Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia

Part 6

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--Dans le monde des théâtres seulement?

--Mais non, dans tous les mondes.

--La politique?... L’armée?

--Oui.

Il réfléchit un instant, puis, regardant fixement la danseuse:

--Il ne tiendrait qu’à vous de gagner beaucoup d’argent, une véritable fortune si vous vouliez... Je vous dirai comment plus tard... Dites-moi tout de suite: savez-vous où se trouve en ce moment le général Joffre?

--Je ne m’occupe guère des déplacements du généralissime.

UN CRI DE RAGE

A cet instant, le Grec aperçut sur la cheminée de la chambre d’Yvonne le portrait d’un jeune soldat en tenue de campagne:

--Qui est-ce? demanda-t-il impérieusement. Votre frère, ou votre amant?... Je ne vois pas le numéro de son régiment: donnez-le moi!

--Je l’ai oublié.

Alors, avec un accent de rage, Constantin grinça:

--C’est dommage que je ne le sache pas, car j’aurais fait décimer tout le régiment.

Yvonne, qui a raconté cette scène, avoua que, dès ce moment, elle était fixée: elle avait la conviction que Constantin était un espion.

Constantin devait se perdre tout à fait par ses vantardises. Apercevant un jour la camériste d’Yvonne qui, une lettre à la main, pleurait, il demanda la cause de ce grand chagrin.

--Mon mari est prisonnier en Allemagne, raconta la femme de chambre.

--Votre mari est prisonnier? Mais ne pleurez pas. Dites-moi où il est, le numéro de son corps et de son régiment et je me charge de le faire revenir sans délai!

--Je ne veux rien devoir aux Boches, répondit la camériste. Monsieur a sans doute des relations en Allemagne?

--C’est possible, répondit Constantin. Je suis neutre et j’ai le droit d’avoir eu et d’avoir encore de hautes relations à Berlin.

Un soir le Grec, qui n’avait pas voulu aller à l’Opéra-Comique «parce que c’était de la musique française», pria Yvonne de congédier sa femme de chambre, car il avait des «révélations» à lui faire.

LE COUP DU RIDEAU

La danseuse feignit de lui obéir, plaça la camériste derrière un rideau, et Constantin, on ne sait comment, s’endormit subitement ou perdit connaissance pendant quelques minutes... Subitement, il se réveilla, bondit sur la porte en disant:

--La bonne était là; elle écoutait et doit avoir entendu ce que je vous ai avoué en dormant. Je vais l’étrangler!

--Calmez-vous, dit Yvonne. Elle n’a pu entendre et ne sait rien. Mais moi, je sais tout!

Le Grec ne parut nullement intimidé. Il se radoucit immédiatement et se mit à rire. Tout cela n’était pas sérieux, disait-il. Ce n’était même pas du somnambulisme. Ce qu’il y avait de désolant, ajoutait-il, c’est qu’il avait un grand voyage à faire à Orléans, à Tours, à Bordeaux. Il partait le lendemain, il écrirait...

Il partit, en effet, et Yvonne crut que, par sa maladresse, elle l’avait manqué.

VII

MADEMOISELLE DOCKTOR

LA REINE DE L’ESPIONNAGE COMMANDE A ANVERS

Au moment où Yvonne se préparait à prévenir la police, Constantin reparut! Il raconta qu’il était ravi de son voyage, qu’il avait fait connaissance à Orléans de plusieurs officiers qui l’avaient promené en automobile, qu’il avait visité de très grandes usines, enfin qu’il avait voyagé avec des soldats permissionnaires auxquels il avait offert des cigarettes et payé à boire, et qui lui avaient raconté des histoires curieuses.

--Mais comment se fait-il, demanda Yvonne, que de toutes ces villes vous ne m’ayez même pas envoyé une carte postale?

Constantin, interloqué, balbutia une réponse quelconque.

La danseuse voulait en finir. Se rendant compte qu’elle exerçait un ascendant sur cet homme, elle lui posa une série de questions brutales:

--Où étiez-vous à la mobilisation?

--En Allemagne.

--Pourquoi êtes-vous venu en France?

--Pour mes affaires.

--Qui vous a donné vos passeports?

