Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3
Part 10
Théagènes entre dans ma chambre; il m'embrasse, je l'embrasse à mon tour; je le fais asseoir auprès de moi sur mon lit. Quelle affaire si pressante lui dis-je, vous amène chez moi de si grand matin? Hélas! me dit-il, après avoir plusieurs fois passé la main sur son visage, il s'agit de tout pour moi. Je rougis de dire la cause de mon arrivée; et il se tut. Je crois avoir trouvé le moment de faire l'inspiré, de paroître deviner ce que je savois parfaitement bien. Je le regarde d'un air de bonté et de douceur. Pourquoi craignez-vous de parler, lui dis-je? Il n'est point de secret pour les dieux ni pour moi. Après quelques momens de silence, je pose mes doigts sur de petits cailloux, comme si je voulois compter, quoique je n'eusse aucun calcul à faire; j'agite ma chevelure; j'imite ceux qui sont agités d'une fureur divine: Mon fils, lui dis-je, vous aimez. A ces mots, il tressaille; mais quand j'eus ajouté: Chariclée est celle que vous aimez, il croit entendre un dieu; il est près de se jeter à mes pieds pour m'adorer. Je l'arrête; il se précipite dans mes bras, me prodigue mille caresses. Il remercie les dieux de ne s'être point trompé dans ses espérances. Il me presse de le sauver; me dit que c'en est fait de lui; que la violence de son mal, que l'ardeur des flammes dont est embrasé son cœur, qui n'a point encore senti les feux de l'amour, exigent un prompt remède. Il m'assure avec serment qu'il n'a encore connu aucune femme, qu'il les a dédaignées toutes; que, jusqu'ici, il a méprisé l'hymen et les amours; que la beauté de Chariclée l'a convaincu qu'il n'est pas insensible; mais qu'il n'a point encore trouvé de femme capable de fixer ses regards. En même-tems il verse un torrent de larmes, comme s'il eût été indigné de sa défaite.
Je tâche de le ranimer, de le consoler: Ne vous désespérez pas, lui dis-je, je vous promets mes soins, et je saurai trouver le secret de toucher le cœur de Chariclée: ses mœurs sont austères; elle brave les lois de l'amour; elle méprise Vénus et l'hymenée; mais elle ne les méprise que de bouche. Je tenterai tout pour vous: l'adresse triomphe quelquefois de la nature. Je ne vous demande que de ne pas perdre courage, de vous soumettre à tout ce que je vous ordonnerai. Il m'assura qu'il feroit tout ce que je voudrois, fallût-il marcher sur des épées nues.
Pendant que Théagènes me promettoit une docilité sans bornes, et toute sa fortune pour reconnoître mes services, un homme arrive de la part de Chariclès. Le grand-prêtre, me dit-il, vous prie de vous rendre auprès de lui: il est ici près dans le temple d'Apollon. Un songe a jeté la frayeur dans son ame; il implore le secours du dieu. Je congédie aussitôt Théagènes et je me lève. Arrivé au temple, je trouve Chariclès assis, accablé, de douleur et gémissant sans cesse. D'où viennent donc, lui dis-je, cette affliction et cet abattement? Hélas! me répond-il, ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes? J'ai eu un songe effrayant. J'apprends que ma fille est plus mal; qu'elle n'a pu fermer les yeux de toute la nuit. Pour comble de malheur, on célèbre demain les jeux. La prêtresse de Diane doit en vertu de nos lois, présenter un flambeau au vainqueur dans la course armée, et distribuer les prix. Chariclée se trouve dans l'alternative d'enfreindre les lois de nos pères, en s absentant, ou d'assister malgré elle à ces jeux, et d'accroître son mal. La justice, la reconnoissance, les devoirs de l'amitié et de la religion réclament aujourd'hui auprès de vous. Apportez remède à ses maux. Je sais, et vous l'avez dit vous-même, qu'il est aisé de guérir un charme donné par un œil d'envie: rien n'est impossible aux prêtres Egyptiens. Je feignis de ne m'être point occupé de la maladie de Chariclée. Je lui demande la journée pour préparer un médicament. A présent, lui dit-je, allons voir votre fille; assurons-nous bien de son état: consolons-la autant que nous pourrons. Je vous prie aussi de m'annoncer à elle comme quelqu'un que vous connoissez bien. Il faut qu'elle me regarde comme un ami, et qu'elle me donne toute sa confiance. Eh bien! dit Chariclès, je ferai tout ce que vous voudrez.
