Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 16
A ces mots Chariclée rougit, en songeant sur-tout dans quel état elle a été trouvée; elle garde un long silence. Calasiris la presse de lui répondre. O mon père! dit-elle, vos reproches sont justes; mais, hélas! je ne suis pas tout-à-fait inexcusable. Ce n'est pas une passion ordinaire, une passion récente qui m'égare; c'est un amour pur et chaste pour un époux, que je ne connois encore que par ma tendresse, pour Théagènes, dont l'absence est pour moi le plus cruel des tourmens.
Chariclée, répond Calasiris, calmez-vous; Théagènes vit: les dieux vous le rendront. S'il faut en croire les oracles, nous ne pouvons refuser d'ajouter foi à celui qui nous a dit hier qu'il est tombé entre les mains de Thyamis, pendant qu'on le conduisoit à Memphis. S'il est au pouvoir de Thyamis, ses jours sont en sûreté: Thyamis le connoît; ils sont amis. Il ne faut plus tarder, mais nous rendre le plus promptement que nous pourrons au bourg de Bessa. Vous, vous allez chercher Théagènes; et moi, mon fils avec Théagènes; car vous savez sans doute que Thyamis est mon fils.
Calasiris, répond Chariclée, après quelques momens de réflexion, si vous êtes père de Thyamis, si Thyamis est votre fils, si ce n'est pas un autre Thyamis, fils d'un autre père, nous courons les plus grands dangers. Calasiris, étonné, lui en demande la raison. Vous savez, continue Chariclée, que j'ai été prise par les Bucoles: ces funestes appas, que la nature semble ne m'avoir donnés que pour mon malheur, séduisirent alors le cœur de Thyamis: il voulut m'épouser. J'eus recours à la ruse pour me soustraire à ses feux. Je crains que, s'il nous rencontre dans nos recherches, il ne me reconnoisse, et ne veuille effectuer ses premiers desseins.
Non, répond Calasiris; l'amour ne dominera pas mon fils sous les yeux de son père. Il respectera la présence de l'auteur de ses jours; il réprimera une passion illégitime, si elle existe encore. Cependant, rien ne nous empêche de songer aux moyens de tromper ceux que vous redoutez. Vous me paroissez avoir dans l'esprit des ressources admirables pour échapper aux poursuites de vos amans.
Chariclée sourit à ces paroles: je ne sais, dit-elle, si vous parlez sérieusement, ou si vous plaisantez; mais ne cherchons aucun moyen pour l'instant: tenons-nous-en à ce que j'avois imaginé avec Théagènes: la fortune nous a empêché jusqu'ici d'en tirer aucun avantage; peut-être serons-nous plus heureux. Nous cherchions à sortir de l'île des Bucoles; nous résolûmes de nous couvrir de haillons, de nous métamorphoser en mendians, et d'entrer ainsi dans les villes et les bourgs. Couvrons-nous encore de ces mêmes haillons; mendions encore: par-là, nous nous mettrons à l'abri contre les entreprises de ceux que nous rencontrerons: la pauvreté est une bonne sauve-garde; la pitié, plutôt que l'envie, marche à sa suite. Chaque jour fournira aisément à ses besoins. Dans un pays étranger, tout se vend cher aux étrangers; mais les cœurs s'attendrissent à la vue des malheureux, et on leur donne des secours.
Calasiris approuve l'avis de Chariclée, et hâte le moment du départ. Ils vont trouver Nausiclès et Cnémon, et les instruisent de leur résolution. Enfin ils se mettent en route vers la troisième heure du jour, sans vouloir être accompagnés de personne, sans vouloir accepter aucune des offres de leurs hôtes. Nausiclès, Cnémon et tous les gens de la maison les suivent pendant quelque tems. Nausiclée, dont la tendresse pour Chariclée l'emporta alors sur la pudeur naturelle à son sexe, obtint de son père, à force d'instances, de les suivre. Après avoir fait environ cinq stades, (472 toises, un peu moins d'un quart de lieue), ils s'embrassent les uns les autres, et se jurent une amitié éternelle. Ils s'arrosent mutuellement de leurs larmes et se souhaitent une destinée heureuse. Cnémon leur demande pardon de ne point les accompagner plus loin. Il s'en excuse sur son nouvel hyménée, et promet de les rejoindre, s'il en trouve l'occasion favorable; ensuite ils se séparent.
