Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 15
Je ne sais comment se termina le combat; je ne vis point revenir Théagènes. Je restai sur cette éminence: je ne voulus point descendre dans un lieu fumant de sang et de carnage; mais Chariclée le vit revenir. Lorsque le jour parut, je l'apperçus couché, environné des ombres de la mort, Chariclée assise auprès de lui et abîmée dans la douleur: elle sembloit vouloir s'immoler sur le corps de son amant; mais quelque lueur d'espérance de le voir revenir à la vie arrêtoit son bras. Malheureux, je ne pus lui parler, apprendre quel étoit son sort; je ne pus la consoler, lui donner les secours qu'elle pouvoit attendre de moi. Aux malheurs éprouvés sur la mer, se joignirent d'autres malheurs sur terre.
Au point du jour je descendois de l'éminence où j'étois, lorsqu'une troupe de brigands Egyptiens, partis du haut de la montagne voisine, s'avance vers le rivage. Déjà ils sont maîtres de mes deux enfans: peu après ils s'en vont emportant du vaisseau tout ce qu'ils peuvent. Hélas! je les suis de loin, pleurant ma destinée et celle de ces deux amans. Ne pouvant les sauver, je ne voulus point me joindre à eux, dans l'espérance de briser leurs fers par la suite. Je ne pus les suivre long-tems; les forces m'abandonnèrent: la vieillesse m'empêcha de franchir, comme les Egyptiens, le sommet de la montagne. Si j'ai retrouvé une fille aujourd'hui, c'est aux dieux, c'est à votre bonté, Nausiclès, que je dois un tel bonheur; je n'y ai contribué que par mes larmes et mes gémissemens.
Calasiris, en achevant ces mots, ne peut retenir ses larmes; tous les convives pleurent avec lui, et trouvent du plaisir à pleurer; le vin féconde la source des larmes. Enfin Nausiclès, rassurant Calasiris; Mon père, dit-il, ne perdez pas espérance; déjà votre fille est entre vos bras; demain vous verrez votre fils. Au point du jour nous irons trouver Mitranes; nous tâcherons, à quelque prix que ce soit, de délivrer le beau Théagènes. Je le désire, répond Calasiris; mais il est tems de nous séparer. N'oublions pas les dieux; faisons-leur des libations; remercions-les de m'avoir rendu ma fille. Les convives font des libations et se retirent.
Calasiris cherche Chariclée. Placé à l'entrée de la salle des femmes, il les examine sortir: il ne la voit point parmi elles. Enfin, d'après les renseignemens qu'il reçoit d'une d'elles, il entre dans le temple, la trouve couchée aux pieds de la statue de la déesse: abîmée dans la douleur, elle s'y étoit endormie. Le vieillard laisse tomber quelques larmes; il prie la déesse de jeter sur elle un œil de compassion. Il la réveille doucement, et la conduit dans sa chambre. Elle semble rougir de s'être laissée surprendre par le sommeil; elle se retire avec la fille de Nausiclès dans le gynecée, et passe la nuit avec elle. Les soucis, les inquiétudes qui l'agitent, chassent le sommeil loin de ses yeux.
Fin du Livre Cinquième.
LIVRE SIXIÈME.
SOMMAIRE.
_Calasiris, Cnémon et Nausiclès vont chercher Théagènes. Ils apprennent qu'il a été délivré par Thyamis. Ils reviennent à Chemmis. Mariage de Cnémon et de la fille de Nausiclès. Désespoir de Chariclée. Elle apprend que Théagènes est avec Thyamis. Chariclée et Calasiris se déguisent en mendians, et quittent Nausiclès. Ils apprennent la défaite et la mort de Mitranes. Horrible cérémonie dont ils sont témoins._
Cnémon et Calasiris vont coucher dans un appartement destiné aux hommes. La plus grande partie de la nuit s'étoit écoulée pendant qu'ils étoient à table, ou qu'ils écoutoient le long et agréable récit des aventures de Calasiris; le reste s'écoula plus vite qu'ils ne pensoient, et cependant trop lentement encore au gré de leurs désirs. A peine le jour commence-t-il à paroître qu'ils vont trouver Nausiclès, le prient de leur dire dans quels lieux il soupçonne Théagènes, et de les y conduire au plus tôt. Nausiclès y consent. Chariclée, après beaucoup d'instances pour les suivre, est contrainte de rester: ils lui représentent qu'ils ne vont pas loin, qu'ils reviendront bientôt avec Théagènes; ils la quittent désolée de ne pas les accompagner, mais pleine d'espérance et de joie.