Je ne vous peindrai pas l'état dans lequel nous la trouvâmes. Le mal l'avoit entièrement abattue; les roses de son teint étoient fanées; ses yeux, noyés de larmes, étoient mornes et flétris.[22] Cependant elle se composa quand elle nous apperçut; elle s'efforça de prendre son maintien et son ton de voix ordinaires. Chariclès, la prenant dans ses bras, lui donne mille baisers, lui prodigue mille caresses: ô ma fille, lui dit-il, ô l'ame de ma vie! c'est à moi, c'est à ton père que tu caches ton mal! Un œil malin t'a enchanté; c'est le silence du crime que tu gardes ici. Des regards funestes t'ont mise dans cet état déplorable; mais ne te désespère point: voici le sage Calasiris qui va remédier à ton mal; c'est un homme vertueux et qui peut te guérir. Prêtre d'Isis, initié aux mystères des Egyptiens dès son enfance, il possède un art divin. C'est encore l'ami intime de ton père; reçois-le avec confiance: il veut te rendre la santé; abandonne-toi donc à lui. D'ailleurs, tu ne fuis pas la société des sages.
Chariclée ne nous répondit rien; mais elle nous fit comprendre, par un signe de tête, qu'elle entendoit parler de moi avec plaisir. Nous la quittâmes aussitôt. Chariclès me rappela ce qu'il m'avoit demandé, de travailler à vaincre l'aversion de sa fille pour les hommes et pour l'hymen. Je l'assurai que bientôt il seroit satisfait, et je calmai un peu ses inquiétudes.
Fin du 3e. Livre et du Tome premier.
LES ÉTHIOPIENNES
OU
THÉAGÈNES ET CHARICLÉE
Roman écrit en grec par HÉLIODORE
TRADUCTION NOUVELLE ET EXACTE,
AVEC DES NOTES.
Par N. QUENNEVILLE,
Membre de plusieurs Sociétés Littéraires, et Professeur de Langue Grecque.
A PARIS,
CHEZ BERTRANDET, Impr.-Lib. rue de Sorbonne, N°. 384.
Et chez l'Auteur, rue du Faubourg S. Antoine, N°. 164, près la Barrière du Trône.
AN XI.
LES ÉTHIOPIENNES.
LIVRE QUATRIÈME.
SOMMAIRE.
_Jeux pythiques. Théagènes remporte le prix de la course. Entretien de Calasiris avec Chariclée, et ensuite avec Théagènes. Crédulité de Chariclès. La maladie de Chariclée se découvre. Artifice de Calasiris pour apprendre quelle est la naissance de Chariclée. Chariclée apprend que Chariclès n'est pas son père. Conseil donné par Calasiris à Chariclès. Calasiris détermine Chariclée à se laisser enlever. Il trompe Chariclès. Enlèvement de Chariclée. Discours de Chariclès aux Delphiens. Discours d'Hégésias. Les Delphiens se mettent à la poursuite des Thessaliens._
* * * * *
Les jeux pythiques se terminèrent le lendemain. Une jeunesse nombreuse étoit rassemblée. L'amour lui-même, je crois, y présida et distribua les prix; l'amour, qui voulut faire voir quelle énergie il sait inspirer aux ames qu'il a subjuguées. Voici ce qui s'y passa:
La Grèce entière étoit spectatrice. Les Amphyctions présidoient. Quand les combats de la course, de la lutte, du pugilat furent terminés avec la plus grande pompe, un héraut, élevant la voix, s'écrie: _que les Oplites paroissent._[23] En même-tems, on voit briller à l'extrémité de la carrière, la belle Chariclée. Pour ne pas enfreindre les lois de sa patrie, elle avoit pris sur elle-même d'assister à la célébration des jeux; mais je crois plutôt que le désir de voir Théagènes l'y avoit amenée. Dans sa main gauche est une torche allumée; dans la droite une branche d'olivier. Aussitôt qu'elle paroît, tous les regards se tournent vers elle; mais les yeux de Théagènes préviennent ceux de toute l'assemblée. Rien de plus perçant que la vue d'un amant. Théagènes, averti peut-être qu'elle alloit paroître, épioit le moment heureux où elle devoit se montrer: il étoit assis à mes côtés. Aussitôt qu'il l'apperçoit, il ne peut garder le silence; c'est Chariclée, me dit-il, à voix basse. C'est elle-même. Je lui ordonne de rester tranquille. A la proclamation du héraut, un Athlète, fier de ses premiers triomphes, bouillant de courage, revêtu d une armure brillante, s'élance impétueusement dans la carrière, comme s'il ne devoit point trouver d'antagoniste: personne en effet ne se présente pour lui disputer la victoire; personne sans doute n'osoit se mesurer contre lui. Les Amphyctions le renvoient, sous prétexte que les lois ne permettent pas de couronner un Athlète, sans qu'il ait combattu. Celui-ci demande que le héraut fasse une seconde proclamation; qu'il demande si quelqu'un veut lui disputer la victoire; les présidens des jeux le lui accordent. Le héraut fait une seconde proclamation. Cet homme m'appelle, me dit Théagènes.