Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 13
Mais ils ne peuvent arriver jusqu'à la caverne. Pendant qu'ils regardent les ennemis qu'ils ont en face, ils tombent, sans s'en appercevoir, entre les mains d'une autre troupe débarquée d'un autre côté de l'île, et ils se trouvent pris comme dans un filet. Ceux-ci s'arrêtent frappés d'étonnement en voyant Chariclée courir dans les bras de Théagènes pour y recevoir le coup de la mort: quelques-uns lèvent déjà la main pour les frapper; mais les regards de ces deux amans les éblouissent; leur colère se calme, le fer leur tombe des mains: la beauté désarme même les barbares; un spectacle touchant remplit l'œil le plus farouche des larmes de la sensibilité. Théagènes et Chariclée sont pris et conduits au général comme la plus belle partie du butin: ce fut même la seule proie qu'ils trouvèrent. En vain ils parcourent l'île entière d'une extrémité à l'autre; en vain ils la couvrent de la multitude de leurs soldats, comme d'un filet; leurs recherches sont infructueuses; l'incendie précédent l'avoit entièrement dévastée; la caverne seule, qu'ils ne connoissoient pas, étoit restée intacte. Théagènes et Chariclée paroissent devant le général.
C'étoit Mitranes, officier d'Oroondates, que le grand roi avoit établi Satrape de l'Egypte. Nausiclès, comme nous l'avons dit, l'avoit engagé, à force d'argent, à marcher vers cette île pour chercher Thisbé. Théagènes et Chariclée sont amenés devant lui, implorant le secours des dieux. Nausiclès, avec toute l'adresse et la présence d'esprit d'un marchand, s'élance vers Chariclée: c'est Thisbé, s'écrie-t-il, c'est elle-même. Les barbares Bucoles me l'avoient enlevée. O Mitranes, c'est votre bras, c'est la protection des dieux qui me la rendent! En même-tems, il prend Chariclée, tout transporté de joie; il s'approche d'elle, lui parle à l'oreille et en grec, pour n'être entendu de personne; il l'engage à dire elle-même qu'elle est Thisbé, pour conserver ses jours. Son stratagème lui réussit: Chariclée, qui entendoit la langue grecque, espérant tirer quelque service de Nausiclès, se prête à ses vues. Mitranes lui demande son nom. Elle répond qu'elle s'appelle Thisbé. Nausiclès alors courant vers Mitranes, l'embrasse mille fois, admire son bonheur; et flattant la vanité du barbare, il le félicite de ses anciens exploits, et sur-tout de la manière dont il a conduit cette expédition.
Enflé de ces éloges, trompé par le nom de Thisbé, persuadé de la vérité de ce que lui dit Nausiclès, Mitranes admire la beauté de Chariclée. Comme la lune environnée de nuages n'en brille qu'avec plus d'éclat, de même les haillons dont Chariclée est couverte, ne font que rendre les graces de sa figure plus brillantes. Nausiclès, par son adresse, s'étoit prémuni contre la légèreté du général persan, et empêchoit le repentir de naître dans son ame. Prenez-la, lui dit Mitranes, puisqu'elle vous appartient, et emmenez-la. En même-tems il la lui remet entre les mains, ayant toujours les yeux attachés sur elle, montrant que ce n'est qu'à regret et pour satisfaire à ses engagemens, et parce qu'il en avoit déjà reçu le prix. Mais celui-ci, dit-il, en montrant Théagènes, est à moi, quel qu'il soit: c'est une proie qui m'appartient. Je l'emmène, et il partira, sous bonne garde, pour Babylone. Il mérite de servir le roi à table.
Ils traversent ensuite le lac, et se quittent l'un l'autre. Nausiclès avec Chariclée, retourne à Chemmis. Mitranes dirige sa marche vers d'autres villages de son ressort. Il envoie aussitôt à Oroondates, à Memphis, Théagènes, avec une lettre conçue en ces termes:
_Le général Mitranes au Satrape Oroondates._
«J'ai fait prisonnier un jeune grec, qui ne mérite pas d'être au nombre de mes esclaves: il est digne de ne paroître que devant le grand roi, et de le servir. Je vous l'envoie pour en faire présent à notre commun maître. Jamais la cour de Babylone n'en a vu et n'en verra d'une aussi grande beauté.» Tel étoit le contenu de la lettre.
