Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

Part 11

Chapter 113,925 wordsPublic domain

Chariclès, lui dis-je, vous ne vous trompez point. Votre fille éprouve véritablement des accès de frénésie: c'est la violence de mes remèdes qui l'a mise dans cet état; mais il les falloit tels pour la contraindre à faire ce qui répugnait également à son tempérament et à ses goûts. Un dieu ennemi, je crois, en empêche le succès et combat mes efforts. Il faut me montrer cette bandelette que vous avez trouvée parmi les autres objets exposés avec Chariclée. Je crains que cette bandelette ne soit, enchantée, qu'elle ne porte avec elle quelques prestiges qui lui endurcissent l'ame. Je crains que quelque ennemi n'ait fermé l'entrée de son cœur aux charmes de l'amour et aux douceurs de l'hymen. Quelques momens après, il m'apporte cette bandelette. Je le prie de me laisser seul. Il se retire. Je retourne chez moi; je m'empresse d'examiner cette bandelette: je la trouve remplie de caractères éthiopiens, non de ceux dont se sert le peuple, mais de ceux dont se servent les rois et qui ressemblent beaucoup aux caractères sacrés des Egyptiens. Je les parcoure et je trouve ce qui suit:

«Persine, reine d'Ethiopie. C'est pour une fille, dont je ne sais quel sera le nom, que je ne connois que par les douleurs de l'enfantement, que je trace ces mots, présent funeste et arrosé de mes larmes».

Je fus frappé d'étonnement, Cnémon, en voyant le nom de Persine. Je lus le reste, ainsi conçu:

«O ma fille! j'étois innocente quand je t'ai exposée pour te dérober aux yeux de ton père Hydaspe; j'en prends à témoin le soleil, de qui nous descendons. Cependant, pour me justifier à tes yeux; si tu prolonges tes jours, aux yeux du mortel bienfaisant et envoyé du ciel pour te sauver, s'il en est qui te sauve, aux yeux de l'univers entier, je vais détailler les motifs qui m'ont déterminée à t'exposer.

Nos premiers ancêtres sont, parmi les dieux, le Soleil et Bacchus; et parmi les héros, Persée, Andromède et Memnon. Ceux qui, dans la suite des tems, construisirent le palais des rois d'Ethiopie, l'ornérent de peintures qui représentent nos ancêtres. Les statues, les tableaux où sont tracés les exploits de ces héros, sont placés dans les portiques et les appartemens des hommes. Les amours d'Andromède et de Persée ornent l'appartement ou je couche. Les nœuds de l'hymen m'unissoient depuis dix ans à Hydaspe; mais nous n'avions pas encore d'enfans. Un jour, pendant les ardeurs brûlantes du midi, le sommeil s'empara de moi. Ton père, prétextant des ordres qu'il avoit reçus en songe, vint me trouver et réclama les droits d'époux. Bientôt je m'apperçus que j'étois enceinte. Tout le tems qui précéda l'enfantement, ne fut qu'une fête continuelle pour tous les Ethiopiens. Le roi, qui se flattoit que je lui donnerais un successeur à la couronne, remercioit les dieux par des sacrifices sans nombre. Mais je donnai le jour à une fille blanche, couleur inconnue en Ethiopie. Voici, je crois, quelle en étoit la cause. Au moment où je tenois ton père dans mes bras, mes yeux s'arrêtèrent sur le tableau qui représentait Andromède absolument nue, puisque l'artiste avoit saisi le moment où Persée venoit de la descendre du rocher; et le fruit malheureux que je conçus dans mon sein, ressembla à l'image qui m'avoit frappée. Persuadée que ta couleur déposeroit contre moi, que personne ne croiroit à ce que je pourrois alléguer pour ma justification, j'ai mieux aimé, pour me garantir d'une mort ignominieuse, t'abandonner à la fortune, que de te livrer à un trépas assuré, ou t'entendre appeler d'un nom injurieux à ma vertu. Je trompai ton père: je lui dis que tu étois morte; mais je te fis exposer en secret, avec beaucoup de richesses destinées à celui qui te sauveroit la vie. Entre autres ornemens, je te parai de cette bandelette où est tracée ta malheureuse histoire et la mienne: elle est arrosée de mes larmes et de mon sang. O toi! qui la première m'as fait connoître le plaisir d'être mère, qui as été en même-tems une source de douleurs pour moi; ô ma fille! qui ne l'as été qu'un instant, si tu prolonges tes jours, souviens-toi de ta naissance. Chéris la pudeur; c'est la vertu de notre sexe. Par elle, tu soutiendras la gloire de ton origine, tu honoreras ceux qui t'ont donné le jour. Parmi tous les objets exposés avec toi, conserve avec le plus grand soin un anneau dont ton père m'a fait présent lorsqu'il recherchoit ma main: il porte l'empreinte du sceau royal; le chaton, fait d'une pantarbe douée d'une vertu secrète, doit te le faire regarder comme sacré. Telles sont les paroles que je t'adresse sur cette bandelette, puisqu'un dieu jaloux me prive du plaisir de te voir et de t'entretenir de vive voix. Peut-être seront-elles vaines; peut-être aussi seront-elles un jour d'une grande utilité; car l'avenir est voilé aux yeux des mortels. Ta beauté, funeste à ta mère, ne te sert de rien. Cette bandelette, si tu vis, révélera le secret de ta naissance. Mais si ... puissé-je ne jamais l'apprendre...! ce sont des larmes de regret et d'amertume dont j'arrose ta cendre».