--Comment, cet homme vous appelle!--Oui, mon père, personne en ma présence, sous mes jeux, ne prendra des mains de Chariclée, le prix dû au vainqueur.--Mais ... une défaite ... mais la honte qui la suivra n'est-elle rien à vos yeux?--Quel coureur aura la vue assez perçante, les pieds assez agiles, pour voir, pour atteindre Chariclée avant moi et me laisser derrière lui? Quel homme, à la vue de Chariclée, s'élèvera dans les airs, volera avec la rapidité d'un oiseau? Les aîles que les peintres donnent à l'Amour, ne sont-elles pas l'emblème de la vitesse d'un amant? Personne, jusqu'ici, pardonnez à la confiance qui m'anime, non, personne, jusqu'ici, ne peut se vanter d'avoir surpassé Théagènes à la course.
En achevant ces mots, il se lève brusquement, s'avance au milieu de l'arène, donne son nom, celui de son pays et tire sa place au sort. Couvert de son armure, il se tient à l'entrée de la carrière, ne respirant qu'après le moment heureux, attendant avec impatience que la trompette donne le signal. Tel Homère nous représente Achille sur les bords du Scamandre, ne respirant que les combats.
A la vue d'un spectacle si inattendu, toute la Grèce est agitée: les spectateurs font pour Théagènes les mêmes vœux que pour eux-mêmes. La beauté a quelque chose de séduisant: elle sait mettre tous les hommes dans ses intérêts. J'observois Chariclée de loin; je la voyois agitée de mouvemens violens. Je voyois se peindre successivement sur sa figure les différentes passions d'une amante. Enfin, le héraut proclame au milieu des spectateurs, les noms des deux athlètes, _Ormène d'Arcadie_, et _Théagènes de Thessalie._ On donne le signal. Ils partent. L'œil a peine à les suivre. Chariclée ne peut se contenir. Elle tressaille; elle bondit: elle court avec Théagènes;[24] elle lui donne des aîles. L'inquiétude, l'attente se peignent dans les yeux des spectateurs. Pour moi, j'étois dans la plus violente agitation; je tremblois pour celui que j'avois adopté pour mon fils. On ne doit pas s'étonner, dit Cnémon, que les spectateurs fussent dans des transes si violentes, puisque je tremble moi-même en ce moment pour Théagènes. Hâtez-vous de me dire s'il fut proclamé vainqueur.
Arrivé au milieu de la carrière, il se retourne et regarde Ormène; puis soulevant son bouclier, il lève la tête, arrête ses regards sur Chariclée, s'élance avec la rapidité d'un trait qui vole vers le but, et devance son antagoniste de plusieurs orgies, comme on le vit ensuite par la mesure. Il vole vers Chariclée; et feignant d'être emporté par la rapidité de la course, il se précipite dans ses bras. Je m'apperçus même qu'en prenant la branche d'olivier, il baisa la main qui la lui donnoit. Cette victoire, ce baiser de Théagènes, dit Cnémon, me rendent la vie.... Que fit-on ensuite? Vous êtes insatiable, répond Calasiris: le sommeil même ne peut vous subjuguer. Déjà la plus grande partie de la nuit est passée, et vous ne songez pas encore à vous livrer au repos. La longueur de mon récit ne vous fatigue point. Mon père, répond Cnémon, je ne suis pas de lavis d'Homère, qui dit qu'on se rassasie de tout, et même de l'amour. On ne rassasie point de plaisirs, de quelque manière qu'on les goûte[25]. Il n'y auroit qu'une ame aussi dure que le fer et le diamant, qui put être insensible aux charmes d'entendre parler, même pendant une année, des amours de Théagènes et de Chariclée. Continuez donc, je vous prie, votre narration.