Les uns retournent à Chemmis. Chariclée et Calasiris se revêtent d'habits déchirés, dont ils se sont munis, et prennent le costume de mendians. Chariclée se barbouille le visage avec de la suie et de la boue délayées ensemble; et, pour dernier coup de pinceau, le bord d'un voile en lambeaux enveloppe un côté de son visage et lui cache un œil. Sous son bras est une besace, destinée en apparence à mettre les fruits de sa quête, mais qui renferme des objets bien plus précieux, sa robe de prêtresse, qu'elle portoit à Delphes, ses couronnes, et toutes les autres richesses que sa mère avoit exposées avec elle. Calasiris enveloppe de peaux déchirées le carquois de Chariclée, l'attache obliquement sur ses épaules, et comme si c'eût été un paquet: il détache la corde de l'arc, qui se redresse peu-à-peu, et devient entre ses mains un bâton qui affermit ses pas chancelans. Apperçoivent-ils quelqu'un dans le lointain, il semble alors accablé sous le faix des ans; il boîte même, et quelquefois Chariclée le conduit par la main.
Après avoir bien étudié leur rôle, avoir plaisanté sur leur déguisement, s'être complimentés mutuellement sur la bonne mine qu'il leur donne; après avoir encore prié la cruelle divinité, qui les persécute, de mettre un terme à ses fureurs, ils marchent promptement vers Bessa, où ils espèrent trouver Théagènes et Thyamis; mais leur espoir est encore trompé.
Le soleil se couchoit, et ils étoient près d'arriver, lorsqu'ils apperçoivent les cadavres d'une multitude d'hommes récemment égorgés; un grand nombre étoient Perses; ils les reconnoissent à leur habillement et à leur armure; et parmi eux il y avoit quelques habitans du pays. Ils jugent que ce lieu a été le théâtre d'un sanglant combat; mais ils ignorent quels ont été les combattans. Ils avancent au milieu de ces cadavres, examinent s'ils n'y verront point quelques-uns de leurs amis. Quand le cœur craint pour l'objet de sa tendresse, il se livre aux plus funestes pronostics. Ils trouvent une vieille femme en proie aux larmes et aux gémissemens, embrassant étroitement un de ces cadavres: ils prennent le parti d'en tirer tous les éclaircissemens possibles; ils s'arrêtent auprès d'elle, tâchent de la consoler et d'appaiser la violence de sa douleur. Elle les écoute. Calasiris lui demande, en langue égyptienne, qui elle pleure et entre qui ce combat s'est livré.
La vieille leur répond, en peu de mots, qu'elle pleure son fils; qu'elle vient chercher la fin de ses jours sur ce champ de bataille; que c'est sur le cadavre de son fils que ses larmes tombent; qu'elle veut lui rendre les devoirs funèbres, comme elle le pourra. Voici ce qu'elle leur apprend du combat:
On conduisoit à Memphis, à Oroondates, satrape du grand roi, un jeune homme d'une taille majestueuse, d'une grande beauté. Mitranes, officier d'Oroondates, l'avoit fait, dit-on, prisonnier, et le lui envoyoit comme un présent inestimable. Les habitans du village que vous voyez (et elle leur montra un village voisin) étant survenus, ont prétendu connoître le jeune prisonnier; soit qu'ils le connussent en effet, soit que ce ne fût qu'une feinte de leur part. A cette nouvelle, Mitranes, outré d'une juste colère, marcha contre eux, il y a deux jours. Les habitans de ce village, brigands par état, accoutumés à braver la mort, sont très-belliqueux; ils ont déjà enlevé à bien des épouses et des mères leurs maris et leurs enfans: je suis aujourd'hui une de leurs victimes. Au bruit de la marche de Mitranes, ils lui dressent une embuscade, tombent sur sa troupe, et remportent une victoire complète. Les uns l'attaquent en tête, les autres sortent de leur embuscade, fondent sur lui à l'improviste et en poussant de grands cris. Mitranes est tué un des premiers en combattant. Environnés de toutes parts, les Perses ne pouvant fuir, sont tous immolés: quelques Egyptiens ont aussi perdu la vie; mon fils, atteint d'un trait à la poitrine, est resté sur le champ de bataille. Malheureuse! je pleure aujourd'hui celui-ci; bientôt, hélas! je pleurerai encore celui qui me reste, et qui marche avec les Besséens contre la ville de Memphis.