--Le consul hollandais, parbleu! J’ai voulu passer par Flessingues. Les douaniers n’ont pas voulu. Alors, j’ai essayé par Dunkerque. Là, les Français m’ont gardé deux jours pour examiner mes papiers. Naturellement, ils étaient en règle. Alors, j’ai pris la direction _nach_ Paris où personne ne m’a jamais inquiété... Je ne vois pas pourquoi vous êtes plus exigeante que la police de votre pays?

Il n’y avait rien à dire à tout cela.

LA VALISE JAUNE

Quelques jours après, Constantin revint boulevard Haussmann en costume de voyage, une valise jaune à la main.

--Je viens vous dire au revoir, car je pars pour Genève.

--Vous ne partez pas tout de suite, au moins? Vous restez quelques instants avec moi? Donnez-moi votre valise que je vous débarrasse...

Puis elle poussa «son ami» au piano et le pria de lui chanter une de ces «canzonetta» italiennes qu’elle aimait tant! Et pendant que le Grec chantait, la danseuse opérait: la valise n’était pas fermée à clef! Dans un compartiment, il y avait des éponges neuves, un pyjama, du linge; dans l’autre, une liasse de papiers dont elle s’empara.

En la voyant, Constantin poussa un cri sauvage et, blême, il hurla:

--Ne touchez pas à cela!

Mais Yvonne avait eu le temps de constater, a-t-elle déclaré, que «les papiers étaient recouverts de caractères allemands tapés à la machine à écrire; en marge, soulignés de barres rouges, il y avait les noms de plusieurs villes: Amiens, Brest, Versailles». C’est tout ce qu’elle avait pu déchiffrer.

Fou de colère, le Grec se précipita sur Yvonne et lui cria:

--Vous êtes une misérable!... Je devrais vous étrangler.

En même temps, d’un formidable coup de poing, il l’envoya rouler sur un tapis, en criant:

--Sale Française! Sale Française!

Puis il s’élança vers la porte, sa valise à la main. Dans l’antichambre, il bouscula la camériste en la menaçant de lui «faire son affaire».

Yvonne s’était évanouie, a-t-elle dit.

Revenue à elle, elle se précipita au domicile de Constantin: la concierge lui annonça que le matin il était parti pour New-York!

LE COMMISSAIRE HÉSITE

Le commissaire de police, enfin averti, déclara que le cas lui paraissait intéressant. Evidemment, c’était un homme à surveiller. Mais c’était un neutre et il fallait des preuves...

Deux mois après, Constantin reparut, hâve et défait. Il se présenta chez la danseuse, en suppliant, et demanda:

--Madame, avez-vous parlé contre moi?

--Vous avez donc quelque chose à craindre?

--Non! Mais je ne reçois plus mon courrier. Mon argent est saisi en banque... environ 50.000 francs... et je suis sans la moindre ressource. Au nom de la «madone», faites l’impossible pour que je touche cette somme... Je viens de dépenser mes derniers sous: il y avait trois jours que je n’avais pas mangé!... Je suis traqué par des policiers... Prêtez-moi cinq sous pour que j’écrive à mes amis de Lausanne...

--Je pourrai peut-être vous aider, fit la jeune femme. Mais à une condition: avouez votre crime. Si, comme je le crois, vous êtes un espion, vous risquez la mort. Avouez franchement, allez vous constituer prisonnier et vous obtiendrez peut-être les circonstances atténuantes. Avouez!

--Trop tard! fit-il, comme écrasé par les circonstances. Trop tard! Adieu madame!

Une demi-heure après le départ de l’espion, un inspecteur de la sûreté générale se présentait chez Yvonne et lui demandait ses papiers.

--Vous fréquentez des étrangers et vous êtes suspecte. Vous êtes, notamment, l’amie d’un espion...

--J’ai prévenu le commissaire de mon quartier.

Le lendemain, Yvonne comparaissait, rue des Saussaies, devant un commissaire spécial, et était confrontée avec Constantin, arrêté depuis la veille en sortant de chez elle.

--C’est un homme très dangereux, reconnut le fonctionnaire. Il est extrêmement adroit et a su se ménager des garanties influentes. Il nie. Mais nous avons assez de présomptions pour le remettre entre les mains des juges militaires qui lui feront un sort. Tout de même, la preuve matérielle nous manque. Cette preuve, nous pouvons peut-être la trouver dans une confrontation... si vous voulez nous aider?...