La lecture de ce qui étoit tracé sur cette bandelette, dissipa mes incertitudes. J'admirois la sagesse des dieux. La tristesse et la joie remplissoient mon cœur; des larmes, mêlées de plaisir, coulèrent de mes yeux. Pendant que je m'applaudissois d'avoir levé le voile qui me cachoit le passé et d'avoir démêlé le sens de l'oracle, l'incertitude de l'avenir, les misères de la vie, l'inconstance, la fragilité des choses humaines, les caprices et les bizarreries de la fortune, dont Chariclée me présentoit un exemple si frappant, me remplissoient de compassion, de soucis et d'inquiétudes. Sa naissance, ses aventures, ses traverses, la distance immense qui la séparait de sa patrie, se présentoient sans cesse à mon esprit. Ethiopienne d'origine, née du sang royal, elle avoit perdu tous ces titres, et n'étoit regardée que comme le fruit du libertinage. J'étois dans la plus grande perplexité, déplorant le passé, et n'osant lui assurer un sort plus heureux pour l'avenir. Enfin le calme se rétablit dans mon ame; je résolus d'exécuter mon projet et sans délai.

Je me rends chez Chariclée. Je la trouve seule, accablée par sa maladie. Son courage la soutenait encore; mais son corps abattu, ses forces épuisées la mettoient hors d'état de résister long-tems aux progrès du mal. J'ordonne à tous ceux qui étoient présens de se retirer; je demande le calme le plus profond, sous prétexte que je vais faire des vœux et des invocations sur Chariclée. Chariclée, lui dis-je, c'est aujourd'hui qu'il faut m'ouvrir votre cœur. Vous m'avez promis hier de n'avoir aucune réserve pour un homme qui peut, malgré votre silence, pénétrer dans le fond de votre ame. A ces mots, Chariclée me prend la main, la baise, l'arrose de ses larmes: Sage Calasiris, me dit-elle, accordez-moi cette première faveur; ne m'obligez pas de vous révéler mes tourmens, puisque vous dites les connoître: mon honneur me commande le silence. Permettez-moi de taire un mal honteux, qu'il est plus honteux encore de dévoiler. Les progrès qu'il fait tous les jours m'accablent; mais ce qui me déchire l'ame, c'est de ne l'avoir point arrêté dès sa naissance, de m'être laissée subjuguer par une passion, contre laquelle mon cœur s'étoit révolté jusqu'à ce funeste moment, une passion dont le nom seul flétrit le saint nom de chasteté.