Calasiris lui demande pourquoi les Besséens marchent contre Memphis. Je vais vous dire, reprend la vieille, ce que j'ai appris de ce fils qui me reste: Les Besséens, teints du sang des troupes du grand roi et de celui de leur général, jugent bien qu'une action aussi hardie ne restera pas impunie; qu'ils vont courir les plus grands dangers; qu'Oroondates, qui réside à Memphis, à la première nouvelle de ce massacre, viendra avec de plus grandes forces, environnera leur village, et lavera dans leur sang la tache imprimée au nom persan. Résolus de tout risquer, ils tentent une grande entreprise, pour se garantir du malheur qui les menace: ils veulent prévenir les préparatifs d'Oroondates, en tombant à l'improviste sur lui, l'immoler, s'ils le surprennent dans Memphis; ou, s'il en est absent, occupé, comme on dit, à la guerre d'Ethiopie, il leur sera plus aisé de s'emparer d'une ville dénuée de défenseurs, et par-là, ils se mettront à l'abri de tout danger, au moins pour le présent. Ils veulent encore rétablir dans la dignité de grand-prêtre Thyamis, leur chef, dont le crime d'un frère, plus jeune que lui, l'a dépouillé. S'ils ne réussissent point, ils sont déterminés à mourir les armes à la main, plutôt que de se voir chargés de fers, exposés aux outrages et à la cruauté des Perses.
Mais vous, étrangers, continue-t-elle, où allez-vous?--A Bessa.--Vous ne pouvez, sans danger, y entrer si tard, ni vous mêler parmi les habitans qui y sont restés, si vous n'êtes connus de personne.--Si vous nous y conduisiez, nous ne courrions aucun danger.--Je n'en ai pas le tems; j'ai des cérémonies funèbres à faire cette nuit. Je vous prie de vous retirer dans quelque endroit, où il n'y ait point de cadavres, ou je saurai bien vous y contraindre. Passez-y la nuit; quand le jour sera venu, je vous donnerai l'hospitalité, et je vous mettrai à l'abri de tout danger.
Calasiris explique à Chariclée ce que la vieille vient de lui dire; ensuite ils s'éloignent tous deux. A quelque distance du champ de bataille, ils trouvent une petite éminence: là, Calasiris se couche, la tête appuyée sur son carquois; Chariclée s'asseoit sur sa besace. La lune qui, depuis trois jours, étoit dans son plein, commençoit à paroître, et à éclairer la terre de ses rayons. Calasiris, avancé en âge, fatigué du chemin, s'endort bientôt; mais Chariclée, dévorée d'inquiétudes, ne pouvant fermer les yeux, est témoin d'un spectacle affreux que donnent souvent les femmes égyptiennes.
La vieille femme, voyant le calme régner autour d'elle, et ne se croyant vue de personne, commence par creuser une fosse, et allumer un bûcher à côté; le cadavre de son fils est entre deux: elle prend un vase d'argile de dessus un trépied voisin; elle en verse du miel dans la fosse, du lait d'un autre, du vin d'un troisième; elle façonne ensuite une figure de pâte, la couronne de laurier, de fenouil, et la jette dans la fosse; elle saisit une épée, et, transportée d'une fureur divine, elle adresse à la lune une longue prière, conçue en termes barbares et inconnus; elle ouvre la veine de son bras, essuie le sang avec une branche de laurier, et en arrose le bûcher. Après bien d'autres cérémonies magiques, elle se courbe sur le cadavre de son fils, lui parle à l'oreille; enfin elle l'éveille, et, par la force de ses enchantemens, elle le fait tenir debout.