Les premiers rayons de la lumière ne faisoient que de commencer à paroître, lorsque Calasiris et Cnémon vont trouver Nausiclès, dans l'espérance d'en tirer des lumières consolantes, et pour s'informer du succès de son expédition. Nausiclès lui raconte tout; son arrivée dans l'île, qu'il a trouvée déserte, et où il n'a d'abord rencontré personne; avec quelle adresse il a trompé Mitranes, qui lui a remis, sous le nom de Thisbé, une jeune fille que les Perses ont trouvée. Il ajoute qu'elle le dédommage bien de la perte de Thisbé; qu'elle est, par la beauté, au-dessus de Thisbé, autant qu'une déesse est au-dessus d'une mortelle; qu'il ne peut décrire tous ses charmes; qu'elle est dans sa maison, et qu'il peut la leur faire voir.
Ces paroles leur font soupçonner ce qui étoit arrivé. Ils prient Nausiclès de faire venir devant eux sa captive. Ils connoissoient la beauté incomparable de Chariclée. La jeune fille paroît. Elle baisse d'abord les jeux: un voile lui couvre le visage jusqu'aux sourcils. Ranimée par les paroles consolantes de Nausiclès, elle lève la tête, regarde. O surprise! tous trois aussitôt, comme de concert, comme frappée du même coup, poussent un cri aigu, gémissent, sanglottent; la maison retentit long-tems de ces paroles: O mon père! ô ma fille! tu es vraiment Chariclée, et non la Thisbé de Cnémon.
Nausiclès, étonné, garde le silence. Il voit Calasiris serrer Chariclée dans ses bras, la baigner de larmes. Troublé, incertain, il se croit transporté sur un théâtre, témoin de la reconnoissance de deux personnages. Enfin Calasiris, l'embrassant avec transport: O le meilleur des hommes, dit-il, puissent les dieux m'acquitter envers vous, et remplir tous vos vœux! C'est vous qui rendez à ma tendresse une fille que je n'espérois plus revoir; c'est vous qui réjouissez mes yeux du plus agréable des spectacles. O ma fille! ô Chariclée! où as-tu laissé Théagènes? A cette demande, Chariclée gémit. Celui, répond-elle après quelques instans de silence, celui qui m'a livrée à cet homme, l'emmène prisonnier. Calasiris prie Nausiclès de l'instruire du sort de Théagènes, lui demande quel est son nouveau maître, et où il l'emmène. Nausiclès alors comprend que ces deux jeunes gens sont ceux dont le vieillard lui a souvent parlé; que ce sont eux qu'il pleuroit, lorsqu'il le rencontra plongé dans la plus amère douleur. Il leur rapporte tout ce qui regarde Théagènes; il ajoute que, dans l'état de dénuement où il est, il n'aura d'autre consolation que de le reconnoître, et qu'il seroit étonné s'ils pouvoient, à force d argent, obtenir sa liberté de Mitranes. Nous sommes riches, dit Chariclée à Calasiris à l'oreille: promettez tout ce que vous voudrez; je conserve ce collier que vous connoissez; je l'ai avec moi.
Ces paroles inspirent de la confiance à Calasiris. Craignant que Nausiclès n'eût quelque soupçon, et ne comprît ce que Chariclée lui disoit: ô mon cher Nausiclès, dit-il, jamais le sage n'est pauvre: ses richesses égalent toujours ses besoins; il reçoit des dieux tout ce qu'il peut leur demander sans honte. Dites-moi seulement où est celui qui retient Théagènes dans les fers? Les dieux ne nous abandonneront pas; nous trouverons dans leurs bienfaits de quoi satisfaire l'avarice des Perses. Pour me persuader, répondit Nausiclès en souriant, que vous avez des moyens inconnus de vous enrichir, commencez par me compter le prix de la rançon de Chariclée. Vous pensez bien qu'un marchand n'aime pas moins l'argent que les Perses. Je le sais, dit Calasiris, et vous serez satisfait. Que ne méritez-vous pas, vous dont la générosité sans égale prévient mes désirs, vous qui me rendez ma fille, sans attendre que je vous la redemande? Il faut d'abord que je m'adresse aux dieux. Vous le pouvez, répond Nausiclès; je dois offrir un sacrifice aux dieux, pour les remercier du succès de mon expédition; assistez-y, si vous le voulez; priez-les, demandez-leur des richesses pour nous, et ne vous oubliez pas. Ne plaisantez point, lui dit Calasiris, et ne soyez pas incrédule. Allez préparer votre sacrifice; je m'y rendrai quand tout sera prêt.
