Part 7
Ainsi déguisé et nanti des certificats nécessaires, l’espion passait et repassait assez facilement la frontière. S’il ne se sentait pas l’aplomb convenable pour affronter l’œil du gendarme, il se défilait par un de ces cabarets à double issue, établis sur la ligne frontière même, avec porte sur la France et porte sur la Suisse, établissements louches qu’on n’a jamais pu faire disparaître.
Un moyen employé souvent par les Allemands consistait à faire déserter des soldats français et à les envoyer pendant un certain temps dans un camp de prisonniers en Allemagne. Puis on les échangeait contre des prisonniers allemands: ils revenaient en Suisse et rentraient en France très ovationnés au milieu de leurs camarades.
D’autres fois, le déserteur rentrait simplement tout seul en racontant qu’il s’était évadé d’un camp et qu’il s’était échappé par la Suisse. On le comblait alors de douceurs et de fleurs!
AU CAFÉ AMODRU
A Genève, tous les déserteurs se fréquentaient et se connaissaient.
Murat, dont nous parlerons plus loin, a raconté que, lorsqu’il arriva en Suisse après avoir déserté, il fut interrogé par un officier suisse qui lui demanda le numéro de son régiment, son emplacement et le _genre de grenade utilisée_.
Pourquoi cette question de la part d’un officier suisse? Mystère et indiscrétion--au profit des Boches sans doute.
Quand le déserteur avait été interrogé, il n’avait qu’à s’adresser au premier sergent major venu pour savoir où se trouvaient le rendez-vous des déserteurs:
--Au café Amodru! lui disait-on.
Ce café était tenu par un sieur Chavanne. S’y réunissaient non seulement les déserteurs, mais aussi les espions disponibles ou en fonctions.
C’est là que trônait Michel Cayer Barrioz, originaire des Echelles, qui avait abandonné son régiment en juin 1915 pour se réfugier à Genève et entrer à la solde de Kœniger, le chef direct de toute la bande.
Cayer avait pris pour lieutenants Murat et Guaspare, deux hommes redoutables.
CANOTAGE SUR LE LAC
Le grand divertissement de toute cette clique était le canotage sur le lac de Genève. Ce sport était, paraît-il, passionnant, à ce point que l’une des femmes qui vivaient avec eux avouait au capitaine rapporteur:
--Moi, si j’ai fait de l’espionnage, c’était pour acheter un bateau et pouvoir canoter sur le lac Léman!
Dans l’argot de ce repaire, on disait, pour aller en France: «On descend»; et quand on rentrait en Suisse avec des renseignements: «On remonte».
C’est au café Amodru qu’on rencontrait aussi les deux frères Ripert, dits Lhoupart, Jean et Marius, connus aussi sous le nom de les Marseillais.
Jean Ripert était un sinistre bandit que l’on retrouve dans toutes les affaires d’espionnage. Les deux frères d’ailleurs avaient une égale audace: tous deux étaient allés en Allemagne se faire interner, puis avaient simulé une évasion, étaient revenus en Suisse, et avaient écrit à leur capitaine pour lui raconter «la manière dont ils avaient échappé aux Boches!»
Marius Ripert, le frère, avec Guaspare, avait fait une grande tournée d’espionnage dans le Midi, d’où ils avaient rapporté une ample moisson de renseignements.
Tels étaient les personnages principaux de la bande. Mais il y avait encore sept comparses, ayant chacun un rôle dans l’affaire compliquée qui nous occupe.
L’ESPIONNE QUI SE SUICIDE
Au café Amodru on rencontrait les distingués seigneurs que voici:
_Forest_, qui avait fait de l’espionnage dans la zone des armées grâce à de fausses permissions fabriquées par Kœniger, et était revenu en Suisse d’où les Allemands l’avaient envoyé en mission à Anvers porter des plis à Mlle Docktor.
_Perrin_, que les autorités suisses avaient dû poursuivre pour espionnage, tellement ses agissements étaient apparents et scandaleux.
_Forestier_, déserteur, qui avait fait plusieurs voyages en France.
_Vignon_, insoumis français, marchand de bicyclettes à Genève, où il était très connu de notre service de renseignements; de plus, anarchiste militant et agitateur à la solde des Allemands. Cet individu faisait aussi tous les commerces; il avait chez lui un dépôt de brochures défaitistes imprimées à Genève et distribuées en France, et pour compléter son achalandage un dépôt d’explosifs de toute première marque.