Ils étoient sortis du village et suivoient les bords du Nil, lorsqu'ils apperçoivent un crocodile passer de leur droite vers leur gauche, et s'élancer dans le fleuve avec grand bruit. Nos voyageurs, habitués à voir des crocodiles, n'en sont point effrayés: Calasiris seulement en augure des obstacles au succès de leur voyage; mais Cnémon, qui n'avoit vu que l'ombre du crocodile, sans voir le crocodile lui-même, est saisi de frayeur: peu s'en faut qu'il ne prenne la fuite. Cnémon, dit Calasiris, pendant que Nausiclès éclatoit de rire, je ne vous croyois timide que pendant la nuit et au milieu des ténèbres; mais votre incroyable intrépidité ne se dément point pendant le jour. Non-seulement les noms, mais la vue même des objets les moins effrayans, les plus communs, jettent la consternation dans votre ame.
Est-ce le nom de quelque dieu ou de quelque génie, dit Nausiclès, qui glace d'effroi notre brave Cnémon? Je ne sais, répond Calasiris; mais le nom d'une personne, et non d'un héros intrépide renommé pour ses exploits; mais, ce qu'il y a de plus étonnant, le nom d'une femme, et d'une femme morte (il le dit lui-même), prononcé devant lui, suffit pour le faire trembler. La nuit où vous avez ramené Chariclée de Bucolie, (il connoissoit de nom, je ne sais comment, celle dont je veux parler) il ne m'a pas laissé dormir un instant. Toujours mourant de frayeur, je n'étois occupé qu'à le rappeler à la vie; et, pour vous faire rire encore davantage, si je ne craignois de le chagriner, ou même de l'effrayer encore, je vous dirois ce terrible nom: et en même-tems il prononça le nom de Thisbé.
Nausiclès alors ne rit plus: il tressaille au nom de Thisbé; il reste long-tems tout pensif: il ignore comment et pourquoi le nom de Thisbé a fait tant d'impression sur Cnémon. Celui-ci plaisante Nausiclès à son tour. Voyez-vous, Calasiris, dit-il, quelle vertu a ce nom? quel épouvantail il est, non-seulement pour moi, mais encore pour Nausiclès lui-même! Il s'est même opéré en nous un changement total. Je sais que Thisbé n'est plus, et je ris; et le brave Nausiclès, qui tout-à-l'heure s'égayoit aux dépens des autres....
Grace, Cnémon, grace, dit Nausiclès; vous avez assez bien pris votre revanche. Au nom des dieux protecteurs de l'hospitalité et de l'amitié, par cette table où, je crois, vous avez été reçu avec toute la cordialité possible, dites-moi comment le nom de Thisbé vous est connu? pourquoi ce nom vous a tant effrayé? pourquoi je suis devenu le sujet de vos railleries? Cnémon, dit alors Calasiris, ces paroles s'adressent à vous. Vous m'avez promis plusieurs fois de m'apprendre votre histoire; vous avez toujours différé, sous divers prétextes: racontez-nous-la aujourd'hui, et par complaisance pour Nausiclès, et pour adoucir les fatigues et charmer l'ennui du voyage.
Cnémon leur raconte succinctement tout ce qu'il avoit déjà raconté à Théagènes et à Chariclée; qu'il est Athénien; que son père s'appelle Aristippe; qu'il a eu pour belle-mère Démœnète. Il leur peint la passion criminelle de Démœnète; les pièges que lui tendit son amour dédaigné, qui employa le ministère de Thisbé pour se venger. Il leur dit, qu'accuse devant le peuple d'un parricide, il a été banni de sa patrie; que, retiré à Egine, il a appris de Chabrias, jeune Athénien, la mort de Démœnète, victime, à son tour, des perfidies de Thisbé; qu'Anticlès ensuite l'a instruit des malheurs de son père, dont les biens ont été confisqués par le peuple, qui, trompé par les insinuations des parens de Démœnéte, l'a soupçonné coupable de la mort de son épouse; que Thisbé s'est enfuie avec un marchand de Naucrate, son amant; enfin, il ajoute qu'il s'est embarqué pour l'Egypte avec Anticlès, pour chercher Thisbé, la ramener à Athènes, faire reconnoître l'innocence de son père, et la faire punir comme elle le méritoit. Qu'exposé à mille dangers dans ses voyages, pris par des pirates, échappé de leurs mains en abordant en Egypte, il est tombé entre celles des Bucoles, et que là il a fait connoissance avec Théagènes et Chariclée; enfin, il leur apprend la mort de Thisbé, ce qui l'a suivie, en un mot, tout ce qu'ils ignoroient.
