Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia

Part 5

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Mais l’auteur tient absolument à faire du Sardou et à vouloir rééditer l’histoire de sa Tosca. Reprenons la citation:

«La vérité, l’intrigue imaginée par Sardou pour sa Tosca a été vécue dans la tragédie réelle de Pierre Mortissac, avec, toutefois, cette différence que ce dernier n’a jamais été à même de savoir exactement à qui il était redevable de l’échec de son plan. Et il importe encore de rappeler que, dans la collection d’après-guerre d’un hebdomadaire parisien dédié à des potins de théâtres et de boulevards, l’on a imprimé que Mata-Hari avait été «trahie» par quelqu’un--un de ces hommes qu’en anglais l’on dénomme _responsible men_--qui ne lui pardonnait pas d’avoir dit de lui, encore qu’en badinant, que c’était un officier allemand et que ç’avait été par son entremise qu’elle était entrée au service de l’Allemagne! Mais ce ne sera qu’en tenant bien présentes à l’esprit ces énigmes, assez claires pour quelques-uns, qu’on s’expliquera comment l’espionne put aller à la mort comme à une parade, ainsi que l’a admirablement décrit, sur la foi des révélations de Mᵉ Clunet, défenseur de Mata-Hari--à qui celle-ci avait remis, à l’aube du matin de l’exécution, sa lettre à Pierre Mortissac, qui croyait obstinément à son innocence--le grand romancier espagnol Blasco Ibànez, aux pages 415-428 de _Mare Nostrum_, sans cependant soupçonner le secret de cette audacieuse attitude en face d’une destruction que l’espionne ne bravait que parce qu’elle la croyait irréelle.»

Nous avons fait justice de cette histoire. Mata-Hari a refusé ouvertement--nous le répétons--le prétexte que son avocat lui offrait pour retarder l’exécution. Ce moyen pouvait être bon. Il était en tout cas le seul légal--et pratique.

Quant à l’histoire du détraqué qui, à la mort de l’espionne, se serait enfermé dans un couvent espagnol, nous ne la contredisons pas. Mata-Hari a tourné assez de cervelles pour que l’anecdote soit vraie--quoique démentie par le supérieur du couvent. Voyez plutôt:

«Ce fut dans la semaine même de l’exécution que Pierre Mortissac disparut de Paris. On fit croire d’abord qu’il s’était suicidé. Puis l’on sut, beaucoup plus tard, grâce à notre article du «Mercure» que, tel le moine Paphruce dans la «Thaïs» d’Anatole France, il avait endossé le froc des Chartreux pour la rémission de ses péchés et le repos de l’âme de celle qu’il avait si follement aimée. Cet élève des Jésuites de Deusto ne pouvait finir d’autre sorte. Mais n’allez pas, touristes romantiques, le rechercher aujourd’hui à Miraflores, ce monastère dont Théophile Gautier a chanté, en 1840, «la montée âpre, longue et poudreuse», et le triste paysage, d’où l’on aperçoit

_...Dans le bleu de la plaine, L’église où dort le Cid près de dona Chimène._

«L’on vous rira au nez, soit que vous demandiez un Mortissac, ou un Marow, ou un Martzov, car l’on a, par confusion, parlé de nous ne savons quel officier russe, répondant à l’un de ces deux derniers patronymiques, qui, amant de Mata-Hari, se serait réfugié dans le pieux asile[I]. Le Frère Edmond Curdon, prieur de Miraflores depuis septembre 1920, affirme à qui veut l’entendre que ces histoires d’un amant de Mata-Hari sont «une pure invention, une blague de journaliste et pas autre chose». Il l’affirme au besoin en français, qu’il parle et écrit fort bien. Et le maître des novices de la Cartuja en fonctions depuis huit ans, abonde dans son sens et répète qu’il n’a aucune idée de qui «il peut s’agir, aucun postulant répondant aux noms ci-dessus n’ayant sollicité son admission dans l’établissement». Mais qui ne sait que les Ordres Religieux, et surtout celui des Chartreux, sont comme la Légion étrangère de l’Eglise romaine et que le nom importe peu de ceux qui y entrent, puisque, morts au monde et à ses vains simulacres, ils ne sont plus là que pour _instaurare omnia in Christo_?»

