se seroient bien gardés d'accepter, s'ils eussent prévu que ce palais dût être pour eux le théâtre d'une scène encore plus tragique que celles qu'ils avoient essuyées précédemment. Mais la divinité qui régloit leur destinée, s'adoucit pour quelques instans, et à quelques momens de bonheur fit succéder de nouvelles catastrophes, en les livrant, pour ainsi dire, liés et garottés entre les mains de leur ennemie. Les beaux mots d'amitié et d'humanité séduisirent leur jeunesse sans expérience et sans lumières. Tant il est vrai que la misère et l'indigence aveuglent l'esprit.
Arrivés au palais, ils voient un vestibule immense;, plus élevé que les maisons des particuliers, rempli de gardes, brillant de toute la pompe qui environne le trône. A la vue d'un séjour si peu proportionné à leur fortune présente, ils sont dans l'étonnement et le trouble. Ils suivent Cybèle, dont les discours soutiennent leur courage et leur espoir. Mes enfans, dit-elle, vous que j'aime si tendrement, croyez que vous serez reçus avec toute la bienveillance et l'amitié possible. Elle les conduit chez elle dans un appartement écarté, fuit retirer tout le monde; et, prenant à part les deux étrangers, elle leur parle ainsi:
Mes enfans, je connois la cause de votre tristesse. Je sais que la mort du grand-prêtre Calasiris est la source de vos larmes. Il convient que vous me disiez qui vous êtes, d'où vous venez. Je sais que la Grèce est votre patrie. Votre extérieur annonce une haute naissance: des yeux aussi beaux, un port aussi majestueux, des manières aussi aimables, sont l'empreinte d'une origine illustre; mais de quelle ville de la Grèce êtes-vous? qui sont vos parens? comment vous trouvez-vous en Egypte? Votre intérêt demande que vous m'instruisiez de tous ces détails, pour que je puisse moi-même en instruire Arsace, sœur du grand roi, épouse d'Oroondates, le plus grand des Satrapes. Elle est galante, aime les Grecs, se plaît à faire du bien aux étrangers. Vous n'en serez traités qu'avec plus d'égards et de considération. Je ne suis pas moi-même étrangère pour vous; je suis grecque d'origine. La ville de Lesbos m'a vu naître. Prisonnière de guerre, amenée ici, mon sort est beaucoup plus heureux que dans la Grèce. Je suis tout pour ma maîtresse, elle ne respire, ne voit, ne pense, n'entend que par moi: par moi les personnes belles et aimables sont admises auprès d'elle.
Théagènes se rappelle que, la veille, Arsace l'a contemplé long-tems avec des yeux lascifs, indices non-équivoques de criminels desseins. Il rapproche les discours de Cybèle de la conduite de la princesse. L'avenir ne se montre plus à lui sous un aspect aussi flatteur. Il alloit répondre, lorsque Chariclée, s'approchant de lui, lui dit à l'oreille: Souvenez-vous de votre sœur dans tout ce que vous allez dire. Théagènes comprend quelles sont ses intentions: Ma mère, dit-il en s'adressant à Cybèle, vous savez que la Grèce nous a vu naître; nous sommes enfans du même père et de la même mère; nos parens ayant été pris par des pirates, nous nous sommes mis en mer pour les chercher; mais nous avons encore été plus malheureux qu'eux: tombés au pouvoir d'hommes cruels, dépouillés des immenses richesses que nous portions avec nous, nous ne sommes échappés qu'avec beaucoup de peines. Un heureux hasard nous a fait rencontrer l'illustre Calasiris; nous voulions passer en Egypte le reste de nos jours avec lui. A la perte de nos parens, s'est jointe celle d'un mortel généreux qui les remplaçoit; et nous sommes, comme vous voyez, seuls et abandonnés: telle est notre histoire.
Nous n'oublierons jamais la bonté, la générosité avec laquelle vous nous recevez; mais nous vous supplions de nous laisser, dans notre obscurité, abandonnés à nous-mêmes. Il n'est pas encore tems de signaler votre bienfaisance envers nous, de nous faire paroître devant Arsace. N'environnez pas de tant de pompe et d'éclat de malheureux mendians voués à la misère. Vous savez qu'il ne faut chercher des amis que parmi ses semblables.