Chariclée, émue dès le commencement de cette scène, frémit de terreur à un spectacle si inoui; elle réveille Calasiris, pour le rendre témoin de tout ce qui se passe. Enveloppés des ténèbres de la nuit, ils ne sont point vus, et voient tout à la lueur des flammes du bûcher. Peu éloignés de la vieille, ils l'entendent interroger à haute voix le cadavre. Elle lui demande si son frère, le seul fils qui lui reste, reviendra de l'expédition où il est parti. Le mort ne répond rien; mais il fait seulement un signe de tête, pour laisser à sa mère les illusions de l'espérance; il retombe ensuite, et reste couché sur le visage. La vieille le retourne, et continue de l'interroger: elle lui parle à l'oreille, et redouble la force de ses enchantemens, pour l'obliger sans doute à rompre le silence. L'épée à la main, elle s'élance, tantôt vers le bûcher, tantôt vers la fosse; elle relève ce cadavre, lui répète les mêmes questions, et, peu contente de ses signes de tête, elle veut le forcer à lui dévoiler, à haute voix, les secrets de l'avenir.
Cependant Chariclée conjure Calasiris d'approcher de la magicienne, de l'interroger sur le sort de Théagènes; mais le vieillard s'y oppose: il lui dit que la nécessité seule peut les excuser d'être témoins de cette scène impie; qu'il n'est pas permis aux ministres de la religion d'assister à des choses aussi horribles; qu'ils peuvent, par des victimes sans tache et des prières pieuses, pénétrer dans l'avenir; que les impies n'ont d'autres moyens que de ramper à terre, et d'outrager les morts, comme fait cette Egyptienne, dont les circonstances leur font voir les horribles mystères.
Calasiris parloit encore, lorsque des sons sourds et lugubres, qui sembloient partir d'une caverne profonde et ténébreuse, viennent frapper leurs oreilles: Ma mère, répond le cadavre, je vous ai d'abord ménagée, malgré vos forfaits envers l'humanité, malgré votre infraction des lois de la mort, malgré l'exécrable curiosité que vous avez de pénétrer, par les enchantemens, des choses impénétrables[47]. Les morts conservent jusques dans les enfers, autant qu'il leur est possible, du respect pour les auteurs de leurs jours; mais puisque vous éteignez en moi ce respect, autant qu'il est en vous, par votre sacrilège opiniâtreté; puisque, non contente de m'avoir fait lever, d'avoir obtenu de moi des signes de tête, vous voulez entendre la voix d'un mort; puisque vous ne pensez point à me rendre les devoirs de la sépulture, que vous m'arrachez de la compagnie des autres morts, pour satisfaire votre détestable envie, écoutez des secrets que je voulois vous taire: Le fils qui vous reste, ne reviendra point: vous-même, vous mourrez par l'épée; vous allez périr au milieu de la célébration de vos horribles cérémonies; vous allez porter la peine réservée à vos semblables. Quoi! vous osez exposer aux regards des hommes, des mystères qui devroient être enveloppés du voile impénétrable du silence et des ténèbres les plus épaisses! vous osez, sous les yeux de pareils témoins, insulter ainsi aux morts! Un grand-prêtre vous voit; mais c'est votre moindre crime: c'est un sage; il saura tout cacher sous le plus grand secret; d'ailleurs, il est l'ami des dieux. S'il se hâte, il trouvera ses deux enfans, le fer à la main, prêts à s'égorger; mais sa présence leur en imposera et arrêtera leur furie. Ce qu'il y a de plus affligeant, c'est qu'une jeune fille entend et voit tout ce qui se passe ici: brûlant d'amour, elle erre de climats en climats, et cherche son amant. Après des souffrances et des dangers sans nombre, elle le rejoindra aux extrémités de la terre, et elle passera le reste de ses jours avec lui sur le trône, et au comble du bonheur.
En achevant ces mots, le cadavre retombe. La vieille comprend que les témoins de ses mystères ne sont que les deux étrangers qu'elle a vus. Transportée de rage, l'épée à la main, elle se lève brusquement, les cherche par-tout sur le champ de bataille, et les croit cachés parmi les cadavres: elle veut les immoler comme des ennemis et des témoins de son infernale entreprise. Pendant qu'elle erre ainsi au milieu de ces morts, aveuglée par la fureur, un éclat de lance lui perce le sein; elle tombe et expire. Ce fut ainsi que les prédictions de son fils commencèrent à s'accomplir sur elle.
Fin du Livre Sixième.