* * * * *

Nous avons reproduit ce récit pour montrer que, quand il s’est agi de Mata-Hari, on n’a pas reculé devant les limites de l’invraisemblance. Il est probable que nous n’en avons pas fini avec les légendes et que demain comme hier des snobs continueront à divaguer sur son compte.

Mon Dieu, que l’histoire vraie est difficile à écrire et à établir! La vérité est pourtant si simple!

La façon dont Mata-Hari est morte n’a rien d’extraordinaire. _Toutes les femmes_, et tous les hommes (sauf Lenoir) que j’ai vus devant le peloton (j’en ai compté vingt-sept) se sont fort bien tenus. Cela tient à ce qu’une exécution militaire comporte une mise en scène très solennelle qui n’a rien d’effrayant.

L’histoire de la Tosca a troublé bien des esprits. Il est possible qu’un maniaque ait voulu, dans un délire littéraire, recommencer cette tragédie en intervertissant les sexes. Certaines lamentations ultra sentimentales semblent en effet inspirées de la dernière lettre du chevalier Mario Cavaradossi à son amante Tosca, la grande cantatrice, quelques instants avant d’être passé par les armes. Certainement le drame de Sardou est très beau et a dû détraquer quelques faibles d’esprit. Seulement à Vincennes on ne jouait pas l’opéra-comique, et la musique de Puccini était remplacée par des trompettes d’artillerie.

V

MARGUERITE FRANCILLARD

«JE DEMANDE PARDON A DIEU ET A LA FRANCE!»--LES FEMMES DANS LE SERVICE SECRET

De taille au-dessous de la moyenne, comme on dit dans les signalements, assez mignonne, les cheveux très longs et presque roux, Marguerite paraissait insignifiante. Elle était couturière à Grenoble et travaillait honnêtement quand un espion, posté dans la région bien longtemps avant la guerre, en fit sa maîtresse. L’espion, dès le début des hostilités, monta en grade et fut chargé de diriger le centre allemand de Genève.

Marguerite savait-elle la profession exacte de son amant? Elle a prétendu que non. Toujours est-il qu’elle lui obéissait au doigt et à l’œil; je dis «à l’œil» parce que le Boche ne lui donnait presque rien.

Tout d’abord la pauvre fille fit la navette entre la Suisse et la Savoie. Elle portait dans son cabas--tout simplement--les notes que des gens qu’elle ne connaissait pas venaient lui remettre pour son ami. A la frontière elle avait été signalée et bientôt la Sûreté générale lui avait donné une escorte discrète, comme il sied à une personne modeste qui ne doit pas se faire remarquer.

Les inspecteurs lui firent la cour, dans l’espoir de l’amener à des confidences. Mais Marguerite parlait peu et était fidèle: aucune tentative ne réussit à la détourner de «son devoir»...

Le cas était rare. On la laissa continuer son manège pendant quelque temps, car, par elle, on découvrait les agents secrets opérant dans cette partie de la France, et on les coffrait successivement. Elle servait ainsi, sans s’en douter, de liaison entre la police et les espions.

DISPARUE!

Un soir elle disparut. Toutes les recherches opérées dans Grenoble ne purent la faire découvrir. Mais le hasard--qui sert si souvent la police--mit nos agents sur la trace d’une de ses amies à qui elle avait dit:

--Mon amant ne veut plus que je reste à Grenoble. Il y a un tas de gens qui me suivent et me poursuivent, qui se montrent très pressants et très galants. Je crois que mon Frantz est jaloux. Il exige absolument que j’aille à Paris et il m’a bien recommandé de quitter la ville sans qu’on le sache. J’irai donc prendre le train à la prochaine gare, et, quand je serai arrivée à Paris, je t’écrirai.

Les policiers, qui l’avaient laissé échapper, poussèrent un soupir de soulagement. Ce qui restait à faire était un jeu d’enfant. En effet, Marguerite ne tarda pas à envoyer à son amie une belle carte postale sur laquelle elle donnait son adresse dans un hôtel du Quartier latin.

Marguerite Francillard était maintenant repérée.

A Paris, elle recommença à recevoir des individus de toutes nationalités qui lui remettaient de petits billets qu’elle devait porter à Genève. Il y avait des Roumains, des Espagnols, des Grecs, des Danois, des Suédois, voire même de faux Alsaciens, qui, tour à tour, venaient lui rendre visite à l’hôtel.