LES AVEUX

La confrontation eut lieu. Constantin sursauta en apercevant Yvonne. Il la salua néanmoins courtoisement:

--Où étiez-vous le jour de la mobilisation? demanda le commissaire spécial.

--J’étais en Italie.

--Vous mentez, affirma Yvonne. Vous m’avez déclaré que vous étiez en Allemagne.

--Je n’ai jamais pu dire cela. Il y a dix ans que j’ai quitté l’Allemagne. Je puis être suspect, mais je suis innocent.

Yvonne raconta avec détails tout ce que le lecteur sait déjà.

Alors, confus, désemparé, brisé, Constantin se leva et, regardant la danseuse les yeux dans les yeux, prononça cette phrase qui ne manque pas d’élégance:

--_Madame, je vais mourir par vous et pour vous!_

Puis, se tournant vers le fonctionnaire, il ajouta:

--Oui, je suis un espion, et je vais tout vous dire.

Il lui fallut deux journées pour faire sa confession entière. Il avait essayé de divers métiers en Allemagne, tantôt camelot, tantôt commissionnaire; il était dans la misère quand la guerre éclata. Immédiatement repéré par la police pendant qu’il errait dans la promenade _Unter den Linden_, il fut conduit dans un immeuble voisin de la Wilhelmstrasse. Là, un haut fonctionnaire, sorte d’officier en civil, lui donna connaissance des renseignements--mauvais--qu’on avait sur lui, et l’engagea à profiter de sa connaissance du français et de l’anglais pour «aller voir ce qui se passait chez les alliés».

On lui promit cinquante marks par jour et une prime par renseignement. Seulement, il devait se conformer aux instructions qui lui seraient données par Mlle Docktor.

Constantin, dit-il, hésita. Mais ne sachant comment sortir de la «période noire», il finit par accepter.

LA «GRANDE PATRONNE»

Mlle Docktor était une femme d’une vive intelligence et d’une grande beauté blonde. Ancienne demi-mondaine, elle avait quitté le monde de la galanterie pour entrer dans la police et elle était devenue grande directrice de l’espionnage allemand à Anvers. Voici comment Constantin l’a dépeinte:

«C’est une femme extrêmement belle. Elle est douée d’une intelligence hors ligne et surtout d’une énergie incroyable. Elle exerce sur tous ceux qu’elle emploie un ascendant irrésistible. Personne, même les officiers de haut grade qui sont sous ses ordres, n’ose lui résister. Il lui est arrivé de donner des ordres le revolver à la main. Elle a l’espionnage dans le sang, elle agit non pas seulement par intérêt, mais par goût, par passion... C’est une créature terrible.»

Constantin raconta ensuite sa première entrevue avec la «grande patronne». Son bureau était installé dans un somptueux hôtel d’Anvers. Autoritaire, hautaine, élégante, elle examina longuement la recrue qu’on lui présentait. Puis elle lui dit sans façon:

«--Vous êtes un besogneux capable de toutes les besognes. Vous êtes instruit, vous possédez plusieurs langues. C’est bien, mais cela ne suffit pas. Il faut être souple, adroit, obéissant, courageux et audacieux. Avez-vous toutes ces qualités? Je suis physionomiste et je crois que oui... Vous finirez par aimer votre nouveau métier qui est passionnant. En effet, si vous n’êtes pas trop scrupuleux, si vous aimez les aventures, vous vivrez une vie intéressante. Ainsi, moi, je ne donnerai pas ma situation pour un trône d’Europe; j’ai toutes les satisfactions intellectuelles que je puisse rêver et je puis traiter d’égale à égal avec les personnages les plus considérables... Encore une recommandation essentielle: soyez sobre, chaste et matinal. Fréquentez les lieux de plaisir si vous voulez, mais ne vous livrez à aucune intrigue: chaque pays a des contre-espions et des contre-espionnes.

«Je n’ai pas fini. Mettez beaucoup de circonspection dans vos procédés d’amorçage. Organisez vos expéditions avec un soin méticuleux. Etudiez à fond le caractère et les ressources des gens que vous fréquentez. Gravez dans votre cerveau la topographie des lieux où vous devez opé-rer. Enfin, _prenez le moins de notes possible_, écrivez dans un langage secret, et détruisez tout à mesure. Et maintenant, répétez-moi ce que je viens de dire.»