Le collaborateur de Vignon était _Weil_, un déserteur autrichien, anarchiste anarchisant, ayant pris part aux troubles révolutionnaires de Zurich en 1918, et arrêté à cette époque par la police de la libre Helvétie.
_Chapeyron_, condamné contumax par le Conseil de guerre de Grenoble pour intelligences avec l’ennemi.
_Franciscoud_, déserteur du 2ᵉ groupe d’aviation en mars 1916, avait fait sa soumission aussitôt et avait déserté de nouveau en avril. Il se donnait comme Espagnol à cause de son teint bistré, et faisait de nombreux voyages en France.
_Guaspare_, le plus dangereux des espions, dont nous reparlerons longuement.
_Mourier_, dit Campion, chanteur ambulant, qui s’était distingué auprès des Allemands par son exploration du littoral, de Nice à Toulon.
LA MAITRESSE DU CHEF DE BANDE
Voyons maintenant les principaux exploits des premiers de ces messieurs.
C’est _Michel Cayer Barrio_ qui joue le principal rôle. Agé de 25 ans, il avait déserté en 1916. Il travailla d’abord à Genève à des travaux de terrassements, puis il trouva moins fatigant de s’installer au café Amodru. Il prit comme maîtresse la sommelière, une Française nommée Boeglé, et s’installa avec elle, en janvier 1917, quai du Cheval-Blanc, où il monta une boutique d’épicerie; sa maison devint bientôt un second repaire de contrebandiers, de déserteurs et d’espions.
Cette femme Boeglé venait souvent en France; elle se rendait aux Echelles pour faire des communications au beau-père de Cayer, nommé Escoffier, un insoumis suisse... Celui-là manquait à la collection!
Ici commence le drame. Soit que Cayer eût pris une autre maîtresse, soit que la femme Boeglé fût dégoûtée du métier d’espionne, elle se suicida: on la trouva pendue.
C’était en mars 1918. Mais avant de mourir cette femme avait dénoncé à la police suisse Cayer et Murat.
La police de Genève ouvrit une enquête, sans résultat, naturellement!
COMMENT ON NUMÉROTE LES ESPIONS
Passons maintenant à _Guaspare_.
C’était une figure redoutée dans son entourage. Guaspare avait fait en France quatre grandes expéditions, tantôt avec Cayer, habillé en chasseur alpin, tantôt avec le Marseillais Ripert, tantôt seul. Il était considéré par notre service comme un agent des plus actifs de l’ennemi.
Dans le service secret chaque agent est un numéro et son nom ne se prononce jamais. Le centre de Genève donnait pour lettres A. F., provenant de _Andversen_ (Anvers) et _Frankreick_ (France), suivies d’un numéro.
Ainsi, par exemple, Guaspare a reconnu être A. F. 337.
Le nom d’Anvers figure par son initiale parce que cette ville a été et est restée longtemps le poste central de l’espionnage allemand, nous l’avons dit à propos de Mlle Docktor.
LA DÉNONCIATION DE L’ESPION DOUBLE
Avant d’aller plus loin, une déclaration est nécessaire: je ne donne aucun renseignement sur la manière dont nous avons obtenu des révélations ou des dénonciations contre les Boches. Le contre-espionnage doit encore rester secret. Mais il n’y a aucun inconvénient à dire ce que les espions allemands ont fait chez nous, parce que les Allemands le savent aussi bien et même mieux que nous.
Si nous parlons aujourd’hui des faits et gestes d’un espion double, c’est que le Conseil de Guerre a cru devoir le condamner et qu’il opérait autant pour nous que contre nous.
Le 18 avril 1918, notre service de renseignements d’Annemasse était avisé par un informateur de Genève--le déserteur Corbeau, dit Saab, espion double--qu’un déserteur français, espion allemand, allait passer la frontière, avec une fausse permission, pour se rendre dans le centre de Lyon d’abord, à Paris ensuite, avec une missive très importante.
Il devait tenter le franchissement de la ligne pendant la nuit dans les environs de Saint-Julien-en-Genevois. Le but avoué de son voyage à Lyon était de voir sa sœur. A Paris il allait constater surtout les effets du bombardement. Il devait être de retour à Genève le 5 mai.