Cependant Nausiclès est agité de mille pensées différentes: tantôt il est prêt à les instruire de ses liaisons avec Thisbé; puis il remet à un autre tems. Enfin, une rencontre qu'ils font, jointe aux motifs qu'il pouvoit avoir de garder le silence, l'en empêche.
Ils avoient fait soixante stades (environ deux lieues et demie) et déjà ils approchoient du bourg où résidoit Mitranes, lorsqu'ils rencontrent un ami de Nausiclès, et lui demandent où il va avec tant de célérité. Nausiclès, lui répond cet homme, vous me demandez la cause de mon empressement, comme si vous ignoriez que mon unique souci actuellement est d'exécuter les ordres que me donne Isias de Chemmis. Pour elle, je cultive la terre; pour elle, il n'est rien que je ne fasse; pour elle, je veille jour nuit avec une ardeur infatigable. La plus grande peine, le plus grand châtiment qu'elle pourroit m'imposer, seroit de ne me rien commander[44]. Aujourd'hui elle m'a ordonné de lui porter cet oiseau du Nil, ce phœnicoptère que vous voyez, et je me hâte de satisfaire celle que mon cœur adore. Il vous en coûte peu, lui répond Nausiclès, pour vous attacher Isias: ses ordres ne sont pas difficiles à remplir, puisqu'au lieu d'un phœnicoptère (oiseau ainsi appelé, parce que ses aîles ressemblent à celles du phénix: c'est le flambant), elle ne vous a pas demandé un véritable phénix venu d'Ethiopie ou des Indes.--Mon zèle, mon ardeur à la servir, n'en sont pas moins un sujet de plaisanteries perpétuelles.... Mais, vous, où allez-vous? quelle affaire vous appelle?--Nous allons trouver Mitranes.--Votre voyage est inutile, et votre peine perdue. Mitranes n'est plus dans le pays; il s'est mis en campagne cette nuit: il marche contre les habitans de Bessa. Un jeune prisonnier, grec d'origine, qu'il envoyoit à Oroondates, à Memphis, pour le faire passer à la cour de Suze, et en faire présent au grand roi, a été enlevé dans une incursion par les Besséens, commandés par Thyamis, qu'ils venoient de mettre à leur tête. Je m'en vais, ajouta notre homme, en achevant ces mots: il faut me rendre en diligence auprès d'Isias. Si, avec ses yeux perçans, elle me voyoit, mon amour pourroit bien porter la peine de ma lenteur: elle est ingénieuse à trouver des prétextes, des sujets de plainte contre moi, et des raisons pour me tourmenter.
A ces mots, ils restent étonnés et interdits; ils ne s'attendoient pas à voir ainsi leurs espérances trompées. Nausiclès ranime leur courage; il leur représente qu'il ne faut pas, pour un léger contre-tems, se désespérer, ni renoncer à leur entreprise; mais retourner à Chemmis examiner à loisir le parti qu'il faut prendre, se préparer à un plus long voyage, à aller chercher Théagènes chez les Bucoles, par-tout où ils apprendront qu'il pourra être, bien persuadé qu'à la fin ils le trouveront. Il ajoute que ce sont les dieux eux-mêmes qui leur ont fait rencontrer cet ami, dont les renseignemens les dirigent vers les lieux où ils doivent chercher Théagènes, et fixent le terme de leur voyage au village des Bucoles.
Il n'eut pas de peine à les persuader. Une autre considération les détermina encore à ce parti. Cnémon calma les inquiétudes de Calasiris, en lui assurant que Thyamis sauveroit Théagènes. Ils prennent donc le parti de revenir. En arrivant, ils trouvent Chariclée à la porte de la maison: elle portoit ses regards au loin et de tous côtés. Ne voyant point Théagènes avec eux, elle pousse un cri aigu. Quoi! mon père, dit-elle, vous êtes partis seuls, et vous revenez seuls! Théagènes, sans doute, n'est plus! Au nom des dieux, dites-moi ce que vous avez appris. Me cacher mon malheur, c'est le rendre plus amer. Il y a de l'humanité à montrer à un infortuné ses maux dans toute leur étendue: son ame alors réunit toutes ses forces contre les coups du sort, et bientôt elle ne sent plus les pointes de la douleur.