Ma fille, lui dis-je pour la consoler, ce silence sur l'état de votre cœur mérite les plus grands éloges. Je n'ai pas besoin d'apprendre de votre bouche ce que les secrets de mon art m'ont appris depuis long-tems. Il est beau de vous voir rougir d'un sentiment qu'il est glorieux à votre sexe de tenir caché. Mais, puisqu'enfin votre cœur connoît l'amour, puisque l'image de Théagènes y règne (les dieux eux-mêmes m'ont instruit de son bonheur) sachez que vous n'êtes ni la seule, ni la première qui ressentez cette passion. Bien des femmes illustres, bien des vierges ont eu, comme vous, un cœur sensible. L'amour est le plus puissant des dieux: on nous représente les autres immortels asservis à ses lois. Il faut que la sagesse elle-même préside à toutes vos démarches. Il eût été beau, sans doute, de rester inaccessible aux traits de l'amour; mais quand une fois il est maître de nous, c'est à la vertu à nous retenir dans les bornes du devoir. Vous pouvez m'en croire, fuyez l'opprobre dont pourroit vous couvrir votre passion; que des nœuds légitimes vous lient à celui que vous aimez, et que l'hymen guérisse vos maux.

Pendant que je parlois ainsi, la sueur ruisseloit sur tout son corps. La joie que lui inspiroient mes discours, les tourmens de l'espérance, la honte de voir son secret arraché, se peignoient successivement sur son visage. Mon père, me dit-elle; après un long silence, vous me parlez d'hymen; mais Chariclès y consentira-t-il? mon vainqueur lui-même ne me dédaignera-t-il pas? Vous n'avez rien à redouter de la part de Théagènes, lui dis-je; l'amour le domine avec plus d'empire peut-être que vous. Vous avez allumé dans son cœur tous les feux qui vous dévorent. Vos ames, dès votre première entrevue, ont senti qu'elles étoient faites l'une pour l'autre, et ont éprouvé sur-le-champ les mêmes sentimens. Mon art vous a servi auprès de lui; il a redoublé l'ardeur qui le consume. Celui que vous regardez comme votre père, vous destine un autre époux: c'est Alcamène, que vous devez connoître. Alcamène! dit-elle; qu'il lui prépare un tombeau. Théagènes sera mon époux, ou la Parque tranchera plutôt le fil de mes jours. Mais, dites-moi, je vous en conjure, comment savez-vous que Chariclès n'est pas celui qui m'a donné le jour, et qu'il n'est que mon père adoptif?--Voilà ce qui me l'a appris, lui répondis-je en lui montrant cette bandelette.--Comment est-elle entre vos mains? car au moment où Chariclès me reçut des mains de celui qui m'avoit nourrie, lorsqu'il m'emmena ici, je ne sais comment, il me prit cette bandelette, qu'il a conservée avec le plus grand soin[30].--Je vous dirai par la suite comment je l'ai tirée des mains de Chariclès. Mais, dites-moi, savez-vous ce quelle contient?--Non, je l'ignore.--Cette bandelette est un flambeau qui éclaire les ténèbres qui environnent votre berceau, et dans lesquelles vous avez marché jusqu'ici. Elle me prie aussitôt de lui faire part de ce que j'avois découvert. Je lui explique, je lui détaille tout ce qui étoit sur la bandelette. A peine se connoît-elle elle-même, que son courage se ranime. Elle prend des sentimens dignes de sa naissance. Elle me demande ce qu'il faut faire. Je lui parle ouvertement; je lui développe mes projets. Ma fille, lui dis-je, j'ai été en Ethiopie, pour m'instruire dans les sciences qu'on y cultive. J'ai connu votre mère Persine; car dans ce pays, le palais des rois est ouvert aux sages. Les connoissances des Egyptiens, que je joignois à celles des Ethiopiens, augmentoient la considération dont je jouissois.

Lorsqu'elle sut que je me disposois à retourner en Egypte, elle m'apprit votre histoire; mais elle me fit jurer auparavant que je n'en parlerons à personne. Elle m'avoua même qu'elle n'auroit pas la même confiance dans les sages du pays. Elle me pria de demander d'abord aux dieux si vous n'aviez point perdu la vie, ensuite dans quel pays vous étiez. Elle ajouta que, malgré toutes ses recherches, elle n'avoit pu trouver personne qui vous ressemblât. Les dieux m'avoient instruit de tout. Je dis donc à votre mère que vous viviez, dans quel pays vous étiez. Elle me pria alors de vous chercher, de vous ramener dans le sein de votre patrie; elle ajouta que, depuis qu'elle vous avoit mise au monde, elle n'avoit point eu d'enfans; qu'elle étoit prête, lorsque vous paroîtriez, à avouer tout le passé à votre père, qui, assuré par une longue suite d'années de la vertu de son épouse, transporté de joie lorsqu'il se verroit un enfant héritier de sa couronne, ne verroit que la vérité dans tout ce qu'elle lui diroit.