Nausiclès va donner ses ordres. Peu après, quelqu'un vient de sa part inviter Calasiris et Cnémon à assister au sacrifice. Ils étoient convenus de ce qu'ils devoient faire. Ils ne manquent pas de s'y rendre avec Nausiclès et une foule d'autres personnes pareillement invitées; car le sacrifice se faisoit publiquement. Chariclée s'y rend aussi avec la fille de Nausiclès, et toutes les autres femmes qui, à force de prières et d'instances, lui persuadent de les accompagner. Peut-être ne se seroit-elle pas rendue à leurs sollicitations, si elle n'eût espéré, à la faveur de ce sacrifice, adresser au ciel des vœux pour Théagènes.
Arrivés au temple de Mercure, le dieu du commerce et des marchands, que Nausiclès honoroit d'un culte particulier, on immole la victime. Calasiris en considère quelque tems les entrailles. Les différentes altérations qui se manifestent sur son visage, annoncent le mélange de biens et de maux qu'il voit dans l'avenir; enfin il met les mains sur l'autel, en prononçant quelques mots, et feignant de tirer du foyer sacré un objet qu'il tenoit depuis long-tems: Nausiclès, dit-il, voilà ce que les dieux vous donnent pour la rançon de Chariclée. En même-tems il lui remet un anneau magnifique d'un prix inestimable: le contour est d'un métal précieux; le chaton, d'une améthyste d'Ethiopie, est de la grosseur de l'œil d'une jeune fille; sa beauté efface celle des améthystes de l'Ibérie et de la Grande-Bretagne; celles-ci sont d'un coloris doux, ressemblent à une rose dont les feuilles, récemment sorties du bouton, commencent à se colorer aux rayons du soleil; mais l'améthyste d'Ethiopie a l'éclat vif et pur d'une fleur de printems; quand on la tourne, il en part des rayons de lumière dont la vivacité n'éblouit point les yeux, mais les réjouit par un éclat tempéré. Elle a encore une vertu que n'ont point les améthystes d'occident: elle mérite vraiment son nom; elle garantit réellement de l'ivresse ceux qui la portent. Telles sont toutes celles qui viennent des Indes et d'Ethiopie, bien inférieures cependant à celle que Calasiris donna alors à Nausiclès. Elle est ornée de gravures: différentes figures y sont représentées. On y voit un jeune berger, gardant des troupeaux, placé sur la cîme d'une petite roche, d'où il voit tout autour de lui; il fait paître au son de la flûte, des chèvres qui, dociles à ses accens, sensibles à ses accords, semblent brouter le gazon fleuri: on diroit que leur toison est d'or; mais c'est moins une illusion de l'art, que l'effet de la couleur de l'améthyste. On voit aussi bondir les tendres agneaux: les uns courent en troupe à la roche; les autres sautent autour du berger, et forment, par cette gradation pastorale, un escarpement; d'autres, au milieu des feux de cette améthyste, aussi étincelans que ceux du soleil, grimpent légèrement vers la cîme de la roche. Les plus jeunes et les plus hardis semblent vouloir s'élancer par-dessus les bords; mais ce chaton, comme une bergerie d'or, les enferme dans son enceinte, ainsi que la roche, qui n'est point une illusion des yeux, mais qui existe réellement. L'ouvrier, en applanissant les bords, avoit fait en réalité ce qu'il vouloit représenter. Il avoit cru inutile d'imiter une pierre dans une pierre. Tel est cet anneau.
