Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 12

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Chariclée, saisissant ma robe, m'arrête. O mon père! me dit-elle, n'est-ce pas un crime, ou plutôt une trahison de votre part? Quoi! Vous vous en allez! vous m'abandonnez ainsi à la discrétion de Théagènes! Ne songez-vous pas combien peu on doit se reposer sur un amant de la garde de son amante, lorsqu'il est maître de satisfaire sa passion, et qu'il ne voit personne dont la présence lui en impose! La vue de l'objet de son amour, seul et sans défense, ne fait que redoubler la violence de ses feux. Je ne vous quitte donc point que vous n'ayez fait promettre à Théagènes, avec serment, de ne point attenter à mon honneur, mais de me respecter à présent et dans la suite, jusqu'à ce que je sois rentrée dans le sein de ma patrie et de ma famille; et, si la fortune ennemie ne me le permet pas, de ne jamais entreprendre de forcer mon consentement. Je ne vous laisse aller qu'à ces conditions. Je fus surpris des paroles de Chariclée; cependant j'en reconnus la sagesse. J'allume un brasier sur l'autel; j'y jette quelques grains d'encens, Théagènes prête le serment exigé tout en se plaignant que c'étoit l'outrager que de compter sur un serment plus que sur ses principes de vertu, qui ne pouvoient guère être suppléés par une promesse forcée, et dont on n'a pour garant que la crainte de la divinité. Il jure cependant par Apollon Pythien, par Diane, par Vénus, par les Amours, d'être soumis aux volontés de Chariclée. Ils se font encore l'un à l'autre d'autres promesses dont les dieux sont également garans.

Je cours aussitôt chez Chariclès. L'alarme, la consternation régnoient dans sa maison. Déjà les esclaves de Chariclée étoient arrivées, et lui avoient annoncé l'enlèvement de sa fille. Les habitans s'assemblent en foule, environnent ce malheureux père, désespéré d'un pareil évènement, et incertain sur le parti qu'il a à prendre. Lâches! m'écriai-je aussitôt, êtes-vous donc insensibles? Quoi! vous restez ainsi immobiles, en silence! Est-ce que ce malheur a éteint en vous tout sentiment? Vous ne vous armez pas! vous ne poursuivez pas les ravisseurs! vous ne les atteindrez pas! vous ne punirez pas une aussi noire perfidie! Hélas! me répond Chariclès, il est inutile de lutter contre ma destinée: ce sont les dieux qui me punissent. Je me suis attiré leur colère du moment où j'entrai, par mégarde, dans le sanctuaire d'Apollon, et où je vis des objets que mes yeux ne devoient pas voir. Le dieu m'annonça aussitôt que je serois puni de mon imprudence, par la perte des objets les plus chers à mon cœur. Rien n'empêche cependant de combattre, comme on dit, contre la fortune. Si nous connoissions ceux que nous devons poursuivre, qui sont les auteurs de nos maux.... Ce beau Thessalien, lui dis-je, l'objet de votre admiration, dont vous m'avez fait un ami, Théagènes, avec ses jeunes gens, est le ravisseur. Il en est resté hier dans la ville jusqu'au soir, et sans doute vous en trouverez encore quelqu'un. Levez-vous donc, et assemblez le peuple.

On suit mes avis. Les généraux convoquent l'assemblée; la trompette, par leur ordre, retentit dans toute la ville; le peuple s'assemble aussitôt, et on délibère pendant la nuit au théâtre. Chariclès paroît au milieu de l'assemblée revêtu d'une robe de deuil, la tête couverte de poussière. Sa seule présence fait passer dans l'ame des spectateurs, toute l'amertume de sa douleur. Il parle ainsi:

«Vous voyez, ô Delphiens! l'excès de mes maux; et vous pensez peut-être que je ne vous ai assemblés et que je ne parois au milieu de vous que pour gémir sur moi-même. Non; je ne vous importunerai point de mes plaintes, quoique mon sort soit mille fois plus affreux que la mort. Les dieux me replongent dans une affreuse solitude. Mes yeux ne rencontrent plus dans ma maison aucun des objets si chers à mon cœur; cependant cette illusion, si commune à tous les hommes, me séduit encore; un vain espoir vit encore au fond de mon cœur: je me flatte encore de retrouver bientôt ma fille; c'est en vous sur-tout que repose cet espoir. Oui, Delphiens, vous allez poursuivre celui qui m'a outragé, et vous reviendrez avec la victoire. Ils ne vous ont pas sans doute ôté le courage, ces jeunes Thessaliens, ni le sentiment de l'opprobre imprimé à notre patrie et à nos dieux. Quelle bonté! quelle tache! de jeunes danseurs, en petit nombre, venus pour relever l'éclat d'une cérémonie religieuse, ont bravé la première ville de la Grèce, ont ravi l'objet le plus précieux du temple d'Apollon, Chariclée, l'ame de ma vie! Destin affreux! fortune impitoyable! Ma première fille, vous le savez, celle à qui j'avois donné le jour, est descendue dans le tombeau, en entendant retentir encore les cris de joie qui avoient célébré son hymen. Le flambeau de sa vie s'est éteint au milieu des torches nuptiales. Bientôt après il m'a fallu élever un autre tombeau à sa mère. Le destin m'a éloigné de ma patrie; mais je me consolois de tous ces maux. J'avois trouvé Chariclée; Chariclée étoit mon espérance, ma vie; je voyois en elle celle qui perpétueroit mon nom. Chariclée me tenoit lieu de tout; elle étoit, pour ainsi dire, la colonne sur laquelle reposait ma maison[35]. Un funeste revers, un coup de foudre vient d'enlever cet appui à ma vieillesse; et le destin, par un raffinement de barbarie et de cruauté, dont j'ai déjà été victime, choisit, pour me l'enlever, le moment où se préparoit son hymenée. Déjà vous en aviez été avertis.»

Chariclès parloit encore, se livrant à toute la vivacité de sa douleur, lorsque le général Hégésias, l'interrompant, parle ainsi:

«Citoyens, laissons à Chariclès le soin de pleurer l'enlèvement de sa fille. Pour nous, ne nous laissons point abattre par sa douleur; ne nous amusons point à mêler nos larmes aux siennes. Ne laissons point échapper le moment favorable: la célérité décide en tout, et principalement à la guerre, du succès des entreprises. En prenant les armes au sortir de rassemblée, nous pouvons espérer atteindre nos ennemis. Ils se reposent sur la lenteur de nos préparatifs, et ne hâtent point leur retraite. Nous abandonner aux larmes, comme des femmes, c'est leur donner le tems de gagner de l'avance; et nous n'aurons pour nous que la honte d'avoir été outragés par des jeunes gens. Poursuivons-les au plus vite; saisissons-nous d'eux; faisons-leur subir une mort ignominieuse. Etendons notre vengeance au-delà du trépas, en flétrissant leur postérité. Nous pouvons encore, pour satisfaire notre ressentiment, allumer l'indignation des Thessaliens contre ceux qui pourroient échapper à nos coups, et contre leurs descendans. Décrétons de ne point recevoir désormais leur théorie, et de ne point leur permettre d'offrir des sacrifices à Néoptolème. Ordonnons que le trésor public de Delphes fournira aux frais de cette cérémonie. Le peuple approuve cette proposition, et la ratifie sur-le-champ. Ordonnez encore, continue le général, que la prêtresse de Diane ne paroîtra plus lorsque les athlètes disputeront le prix de la course armée: car c'est là la source de l'impiété de Théagènes: c'est dès ce moment qu'il a médité d'enlever Chariclée. Il faut prévenir, pour la suite, de pareils attentats.»

Le peuple décrète d'une voix unanime tout ce que lui propose Hégésias. Le général ordonne de prendre les armes. La trompette guerrière retentit dans toute la ville. L'assemblée quitte le théâtre et se disperse pour voler aux combats. On voit s'armer à l'envi, non-seulement ceux qui sont en état de porter les armes, mais encore les enfans, les jeunes gens sans distinction.... Le courage supplée aux forces. Tous veulent partager les dangers de cette expédition. Beaucoup de femmes même, s'élevant au-dessus de la foiblesse de leur sexe, s'arment de tout ce quelles trouvent, et grossissent l'armée de leur troupe inutile. Mais bientôt elles sentent toute leur foiblesse et rentrent chez elles. On voit même des vieillards vouloir secouer le poids des ans, et, leurs forces ne répondant point à leur courage, reprocher à la vieillesse de laisser une ardeur impuissante à un corps usé et sans vigueur: tant est grande la désolation que l'enlèvement de Chariclée a répandue dans la ville de Delphes. Tous les habitans, comme frappés du même coup, sans attendre le jour, se mettent à la poursuite de ses ravisseurs.