Tel fut le discours de votre mère. Elle y ajouta des prières ardentes; elle me fit jurer par le Soleil, serment inviolable pour les sages d'Ethiopie, de m'occuper de vous. Je viens donc pour satisfaire à ses prières et dégager mes sermens. Ce n'est pourtant pas là le motif qui m'amène à Delphes; mais c'est le plus grand avantage que je retire de l'exil auquel les dieux eux-mêmes m'ont déterminé. Depuis long-tems je suis comme aux aguêts, vous témoignant tous les égards dus à votre naissance, attendant en silence un moment favorable de vous présenter dans cette bandelette une preuve non équivoque de la vérité de ce que je vous dis. Il ne tient qu'à vous, avant de voir votre inclination forcée par Chariclès, qui veut vous unir à Alcamène, de fuir de ce pays avec moi; de retourner dans votre patrie, dans les bras de vos parens; d'épouser Théagènes, prêt à nous suivre par-tout où nous voudrons aller; de quitter votre vie errante et précaire, pour rentrer dans le rang où vous appelle votre naissance, et faire asseoir avec vous sur le trône celui que votre cœur adore, s'il faut toutefois ajouter foi aux oracles des dieux. Je lui rappelai en même-tems l'oracle d'Apollon; je lui en expliquai le sens. Elle n'ignoroit pas que beaucoup de personnes parlaient de cet oracle, et cherchoient à l'interprêter. Elle fut frappée d'étonnement. Mon père, reprit-elle, je ne doute pas que la volonté des dieux ne soit telle que vous le dites. Mais que faut-il faire?--Il faut feindre de consentir à votre hymen avec Alcamène.--Il est bien affligeant et bien honteux de faire même de simples promesses à un autre que Théagènes. Quoi qu'il en soit, je m'abandonne aux dieux et à vous.... Mais ... quel est le but de ce mensonge? comment me dégager de mes promesses sans les accomplir?--Le tems vous l'apprendra. Il est des choses dont les discours d'une femme retardent l'exécution; mais la célérité, secondée de l'audace, vient à bout de tout. Je ne vous demande que de suivre mes avis; de convenir avec Chariclès, pour le moment, de donner votre main à Alcamène. Il ne fera rien sans me consulter. Elle me promet de faire tout ce que je lui dis; je la quitte versant un torrent de larmes.

A peine suis-je sorti, que je rencontre Chariclès en proie à la plus vive douleur et au chagrin le plus cuisant. Quoi! lui dis-je, quand vous devriez vous livrer à la joie, remercier les dieux par des sacrifices de ce que vous êtes enfin parvenu au comble de vos vœux, de ce que mon art et mon adresse ont triomphé de Chariclée, de ce que je l'ai déterminée à subir le joug de l'hymen, vous paroissez triste et rêveur! Vous pleurez presque! D'où vous vient donc cette tristesse?--Hélas! ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes! S'il en faut croire les songes qui me tourmentent, et celui sur-tout que j'ai eu cette nuit, ma fille, l'objet de ma tendresse, ne doit pas se marier, mais changer de séjour. Je croyois voir un aigle, parti de la main d'Apollon, s'abattre tout-à-coup sur moi, arracher ma fille d'entre mes bras, la transporter à l'extrémité de la terre, dans un pays peuplé de fantômes et d'ombres noires; enfin j'ignorois absolument ce quelle étoit devenue. Un espace immense la déroboit à mes regards[31].

Je n'eus pas de peine à interprêter ce songe; mais je tâchai de le consoler et d'épaissir encore les ténèbres qui lui cachoient l'avenir. Vous, lui dis-je, le prêtre du plus éclairé des dieux, vous ne me paroissez pas bien saisir le sens de votre songe; il ne vous annonce que le prochain hymenée de votre fille. Cet aigle n'est que l'emblème de l'époux qui la recevra de vos mains. Vous y voyez qu'Apollon lui-même approuve cette alliance; qu'il conduit comme par la main celui qui va passer dans les bras de Chariclée; et ce songe porte la douleur et la consternation dans votre ame! O Chariclès! augurons mieux. Secondons les desseins des dieux. Appliquons-nous à déterminer encore mieux votre fille.