Nausiclès, étonné d'une chose si extraordinaire, transporté de joie à la vue d'un présent, que toute sa fortune auroit à peine payé: mon cher Calasiris, dit-il, je plaisantois; jamais je n'ai eu dessein de vous demander la rançon de Chariclée: mes vues étoient entièrement désintéressées; mais puisque, comme vous le dites, il ne faut pas rejeter les présens des dieux, je reçois cet anneau comme un don du ciel. Sans doute, Mercure, mon protecteur, le meilleur et le plus bienfaisant des dieux, me l'envoie: c'est lui qui vous l'a fait trouver au milieu des flammes: aussi en a-t-il toute la vivacité. Un présent, d'ailleurs, qui enrichit celui qui le reçoit sans appauvrir celui qui le donne, est à mes yeux le plus beau de tous les présens. En achevant ces mots, il invite à un repas Calasiris, et tous ceux qui avoient assisté au sacrifice. Il place les femmes dans l'intérieur du temple, et les hommes dans le vestibule. A la fin du repas, lorsque les tables furent desservies, et que l'on ne songea plus qu'à boire, les hommes font des libations à Bacchus, et chantent la chanson des nautonniers lorsqu'ils s'embarquent. Les femmes dansent, en rendant graces à Cérès. Chariclée seule, retirée à l'écart, ne partage point l'alégresse générale: elle demande aux dieux de sauver Théagènes, et de le lui conserver fidèle.
Les vapeurs du vin commençoient à échauffer la tête des convives; ils ne songeoient plus qu'à se livrer à diverses sortes d'amusemens. Nausiclès alors présentant à Calasiris une coupe pleine d'eau pure: mon cher Calasiris, dit-il, buvons, puisque c'est la seule liqueur que vous connoissiez; buvons en l'honneur des chastes nymphes qui n'ont aucun commerce avec Bacchus, des véritables nymphes. Si vous vouliez vous rendre à nos désirs, payer votre écot en discours, de quelle agréable liqueur vous nous verseriez! Vous entendez ces femmes; elles mêlent le plaisir de la danse à celui de la table. Mais le récit de vos aventures, si vous vouliez nous les raconter, plus agréable pour nous que la danse et le son des instrumens, assaisonneront ce repas d'un plaisir bien piquant. Vous avez plusieurs fois, comme vous le savez vous-même, différé de m'en faire part; vous gémissiez, affaissé sous le poids de la douleur.
Vous ne pouvez demander un moment plus heureux. De vos enfans, l'un est retrouvé, est entre vos bras; l'autre, avec le secours des dieux, vous sera bientôt rendu, sur-tout si vous ne me chagrinez pas encore par un nouveau délai.
O Nausiclès, reprit Cnémon, puissent les dieux vous combler de biens! Vous avez rassemblé ici des plaisirs de toute espèce; mais vous les dédaignez, vous les laissez au vulgaire, pour le plaisir d'entendre des choses vraiment étonnantes, des choses qui vous procureront tout ce que le plaisir a de plus piquant et de plus vif. Cette association de Mercure avec Bacchus; ce mélange des plaisirs de la conversation avec ceux de la table, annonce en vous une pénétration admirable à distinguer les qualités particulières de la divinité. Vos immenses richesses vous mettent bien en état de vous attirer la protection des dieux par la magnificence de vos offrandes; mais on ne peut mieux se concilier la faveur de Mercure qu'en montrant les mêmes goûts que lui, en unissant les charmes de la conversation à ceux de la bonne chère.
Calasiris, par complaisance pour Cnémon, par déférence pour Nausiclès, qu'il vouloit s'attacher de plus en plus, leur raconte son histoire, mais succinctement. Il abrège beaucoup tout ce qu'il avoit déjà raconté à Cnémon; il passe même sous silence tout ce qu'il croit inutile à Nausiclès de savoir. Il reprend le fil de sa narration à l'endroit où ils s'enfuirent de Delphes, et s'embarquèrent sur le vaisseau phénicien. Ils avancèrent d'abord au gré de leurs vœux. Un vent doux et favorable enfloit les voiles. Arrivés au détroit de Calydon, leur vaisseau est violemment agité au milieu d'une mer naturellement turbulente et orageuse. Cnémon interrompt Calasiris, et le prie de leur expliquer la cause des tempêtes qui régnent particulièrement sur ce bras de mer.