Chariclée, dit Cnémon, en l'interrompant, combien vous vous tourmentez vous-même! vous êtes toujours disposée à n'augurer que des maux, et l'événement dément toujours vos conjectures: en cela vous êtes, excusable. Théagènes vit; les dieux vous le conservent. Il lui dit, en peu de mots, comment il étoit sauvé, et où il étoit. Cnémon, lui dit Calasiris, vos discours sont ceux d'un homme qui n'a point aimé; autrement vous sauriez que le cœur d'une amante est dans les alarmes, lors même qu'il n'y a point de danger; que, sur l'objet de sa tendresse, elle n'en croit que le témoignage de ses yeux; l'absence de cet objet tourmente, déchire son ame: la source des chagrins des amans est en eux-mêmes; ils sont persuadés que ceux qui s'aiment tendrement ne peuvent être éloignés l'un de l'autre, à moins que des obstacles insurmontables ne s'opposent à leur réunion. Il faut donc pardonner à Chariclée; son cœur brûle de tous les feux de l'amour. Entrons dans la maison; délibérons sur ce que nous avons à faire. En même-tems il prend Chariclée par la main, et la fait rentrer, en lui témoignant toute la tendresse d'un père.
Cependant Nausiclès, pour calmer le chagrin de ses hôtes, et méditant un autre projet, fait préparer un repas magnifique: il n'y admet que Cnémon et Calasiris, avec sa fille; mais il veut qu'elle y paroisse dans tout l'éclat de sa parure. Sur la fin du repas il leur parle ainsi:
Je prends les dieux à témoin de la vérité de ce que je vais vous dire. Je serois ravi de vous voir consentir à passer votre vie avec moi, à partager avec moi tout ce que je possède et tout ce que j'ai de plus cher. Je ne vous regarde pas comme des étrangers et des hôtes, mais comme de vrais et de sincères amis. Je me ferai toujours un plaisir de vous servir. Je suis prêt à m'occuper avec vous à chercher Théagènes, tant que je resterai ici. Mais vous n'ignorez pas que je suis marchand, que le commerce est ma profession. Vous savez que les vents, plus doux, ont applani la surface des mers, et que les zéphyrs annoncent aux marchands le retour de la belle saison. Mes affaires exigent que je fasse un voyage dans la Grèce.[45] Je crois donc devoir vous demander ce que vous désirez de moi, afin que je puisse concilier l'envie que j'ai de vous être utile, avec le soin de mes propres affaires.
Nausiclès, répond Calasiris après quelques momens de silence, puissiez-vous vous mettre en mer sous d'heureux auspices; puisse le dieu des marchands et le dieu des flots vous conduire, vous protéger, appaiser les vagues devant vous, faire souffler des vents favorables; puissiez-vous aborder en sûreté dans tous les ports, être reçu dans toutes les villes commerçantes, vous qui nous laissez aller au gré de nos désirs, qui nous avez traité avec tant de bonté pendant notre séjour ici, qui avez rempli si saintement envers nous les devoirs de l'amitié et de l'hospitalité. Il est douloureux pour nous de nous séparer de vous, de quitter votre maison, que, grace à votre générosité, nous regardions comme la nôtre; mais la nécessité, notre devoir nous obligent à chercher une personne qui nous est bien cher. Tel est le parti que nous prenons, moi et Chariclée. Que Cnémon s'explique; qu'il dise s'il veut nous accompagner, ou s'il a quelque autre dessein.