Théagènes est couronné, proclamé vainqueur, et reconduit au milieu des acclamations de tous les spectateurs. Chariclée, revoyant Théagènes, ne dissimule plus sa défaite. Sa passion la subjugue entièrement. La rencontre de deux amans réveille l'amour dans leur ame, rallume des feux, qui les consument comme les flammes consument une forêt. Chariclée, de retour chez elle, passe une nuit encore plus triste que les précédentes.
Pour moi, il me fut impossible de dormir un instant; je ne songeai qu'aux moyens de cacher notre fuite. Je cherchai dans quel pays la divinité m'ordonnoit de conduire ces jeunes amans. Je résolus de fuir par mer; et les dernières paroles de l'oracle,
Fendant les flots écumeux, partez pour arriver dans une terre brûlée par les rayons du soleil,
me déterminèrent à prendre cette voie. Mais je ne savois dans quel pays les mener. Les bandelettes trouvées avec Chariclée, auroient pu me donner quelques lumières. Chariclès m'avoit dit avoir appris que sur ces bandelettes étoit tracée son histoire. J'espérois aussi y trouver le nom de sa patrie et le secret de sa naissance. Je conjecturois que c'étoit dans sa patrie que les dieux m'ordonnoient de la conduire.
Je me rends au point du jour chez Chariclée. En entrant, je trouve tout le monde, et sur-tout Chariclès, plongé dans la douleur. Je m'approche; je demande quel est le sujet de cette consternation. La maladie de ma fille a redoublé, dit Chariclès: elle a passé une nuit plus cruelle que les précédentes. Levez-vous, lui dis-je; retirez-vous tous: qu'on m'apporte seulement du laurier, un trépied, de l'encens et du feu. Que personne n'entre ici que je n'appelle. Chariclès fait exécuter mes ordres. Lorsque je fus seul, je me mis en devoir de jouer mon rôle, comme un acteur qui paroît sur la scène. Je brûle de l'encens. Je prononce quelques prières à voix basse, en agitant la branche de laurier sur Chariclée, remuant la tête et bâillant comme si j'eusse été accablé de sommeil et de vieillesse. Je ne cesse qu'après avoir fait mille extravagances sur elle et sur moi. Elle sourioit du bout des lèvres, me faisant entendre que tout étoit inutile; que je ne connoissois point sa maladie. Enfin, m'asseyant auprès d'elle: Prenez courage, ma fille, lui dis-je, elle n'est pas dangereuse; il est facile de la guérir. On a jeté un charme sur vous, quand vous avez présidé à la fête, et sur-tout quand vous avez distribué les prix. C'est Théagènes qui vous a charmée. Je l'ai observé courant dans le stade, couvert de son armure. Ses yeux se sont arrêtés plus d'une fois sur vous. Que Théagènes, dit-elle, m'ait regardée ou non, peu m'importe.... Quelle est sa naissance, sa patrie? J'ai vu beaucoup de personnes le regarder avec admiration.--Il est de Thessalie. Vous avez dû l'apprendre du héraut qui l'a proclamé vainqueur. Il se prétend issu d'Achille, et je l'en crois, si l'avantage de la taille, la beauté, sont des signes certains d'une naissance illustre. Mais il n'a ni l'orgueil, ni la fierté du vainqueur d'Hector. La douceur de ses manières tempère la fierté de son courage. Malgré tous ces avantages, malgré le charme que ses regards ont jeté sur vous, il souffre plus de maux qu'il ne vous en fait. Mon père, me dit-elle, je vous rends grace de l'intérêt que vous prenez à mon état; mais pourquoi calomnier un innocent? Ma maladie n'est point un enchantement.--Ma fille, pourquoi me la cacher? pourquoi ne pas parler avec franchise et avec confiance, afin que je puisse vous soulager? ne suis-je donc pas votre père par le nombre des années, et sur-tout par la tendresse que j'ai pour vous? ne suis-je pas l'ami de votre père? n'est-ce pas la même ame qui anime nos deux corps? Découvrez-moi la cause de vos tourmens, et comptez sur ma discrétion. Je vais même, si vous le désirez, vous en assurer par des sermens. Ouvrez-moi le fond de votre ame; ne vous obstinez pas à garder un silence funeste. Une maladie qui seroit bientôt guérie, si elle étoit connue, devient incurable avec le tems. Le silence nourrit des maux qui seroient bientôt soulagés, si les malades voulaient parler[26].