La mer Ionienne, reprend Calasiris, est renfermée en cet endroit dans un lit très-resserré: elle ne communique avec le golfe de Crisa que par un petit détroit. L'isthme du Péloponèse l'empêche de se jeter dans la mer Egée. C'est une digue opposée sans doute par la Providence à l'impétuosité de ses flots, qui, sans cette digue, inonderoient les pays voisins. Les flots, obligés de refluer dans ce détroit, rencontrent ceux qui y coulent, les choquent avec une extrême violence. De ce conflit il résulte une ébullition terrible; les flots se soulèvent, se couvrent d'écume; et de là les tempêtes si fréquentes dans ce détroit. Tous les convives applaudissent et reconnoissent la véritable cause des tempêtes qui agitent la mer Ionienne. Calasiris poursuit ainsi:
Après avoir passé ce détroit, et laissé derrière nous les îles Aiguës, nous crûmes appercevoir le promontoire de Zacynthe, qui s'offrit à nos yeux comme un nuage obscur. Le pilote fait caler les voiles. Nous lui demandons pourquoi il rallentit ainsi la marche du vaisseau, poussé par un vent favorable. Avec ce vent, dit-il, nous arriverons à terre vers la première veille de la nuit. Je crains déchouer, au milieu des ténèbres, contre un rivage bordé de rochers et d'écueils. Il vaut donc mieux passer la nuit en pleine mer, ne donner de vent à nos voiles que ce qu'il en faut pour prendre terre au point du jour. Voilà ce que le pilote nous répondit; mais il se trompa dans ses conjectures. Le soleil se levoit lorsque nous jetâmes l'ancre.
Nous débarquâmes à peu de distance de la ville. Les insulaires fixés le long du rivage, accourent comme à un spectacle extraordinaire. Ils admirent la légèreté, la beauté, la grandeur de notre vaisseau; ils croient y reconnoître la construction phénicienne; ils sont sur-tout étonnés de nous voir aborder heureusement et sans accident: bonheur auquel nous ne devions pas nous attendre dans un voyage entrepris après le coucher des Pleïades. Presque tous les passagers descendent du vaisseau pendant qu'on l'attache au rivage, et se dispersent dans la ville pour leurs affaires.
J'avois appris du pilote que nous passerions l'hyver dans cette île. Je ne voulus point rester sur le vaisseau, au milieu de la licence qui règne parmi les gens de mer, ni chercher une demeure dans la ville, de peur qu'on ne découvrît l'asyle de mes deux jeunes gens. Je résolus de chercher sur le rivage un endroit où je pourrais passer l'hyver. J'avance quelques pas; j'apperçois un vieux pêcheur assis devant sa porte, raccommodant les mailles de son filet. Je m'approche: Vieillard, lui dis-je, je vous salue; dites-moi où je pourrois trouver un séjour?--Il s'est accroché hier à ce rocher voisin, et ces mailles se sont rompues.--Ce n'est pas là ce que je vous demande. Vous nous obligerez beaucoup, si vous voulez nous recevoir chez vous, ou nous indiquer une autre demeure.--Ce n'est pas moi: je n'y étois pas. Non, Thyrrène n'est pas assez imprudent: la vieillesse ne l'a pas aveuglé jusques-là. C'est la faute de mes enfans, qui, par leur inexpérience, ont été jeter ce filet dans un endroit dont ils ne devoient pas approcher.
Enfin je m'apperçois qu'il est sourd. Vieillard, lui dis-je alors en élevant la voix, je vous salue. Nous sommes des étrangers qui vous prions de nous indiquer une demeure.--Si vous voulez, me répondit-il, en nous rendant le salut, vous demeurerez avec nous, à moins que vous ne cherchiez une maison grande et riche, et que vous ne meniez avec vous une multitude d'esclaves.--Je n'ai que deux enfans, et moi je suis le troisième.--Bon, c'est ce qu'il faut[38]: nous ne sommes qu'un plus que vous; j'ai encore avec moi deux de mes enfans, les autres sont mariés et pères de famille[39]; la nourrice de mes enfans fait la quatrième; car leur mère est morte depuis peu. Soyez donc le bien-venu; croyez que nous noua ferons un plaisir de recevoir un homme en qui, dès le premier abord, j'ai remarqué un air distingué.