LA SOURICIÈRE

Le domicile de Marguerite était transformé en souricière et on se gardait bien de l’arrêter. Il est vrai qu’elle s’absentait de temps à autre pour porter les rapports destinés au chef de l’espionnage en Suisse. Mais ces transmissions ne présentaient plus aucun danger. En effet, si elle refusait de trahir son amant pour trahir simplement la France--car on savait maintenant qu’elle n’ignorait plus le rôle qu’on lui faisait jouer--elle acceptait bien volontiers des invitations à déjeuner ou à dîner que lui adressaient les agents chargés de la surveiller. C’était une bonne fille! Et pendant qu’elle était à table--elle se laissait facilement griser--des gens très curieux de leur métier se rendaient à son hôtel, visitaient ses tiroirs, copiaient ou photographiaient les documents destinés à nos ennemis, et remettaient le tout en place.

Elle pouvait partir ensuite pour Genève sans inconvénient. On savait ce qu’elle avait dans son sac. Et pour lui faciliter sa mission on n’hésitait même pas à lui procurer toutes les facilités du voyage.

Ah! les femmes! Stupides sont ceux qui les emploient dans des besognes qui exigent de la prudence et de la discrétion. Car, tôt ou tard, elles commettent une gaffe et compromettent ou perdent à tout jamais ceux qui s’en servent.

Aussi les Anglais n’ont-ils jamais voulu les employer dans le service secret.

Grâce à Marguerite Francillard--et à quelques bouteilles de champagne--nous avons pu démasquer une douzaine d’agents dangereux que nous n’aurions pas pu prendre sans elle. A la fin elle causait un peu, mais sans jamais «manger le morceau».

--D’où vient mon argent? répondait-elle aux questions qu’on lui posait négligemment. Mais de mon amant de Genève qui change chaque fois ses billets afin de me donner de la monnaie française. Et il me paye uniquement pour que je lui apporte des petits bouts de papiers sur lesquels on ne voit pas grand’chose. Ce n’est pas difficile et ça rapporte... Mon amant est sûrement un Boche, quoi qu’il se dise Suisse allemand, et peut-être bien que si on savait ce que je porte, on me ferait du mal. Mais il n’y a pas de danger: une femme, ça n’a pas d’importance...

Presque tous les correspondants de Marguerite Francillard ayant été pris, son rôle était terminé. On l’arrêta.

UNE CÉRÉMONIE ÉMOUVANTE

Francillard était à Saint-Lazare dans la fameuse cellule 12 qui reçut Mme Steinheil, Mme Caillaux, Mata-Hari, et autres dames de grande marque. Sa vie de prisonnière était exemplaire. Très pieuse, elle écoutait docilement les sœurs de charité. Au fond, elle était profondément insouciante.

Le 10 janvier 1917 fut son dernier jour ou plutôt sa dernière nuit, car, réveillée à 4 h. 30, elle était morte à 6 heures.

Elle avait voulu entendre la messe. Je n’oublierai jamais cette cérémonie qui eut lieu dans l’antique chapelle de la crypte.

Sous la voûte sombre, aux arcades centenaires, l’autel resplendissait de lumières. Le prêtre officiait solennellement dans un silence impressionnant. La mort planait. Sur les dalles, trente religieuses étaient prosternées, le front contre la pierre, pendant que l’éclat des cierges projetait des reflets changeants sur leurs robes bleues et leurs cornettes blanches.

Marguerite Francillard était assise entre deux sœurs, ses jolis cheveux, d’un blond fauve, dénoués dans le dos. J’étais derrière elle. Elle pria quelques secondes, puis redevint indifférente, regardant un peu partout, se retournant même, très peu impressionnée par la majesté du lieu.

Tous ceux qui ont assisté à cette scène, admirable dans sa simplicité, en ont conservé un souvenir ineffaçable de beauté douloureuse et de grandeur religieuse.

--_Ite, missa est_, dit le prêtre.

LES DERNIÈRES RECOMMANDATIONS

Marguerite Francillard se leva comme si elle allait sortir de l’église pour rentrer chez elle. Le brave abbé Geispitz était venu l’assister.