Fin du Livre Quatrième.

LIVRE CINQUIÈME.

SOMMAIRE.

_Calasiris s'embarque sur un vaisseau phénicien, avec Théagènes et Chariclée. Retour de Nausiclès. Plaintes de Chariclée, sous le nom de Thisbé. Frayeur de Cnémon, au nom de Thisbé. Théagènes et Chariclée tombent entre les mains de Mitranes. Théagènes envoyé à Oroondates. Chariclée remise à Nausiclès. Sacrifice fait à Mercure. Calasiris reprend le récit de ses aventures. Il aborde à Zacynthe. Il demeure chez un pêcheur. Le marchand tyrien demande Chariclée en mariage. Trachin, chef de pirates. Calasiris s'embarque avec Théagènes et Chariclée. Ils sont pris par les pirates. La tempête les pousse en Egypte. Trachin se prépare à épouser Chariclée. Adresse de Calasiris. Trachin tué par Pélore, et Pélore par Théagènes._

Tels étoient les mouvemens de la ville de Delphes[36]; mais je ne sais quelle fut l'issue de l'expédition. Je profitai du tems qu'ils mirent à la poursuite des Thessaliens pour m'échapper. Je fus rejoindre Théagènes et Chariclée, je les conduisis au bord de la mer cette même nuit, et je les fis monter dans le vaisseau phénicien qui nous attendoit pour mettre à la voile.... Le jour étoit prêt à paroître; mais les Phéniciens m'avoient promis avec serment de m'attendre, et ils ne voulurent pas manquer à leur parole. Ils nous reçoivent avec les démonstrations de la joie la plus vive. Ils font force de rame pour sortir du port et gagner la pleine mer. Un doux zéphir souffle de la terre. Ils déploient les voiles, et le vaisseau sillonne rapidement la surface unie des ondes tranquilles. Ils laissent bientôt derrière eux le golphe de Cyrrha, le promontoire du Parnasse, les rochers d'Etolie et de Calydon. Le soleil étoit prêt de se coucher, lorsque les isles Aiguës, à qui leur forme a fait donner ce nom, se montrèrent à nous. Mais pourquoi prolonger ainsi mon récit? Je m'oublie, Cnémon, je vous oublie aussi dans ces détails. Arrêtons-nous ici, et livrons-nous au sommeil. Laissons voguer nos deux amans sur les îlots. Quelque avide que soit votre curiosité, avec quelque force que vous résistiez au sommeil, je crois que le détail de toutes mes aventures, continué bien avant dans la nuit, fatigueroit votre attention. Les années, mon fils, m'appesantissent; mon ame s'attendrit au souvenir de mes malheurs, et le sommeil ferme mes yeux.

Mon père, répondit Cnémon, arrêtez-vous ici; ce n'est pas que je sois fatigué de vous entendre; non, mon attention se soutiendront toujours, quand même votre narration dureroit plusieurs jours et plusieurs nuits, tant les charmes de votre éloquence sont séduisans. Mais depuis long-tems j'entends un bruit sourd, un tumulte confus: j'en étois même troublé; mais la peur de perdre quelque chose de votre récit me contraignoit au silence. Je n'ai rien entendu, dit Calasiris; les années en sont peut-être la cause. L'affaiblissement de l'ouie est une des infirmités de la vieillesse. Peut-être aussi étois-je trop attentif à mon discours. C'est sans doute Nausiclès, le maître de cette maison, qui revient.... Grands dieu! comment a-t-il réussi dans son entreprise? Au gré de mes vœux, dit Nausiclès, paroissant tout-à-coup devant eux. Je n'ignore pas, mon cher Calasiris, dans quelles inquiétudes vous a jeté mon expédition. Je sais que votre ame étoit, pour ainsi-dire, à mes côtés. Votre conduite passée envers moi, le sujet de votre entretien quand je suis entré, tout me prouve quelle part vous prenez à tout ce qui me touche.... Mais, quel est cet étranger?--C'est un grec. Vous apprendrez le reste par la suite. Dites-nous au plus tôt si vous avez réussi, afin que nous puissions partager votre joie.--Je vous en instruirai demain. Pour le présent il vous suffit d'apprendre que j'ai retrouvé Thisbé, et plus belle. Je suis accablé de fatigues, épuisé de peines et de soucis, et j'ai besoin d'un peu de repos pour rétablir mes forces; et il quitte ses hôtes pour se livrer au sommeil.