Notre informateur précisait que cet espion venait de rentrer de Paris, et qu’à son retour il avait donné au service allemand des renseignements précis sur un obus tombé entre le boulevard Beaumarchais et la station du métro Saint-Paul.
A Lyon, l’agent devait attendre un complice, un réformé, chargé de lui apporter des précisions sur les points de chute des obus. Ce n’est que dans le cas où personne ne viendrait qu’il devrait se rendre dans la capitale.
Le signalement de l’individu était donné, mais pas son nom. On ajoutait encore qu’il devait être porteur d’un kilo de cocaïne.
ARRESTATION DE MURAT
Une surveillance sévère fut organisée, et le 27 avril, à Saint-Julien-en-Genevois, au passage d’un train de Bellegarde, on arrêtait un individu habillé en militaire français.
C’était Murat. On trouva sur lui le kilo de cocaïne annoncé, des effets civils, quatre faux titres de permission de convalescence à son nom, avec le cachet de l’hôpital de Bergues (Nord), un titre de permission en blanc muni d’un cachet d’un régiment d’artillerie coloniale, un ordre de transport au nom de Laures qu’on sût être un sergent infirmier amant de la sœur de Murat également infirmière à l’hôpital 17 de Lyon. On trouva aussi une lettre destinée à Escoffier, l’insoumis suisse.
Tous les papiers étaient dissimulés dans la doublure de son pantalon.
Murat fit des aveux partiels d’abord, puis avoua avoir été chercher des renseignements à Paris.
Il était connu comme un triste garnement. Il avait été incorporé le 23 novembre 1913, et le 16 juin 1914 il était déjà condamné par le Conseil de Guerre de la 13ᵉ région à un an de prison pour outrages et menaces envers un supérieur.
Comme soldat, pendant la guerre, Murat fut un lâche. Lors des combats de Sarrebourg, en 1914, il avait disparu une première fois. Son adjudant disait de lui: «Très mauvais soldat, discutant les ordres, n’obéissant pas, recherchant toutes les occasions de fuir le combat». Son chef de section, le sous-lieutenant Fonlupt, déclarait qu’il s’était signalé à la compagnie par «son manque de courage». Son camarade Beaumont affirmait que c’était «une forte tête», déclarant à tout propos qu’il «se barrerait et ne se ferait pas tuer.»
Au combat de Xoffenvillers (Vosges), le 27 août 1914, son capitaine dut le menacer de son revolver pour l’empêcher de fuir.
Murat avait une autre terreur: celle d’être fusillé.
Après avoir déserté en septembre 1914 au combat de Dreslincourt, il était venu à Paris, avait volé des effets civils et s’était rendu à Lyon, où, en novembre 1916, il rencontra Franciscoud qu’il rejoignit à Genève. C’est là, dit-il, qu’il «trouva» quatre livrets militaires qu’il remplit au nom de Paul Fournier en ajoutant la mention «Réformé nº 2, à Lyon».
En décembre 1915, il vint habiter Paris, fit connaissance de la femme Bouvet, puis en 1916 passa en Suisse et se fit embaucher à l’usine de la Motosacoche sous le nom de Lutger, nom du beau-frère du tenancier du café Amodru.
A Paris, il avait été signalé comme s’étant rendu, soi-disant pour acheter du platine, chez le bijoutier Beaudart, «honorable commerçant»--qui fut condamné à sept ans de réclusion pour vol de bijoux.
Telle est la biographie de Elie Murat. On verra par la suite de cette histoire qu’elle s’est terminée par une condamnation aux travaux forcés à perpétuité et une évasion.
X
DEUX DANGEREUSES ESPIONNES
LA TRAHISON DANS LA TRAHISON.--CE QUE LES ALLEMANDS CHERCHAIENT
Murat nous avait été donné par Raymond Corbeau, dit Saab.
Ce singulier personnage--espion double nous l’avons dit--mérite d’être encadré. Mᵉ Corbeau--appelons-le ainsi pour une fois--était plus fort que le renard allemand et il le prouva.
Il avait déserté en novembre 1916, avait gagné la Suisse et s’était fait enrôler dans le service secret allemand.