--J’irai bien toute seule, disait-elle. Je n’ai pas peur.

--Voulez-vous écrire?

--Merci. Je n’ai personne qui s’intéresse à moi.

Le vénérable aumônier l’embrassa, et je l’entendis lui faire les ultimes recommandations:

--Mon enfant, lui dit-il, vous allez monter au ciel. Le bon Dieu vous attend et vous accueillera. Mais faites-moi une promesse: quand, tout à l’heure, vous serez devant les soldats, vous crierez avec tout votre petit cœur: «Je demande pardon à Dieu et à la France. Vive la France!» Vous me le promettez?

--Oui, mon père.

Marguerite tint parole. Elle s’avança lentement, d’un pas indolent, vers le poteau. Elle repoussa doucement le bandeau qu’on voulait lui poser sur les yeux, et face au peloton, nous l’entendîmes crier d’une voix faible:

«Je... demande... pardon... Dieu... Vive France!»

La malheureuse, foudroyée, resta accrochée au poteau par un bras.

Les troupes défilèrent...

VI

LA TICHELLY ET Mᵐᵉ DUCIMETIERE

MENTALITÉ D’ESPIONNES

Voici la femme Tichelly, fille Dufays, née à Paris le 29 novembre 1870, de mère allemande, ancienne femme de chambre à l’hôtel Meurice.

Elle figurait sur les registres de l’espionnage allemand sous le chiffre _Zud_ 160.

Elle résidait avant son arrestation à Francfort-sur-le-Mein. Elle avait fait un séjour à Kartoum avant de se rendre à Francfort le 20 août 1914.

En 1915 la Tichelly était employée dans un grand hôtel de Mannheim. C’est là qu’elle fut mise en relation avec le centre d’espionnage de Lorach qu’elle connaissait certainement depuis longtemps.

Elle avait trois enfants, dont un soldat au 117ᵉ d’infanterie.

Tichelly n’était pas une espionne du genre anodin comme la petite Francillard. Ce n’était pas non plus une femme de l’intelligence de Mata-Hari. C’était simplement une femme dangereuse, qui ne se bornait pas à porter des lettres comme la couturière de Grenoble, qui ne fréquentait pas le grand monde comme Mata, mais qui, tout de même, trouvait le moyen de se procurer des renseignements militaires importants.

Sous prétexte de chercher de l’ouvrage, elle s’introduisait dans les ateliers et usines de guerre. Elle se faisait embaucher, travaillait pendant huit jours, observait attentivement tout ce qui l’entourait, et envoyait très fréquemment des rapports.

Quand elle était fatiguée de son labeur, elle se reposait dans un hôtel et nouait des relations avec des contremaîtres, de préférence avec des mécaniciens employés à l’artillerie, à l’aviation ou à la télégraphie sans fil.

Dans les petits restaurants, chez les marchands de vin, elle écoutait les conversations. Elle aimait beaucoup aussi «cancaner» chez les concierges et écouter la lecture des lettres adressées du front aux femmes de poilus.

Bref, la Tichelly allait partout et s’enquérait de tout. Elle était extrêmement active et suivait de point en point les instructions que lui envoyait son chef Gruber.

Une perquisition faite à son domicile à l’Hôtel de la Marine, 59, boulevard du Montparnasse, fut des plus fructueuses et l’espionne dut faire des aveux complets.

Ce qu’il y avait de particulier dans son cas c’est la manière qu’elle employait pour transmettre ses renseignements.

Tichelly employait des moyens nouveaux. Exemples: un carré de papier couvert d’inscriptions à l’encre secrète et recouvert d’un timbre-poste; feuille de papier placée entre deux cartes postales collées ensemble; dentelé des timbres découpé d’une certaine façon, etc., etc.

Elle avait fait de nombreux voyages en Suisse; elle obtenait facilement des passeports à cause de la situation militaire de son fils.

C’est le contrôle postal de Pontarlier qui la fit prendre.

Les papiers trouvés chez la Tichelly étaient intéressants; ils étaient relatifs aux mouvements de troupes, secteurs, etc. Jugée le 20 décembre 1916, elle fut fusillée le 15 mars 1917.