Au nom de Thisbé, Cnémon reste interdit. Son esprit roule de pensées en pensées, sans s'arrêter à aucune. Il soupire, il gémit amèrement. Il passe la nuit dans la plus cruelle perplexité. Calasiris, quoique endormi, s'apperçoit qu'il souffre; il lève la tête de dessus son chevet, et, s'appuyant sur son coude, il lui demande la cause de ses peines, et d'un égarement d'esprit qui le rapproche des frénétiques, Quoi! lui répond Cnémon, j'apprends que Thisbé vit encore, et je serois tranquille!--Quelle est donc cette Thisbé? comment la connoissez-vous? pourquoi ne pouvez-vous apprendre qu'elle est en vie, sans en être troublé?--Vous le saurez lorsque je vous raconterai mon histoire. Mes yeux l'ont vue étendue sans vie; mes mains lui ont rendu les derniers devoirs chez les Bucoles.--Dormez; dans peu nous aurons la solution de cette énigme.--Il m'est impossible de dormir. Tranquillisez-vous.--La vie m'est un fardeau insupportable. Il faut que je sorte, que je m'assure, à quelque prix que ce soit, si Nausiclès n'est point dans l'erreur, et si en Egypte les morts reviennent à la vie. Calasiris sourit, ferme les yeux et s'endort.

Cnémon, sortant de la chambre, éprouve l'embarras d'un homme errant pendant la nuit au milieu des ténèbres, dans une maison qu'il ne connoît pas. Mais l'inquiétude où il est au sujet de Thisbé, lui fait surmonter tous les obstacles. Il veut éclaircir ses soupçons. Il erre de côté et d'autre, passe et repasse plusieurs fois par les mêmes endroits. Enfin, il entend les gémissemens sourds et plaintifs d'une femme. Tel le rossignol, pendant une nuit du printemps, fait entendre au loin des sons lamentables. Guidé par ces douloureux accens, il approche de l'appartement d'où ils sortent, applique son oreille à l'endroit où les deux battans de la porte se réunissent. Il écoute et entend ce qui suit: «Non, mon sort ne peut être plus affreux. Echappée des mains des brigands, soustraite à une mort cruelle, je me flattois de passer le reste de ma vie errante et vagabonde avec celui que mon cœur adore, et qui l'auroit remplie de charmes. Avec lui j'aurois supporté aisément les plus cruels revers. Mais la fortune, acharnée à me poursuivre, ne m'a montré quelques lueurs d'espérance que pour me tromper plus cruellement. Je me croyois libre, et me voilà encore esclave. Je croyois mes fers brisés, et m'en voilà encore chargée. J'étois renfermée dans une île, environnée de ténèbres, et mon sort aujourd'hui, loin d'être changé, n'est devenu que plus affreux, puisque je suis séparée de celui qui vouloit et qui pouvoit me consoler. Hier je quittai une caverne de brigands, séjour affreux, abîme inaccessible, que j'habitois, où plutôt j'étois enterrée; mais la présence de mon bien-aimé me consoloit. Là, il a pleuré ma mort, quoique je fusse pleine de vie; là, ses larmes ont arrosé des cendres qu'il croyoit les miennes. Aujourd'hui je suis privée de toutes ces consolations. Il n'est plus avec moi celui qui partageoit mes douleurs, celui qui allégeoit le poids de mes chagrins. Seule, abandonnée, prisonnière, abîmée dans la douleur, en butte aux jeux cruels de la fortune, si je supporte encore la vie, c'est dans l'espérance de revoir l'objet de ma tendresse. O toi, l'ame de ma vie! dans quels lieux es-tu? quel est ton sort? es-tu aussi esclave, toi qui naquis au sein de la liberté, toi qui ne connus jamais d'autre esclavage que celui de l'amour? Réserve-toi à ma tendresse. Puisses-tu revoir un jour ta chère Thisbé! car tel est le nom qu'il faudra bien que tu me donnes».