LIVRE SEPTIÈME.
SOMMAIRE.
_Théagènes et Thyamis, à la tête des Besséens, arrivent devant Memphis. Combat singulier de Thyamis et de Pétosiris. Calasiris arrive et les sépare. Chariclée reconnue de Théagènes. Passion d'Arsace pour Théagènes. Mort de Calasiris. Chariclée et Théagènes attirés dans le palais d'Arsace. Cybèle tâche d'inspirer à Théagènes de l'amour pour Arsace. Fidélité de Théagènes. Fureurs d'Arsace. Achémènes demande Chariclée en mariage. Elle lui est promise. Adresse de Théagènes pour empêcher ce mariage._
Échappés à un si grand danger, Chariclée et Calasiris quittent ce théâtre d'horreurs. Les prédictions qu'ils viennent d'entendre les animent encore. Ils se hâtent de se rendre à Memphis: déjà ils approchoient de cette ville, où commençoient à s'accomplir les choses qu'ils avoient apprises au sujet de Calasiris.
Thyamis, à la tête des brigands de Bessa, avoit paru tout-à-coup aux portes de Memphis. Un soldat de Mitranes, échappé au carnage, et qui avoit prévu les desseins des ennemis, étoit venu avertir les habitans, qui n'avoient eu que le tems de fermer leurs portes. Thyamis ordonne à ses guerriers de poser leurs armes vers une des parties de la ville, les fait reposer des fatigues de la marche, et paroît vouloir faire un siège dans les règles.
Les habitans sont d'abord saisis de frayeur à la vue des ennemis. Mais s'étant apperçus du haut des murs qu'ils sont en petit nombre, ils se disposent à prendre avec eux quelques archers, quelques cavaliers, restés pour garder Memphis, à armer le peuple de tout ce qu'ils trouveront, a faire une sortie et à livrer un combat. Un des principaux de la ville, avancé en âge, les arrête, en leur représentant que, vu l'absence du Satrape Oroondates, occupé à la guerre d'Ethiopie, ils doivent communiquer leurs projets à Arsace son épouse; que les soldats, demeurés dans la ville, sûrs de son approbation; combattront avec plus de courage pour la défense des murs. Ils adoptent cet avis, et se rendent en foule au palais, séjour ordinaire des Satrapes, quand le roi n'étoit point en Egypte.
Arsace étoit grande et belle: son esprit étoit pénétrant, son ame élevée. Fière de sa naissance, elle avoit tout l'orgueil que pouvoit donner la qualité de sœur du grand roi; mais ses mœurs n'étoient rien moins qu'irréprochables; des plaisirs illicites et scandaleux souilloient sa vie; elle avoit même beaucoup contribué à faire bannir Thyamis de Memphis. Effrayé des oracles des dieux au sujet de ses deux enfans, Calasiris avoit disparu à l'insu de tout le monde, et on le croyoit mort. Thyamis, l'aîné de ses fils, lui avoit succédé dans la dignité de grand-prêtre: il étoit à la fleur de l'âge, d'une grande beauté. Un jour qu'il offroit un sacrifice dans le temple d'Isis, pour célébrer son installation, Arsace le vit: sa bonne mine le faisoit remarquer au milieu de la foule qui l'environnoit. Elle en fut éprise, jeta sur lui des regards criminels, et lui fit des signes, indices de ses coupables feux. Thyamis, dont l'ame n'étoit remplie que de principes de vertu, n'entendit point ce langage, ne comprît point les désirs d'Arsace; peut-être même qu'occupé tout entier au sacrifice, il donna à ces signes un sens tout opposé.
Jaloux de l'élévation d'un frère dont il ambitionnoit la dignité, Pétosiris s'étoit apperçu de l'amour de la princesse. Il résolut de se servir de sa passion pour dépouiller son frère. Il va trouver Oroondates, lui révèle les flammes dont brûle son épouse, accuse Thyamis d'intelligence avec elle. Le Satrape connoissoit le caractère d'Arsace; il n'eut pas de peine à ajouter foi aux rapports de Pétosiris; mais il n'avoit point de preuves. Il ne donna aucun signe de mécontentement à son épouse; d'ailleurs, le respect pour la famille du roi l'empêcha encore de manifester ses soupçons; mais il éclata contre Thyamis, et le menaça même de la mort; enfin il ne s'appaisa qu'après l'avoir contraint de se retirer. Il revêtit aussitôt Pétosiris de la dignité de grand-prêtre.