J'accepte ses offres; je reviens ensuite avec Chariclée et Théagènes retrouver Thyrrène, qui nous reçoit bien, et nous cède la partie de sa maison la plus chaude. Nous y trouvâmes assez d'agrément pendant l'hyver: nous passions les jours tous ensemble. Chariclée couchoit avec la nourrice, moi avec Théagènes, et Thyrrène, avec ses deux enfans, dans un autre appartement. Nous mangions tous ensemble; nous défrayions nos hôtes de tout. Thyrrène donnoit aux deux amans du poisson qu'il alloit pêcher lui-même: quelquefois, pour passer le tems, nous y allions avec lui. Il avoit singulièrement diversifié ce plaisir, que, grâce à son intelligence, on pouvoit se donner en tout tems. Il connoissoit les endroits les plus favorables et les plus poissonneux: bien des personnes attribuoient à une faveur spéciale de la fortune, ce qui n'étoit que le fruit de son adresse; mais la fortune, comme on dit, ne donne pas de relâche à ceux qu'elle poursuit. La beauté de Chariclée lui attira des désagrémens jusques dans cette solitude. Ce marchand tyrien, qui avoit remporté une couronne aux jeux pythiques, qui nous avoit emmenés sur son vaisseau, me prenoit souvent en particulier, m'accabloit d'importunités et d'instances, me demandant Chariclée en mariage, comme si j'eusse été son père. Une tarissoit point sur ses qualités, sa noblesse, son mérite, ses richesses: le vaisseau lui appartenoit, ainsi que la plus grande partie de la cargaison; qui consistoit en or, en diamans, en soieries. A tant d'avantages il falloit encore ajouter sa victoire récente; enfin il possédoit tout.
Je lui représente l'état de dénuement où je me trouve; j'ajoute que jamais je ne donnerai ma fille à un étranger, dont la patrie est si éloignée de l'Egypte. Mon père, reprend-il, il est aisé de lever toutes ces difficultés; la possession de votre fille me tiendra lieu de dot, d'argent, de tous les trésors possibles. J'abandonne ma patrie pour me fixer dans la vôtre: dès ce moment je renonce à mon voyage de Carthage; je vous suis par-tout où vous voudrez aller. Enfin, le voyant s'opiniâtrer dans ses desseins, mettre toujours plus de chaleur dans ses poursuites, m'obséder continuellement de ses importunités, je lui donne des espérances, pour me délivrer de ses sollicitations; et dans la crainte qu'il ne se portât même à quelque violence dans cette île, je lui promets de tout arranger à mon retour en Egypte.
A peine étois-je débarrassé du Phénicien, qu'un nouvel orage se forma et gronda sur notre tête[40]. Quelques jours après, Thyrrène, me tirant à l'écart dans un angle formé par les sinuosités du rivage: Calasiris, me dit-il, j'en jure par Neptune, le dieu de la mer, et par les autres divinités de son empire, je vous aime comme mon frère; vos enfans me sont aussi chers que les miens. Je veux vous faire part d'un projet funeste que l'on médite et que je ne puis taire. Vous mangez avec moi à la même table: le silence seroit un crime de ma part; je veux donc vous en instruire. Des pirates, placés en embuscade dans une baie, derrière ce promontoire, cherchent à s'emparer du vaisseau phénicien; des sentinelles, qui se succèdent sur les rochers, épient le moment où il mettra à la voile. Songez-y; mettez-vous sur vos gardes: voyez ce que vous avez à faire. C'est sans doute à vous, ou plutôt à votre fille, qu'en veulent ces hommes pour qui il n'y eut jamais rien de sacré.
Thyrrène, lui dis-je, puissent les dieux vous récompenser comme vous le méritez! Mais, comment ce projet vous est-il connu? Comme pêcheur, me répond-il, je connois ces hommes; je leur porte du poisson, que je leur vends plus cher qu'à tout autre. Hier, pendant que je ramassois mes filets auprès de ces bas-fonds, le chef de ces pirates s'approchant de moi, me demande si je sais quand les Phéniciens mettront à la voile. Pénétrant aussitôt son dessein: Trachin, lui dis-je, je ne puis vous dire le jour précis; mais je crois que ce sera au printems. La jeune fille qui demeure chez vous partira-t-elle avec eux?--Je l'ignore; mais pourquoi me faire toutes ces questions?--Je ne l'ai vue qu'une fois, et je l'aime éperduement. Parmi le grand nombre de femmes, et même belles, qui me sont tombées entre les mains, jamais je n'ai vu de beauté pareille.