--J’étais, dit-il, désigné par A. F. 94. Ce numéro m’avait été donné par la Rouquine de Fribourg qui m’avait pris en affection particulière, et m’avait confié des missions importantes à Anvers pour son amie et collègue Mlle Docktor.
Corbeau avait été arrêté par les autorités suisses le 2 mai 1917. A sa sortie de prison il s’était présenté au consulat allemand de Genève qui l’avait envoyé à l’école de Lorach. On l’interna pour la forme pendant quelque temps dans un camp de prisonniers, puis on le fit revenir en Suisse sous le faux nom de Saab.
En même temps qu’il entrait au service de l’espionnage allemand, Corbeau faisait des propositions au... service français, qui les acceptait.
IMPORTANTE MISSION
Kœniger, que nous connaissons déjà, avait chargé Corbeau de faire parvenir en France des mouchoirs préparés à l’encre invisible (nous en parlerons en traitant du service chimique) et d’obtenir des renseignements précis sur les points de chute.
Nous avons dit que les Allemands attachaient un grand prix à ces renseignements; ils ne négligeaient rien pour se les procurer.
De notre côté ce que nous cherchions à connaître surtout, c’étaient les espions ennemis; notre agent fut chargé par nous de recueillir plus particulièrement des informations sur la bande du café Amodru.
Corbeau dissimulait son double métier sous un prétendu commerce de platine qui était son paravent. Kœniger, soi-disant pour lui faciliter l’achat de ce métal précieux, le mit en rapport avec Cayer et Murat. Corbeau nous les signala aussitôt.
Quel était le rôle de Cayer? Extrêmement important. C’est lui qui, à l’aide de deux femmes, organisa la reconnaissance méthodique des points de chute à Paris.
En avril et en mai 1918 deux questions militaires préoccupaient le service allemand: l’arrivée des Américains et les effets des bombardements.
L’ennemi cherchait à savoir le nombre d’hommes que les Etats-Unis pouvaient débarquer et mettre en ligne, les transports qui devaient être utilisés par les Américains et les voies nouvelles construites entre les ports maritimes, Paris et le front.
L’autre question était l’état moral de la population parisienne qu’on bombardait jour et nuit avec les Berthas. Pour influencer le moral il fallait connaître exactement le point et l’heure précise de la chute des projectiles, et les effets produits.
C’est dans ce but que Murat avait été envoyé pour la cinquième fois à Paris. Mais comme il avait été arrêté à la frontière, Cayer avait résolu de le remplacer par deux femmes.
LES DEUX TRAITRESSES
Le 15 mai 1918 Yvonne Schadeck, coupeuse de chaussures, née à Aubervilliers en 1896, et Anne Garnier, femme Desjardins, repasseuse, arrivaient à Paris. Elles étaient nanties d’un sauf-conduit faux du commissaire de police de Plaisance. Elles furent immédiatement prises en filature, sur l’avis de l’agent qui nous les avait «données».
Et voici ce que firent ces deux femmes.
Anne Garnier se rendit d’abord place de la Nation, où l’on disait qu’un obus était tombé; elle erra sur les boulevards, télégraphia à sa sœur habitant Houilles qu’elle arriverait le soir, et se rendit à la gare du Nord pour interroger les permissionnaires.
Yvonne Schadeck, elle, voulut tout d’abord consulter une cartomancienne! Elle alla ensuite rue La Fayette pour essayer de rencontrer Charlot, ami de Guaspare, son amant.
Pendant les premiers temps, c’est autour des gares de l’Est et du Nord que les deux femmes portèrent leurs investigations. En arrivant des tranchées, les permissionnaires étaient très bavards et aimaient se retrouver sur «le Chemin des Dames».
A la gare régulatrice du Bourget, Anna et Yvonne firent connaissance d’un soldat nommé Rouleau, qui leur expliqua comment on prévenait les postes en cas d’alerte; il leur donna même son adresse: «Secteur 23, 9ᵉ territ., 9ᵉ Cie». Cette adresse servit à Yvonne Schadeck pour rester en correspondance avec le poilu sous le nom de Georgette.
Puis les femmes se rendirent à Noisy-le-Sec, et entreprirent les artilleurs.
