Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia

Part 8

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Quant à Cayer, dit Barrioz, brigand aussi redoutable que Guaspare, condamné à mort par contumace, il a échappé au châtiment. Il doit en ce moment jouir en paix, dans les vallons de l’Helvétie, des fruits de sa trahison.

Telle est l’odyssée de cette bande de traîtres qui ont fait tant de mal à notre pays et qui ont fini par éviter le voyage à Vincennes.

XI

LES AVENTURES D’UNE GRANDE VEDETTE PARISIENNE

MUSIC-HALL ET SERVICE SECRET.--MISSIONS DÉLICATES A TRAVERS L’ITALIE, LA SUISSE ET L’ESPAGNE.--LA DANSEUSE AU COUVENT.--LE ROI L’A DIT!

Dans les «petites femmes» qui ont joué un rôle dans l’espionnage, il en est qui sont connues de tout Paris, de toute la France et même de toute l’Europe, voire des deux Amériques.

L’une d’elles est une chanteuse de music-hall qui a fait et qui fait encore la joie des Parisiens et des Bruxellois. Nous ne devons pas la nommer bien que M. Malvy, très maladroitement, ait prononcé son nom devant la Haute Cour. Disons, seulement, que les Anglais déclarent que «c’est une miss très distinguet».

Ajoutons qu’elle a de jolies jambes, qu’elle a de l’esprit jusqu’au bout des doigts... de pied, et qu’elle a le don de provoquer le fou rire. Nous n’en dirons pas plus, car il ne faut pas qu’on la reconnaisse!

Un jour la S. C. R. (Service Central des Renseignements) lui dit gentiment:

--Vous pourriez nous rendre service. Voulez-vous accepter une mission?

--Je veux bien, répondit-elle, si je puis être utile à mon pays.

On la pria d’aller faire un tour en Italie. C’était au début de la guerre. Elle fila aussitôt vers le pays du macaroni, et le hasard voulut qu’elle n’eût pas besoin de se déranger pour savoir ce qui se passait. Dans le plus grand hôtel de la ville, les cloisons séparant les chambres étaient très minces. Et malgré elle--bien entendu--elle put surprendre des tractations intéressantes entre des Boches et des Italiens. Oh! il s’agissait de négociations purement commerciales: donnez-nous du riz, nous vous donnerons des pâtes, etc.--juste de quoi _alimenter_ la conversation entre courtiers des deux nations.

Plus tard on lui conseilla d’aller voir si la Suisse était toujours au milieu des montagnes. Elle voulut bien s’y résoudre, et on lui indiqua une excursion intéressante dans la Suisse plus particulièrement allemande.

--Mais je ne sais pas l’allemand! objecta-t-elle.

--Qu’à cela ne tienne: nous vous donnerons une automobile et un chauffeur allemand...

--Un Allemand? Un vrai Allemand? En êtes-vous bien sûr?

--Très! C’est le chauffeur du prince Eitel, un des fils de l’empereur Guillaume...

--M...ince! fit-elle avec la vivacité d’expression qu’on lui connaît et qui a fait esclaffer tant de braves gens. Mais alors il va me fiche dans la gueule du loup?

--Pas de danger. Nous avons ici sa femme et ses deux enfants. Nous les gardons comme otages.

La grande vedette s’inclina, tout en maugréant. Ce n’était pas le métier d’une femme, elle n’était pas faite pour ça, elle avait un engagement à Paris. Déjà la mère de Gaby Deslys disait: «On ne peut pas aller prendre le thé chez elle sans s’exposer à ce qu’elle raconte tout.»

Et puis, quel prétexte aurait-elle pour se rendre dans la Suisse allemande? Voulait-on lui faire prendre l’Helvétie pour des lanternes?

--Le prétexte est tout naturel: vous allez savoir où se trouve votre ami prisonnier, votre cavalier dansant, «chevalier» sans peur et sans reproche...

--Bigre! avec le chauffeur du prince Eitel? Ça colle! Allons-y!

On partit en quatrième vitesse avec un faux passeport bien conditionné. A Sens, un territorial, baïonnette au canon, croisa son arme et faillit crever le pneumatique gauche avant.

--On ne passe pas!

--Voici mes papiers!

--Quand bien même vous seriez en travesti le petit caporal, vous ne passerez pas. Sergent! venez reconnaître troupe!