Cnémon, à ces mots, n'est plus maître de lui; il ne peut en écouter davantage. Il avoit d'abord soupçonné qu'il étoit dans l'erreur; mais ces dernières paroles lui persuadent que c'est vraiment Thisbé qu'il entend. Peu s'en fallut qu'il ne se laissât tomber contre la porte; mais il se retint, dans la crainte d'être surpris; car le jour approchoit[37]. Il se retire. Ses genoux chancellent; ses pieds heurtent à chaque pas: il donne contre les murailles; sa tête frappe contre le haut des portes, choque contre différens objets suspendus au plancher. Enfin, après bien des détours, il arrive à la chambre où il demeuroit, et se laisse tomber sur son lit. Tout son corps tremble; ses dents claquent les unes contre les autres, et peut-être auroit-il expiré, si Calasiris, s'appercevant de son état, ne l'eût ranimé en le pressant contre son sein, et ne fût venu à bout de le rappeler à la vie. Lorsqu'il a repris connoissance, il lui demande la cause de ces mouvemens convulsifs. Mon père, dit-il, je suis perdu. Thisbé ... ce monstre ... est véritablement en vie. En prononçant ces mots il retombe encore. Calasiris fait de nouveaux efforts pour retenir son ame prête à s'échapper.

Cnémon n'étoit alors que la victime des bisarreries de la fortune, qui souvent prend plaisir à se jouer des hommes, qui corrompt les plaisirs les plus vifs par l'amertume des chagrins. Elle lui montra un sujet de douleur dans ce qui devoit être pour lui un sujet de joie, et elle lui fit sentir toute la cruauté de ses caprices. Peut-être aussi l'homme n'est-il pas fait pour goûter des plaisirs purs et sans mélange. Cnémon alors fuyoit l'objet de ses vœux. Cnémon redoutoit une vue qui devoit le combler de joie. C'étoit Chariclée et non Thisbé qu'il avoit entendue gémir. Voici ce qui s'étoit passé.

Lorsque Thyamis eut été pris par les ennemis et chargé de chaînes, que l'île eut été livrée aux flammes et entièrement dévastée, Cnémon et Thermutis, l'écuyer de Thyamis, traversèrent le lac au point du jour pour s'informer du sort du chef des brigands. On a vu ce qu'ils devinrent. Théagènes et Chariclée, restés seuls dans l'île, tirèrent du sein même de leurs maux une source inépuisable de plaisirs: rien n'arrêta les élans de leur tendresse. Seuls, éloignés des importuns, ils s'abandonnent à toute la vivacité de leur amour. Oubliant l'univers entier, ils se tiennent long-tems et étroitement serrés dans les bras l'un de l'autre: ils se rassasient des charmes d'un amour pur et honnête: des larmes brûlantes se mêlent à leurs pudiques baisers. Théagènes, dans l'ardeur de ses désirs impétueux, vouloit-il franchir les bornes de la pudeur, Chariclée lui rappeloit ses sermens, modéroit ses transports, et son amant s'arrêtoit aussitôt. Vaincu par l'amour, mais vainqueur du plaisir, l'austère vertu parloit toujours à son cœur. Enfin la nécessité de réfléchir sur le parti qu'ils ont à prendre, impose silence à leurs transports, et Théagènes parle ainsi:

«O Chariclée! puissent les dieux de la Grèce nous accorder ce qui pour nous est le plus précieux des biens, ce qui nous a fait supporter tout, ce qui fait encore l'unique objet de nos vœux, d'être toujours l'un avec l'autre. Mais comme les choses humaines n'ont ni solidité, ni consistance; comme nous avons déjà beaucoup souffert, que nous nous attendons à souffrir beaucoup encore; que nous devons nous rendre au bourg de Chemmis, selon nos conventions avec Cnémon; que nous ignorons le sort qui nous attend; que le pays où nous devons nous rendre est sans doute bien éloigné d'ici, convenons de certains signes, qui nous éclaireront sur le sort de l'un et de l'autre, qui nous dirigeront dans nos recherches, si nous nous trouvons séparés. Des signes dictés par l'amour, imaginés pour réunir deux amans, peuvent épargner bien des fatigues, et sont des guides sûrs dans les voyages.