Le lendemain deux alertes de gothas eurent lieu. Vite elles allèrent constater les dégâts: gare d’Orléans et station du métro Campo-Formio.
Elles étaient infatigables: l’après-midi elles retournèrent aux gares du Nord et de l’Est «voir les soldats», et--le comble du zèle--pour ne pas perdre de temps, elles prenaient leurs repas au bouillon Duval situé à côté de la gare.
Naturellement elles firent la connaissance de nombreux militaires avec lesquels elles passèrent de longues heures...
Entre temps Anna écrivait à sa mère: «On est bombardé. Mais il ne faut pas avoir peur. C’est la destinée.»
Le gros canon tonnait toujours. Un obus tomba rue Palestro, au coin du boulevard Sébastopol: elles se précipitèrent pour enregistrer les dégâts. Boum... On les arrêta!
Au moment où ces abominables femmes perpétraient leurs actes de trahison, on se trouvait dans la tragique semaine de mars 1918. Le bombardement de Paris avait commencé le 27 à 6 h. 30 du matin et dura toute la journée. Une offensive ennemie puissante était déclenchée entre Soissons et Reims. Quand les Berthas cessaient les Gothas arrivaient.
Le 28 nous reculions au sud de l’Aisne, Soissons était pris et Reims menacé.
LES AVEUX
Les deux femmes firent des aveux complets. Cependant tout d’abord elles ne voulurent pas dénoncer Guaspare. Mais quand elles apprirent qu’il était arrêté, elles déclarèrent que c’était lui qui leur avait donné les indications nécessaires.
On trouva sur elles des sauf-conduits en blanc. On découvrit aussi un tout petit fragment de papier, mince comme une feuille à cigarette, couvert de notes sur les ports de débarquement des Américains. Le tout était dissimulé dans un sachet de toile grise attaché à leur robe.
Quand la surveillante préposée aux fouilles fit cette découverte, la femme Schadeck lui dit naïvement:
--Brûlez ce papier. Cela n’a aucune importance!
La surveillante répondit:
--J’t’écoute!
Les deux espionnes n’essayèrent pas de nier. Elles déclarèrent avoir envoyé en Suisse les renseignements demandés sur les mouvements des Américains, les allées et venues des permissionnaires, avec le numéro de leur régiment, de leur division, leur emplacement, leur secteur et les endroits où on les envoyait au repos.
A leur retour, ces femmes devaient toucher 600 francs d’abord et 1.000 francs ensuite, soit 1.600 francs. A cette époque, la vie n’était pas encore chère! Il est vrai que Anna Garnier se proposait de consacrer cette somme uniquement à l’achat d’un bateau pour canoter sur le lac de Genève!
POUR AVOIR VOULU REVOIR SA MAITRESSE
Voici maintenant le grand chef de la bande; il n’est pas encore pris, mais il ne va pas tarder à l’être.
Guaspare était un garçon boucher de la Villette. Il appartenait à la classe 1905, et les renseignements donnés au début par la Préfecture de Police étaient bons. Né le 20 avril 1885, à Reims, il passait pour un bon sujet.
Affecté au 5ᵉ régiment d’artillerie coloniale, il déserta le 7 novembre 1916, en demandant une permission à double destination. Réfugié à Genève, il entreprit le commerce des bestiaux, du beurre, des bouteilles, des pommes de terre, etc...
C’est Cayer qui lui proposa d’entrer au service des Boches.
Intelligent, hardi, sans scrupules, il avoua avoir fait quatre voyages en France sous l’uniforme français. Il ne manifesta aucun regret et parla de ses entreprises de trahison comme de voyages d’agrément.
En octobre 1917 il était parti en uniforme avec Ripert, dit le Marseillais, sous le faux nom de Castille.
Dans le Midi, tous deux avaient créé une vaste organisation d’espionnage, comprenant plus de _dix agents_, qui fonctionna très activement grâce à la mollesse et à l’indifférence de notre service dans cette région, mollesse et indifférence que nous aurons souvent l’occasion de signaler.
En novembre, il entreprend une nouvelle expédition, cette fois avec Cayer. Celui-ci est habillé en chasseur alpin et prend le nom de Bouillon. Ils vont à Lyon, à Paris et rapportent aux Boches une ample moisson de renseignements.