--Mais je ne suis pas une troupe! Je suis une personne naturelle.

--M’en f...! Sergent, venez reconnaître troupe!

--Il y tient!

Le sergent s’avança, examina la tête ébouriffée de l’artiste et déclara péremptoirement:

--C’est louche! Faut aller à la caserne qui se trouve dans le couvent!

--Moi, au couvent? Je ne suis pas Lavallière! C’est trop fort!

Les hommes du poste prirent les quarante chevaux par la bride et les conduisirent... au poste.

Notre miss n’en revenait pas. Elle trépignait d’indignation:

--Qu’on aille chercher les autorités!

--Ça s’ peut pas! Le colonel est en train de jouer aux cartes!

Un brave commissaire de police qu’on était allé quérir se dévoua.

--Mais, le diable m’emporte! fit le magistrat ébahi. Je vous reconnais. Je vous ai souvent applaudie à Paris!... Calmez-vous! On va arranger cela... Tout de suite?... Non, pas tout de suite. Il faut téléphoner à Paris: or, il est trop tard.

Bon gré mal gré, la spirituelle artiste dut coucher à la caserne. Ce n’est que le lendemain matin que Sens reçut de Paris l’ordre de la laisser continuer sa route.

En démarrant la prisonnière d’une nuit s’écria:

--Il n’y a pas de bon Sens!

--Mais si, fit le sergent, vous êtes dans la direction.

On arriva à Berne avec des péripéties diverses. Notre artiste, après s’être installée, se mit en devoir de faire les démarches nécessaires pour retrouver son ami. Ces démarches finirent par la mettre en rapport--comme par hasard--avec le chef de l’espionnage allemand, qui se montra ultra galant et organisa une fête en son honneur.

--Mademoiselle, lui dit le Boche, en souriant d’un air iroquois, pardon, narquois, je vous félicite de venir jusqu’ici pour chercher des nouvelles de votre ami... Nous allons essayer de vous renseigner... Mais en attendant, permettez-moi de vous faire remarquer combien vos espions sont inhabiles: je les connais tous... Tenez, voici B. Là-bas, c’est N. Et puis O. Pas malins! Voulez-vous que je vous le prouve? Je vais les appeler: ils me diront tout ce que je voudrai.

Quelques individus comparurent et firent mine de répondre à ses questions de façon à lui donner satisfaction.

--Vous voyez? fit-il triomphalement.

--Oui. On les voit et on les reverra.

* * * * *

Entre temps notre amie s’occupa d’une autre mission, très délicate aussi celle-là. Il s’agissait de savoir si un journaliste français, attaché à un grand journal de Paris, ne s’était pas laissé acheter par les Allemands. A cet effet, l’artiste lui dit en feignant d’être au service des Boches:

--Tu n’aurais pas une nouvelle à me donner pour eux? Tu sais: je travaille de l’autre côté!... Qu’importe! Je veux ramasser de l’argent. Tu pourrais en gagner beaucoup aussi, toi?

Le jeune homme se révolta:

--Quoi! Tu as fait cela?... Tu me fais de la peine! Je ne veux pas te dénoncer parce que tu es une amie. Mais c’est abominable!...

L’artiste lui sauta au cou:

--A la bonne heure! Je parlais ainsi pour savoir. Je suis bien heureuse d’avoir la preuve qu’on te soupçonne à tort.

C’est ainsi que le journaliste, qui était sérieusement menacé d’être fusillé, paraît-il, fut lavé de toute suspicion, et justifié grâce à l’avisée Parisienne.

En revanche elle fit arrêter, et coffrer pour longtemps, un gros banquier qui était un dangereux espion.

* * * * *

Les choses faillirent se gâter avec le chef de l’espionnage.

--Vous êtes forte, dit-il à notre envoyée spéciale. Oui, très forte, mademoiselle!

--Très forte? riposta-t-elle en ayant l’air de ne pas comprendre. Oui, je suis très forte, je jouis d’une excellente santé!

L’artiste jugea qu’il valait mieux ne pas insister et prendre un peu de poudre... d’escampette.

Elle plia bagages et revint à Paris.

Mais ses périgrinations ne devaient pas s’arrêter là.

--Si vous vouliez aller jusqu’à Madrid, lui dit-on au S.C.R., vous mettriez le comble à votre gentillesse.

--Encore!