Constantin s’exécuta. Mlle Docktor précisa alors les renseignements qu’il aurait à envoyer.

On va voir qu’ils étaient de première importance.

VIII

LA MOISSON D’UN ESPION

LE MAL QUE CONSTANTIN COUDOYANNIS A FAIT A LA FRANCE

L’historique des faits qui se sont passés avant l’arrestation de Constantin Coudoyannis a été exposé en détail par la danseuse que nous avons appelée Yvonne. Devant le 3ᵉ Conseil de guerre, elle recommença son récit avec des précisions. Certainement c’est à elle qu’on doit la capture de ce dangereux espion.

Une autre femme avait aussi été mêlée à l’affaire: elle avait succédé à la danseuse après le pseudo départ de Constantin, qui, n’ayant pas osé aller à Genève, était resté à Paris, et ne vint retrouver Yvonne que deux mois après.

Constantin avait sérieusement travaillé. Il avait d’abord été recueillir des renseignements dans les ports sur les mouvements de navires. Puis il s’était spécialisé dans la question des fabrications de guerre. Il avait essayé de pénétrer dans les usines du Creusot, de Saint-Chamond, de Saint-Etienne, mais en vain, semble-t-il. Il tenta aussi de s’introduire dans un établissement militaire d’Angers et réussit à entrer dans la poudrerie de Bourges. Il fit ensuite le tour du camp retranché de Paris et dressa la liste des usines militarisées.

L’ESPION SURVEILLÉ PAR UN BOCHE!

Mais voici le comble: Constantin était surveillé et contrôlé par un inspecteur supérieur allemand! Mlle Docktor avait appris ses relations avec la danseuse et elle lui avait fait dire qu’«elle ne voulait plus que ça continuât», à moins qu’il ne parvînt à enrôler la jeune femme dans le service allemand--ce qu’il avait tenté de faire, on s’en souvient.

Le Grec affectait une grande terreur quand il parlait de Mlle Docktor. Il savait qu’elle était capable, a-t-il affirmé, de le dénoncer à la police française ou anglaise s’il n’exécutait pas à la lettre ses instructions. Elle ne reculait devant aucun moyen, et on racontait qu’elle avait elle-même tué d’un coup de revolver un agent qu’elle soupçonnait de trahison.

Constantin ajoutait: «Que de morts subites inexpliquées! Les romanciers n’ont rien inventé; ils sont au-dessous de la réalité.»

Il avoua avoir adressé des rapports sur les questions suivantes:

Etat d’esprit des populations, chances d’un mouvement révolutionnaire et possibilités de le provoquer.

Renseignements sur la mise en état de défense de la région parisienne et mouvements de troupes dans le camp retranché.

Sorties des navires des ports de Boulogne, Calais, Le Havre, Saint-Nazaire.

Liste d’établissements travaillant pour la guerre et la marine.

Compte rendu de ses voyages à Toul, Verdun, Epinal et Belfort.

Au cours d’une de ses visites dans la zone des armées, il avait été arrêté à Amiens, sur la dénonciation d’un employé de chemin de fer à qui «sa tête ne revenait pas». Mais le commissaire spécial, après avoir reconnu qu’il avait à faire «à un journaliste ami de l’Entente», l’avait remis presque aussitôt en liberté.

Enfin, il avait été chargé par Mlle Docktor d’une mission spéciale en Angleterre, où il avait rencontré, par hasard, l’agent principal de l’espionnage allemand, qu’il avait feint, conformément à sa consigne, de ne pas reconnaître. Il était resté une quinzaine à Londres, y avait recueilli des informations utiles sur les envois de troupes anglaises en France et était revenu à Paris par Dieppe.

LE CHIFFRE SECRET

On voit que Constantin avait bien «travaillé» et qu’il n’a pas volé les douze balles qui lui ont réglé son compte.

A propos de compte, Mlle Docktor, contrairement à son habitude, rémunérait son espion assez largement. Les envois variaient de trois à six mille francs _par quinzaine_, qu’elle envoyait en même temps que le chiffre secret de la correspondance, car ce chiffre variait tous les quinze jours.

La clef était indiquée au citron, sur du papier d’emballage enveloppant un colis quelconque. On retrouva un morceau de ce papier dans un tiroir de la chambre du boulevard Haussmann.