Nous voici en décembre 1917. Guaspare est encore à Paris habillé en artilleur. Il y reste six semaines vivant avec Yvonne Schadeck, rue du Pont-de-Flandre.
Au moment de la grande offensive, en mars 1918, au moment où Reims est menacé, Guaspare déploie une grande activité et rapporte en Suisse des informations précieuses sur l’emplacement de nos divisions.
A ce moment, A. F. 337 touche des sommes importantes. On attend son arrivée à Paris pour l’arrêter.
Yvonne, on le sait, était déjà sous les verrous.
Guaspare est en Suisse et s’inquiète de ne pas voir revenir sa maîtresse Yvonne Schadeck. Il se décide à venir prendre de ses nouvelles. Il commence par faire la noce, car les espions raffolent des parties fines, et au moment où il entre dans un cabaret avec Desjardins, ils sont arrêtés tous deux le 23 juin 1918.
On trouva sur le chef de la bande 3.450 fr. en billets allemands, suisses, italiens et français. A Genève, il avait un coffre-fort au nom d’Yvonne Schadeck.
Desjardins ignorait le métier que faisait sa femme Yvonne, qui prétendait, venir à Paris pour voir sa mère. Mais il savait parfaitement que Guaspare et Cayer étaient des agents au service de l’Allemagne.
Les deux femmes, une fois arrêtées, eurent une attitude différente. La Schadeck déclara qu’elle avait fait de l’espionnage «pour amasser une petite réserve en vue de l’hiver». La Garnier se repentit et dit:
--J’ai fait de vilaines choses sans m’en rendre compte. Si vous croyez que je mérite la mort, je mourrai avec courage.
LES CONDAMNATIONS
Le 22 août 1919, le 2ᵉ Conseil de Guerre prononçait les peines suivantes:
Louis-Emile Guaspare, à mort. Cayer, dit Barioz, par contumace, à mort. Elie Murat, aux travaux forcés à perpétuité; Anne Murat, sœur du précédent, 1 an de prison; Anne Garnier, femme Desjardin, à la déportation dans une enceinte fortifiée; Yvonne Schadek, à la même peine.
Cette affaire est une des plus embrouillées que la justice militaire du G. M. P. ait eu à élucider.
LA FIN DE L’ODYSSÉE
Murat, qui avait toujours fait preuve d’une grande lucidité d’esprit et d’une mémoire parfaite, bien que fils d’alcoolique, simula tout à coup la folie vers la fin de l’instruction et parvint à obtenir des experts un certificat d’aliénation mentale, ce qui le sauva du bagne. Sa folie consistait à crier constamment: «Pas de fusils, la guillotine. Je ne veux pas être fusillé, je veux être guillotiné et tout de suite!»
Il était si fou que, au bout de huit jours, _il s’évada_!... On ne l’a pas retrouvé.
Sa sœur, Marie Murat, dite Marthe, infirmière, ne fut condamnée qu’à un an de prison pour recel d’espion.
Le sieur Guaspare vit que le système de la simulation avait du bon et il se mit à imiter Murat, tant et si bien que, une demi-heure avant de le conduire à Vincennes, on commua sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. C’est tout à fait à la dernière minute qu’il obtint sa grâce. Sur les registres de la justice militaire, Guaspare passe pour avoir été fusillé le 2 février 1920 en même temps que Funk Rullolf, condamné pour une autre affaire. Il est bien en vie et est aujourd’hui au bagne.
Guaspare avait demandé à contracter mariage avec la femme Schadeck. A ce moment il croyait qu’il allait être fusillé. Mais cette femme était déjà partie pour la Guyane, et la cérémonie ne put être célébrée. Le condamné n’avait d’ailleurs demandé cette faveur que pour rompre la monotonie de sa détention et se procurer une légère distraction.
Corbeau, dit Saab, fut relativement moins
heureux. Il fut condamné à vingt ans de travaux forcés. Le président du Conseil de Guerre lui dit:
--Les services que vous avez rendus à la France n’effacent pas le mal que vous lui avez fait.
Deux autres soldats, du même hôpital 17 de Lyon, les nommés Maujod Emile, de la 14ᵉ section, et Souperbat, du 99ᵉ d’infanterie, étaient traduits devant le même Conseil de Guerre pour trafic de stupéfiants. Ils furent acquittés.