--Réfléchissez: vous avez des nouvelles de votre ami. Il s’agit maintenant de le faire mettre en liberté. Allez trouver le roi.

--C’est une idée. Alphonse ne me refusera pas ça! Ollé!

Et la talentueuse artiste franchit les Pyrénées.

Ici, nous passons la plume à un capitaine anglais:

«A cette époque, en 1916, les choses allaient mal en France, et l’Espagne, tout à fait favorable à l’Allemagne, était bien capable de réaliser au Maroc ses vieilles aspirations nationales contre la France. Mlle X... fut donc dépêchée pour se renseigner sur l’orientation de la politique espagnole. Cette mission eut un résultat intéressant: l’Espagne demeura en bon rapports avec la France pendant le reste de la guerre, et, détail de la plus haute importance, la France sut qu’il en serait ainsi jusqu’à la fin du conflit.»

Le roi l’a dit!

Mais Mlle X...--la miss si mys...térieuse--eut une autre satisfaction: S. M. Alphonse XIII fit une démarche à Berlin, et le brave artiste, son ami, qui avait fait si vaillamment son devoir, fut rapatrié.

* * * * *

Maintenant, une observation très sérieuse s’impose. La spirituelle Parisienne a agi en bonne Française, elle a fait preuve de courage et d’intelligence; elle a exposé sa liberté et même sa vie: on ne lui a rien donné. En revanche, on a décoré quantité de donzelles qui n’ont pas eu longtemps à faire le pied de grue pour recevoir un bout de ruban. Nous demandons qu’on répare cette injustice et que le gouvernement témoigne à cette Française la reconnaissance à laquelle elle a droit.

XII

LA MORT ETRANGE DE MARUSSIA

PREMIÈRE AFFAIRE «BIEN PARISIENNE» DU SERVICE DES RENSEIGNEMENTS.--L’ACTRICE ET LE ROUMAIN.--LE DRAME DE GENÈVE.

«...Et si vous rencontrez dans l’escalier un marchand de charbon, ou un garçon épicier, qui vous dévisage, ne vous en étonnez pas: ce sont des gens à nous.»

Sur ces mots, le «patron», après une vigoureuse poignée de main, referma la porte de son bureau sur son visiteur.

Celui-ci longea le couloir, tourna à gauche, descendit trois étages, et se trouva sur le boulevard Saint-Germain. Il arriva bientôt devant la Chambre des Députés, traversa le pont, la place de la Concorde, et s’installa sur un banc dans les Tuileries. Il alluma une cigarette et réfléchit aux événements de la journée.

Que s’était-il passé?

Il était chez lui, bien tranquille, le matin, quand il reçut un coup de téléphone d’une femme qu’il ne connaissait que de date récente... et peu.

--C’est moi, Marussia.

--Marussia?

--Vous savez bien...

--Ah! oui, je vous écoute, chère amie.

Elle s’excusait de le déranger et de lui demander un service, qu’elle regrettait de solliciter par une voie aussi peu discrète que le téléphone.

Voici ce qu’elle attendait de lui: ayant au cours d’un récent voyage en Suisse, souffert de difficultés rencontrées à la frontière, elle espérait qu’il voudrait bien lui envoyer, vers l’époque fixée pour son retour, un télégramme la réclamant à Paris où sa présence serait indispensable pour la répétition d’une pièce--imaginaire--dont il serait, lui, l’auteur, et elle «la principale interprète»...

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Sans trop savoir pourquoi il avait dit oui, mais il avait senti quelque chose de louche dans cette démarche, et de suite il avait voulu rendre compte de cet incident à une autorité compétente.

Il se rendit chez le commissaire de son quartier, qui le renvoya au district; le district à l’administration centrale qui, en fin de compte, l’expédia à tous les diables.

Dégoûté de ce que personne ne voulait l’entendre, et se rendant compte qu’on commençait à le regarder de travers, il était rentré chez lui, et c’était grâce à la visite fortuite d’un ami qu’il avait été aiguillé sur le boulevard Saint-Germain.

Il fut reçu par le chef des services qui s’intéressa tout particulièrement à sa déclaration. L’affaire que le visiteur lui signalait était importante: la femme dont il s’agissait--Marussia--attirait depuis un certain temps l’attention du S.C.R. par ses voyages et ses allures mystérieuses.

LA BELLE SUSPECTE

Blonde, jolie, mais de cette beauté un peu forcée qui n’est pas sans charmes, elle se disait veuve et Polonaise.