Il me demande ce qu'il doit faire pour fixer plus sûrement la volonté de Chariclée. Avez-vous, lui dis-je, quelques objets précieux, une robe enrichie d'or, un collier magnifique? Gagnez-la par ces présens; faites-les lui remettre comme venant de son amant. L'or et les bijoux ont des charmes auxquels les femmes ne résistent guère. Faites en même-tems tous les préparatifs de la noce; car il ne faut point différer l'hymen, mais profiter de l'effet que mon art a opéré sur l'esprit de Chariclée, et ne pas lui donner le tems de changer. Je n'oublierai rien, croyez-moi, me dit Chariclès. En même-tems il se retire transporté de joie; bien résolu de tout exécuter sur-le-champ. En effet, il se hâta, comme je le vis par la suite, de faire tout ce que je lui avois conseillé. Une robe précieuse, ce collier d'Ethiopie, que Persine avoit donné à sa fille en l'exposant, pour la reconnoître, furent portés à Chariclée, comme venant d'Alcamène.

Ayant rencontré Théagènes, je lui demande où sont ses compatriotes, qui sont venus avec lui en députation. Il me dit que les jeunes filles sont déjà parties; qu'elles ont pris les devants pour ne point être obligées de précipiter leur marche; que les jeunes gens, impatiens de retourner dans leur patrie, ne veulent plus retarder leur départ; qu'il ne peut plus se refuser à leurs désirs. Je l'instruis aussitôt de ce qu'il doit leur dire, de ce qu'il doit faire lui-même; je lui recommande d'attendre que je lui indique le moment favorable à l'exécution de nos projets.

Delà je me rends au temple, pour prier le dieu de vouloir bien nous diriger lui-même dans notre fuite. La divinité est plus prompte que la pensée; elle nous protège dans ce que nous entreprenons pour lui plaire, et souvent sa bonté prévient nos demandes. Le dieu n'attendit pas que je l'interrogeasse; des effets m'assurèrent bientôt de sa protection. Plein du projet qui m'occupoit tout entier, j'allois consulter la prêtresse, lorsque ces mots vinrent frapper mes oreilles: _Hâtez-vous; ces étrangers vous appellent._ En effet, des étrangers célébroient, en l'honneur d'Hercule, un festin solemnel au son des instrumens de musique. A ces mots, je m'arrête. Je ne pouvois, sans crime, fermer l'oreille aux paroles de la divinité. Je prends de l'encens, que je brûle en l'honneur d'Apollon. Je fais des libations d'une eau pure. Ils paroissent étonnés de la magnificence de mon offrande. Ils me prient de prendre part à leur banquet. Je me rends à leur invitation. Couché comme eux sur une feuillée de branches de myrthe et de laurier, je mange des mets dont j'ai coutume de me nourrir. Mes amis, leur dis-je, quelqu'agréable que soit votre repas, il n'excite point mon appétit. J'ignore encore qui vous êtes. Je voudrois cependant vous connoître. Ce seroit, je crois, manquer à la bienséance et à l'honnêteté, si, après avoir fait ensemble des libations, mangé à la même table, après avoir formé les premiers nœuds d'amitié au milieu d'une cérémonie sainte, nous nous séparions sans nous connoître les uns les autres.

Nous sommes Tyriens, disent-ils, marchands de profession; nous allons à Carthage en Lybie. Notre vaisseau est chargé de beaucoup de marchandises des Indes, d'Ethiopie et de Phénicie. Nous célébrons ce banquet en l'honneur d'Hercule, protecteur de Tyr, pour le remercier de la victoire remportée par ce jeune homme (ils me montrent en même-tems celui qui étoit assis devant moi) qui a vaincu à la lutte, et qui a fait proclamer le nom de Tyr au milieu des Grecs. Nous avions passé le cap Malée, et les vents contraires nous avoient forcés d'aborder à Céphalénie. Un songe lui annonce pendant la nuit qu'il remportera une victoire aux jeux pythiques. Il le jure par le dieu adoré dans notre patrie. Il nous persuade de nous détourner de notre route et d'aborder ici. L'effet a justifié sa prédiction. Marchand jusqu'à ce moment, le voilà aujourd'hui couvert de lauriers. Il a offert un sacrifice au dieu qui lui a annoncé sa victoire, pour l'en remercier et en même-tems pour lui demander sa protection pendant le voyage; car nous nous embarquons demain matin, si les vents nous sont favorables. Vous allez, leur dis-je, mettre à la voile?--Tel est notre dessein.--Voudriez-vous me recevoir sur votre bord? Des affaires m'appellent en Sicile; et cette île, comme vous le savez, est située sur la route de la Lybie.--Si vous voulez vous embarquer avec nous, nous nous regarderons comme très-heureux d'avoir à notre bord un sage, un Grec, dans lequel nous croyons encore voir l'ami des dieux.--Ce sera pour moi un plaisir bien sensible, pourvu que vous m'accordiez un jour pour faire les préparatifs nécessaires---Eh bien, nous vous accordons la journée de demain; mais trouvez-vous aux approches de la nuit sur le bord de la mer. Les nuits sont très-favorables aux navigateurs. Il s'élève de terre des vents légers, avec le secours desquels un vaisseau fend rapidement les îlots tranquilles.