Cnémon est prêt de répondre; les sanglots lui étouffent la voix: ses larmes coulent en abondance; il ne peut articuler aucune parole. Enfin il modère ses pleurs. Comme la vie humaine, dit-il avec un profond gémissement, est remplie de vicissitudes et de changemens! O fortune! comme tu enchaînes les maux les uns aux autres! comme tu me précipites de malheurs en malheurs! Tu m'as arraché à ma famille, aux foyers paternels; tu m'as chassé de ma patrie, tu m'as séparé de tout ce que j'avois de plus cher; après bien des traverses, tu mas jeté sur les côtes de l'Egypte; tu m'as livré aux brigands du Bucolie; tu as paru calmer tes rigueurs, en me liant avec des personnes malheureuses comme moi, du même pays que moi, avec lesquelles j'espérois passer le reste de mes jours: aujourd'hui, tu m'ôtes encore cette consolation. Où aller? que faire? Abandonner Chariclée, avant qu'elle ait trouvé Théagènes? je ne le puis sans crime. Faut-il que je la suive par-tout, et que je l'aide dans ses recherches? il n'y auroit que de la gloire à partager ses travaux avec l'espoir du succès, et l'assurance de le trouver; mais l'avenir est incertain: il sera peut-être encore plus funeste que le passé; et je ne sais quel sera alors le terme de nos maux. Ne vaut-il pas mieux implorer votre bonté, celle des dieux protecteurs de l'amitié, profiter de l'occasion que me présente la faveur du Ciel, pour retourner dans ma patrie, dans les bras de ma famille, avec Nausiclès, qui, comme il le dit lui-même, se prépare à retourner dans la Grèce? Je crains bien, hélas! que mon père ... que sa maison ne reste abandonnée, sans héritier. Dussé-je vivre dans l'indigence, au moins est-il de mon devoir de tâcher de sauver quelques débris du naufrage de sa fortune, et de les laisser à ma famille. O Chariclée! c'est à vous que je m'adresse: Excusez Cnémon, pardonnez-lui. Je vais prier Nausiclès d'attendre quelque tems, quelque pressé qu'il soit de partir. Je vous suivrai jusqu'aux Bucolies. Si je suis assez heureux pour vous remettre entre les mains de Théagènes, je partirai avec la satisfaction d'avoir fidèlement gardé un dépôt si précieux. Soutenu du témoignage de ma conscience, plein des plus belles espérances, je me séparerai de vous. Si la fortune nous trompe, puissent les dieux ne pas le permettre! vous me pardonnerez encore. Je ne vous laisserai pas seule, mais entre les mains d'un père tendre, d'un sage mentor, de Calasiris.
L'œil d'un amant est perçant: il lit au fond des cœurs; Chariclée s'étoit apperçue à plusieurs indices que Cnémon aimoit la fille de Nausiclès; elle avoit compris aussi, par les discours de Nausiclès, qu'il verroit cette alliance avec plaisir; que depuis long-tems elle étoit l'objet de ses démarches, et qu'il n'épargnoit rien pour gagner Cnémon. Elle crut encore que Cnémon ne pourroit la suivre sans compromettre son honneur, sans faire soupçonner sa vertu. Cnémon, dit-elle, vous prendrez le parti qui vous paroîtra le meilleur. Vous m'avez déjà rendu d'assez grands services. Je sens et je ne dissimule pas toute l'étendue de mes obligations; mais il n'est rien qui vous oblige à étendre vos soins pour moi dans l'avenir, à partager des dangers qui ne sont pas les vôtres, que vous pouvez vous épargner. Retournez dans votre patrie, dans vos foyers, dans le sein de votre famille: profitez du voyage de Nausiclès; ne laissez pas échapper une si belle occasion. Calasiris et moi, nous supporterons seuls les revers de la fortune. Si les hommes nous abandonnent, sans doute que les dieux ne nous abandonneront pas.
Nausiclès alors prenant la parole: Puissent les vœux de Chariclée, dit-il, s'accomplir! puissent les dieux lui accorder la protection qu'elle leur demande, la rendre aux auteurs de ses jours! Une ame aussi belle, aussi élevée, un esprit aussi sage, méritent bien une pareille destinée. Pour vous, Cnémon, ne vous chagrinez point de ne point emmener Thisbé avec vous. Vous voyez son ravisseur; c'est moi qui l'ai enlevée; c'est moi qui l'ai transportée en Egypte. Ce marchand de Naucrate, cet amant de Thisbé, c'est moi. Ne redoutez point l'indigence; ne craignez point d'être réduit à la mendicité. Si vous voulez entrer dans mes vues, vous jouirez d'une fortune brillante. Vous verrez votre patrie; vous rentrerez dans la maison paternelle: je vous conduirai à Athènes. Je vous donnerai en mariage ma fille Nausiclée, avec une dot immense. Je connois votre patrie, votre naissance, votre famille, et je me croirai honoré d'une pareille alliance.