Habitant à Paris depuis de nombreuses années, la belle y tenait le milieu entre l’acteuse et l’actrice, jouant--sous le nom de Marussia D...--ou ayant joué juste ce qu’il fallait afin de ne pas passer pour uniquement entretenue. Elle comptait d’assez bonnes relations dans le monde théâtral.

On ne lui connaissait pas de liaisons sérieuses. Elle sortait avec l’un, avec l’autre, plus souvent en compagnie d’étrangers plutôt que de Français, car elle parlait allemand, anglais, russe, polonais et italien. Son français, dont elle usait fort correctement, se pimentait d’un léger accent slave.

Elle évoquait sa famille en termes mystérieux et discrets. Elle était de tous points le type achevé de la grande aventurière.

Les soupçons étaient parfaitement justifiés. Marussia ne trompait pas son camarade lorsqu’elle lui parlait au téléphone de ses difficultés à la frontière. L’on savait en effet qu’au début de la guerre, lors d’une tournée effectuée par des artistes français dans un pays encore neutre, la comédienne était devenue la maîtresse du manager de la troupe, vague Roumain dont le père et les frères étaient tenanciers d’un louche tripot balkanique.

Le rasta et l’aventurière étaient faits pour s’entendre, ce furent de grandes amours. Mais les affaires du Roumain se gâtèrent, la chasse aux suspects s’organisait.

Un de ses frères fut arrêté en Suisse. Le manager préféra quitter la France de son propre chef plutôt que d’attendre une expulsion imminente.

La femme pleura, jura fidélité, et, dès qu’elle jugea la chose possible, s’envola pour retrouver son bien-aimé sur les bords du lac Léman où ils vécurent tous deux de longs jours de joies--et d’angoisses.

Le frère incarcéré passa en jugement et fut, par les autorités fédérales, condamné à quelques mois de prison pour espionnage au profit des puissances centrales.

Le couple devint dès lors fort louche et Marussia ne rentra à Paris qu’au prix de mille difficultés. Mais elle ne pensait qu’à rejoindre son amant, tout en préparant son retour éventuel en France.

Sur un appel plus pressant du rasta, elle avait risqué la demande par téléphone.

Le surlendemain, elle partait pour la Suisse et pendant bien longtemps on n’entendit plus parler d’elle.

MORT SUBITE

Un matin, les journaux reproduisirent l’information suivante:

«_Genève._--La sympathique artiste parisienne, Mlle X..., qui était descendue à l’hôtel Z..., a été trouvée hier inanimée dans son lit. Elle était en grande toilette et sa couche était jonchée de fleurs. Il s’agit probablement d’un suicide que la première enquête attribue à des chagrins intimes.»

C’était de Marussia qu’il s’agissait.

Dès son arrivée à Lausanne, où elle retrouvait son métèque, les autorités françaises, par le consulat, la prévinrent de la suspicion dont le Roumain était l’objet. Elle ne voulut rien savoir, pensa jouer à la plus fine et fut persuadée qu’elle avait fait la conquête du consul--qui tout au contraire la faisait étroitement surveiller.

Elle fréquenta le milieu fâcheux où évoluait son amant et se rendit elle-même suspecte--bien à tort, car il n’y avait que des légèretés. Néanmoins, quand elle voulut rentrer à Paris, elle se heurta à une fin de non-recevoir formelle de la part des autorités françaises. On lui conseilla une manière de quarantaine qui, après sa rupture avec son entourage, lui permettrait d’obtenir le visa de ses papiers».

Elle refusa tout d’abord.

Par la suite, harcelée par son désir de rentrer à Paris--désir qui ne pouvait s’expliquer que pour remplir une mission--elle s’en fut à Genève, se rendit souvent au consulat et semblait à la veille d’une rupture _ou peut-être même d’aveux_, quand on apprit sa mort inopinée.

Ses compagnons craignirent-ils d’en avoir trop dit devant elle? Ne voulut-elle plus obéir? On ne crut pas au suicide, et on parla tout de suite d’assassinat. Ses amis veulent voir en sa mort, habilement arrangée, une vengeance allemande.

Quoi qu’il en soit, cette disparition fut la conclusion de la première affaire bien parisienne du service des renseignements.