Je conviens de tout avec eux; mais je leur fais jurer qu'ils ne partiront point avant. Je les quitte au milieu de la joie et des plaisirs[32]. Ils dansent, au son mélodieux d'une flûte, les danses syriennes. Tantôt, par des sauts légers, ils s'élancent dans les airs, ils retombent à terre, ploient avec grâce sur leurs jarrets; tantôt ils pirouettent comme ceux qui sont agités de l'esprit divin. Je me rends chez Chariclée: elle contemploit les présens que Chariclès lui avoit envoyés. Delà je vais trouver Théagènes; je les instruis l'un et l'autre de ce qu'ils ont à faire, et du moment où il faudra le faire. Je me retire chez moi, attendant ce qui alloit se passer.

Au milieu de la nuit, dans le tems où toute la ville étoit plongée dans un profond sommeil, une troupe de jeunes gens armés environne la maison de Chariclée. Théagènes, guidé par l'amour, marche à leur tête.[33] Il avoit composé un bataillon de guerriers des jeunes Thessaliens qui l'avoient escorté pendant la cérémonie. Ils poussent tout-à-coup de grands cris; font un bruit horrible avec leurs boucliers, pour effrayer ceux qui pourroient les appercevoir. Ils se précipitent, à la lueur des flambeaux, dans la maison de Chariclée, qu'ils n'ont pas de peine à forcer. Les portes sont fermées de manière à s'ouvrir aisément. Chariclée étoit prévenue de tout. Ils la trouvent préparée, l'enlèvent sans qu'elle fasse la moindre résistance, emportent en même-tems tout ce qu'elle leur commande de prendre; ils sortent de la maison. Les cris de victoire, mêlés au bruit effrayant des boucliers frappés l'un contre l'autre, retentissent de toutes parts. Ils traversent la ville; la terreur et l'épouvante marchent devant eux. Les ombres de la nuit, les échos bruyans du Parnasse redoublent l'effroi. Ils font entendre le nom de Chariclée. Au sortir de la ville, ils gagnent, à bride abattue, les montagnes des Locriens et des Etéens.

Chariclée et Théagènes, comme nous en étions convenus, quittent les Thessaliens, se réfugient secrètement auprès de moi, tombent à mes genoux, les tiennent long-tems embrassés, tremblans de frayeur, et répétant sans cesse: _Mon père, sauvez-nous!_ Chariclée, les yeux baissés vers la terre, rougissant d'une démarche aussi extraordinaire, ne prononce que ces mots: _Mon père, sauvez-nous!_ Calasiris, disoit Théagènes, sauvez-nous; sauvez des étrangers, sans patrie, qui renoncent à tout pour être l'un à l'autre; sauvez deux amans qui vont devenir le jouet de la fortune, qu'un chaste amour embrase de feux mutuels: volontairement exilés, mais pleins de courage, nous n'avons d'espérance de salut qu'en vous. Ces paroles me percent l'ame. Il s'échappe de mes yeux quelques larmes que je leur cache, et qui soulagent mon cœur oppressé[34]. Je les relève; je les ranime; je leur montre dans l'avenir un sort plus heureux; je leur représente que les dieux eux-mêmes, favorisent leur dessein. Je m'en vais, leur dis-je, préparer le reste: attendez-moi ici; mais prenez bien garde qu'on ne vous voie. Aussitôt je me mets en devoir de partir.