Chariclée resta quelques momens sans me répondre; mais on voyoit les divers mouvemens qui agitoient son ame, se peindre sur sa figure. Accordez-moi aujourd'hui; me dit-elle enfin; demain vous apprendrez quelle est ma maladie, si toutefois vous ne la connoissez pas, puisque vous vous prétendez doué de l'esprit prophétique. Je me lève aussitôt, et je sors pour ménager sa pudeur. Chariclès vient au-devant de moi. Qu'avez-vous à m'annoncer, me dit-il?--Tout va bien. Demain vos inquiétudes cesseront; votre fille sera guérie. Elle consentira encore à une autre chose, qui ne peut manquer de vous faire plaisir. Rien cependant n'empêche d'appeler un médecin. Je le quittai aussitôt pour prévenir les autres questions qu'il auroit pu me faire?
A peine étois-je sorti de chez Chariclée, que j'apperçois Théagènes errer autour de l'enceinte qui environne le temple, s'entretenant avec lui-même. La vue seule de la demeure de Chariclée sembloit l'enchanter. Je détourne la tête, et je passe auprès de lui, feignant de ne pas le voir. Bon jour, Calasiris, me dit-il. Arrêtez: c'est vous que j'attendois. Je me retourne aussitôt. C'est le beau Théagènes, dis-je. Je ne vous avois pas vu.--Comment beau! je ne puis plaire à Chariclée! Ne cesserez-vous point de m'insulter, lui dis-je d'un air indigné, d'insulter à mon art, qui a subjugué Chariclée; qui l'a forcée de vous aimer? Vous êtes à ses yeux un dieu. Elle désire vous voir.--O mon père! que dites-vous? Chariclée ... me voir.... Que ne me conduisez-vous à l'instant chez elle! En même-tems il se met à courir. Arrêtez, lui dis-je, en le saisissant par la robe; modérez votre ardeur. Il n'est pas ici question d'un bien qui soit le prix de l'agilité, qu'il soit facile d'atteindre et d'enlever. Il faut user de beaucoup de circonspection pour ne rien faire qui puisse être désavoué par l'honneur, bien prendre ses mesures pour assurer le succès. Ignorez-vous que Chariclès est un des principaux, de Delphes? ignorez-vous que les lois condamnent les ravisseurs à la mort?--Que m'importe la mort, pourvu que je meure dans les bras de Chariclée. Cependant, si vous le jugez plus convenable, allons trouver Chariclès, demandons-lui la main de sa fille; mon alliance ne le déshonorera pas.--Nous ne l'obtiendrons pas. Ce n'est pas que Chariclès dédaigne votre alliance; mais depuis long-tems il a promis sa fille à son neveu. Malheur à lui, quel qu'il soit, s'écrie Théagènes! Personne, tant qu'il me restera un souffle de vie, non, personne n'obtiendra la main de Chariclée: ce bras, ce fer sauront bien l'empêcher. Modérez-vous, lui dis-je, il ne faut ici ni emportement, ni violence; suivez seulement mes avis; soumettez-vous à tout ce que je vous dirai. Retirez-vous maintenant; gardez-vous de vous montrer ici fréquemment; venez me trouver seul et à l'insu de tout le monde. Théagènes se retire d'un air morne et abattu.