Arsace étoit déjà instruite de l'arrivée des ennemis: elle voit accourir cette multitude, qui lui demande de lui permettre de faire une sortie avec les soldats restés dans Memphis. Elle leur refuse leur demande, sous prétexte qu'elle ignore en quel nombre sont les ennemis, quels ils sont, d'où ils viennent, ni quel motif leur met les armes à la main. Elle leur représente qu'il faut d'abord monter sur les remparts, examiner tout, rassembler ensuite d'autres soldats, et tomber sur l'ennemi avec avantage.
Ils approuvent cet avis, et se répandent ensuite sur les remparts. Arsace y fait dresser une tente magnifique de pourpre et de tapis enrichis d or; elle met elle-même ses plus beaux habits, s'assied sur un trône élevé, entourée de ses gardes, couverts d'une armure étincelante d'or: un caducée à la main, elle fait signe qu'elle veut parler de paix: elle invite les chefs des ennemis à s'avancer au pied des murs.
Thyamis et Théagènes, choisis par les Besséens, paroissent revêtus de leurs armes, mais sans casque. Le hérault aussitôt s'adressant à eux: voici, leur dit-il, ce que dit Arsace, épouse d'Oroondates, le premier des Satrapes, et sœur du grand roi: Qui êtes-vous? que voulez-vous? de quoi vous plaignez-vous? pourquoi avez-vous pris les armes? Ils répondent qu'ils sont Besséens; mais Thyamis dit qui il est; qu'il a été dépouillé du sacerdoce par les intrigues de Pétosiris son frère et par Oroondates; que les Besséens viennent le rétablir dans ses droits; qu'une fois rentré dans sa dignité, il mettra bas les armes, et que les Besséens retourneront chez eux sans causer aucun dommage: qu'autrement la force des armes en décidera; qu'Arsace elle-même, pour sa propre gloire, doit profiter de l'occasion pour punir les trames de Pétosiris, se venger de ces atroces calomnies, par lesquelles il l'a noircie dans l'esprit d'Oroondates, et l'a contraint lui-même à fuir de sa patrie.
Les habitans de Memphis sont frappés d'étonnement à ces paroles: ils reconnoissent Thyamis. Ils avoient ignoré la cause et l'époque de son exil. Au vague des soupçons succèdent les lumières de la vérité. Arsace est encore plus frappée que les autres: différentes passions se disputent son cœur; elle est outrée de colère contre Pétosiris; elle se rappelle le passé, et médite déjà des projets de vengeance. Elle considère Thyamis et Théagènes: son cœur se partage entre eux; sa passion pour Thyamis se ranime; mais de nouveaux feux s'allument dans son ame avec plus de violence: ceux mêmes qui l'environnent s'apperçoivent de son trouble; enfin, revenant à elle après quelques instans, semblable à ces malheureux que viennent d'agiter des mouvemens convulsifs: C'est une folie de la part des Besséens, dit-elle, de prendre les armes; mais sur-tout de la vôtre, jeunes guerriers, qui, aux grâces de la figure, à la vigueur de l'âge, joignez une illustre naissance. Quoi! c'est pour des brigands que vous vous précipitez ainsi au milieu des dangers! S'il faut en venir à un combat, vous ne pourrez résister même au premier choc. Le roi n'est pas encore réduit à un tel état de foiblesse, qu'il ne puisse, malgré l'absence du satrape, vous envelopper tous avec ce qui lui reste de troupes. Mais il n'est pas nécessaire, je crois, de sacrifier tant de monde, d'armer tant de bras pour une querelle particulière qui n'intéresse point le public: il faut se soumettre à ce que les dieux eux-mêmes et la justice en ordonneront. Je crois donc, ajouta-t-elle, qu'il est juste, et je demande que les Besséens et les habitants de Memphis restent tranquilles, et ne se fassent point la guerre sans sujet: que les deux compétiteurs se mesurent l'un avec l'autre; le sacerdoce sera le prix de la victoire.