POST-SCRIPTUM

Cette histoire était écrite quand le hasard nous a permis de savoir toute la vérité sur ce drame.

Marussia a été empoisonnée avec du café et son corps ensuite encadré de fleurs pour simuler le suicide.

L’avant-veille elle avait soupé dans un restaurant de Genève avec un Français--un bon--envoyé par le baron de Fougères, notre consul à Evian. C’est sans doute pour ce motif que les Boches décidèrent de la supprimer.

Une enquête fut faite par la police de Genève et conclut formellement à l’assassinat. Mais un ordre vint de Berne; les conclusions de la justice durent rester secrètes, et les assassins impunis.

XIII

LA PRINCESSE WISZNIEWSKA

NÉE DE PÈRE ET MÈRE INCONNUS.--GALANTERIE ET DIPLOMATIE.--L’ALCHIMISTE EGYPTIEN ET LE DOCTEUR ARGENTIN.--OÙ ON ENTREVOIT ALMEREYDA.

Lecteur, ne vous frappez pas: il s’agit de l’histoire d’une princesse, française, née de père et mère «non dénommés», mariée à un Polonais naturalisé italien, reconnue par un Russe, ayant eu pour amants un Egyptien, un Argentin, un Serbe, un Anglais, un Italien, un Allemand, et, présentement, accusée d’avoir assassiné un Canadien!

Je commence. Nous sommes à la veille de la guerre.

Boulevard Berthier, en face les fortifications qui encerclent la porte Champerret, au numéro 25, devant un coquet hôtel particulier.

Un jeune ouvrier en cote bleue tire la sonnette.

--C’est bien ici la princesse Wisniewska?

--Parfaitement, répond un correct valet de chambre qui vient d’ouvrir.

--J’apporte les épreuves de l’imprimerie Rirachowsky.

La maîtresse du logis, prévenue, s’empare aussitôt de la grande enveloppe, en tire des feuillets encore humides, et se met à couvrir les marges de signes typographiques, puis, s’adressant à l’apprenti:

--Vous retournez boulevard Saint-Jacques?... N’oubliez pas de dire à M. Rirachowsky de mettre du meilleur papier, tout ce qu’il y a de beau, tout ce qu’il y a de plus beau!

S’adressant ensuite à un personnage bizarre à barbiche noire, à lunettes d’or, qui l’observait, elle dit:

--Ce sont les _Etudes diplomatiques_, la revue de luxe dont je vous ai parlé et qui va nous ouvrir toutes les portes. Le premier numéro fera sensation. Il y a des articles sur les marines militaires des grandes puissances, une chronique originale sur le roi Alphonse, et une foule de petites nouvelles sur la politique extérieure qui feront du bruit dans les chancelleries.

Ce numéro, continua la belle dame, est d’une importance capitale. Il y a un travail sur «Le facteur naval espagnol dans le problème méditerranéen» de tout premier ordre, bourré de chiffres sur les marines de guerre. Tenez, voici un passage: «Voyons comment, actuellement, dans l’année 1914, se présentent à notre appréciation les éléments matériels des flottes qui pourraient lutter demain...» Pas mal, n’est-ce pas? Il y a ensuite une statistique complète des dreadnoughts en service et en armement, et des canons dont peuvent disposer la France, l’Italie, l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie.

--Mais, princesse, où avez-vous eu tous ces renseignements?

--C’est Amalto Gimeno qui me les a envoyés... Chut! Il ne faut pas qu’on le sache.

--Vous croyez réellement à la puissance de cette revue? Vous pensez qu’elle suffira pour nous imposer?

--Vous n’y connaissez rien, mon cher docteur. Pour réussir à Paris il suffit d’avoir un salon ou une revue. Quand on a les deux on est certain du succès.

PRINCESSE AUTHENTIQUE

Celle qui parlait ainsi était une femme de 33 ans environ, un peu rousse, d’une élégance raffinée, au verbe haut, aux gestes assurés et autoritaires, comme doit être une princesse authentique.

Princesse authentique elle l’était, quoique née à la maternité de l’hôpital Beaujon, le 4 novembre 1881, et inscrite sur les registres de l’état civil du huitième arrondissement sous les prénoms de Jeanne-Marie-Solange, de père et mère «non dénommés»:

Complètement abandonnée elle avait été confiée à l’assistance publique. Mais à quinze ans elle avait échappé à sa tutelle et commencé une vie vagabonde. En 1896, à la requête de la préfecture de police, elle fut enfermée à la maison départementale de Nanterre.