Quant à l’envoi du courrier, il se faisait par Genève.

Devant le 3ᵉ Conseil de guerre, Constantin raconta ces détails en se donnant des airs de victime. Il avait été subjugué par la grande espionne d’Anvers: «Elle m’avait bien dit que Paris est une ville dangereuse, pleine de tentations; si je l’avais écoutée, je n’aurais pas été arrêté... Malgré tout, je suis un ami de la France. Dans mes écrits, j’ai toujours témoigné mon admiration pour la France...», etc.

Constantin fut condamné à mort à l’unanimité, malgré la plaidoirie de Mᵉ Viteau. Mais il ne croyait pas à l’exécution de la sentence. Longtemps, il espéra dans la clémence du chef de l’Etat. Dans les derniers jours, cependant, il était devenu nerveux et inquiet.

Le 26 mai 1916, à l’aube, les magistrats militaires vinrent le réveiller.

--Ce n’est pas possible! fit-il. Moi, un ami de la France! (_sic_).

Le capitaine Bouchardon lui demanda s’il avait des révélations à faire.

--Mais certainement! fit-il. J’ai beaucoup de choses à dire.

DERNIERS AVEUX

Au greffe, Constantin, qui paraissait très calme, s’installa devant une table et déclara qu’il allait compléter par écrit ses aveux. Il écrivit, écrivit pendant cinq grands quarts d’heure.

Le capitaine instructeur s’impatientait. Il lui posa des questions.

Constantin répéta que, comme journaliste en Grèce, il avait toujours défendu la France; il n’avait fait de l’espionnage que pour pouvoir écrire un jour un roman; il avait d’ailleurs déjà fait un livre «curieux», disait-il, sur la question, et le manuscrit se trouvait à Berlin, à une adresse qu’il indiqua; il serait utile de rechercher ce manuscrit après la guerre; il n’avait rien caché à la justice et il se mettait à sa disposition pour l’aider désormais...

--Trop tard! lui dit le capitaine Bouchardon.

--Comment, trop tard? fit Constantin, qui, à ce moment, ne croyait pas encore sa dernière heure venue. Il ajouta, en effet, en s’adressant au capitaine:

--Est-ce que vous persistez à me faire fusiller? (_sic_)

--C’est la loi!

Constantin s’effondra. Il croyait qu’on jouait une comédie pour lui arracher ses derniers secrets. Alors il déclara qu’il avait encore à écrire, et il écrivit, écrivit.

--Il faut terminer, lui dit le magistrat. Je vous donne cinq minutes.

--Non, dix minutes encore... implora le condamné.

Au bout de dix minutes, Constantin écrivait toujours. On dut le faire lever et lui mettre les menottes.

--Au revoir, messieurs! fit-il en passant devant le personnel de la prison.

Un sous-officier du quartier général, le brave sergent Lamorlette, un appareil photographique à la main, le visa. Constantin s’arrêta, pria les gendarmes de se ranger, et prit une pose:

--Tâchez que ça vienne bien, dit-il.

Malheureusement, la plaque se brisa par la suite.

A ce moment, l’espion n’était plus le beau cavalier qui, sous le faux titre de comte de Smyrnos, faisait des victimes dans le demi-monde parisien. Il était blême, les traits ravagés, non par le remords, mais par la peur qui perlait sur son visage. Tassé, rapetissé, les vêtements en désordre, il aurait fait pitié à qui aurait oublié le mal qu’il nous avait causé, les milliers de braves poilus qu’il avait contribué à faire traîtreusement assassiner sur le front, les innocentes victimes qu’il avait envoyées au fond des mers.

«JE SUIS ORTHODOXE...»

Au donjon de Vincennes, un incident se produisit. Le Grec exigea un prêtre--il n’en avait pas voulu pendant sa détention. Pendant qu’on faisait mander le curé de Vincennes, le condamné attendait dans une pièce voisine de celle où se trouvaient les officiers. Tout à coup, il ouvrit la porte de communication, pénétra dans la salle où nous étions, et fit mine de venir s’asseoir à notre table!...

Le curé arriva.

--Je suis orthodoxe, lui dit Constantin, nous n’avons pas la même religion, monsieur le curé, mais je présume que nous avons le même bon Dieu (_sic_).

Et il resta une demi-heure avec le vénérable ecclésiastique.