Le lendemain je rencontre Chariclès. A peine m'a-t-il apperçu, que, se précipitant dans mes bras, il me serre contre son sein et m'embrasse à plusieurs reprises. C'est à votre sagesse, c'est à votre amitié que je le dois, s'écrie-t-il. Vous avez opéré un prodige. L'inflexible Chariclée est gagnée; son cœur indomptable est fléchi: elle aime. Mon amour-propre étoit flatté. Je fronçois le sourcil; je marchois fièrement et à grands pas. Je savois bien, lui dis-je, qu'elle ne tiendroit pas contre mes premiers efforts; cependant je n'ai pas employé toutes les ressources de mon art.--Mais comment avez-vous découvert qu'elle aime? J'ai suivi votre conseil; j'ai appelé les médecins les plus renommés de cette ville; je les ai priés de la voir; je leur ai promis de payer leurs soins de toute ma fortune. Entrés dans la chambre de ma fille, ils lui ont demandé quel étoit son mal. Au lieu de leur répondre, elle s'est retournée de l'autre côté, répétant sans cesse ce vers d'Homère:
O Achille, fils de Pelée, le plus brave des Grecs.
Acestinus, que vous connoissez peut-être, lui prend la main, croyant découvrir sa maladie dans les pulsations du pouls, correspondant aux battemens du cœur. Après avoir réfléchi quelque tems, tantôt levant, tantôt baissant la tête: Chariclès, me dit-il, c'est en vain que vous nous avez appelés; notre art ne peut rien contre une telle maladie. Grands dieux! me suis-je écrié, que dites-vous? C'en est donc fait de ma fille: je n'ai donc plus d'espoir! Ne vous désolez pas, me dit-il, écoutez-moi; et me prenant en particulier, il me parle ainsi:
Notre art n'a de pouvoir que contre les maladies du corps; mais il ne peut rien contre celles de l'ame. Lorsque celle-ci souffre des maladies du corps, elle peut trouver quelque remède dans la médecine. Il est bien vrai que votre fille est malade: mais ce n'est point de corps. Elle n'a ni plénitude d'humeurs, ni pesanteur de tête. La fièvre ne circule point dans ses veines. Enfin, aucune partie de son corps n'est attaquée, soyez-en bien persuadé. Je redouble mes instances; je le conjure de m'éclairer, s'il est possible, sur la cause de cette maladie. Chariclée elle-même, continue-t-il, ignore que c'est son ame qui est malade, et que sa maladie n'est qu'un violent amour. Ne voyez-vous pas comme ses yeux sont humides de pleurs, son visage abattu, son teint pâle? Elle ne se plaint d'aucun mal interne. Sa raison est égarée; ses discours n'ont point de suite. Ce n'est point la douleur qu'elle ressent, qui lui ôte le sommeil: elle a perdu tout-à-coup son embonpoint. C'est à vous de chercher celui qui peut la guérir. Puissiez-vous le trouver. Acestinus, à ces mots, se retire.
C'est vous que j'implore; vous, mon sauveur, mon ange tutélaire, de qui j'attends tout, vous qui avez seul la confiance de Chariclée. Je l'ai priée, conjurée de me découvrir son mal; elle s'est contentée de me répondre qu'elle ne le connoissoit point; que tout ce qu'elle savoit, c'est que Calasiris seul pouvoit la guérir. Elle m'a prié en même-tems de vous conduire auprès d'elle. J'ai jugé aussitôt que votre art l'a fléchie.--Vous connoissez sa passion; en connoissez-vous aussi l'objet?--Non, assurément; comment le connoîtrois-je? Mais il n'est point de sacrifice que je ne fisse pour que ce fût mon neveu Alcamène, que depuis long-tems je lui propose, et que je lui ai proposé toutes les fois que j'ai tenté de changer sa résolution.--Vous pouvez vous en assurer; conduisez votre neveu chez elle; faites-le paroître à ses yeux. Il approuve mon avis et me quitte.
Quelque tems après je le rencontre[27]. J'ai une chose bien affligeante à vous apprendre, me dit-il. Ma fille, je crois, est frénétique[28]. Son état présente quelque chose de bien extraordinaire. J'ai suivi votre conseil; j'ai paré mon neveu Alcamène, et je l'ai conduit chez elle. La vue de la tête de la Gorgone, ou de quelque autre objet plus affreux encore, n'auroit pas fait plus d'impression sur elle. Elle a poussé un cri aigu et perçant; elle a tourné la tête de l'autre côté, se serrant le col dans ses deux mains, menaçant de se donner la mort, si nous ne sortions au plus tôt. Nous nous sommes précipités hors de sa chambre[29]. Que pouvions-nous faire en voyant une chose si extraordinaire? Je viens vous supplier encore une fois de ne pas laisser ma fille dans un pareil état; de ne pas m'abandonner moi-même, dont les vœux sont si cruellement déçus.