Vingt ans plus tard on trouve l’ancienne pupille de l’A. P. installée dans un luxueux hôtel, et se faisant appeler comtesse Jeannine Merrys, comtesse de Mussy, comtesse de Solange, comtesse de Grenier, etc., etc. Elle trône dans la haute galanterie, et demeure d’abord rue de la Tour-Maubourg, 42 _bis_, et peu après au château de Gastyne près Bonnières, ensuite à Neuilly, puis avenue Wagram, 165 (en 1903), et enfin 25, boulevard Berthier où nous venons de faire sa connaissance.

Le 11 août 1908 elle jugea bon de prendre un nom définitif et de choisir un titre nobiliaire plus relevé que celui de comtesse. Justement l’octogénaire Adam de Wisnievsky, né en 1826 en Pologne russe, naturalisé italien, pauvre, mais prince, était en disponibilité. Elle l’épousa, et devint ainsi princesse Wisniewska, sans que personne pût cette fois contester sa noblesse. Cette union fut bénie par le pape, mais resta stérile, heureusement.

Le prince eut le bon goût de ne pas la gêner trop longtemps, et de mourir, quelques années après son mariage, à Monte-Carlo, où il était allé tenter la fortune rebelle, et où gâteux, il expira entre les bras d’une domestique fidèle, aussi pauvre que son maître, mais honnête.

La princesse, n’ayant pas de parents, après s’être pourvue d’un mari, jugea utile de se munir d’un père. Elle le trouva dans la personne de Choukouski, sujet russe d’origine polonaise, qui la reconnut comme sa fille en 1910 par acte reçu à la mairie du huitième arrondissement.

Elle jugea bon aussi de se rajeunir de onze ans par un procédé facile: en 1915 elle se fit délivrer par le consulat d’Italie un passeport au nom de princesse Wiszniewska, née à Varsovie le 10 novembre 1892, de Choukouski et de Elisabeth Zoleska.

C’est sous ce faux état civil qu’elle fit sa déclaration au service des étrangers en 1915, et qu’elle obtint son permis de séjour.

Voilà pour la dame du boulevard Berthier.

LE COMTE D’ASTEK

Le monsieur à lunettes d’or, qui cohabitait avec elle, se faisait appeler docteur Emir d’Astek, comte égyptien, né à Alexandrie en 1873 et se prétendant sujet britannique.

Il s’était marié à Madrid à une Espagnole qui lui avait apporté en dot plusieurs millions. En 1913 il était venu à Paris avec sa femme, qui ne voulait pas rester à Madrid où son mari entretenait des maîtresses et dilapidait sa fortune.

Le changement de ville ne changea pas la conduite de d’Astek. Il quitta le domicile conjugal et prit d’abord comme maîtresse la théâtreuse Grent Boyer, puis la princesse Wiszniewska. Mais privé des subsides de son épouse légitime il fut bientôt obligé d’en appeler à la bourse de ses amies, et de recourir à des expédients.

Il s’improvisa homme de science, chimiste. Il se donna comme docteur ès-sciences de la faculté de Berlin, docteur en médecine de la faculté de Paris et installa un mystérieux laboratoire dans les combles de l’hôtel d’Iéna, place d’Iéna.

Là il se livrait à des expériences diaboliques en compagnie d’une bande de rastaquouères des plus remarquables tels que le marquis de Castellucia, l’ingénieur (?) Garchey, l’inventeur Pateras, Etchepare, etc.

Garchey prétendait avoir découvert un appareil de télégraphie sans fil destiné à repérer les sous-marins. Il négociait avec l’ambassade anglaise. Pateras se vantait d’avoir mis au point un appareil d’aviation piloté par Védrine.

Hôtes de la comtesse de Castelbaljac tous ces gentilshommes trouvèrent le moyen d’escroquer des sommes importantes à leur bienfaitrice qui finalement se décida à porter plainte. La bande se dispersa aussitôt comme une volée de corbeaux.

Quant à d’Astek, toutes «les grandes découvertes» de ses nobles amis lui avaient donné un prétexte pour fréquenter le cabinet du ministre de la marine et pour évoluer autour de la direction des inventions de guerre installée rue Saint-Thomas-d’Aquin. «Ça, c’est intéressant!» disait-il.