Arrivé devant les troupes, il salua cérémonieusement et voulut parler:

--Braves soldats français, commença-t-il, je suis l’ami de la belle France. J’adore les soldats français, je voudrais vous dire...

On le fit taire. Alors, les mains jointes, la tête levée vers le ciel, il marmotta une prière en grec. Puis il dit en français: «Mon Dieu, ayez pitié de moi!...»

Et il tomba foudroyé.

IX

UN REPAIRE DE BANDITS

LA BANDE DU CAFÉ AMODRU.--L’ESPIONNAGE ET LES STUPÉFIANTS. L’ÉCOLE DE LA «ROUQUINE».

Ceci est l’histoire d’une bande de traîtres formidable, avec déguisement, désertion, emploi de stupéfiants, suicide d’amour, dénonciation, trahison dans la trahison, espionnage féminin, drame de la folie, etc., tout ce qu’il faut pour tourner un bon film américain. Oyez plutôt:

La plupart des espions envoyés en France étaient munis au départ d’un objet ou d’un produit d’origine allemande dont l’introduction en France était illicite, comme: pierres à briquet, cocaïne, morphine, cantharide, etc.

Le moyen, au premier abord, paraît _stupéfiant_, c’est le cas de le dire, car, employer pareille contrebande, dira-t-on, c’est aller au-devant de difficultés avec la douane ou la gendarmerie.

Oui et non. C’était un prétexte tout trouvé et fort admissible. Si par hasard l’agent était arrêté en voulant se dissimuler, il avait à invoquer un motif plausible et délictueux à la fois:

--Je suis contrebandier, soit! Mais pas espion!

Telle était la réponse préparée, réponse d’ailleurs classique de tous les inculpés d’intelligences avec l’ennemi dont la justice a eu à s’occuper.

Aussi qui dit contrebande dit, dans la plupart des cas, espionnage.

LE CENTRE DE GENÈVE

Genève était devenu le rendez-vous des déserteurs français, et, il est triste de le constater, c’est parmi eux que les Allemands recrutaient la plupart de leurs agents.

Le bureau central des renseignements se trouvait, nous l’avons dit, à Fribourg-en-Brisgau, et son représentant à Genève était une femme blonde, une Allemande, qu’on appelait la _Rouquine_.

Cette femme, qu’il ne faut pas confondre avec la célèbre Mlle Docktor, d’Anvers, se déplaçait fréquemment. Elle avait pour lieutenant en permanence à Genève un certain cordonnier boche du nom de Kœniger qui habitait rue Prévost-Martin et avait pour mission de centraliser les renseignements et de recruter les agents.

Lorsque Kœniger avait fait une recrue, il l’envoyait parfaire son instruction professionnelle à Fribourg. Là se trouvait la fameuse école dont nous avons déjà eu l’occasion de parler et où les méthodes de perfectionnement étaient poussées si loin qu’on enseignait aux candidats: la manière de recueillir et d’envoyer des renseignements, de passer la frontière, parfois même de _rejoindre leur ancienne unité au front en faisant croire qu’ils avaient été faits prisonniers_.

C’est un graveur sur métaux de Genève, appelé Lisenmenger, qui conduisait les élèves à Fribourg.

Le franchissement de la frontière se faisait près de Genève avec la complicité des restaurateurs dont les établissements étaient situés à quelques mètres des bornes limites.

COLLECTION D’UNIFORMES FRANÇAIS

Mais avant de mettre en route les espions suffisamment préparés, il fallait les habiller. Kœniger avait, à cet effet,--sans jeu de mots,--une collection considérable d’uniformes français dans sa cave. Il avait aussi une belle collection de faux papiers militaires, établis avec une rare habileté.

C’était, la plupart du temps, soit une permission, soit un congé de convalescence. Ces pièces portaient, bien entendu, tous les cachets nécessaires. Ordinairement, on se servait du timbre de l’hôpital de Bergens (Nord), ou bien du timbre de la gare du P.-L.-M. à Annemasse, ou à Bellegarde, avec la mention: «Vu au passage», ou bien encore du timbre de la gare régulatrice de Crépy-en-Valois.

Lors d’une perquisition faite chez Kœniger par les autorités suisses, on a trouvé des monceaux d’uniformes français, de permissions en blancs et de cachets de toutes sortes.