Chariclée approuve cet avis. Ils conviennent que sur les temples, les monumens publics, les statues, les pierres, dans les carrefours, Théagènes écrira _le Pithique_, et Chariclée _la Pithie est partie à droite ou à gauche, vers telle ville, tel village, tel pays, avec l'indication du jour et de l'heure du départ._ Si nous nous rencontrons, disent-ils, il suffira de nous voir pour nous reconnoître; jamais le tems ne pourra effacer de nos cœurs des traits que l'amour y a gravés. Ils conviennent encore que Chariclée montrera l'anneau que sa mère a exposé avec elle, et Théagènes une cicatrice à son genou blessé à la chasse d'un sanglier; que le mot _flambeau_ dans la bouche de Chariclée, et celui de _palmier_ dans celle de Théagènes, serviront encore à se reconnoître mutuellement. Ils s'embrassent ensuite l'un l'autre, versent des larmes, qui sont comme des libations offertes à l'amour, et se donnent des baisers garans de leur fidélité mutuelle.

Ils sortent de la caverne sans toucher à aucun des objets qu'elle recèle: ce seroit un crime à leurs yeux que de porter la main sur des richesses qui ne sont que le fruit du brigandage; mais ils prennent ce qu'ils ont apporté de Delphes, et que les brigands leur ont enlevé. Chariclée se déguise. Elle enferme dans une besace ses colliers, sa couronne, sa robe de prêtresse; et pour qu'on ne les voie point, elle met par-dessus quelques objets de vil prix. Elle donne son arc et son carquois à Théagènes: fardeau bien doux pour un amant, armes consacrées au dieu qui le tient asservi sous ses lois.

Déjà ils sont près du lac, se disposent à entrer dans une barque, lorsqu'ils apperçoivent une troupe d'hommes armés qui le traversent. Etonnés, interdits à cette vue, ils restent immobiles, comme frappés de stupeur. Ils gémissent amèrement sur les caprices de la fortune, qui se joue d'eux si cruellement. Mais les ennemis sont près d'aborder. Chariclée veut s'enfuir et retourner s'ensevelir dans cette caverne, pour se soustraire à leurs recherches. Déjà elle se met en devoir de courir, lorsque Théagènes, l'arrêtant: Jusqu'à quand, dit-il, fuirons-nous le destin qui nous poursuit? Cédons à la fortune; abandonnons-nous au torrent qui nous entraîne. L'avantage, que nous retirerons de fuir, sera de fuir encore, d'errer de climats en climats, d'essuyer encore des malheurs enchaînés à d'autres malheurs. Ne vois-tu pas, ô ma chère Chariclée! comme nous sommes le jouet de la fortune. A peine sortis de notre patrie, nous sommes tombés entre les mains des pirates. Aux dangers de la mer ont succédé sur terre des dangers plus grands. Des mains des ennemis nous sommes passés entre celles des brigands. Il n'y a qu'un instant, nous étions encore dans leurs chaînes. Nous nous voyions seuls, libres; il ne tenoit qu'à nous de nous échapper; de nouveaux meurtriers surviennent: ce ne sont que de nouveaux acteurs que la fortune amène sur un théâtre où nous jouons le premier rôle. Terminons ici cette affreuse tragédie; livrons-nous nous-mêmes au fer des assassins; prévenons une catastrophe peut-être plus terrible; craignons d'être réduits à nous donner nous-mêmes la mort.

Chariclée ne pense pas tout-à-fait comme Théagènes. Elle trouve justes ses plaintes contre la fortune, mais elle ne croit pas comme lui qu'il faille se livrer aux ennemis. Il n'est pas sûr, dit-elle, qu'ils nous ôteront la vie: non, la fortune ne nous favorise pas assez pour mettre ainsi fin à nos infortunes; peut-être veut-elle nous réserver aux horreurs de l'esclavage. Est-il genre de mort aussi affreux qu'une pareille destinée? Etre exposé aux insultes, aux outrages de barbares grossiers et brutaux, est un sort auquel il faut nous soustraire, à quelque prix que ce soit. Echappés plusieurs fois à des dangers plus grands, nous pouvons espérer d'échapper encore à celui-ci. Faisons ce qui te plaît, répartit Théagènes, et aussitôt il suit les pas de son amante, comme s'il eût été entraîné par une force invisible.