Cnémon, au comble de ses désirs, voyant s'accomplir des vœux qu'il faisoit depuis long-tems, mais dont il n'espéroit rien, répondit à Nausiclès qu'il acceptoit ses offres. Nausiclès aussitôt lui remet sa fille entre les mains, et commande en même-tems que sa maison retentisse des chants de l'hymenée. Lui-même il commence la danse, et les noces se célèbrent sur-le-champ et dans ce même festin. Tout le monde aussitôt se met à danser; des chants d'alégresse se font entendre. Les torches nuptiales dissipent les ombres de la nuit.
Chariclée s'éloigne du tumulte de cette fête: elle se retire dans l'appartement où elle avoit coutume de coucher, et en ferme la porte. Là, seule, sans témoins, semblable à une Menade, elle dénoue ses cheveux, déchire sa robe: Et nous aussi, dit-elle, dansons en l'honneur du dieu qui préside à notre destinée, mais des danses qui lui conviennent. Que mes chants soient les cris de la douleur, et mes danses les convulsions du désespoir.[46] Que les ténèbres m'environnent; qu'une nuit obscure préside à tout. Eteignons les feux de cette lampe. Quel hymen, quelle couche nuptiale m'a préparée cette affreuse divinité! Seule, loin de mon amant, ce dieu funeste ne me laisse que le nom de son épouse. Cnémon danse; Cnémon est époux. Théagènes erre; Théagènes, prisonnier, est peut-être chargé de chaînes: ce n'est encore que le moindre de mes maux, pourvu qu'il vive! Nausiclée est dans les bras d'un époux; Nausiclée, avec qui je passois les nuits, est séparée de moi. Chariclée est seule abandonnée. O fortune! ô barbare divinité! loin de moi tout sentiment jaloux! Hélas! puissent-ils être heureux! C'est de mon sort que je me plains, de mon sort, si différent du leur. C'est trop prolonger la tragédie de mes calamités: elles retentisssent encore, lorsque la scène est fermée. Mais, hélas! à quoi bon ces plaintes contre les dieux? Qu'ils terminent mes malheurs, quand ils voudront. O mon cher Théagènes! ô l'ame de ma vie! si tu n'es plus ... si la fortune ennemie.... Grands dieux! Non ... que je ne l'apprenne jamais. Non, je ne te survivrai pas; j'irai te rejoindre. Tiens, reçois ces présens funèbres. En même-tems elle arrache ses cheveux et les jette sur le lit. Je t'offre encore ces libations: elles coulent de ces yeux que tu adorois; elle arrose son lit de ses larmes. Hélas! si tu vis encore, viens, mon ami, viens du moins en songe te reposer dans mes bras. Respecte, ô mon cher Théagènes! respecte ta Chariclée; attends que des nœuds légitimes t'unissent à elle; respecte-la même en songe. Viens ... c'est toi!... je te presse contre mon sein!
En parlant ainsi, elle se jette le visage sur son lit, et l'embrasse. Un délire affreux l'agite: ses sanglots résonnent; enfin, l'excès de la douleur l'étourdit. Les ténèbres se répandent sur ses yeux; ses sens s'assoupissent: elle s'endort profondément, jusque bien avant dans la journée. Calasiris s'étonne de ne la point voir paroître selon sa coutume: il la cherche, va à sa chambre, frappe à la porte avec violence, l'appelle plusieurs fois par son nom, et enfin la réveille. A ses cris, Chariclée se trouble: elle court à la porte tout en désordre, et ouvre au vieillard. Calasiris voit ses cheveux épars, sa robe déchirée: il voit dans ses yeux, encore humides, les transports qui l'ont agitée avant son sommeil. Il en devine la cause: il la conduit à son lit, la fait asseoir, l'habille; et après l'avoir mise dans un état un peu plus décent: Qu'avez-vous donc, Chariclée, dit-il? pourquoi cette douleur amère, qui ne connoît point de bornes? pourquoi vous laisser ainsi abattre par la fortune, vous que j'ai vue opposer à ses coups tant de constance et de magnanimité? Je ne vous connois plus. Ne mettrez-vous pas fin à ce délire? ne songerez-vous pas que vous êtes mortelle; qu'il n'y a rien de plus mobile et de plus inconstant que les choses humaines? Pourquoi vous ôter la vie, quand des espérances vous restent encore? O ma fille! épargnez-moi; épargnez-vous vous-même, ou plutôt épargnez Théagènes, qui ne veut vivre que pour vous, qui ne trouve de charmes dans la vie qu'autant que vous vivrez.