Quand on alla la prendre à Saint-Lazare, elle protesta:

--On ne doit pas exécuter une femme: il a toujours été convenu qu’on n’exécute pas les femmes! criait-elle.

C’était une grande maigre, d’aspect rêche et assez vulgaire, vêtue comme une ouvrière.

Au moment où, dans la cour de la prison, elle monta en voiture, elle me dit:

--Monsieur l’officier, je n’ai pas tué: on ne doit pas me tuer! Ce n’est pas juste. Je n’ai pas versé de sang, on ne doit pas verser mon sang!

«Et le sang que vous avez fait verser par les autres?» pensai-je sans répondre.

La mentalité de certaines espionnes était ainsi faite: elles croyaient que, parce qu’elles n’avaient pas tiré le canon ou lancé de grenades, elles n’avaient pas fait de mal! Or, leur œuvre traîtresse était bien plus nuisible, bien plus sanglante, qu’une bordée d’artillerie ou de mitrailleuses: elle aboutissait à la surprise et au massacre de milliers de Français.

La Tichelly, devant le poteau, se redressa et refusa le bandeau.

Il y a eu beaucoup de femmes arrêtées à Paris pour espionnage. Toutes n’ont pas été fusillées.

L’histoire que voici se rapporte un peu à celle de la Tichelly:

Lucie Baer, née le 3 août 1865 à Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin), était directrice de l’Œuvre des Gares, 8, rue Saint-Paul. Elle s’occupait également de l’Œuvre de la Protection de la Jeune Fille avec Mme Siegfried, femme du député du Havre, qui ignorait certainement la mentalité de cette prétendue Française.

Lucie Baer dirigeait ces œuvres d’assistance avec la nommée Emilienne-Rose Ducimetière--un nom prédestiné au poteau--demeurant rue Saint-Jacques, 328, et née en 1896 dans la Haute-Savoie.

Il ne fut rien précisé contre Lucie Baer, qui bénéficia d’une ordonnance de non-lieu.

Mais son amie, la femme Ducimetière--elle n’en prit pas le chemin--fut condamnée à mort et graciée.

Cette femme avait connu à Genève un nommé Walter, espion allemand, dont elle était devenue la maîtresse.

A Paris, elle fréquentait les soldats et les sous-officiers, s’efforçant de leur soutirer des informations. Elle parvint même à se faire engager comme infirmière, grâce aux œuvres précitées, à l’ambulance de Mme Marie Lanelongue, rue de Tolbiac. Là, elle interrogeait encore les blessés.

Elle fut arrêtée un matin au moment où elle sortait de l’hôtel du 8 de la rue de Bellechasse avec un adjudant d’infanterie.

A l’instruction, elle a tout avoué. Elle savait que Walter était un espion autrichien.

Comme nous l’avons dit, elle fut condamnée à mort par le 3ᵉ Conseil de guerre le 24 avril 1917 et sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité le 29 juin 1917.

A la même affaire, elle avait mêlé Catherine S..., une Suissesse âgée de 76 ans, demeurant avec la femme Ducimetière, 328, rue Saint-Jacques, et, comme elle, en correspondance avec Walter. Elle fut renvoyée des fins de la poursuite. VI

LES FILETS DE LA DANSEUSE

CONSTANTIN COUDOYANNIS, LE COMTE COSTA DE SMYRNOS OPÈRE DANS LE MONDE DES ARTISTES

C’est au Fouquet’s, aux Champs-Elysées, que le Grec Constantin Coudoyannis rencontra une belle danseuse--il ne s’agit pas de Mata-Hari--que, pour ne pas donner son vrai prénom, nous baptiserons Yvonne. Il l’avait connue quand elle dansait à Sinaïa, en Roumanie, et il se présenta lui-même comme artiste dramatique.

Entre artistes, on fait plus vite connaissance. D’ailleurs, il n’était pas modeste:

--Je suis très connu au théâtre d’Athènes, disait-il, et même populaire dans toute la Grèce. Je suis un grand personnage. Pour ne pas vous le cacher, je suis le comte Costa de Smyrnos...

Il y avait de quoi éblouir une danseuse sans engagement. Mais Yvonne n’était pas exactement une demi-mondaine et était douée--elle doit l’être encore--d’une intelligence supérieure. Voici le portrait qu’elle a tracé de sa rencontre:

«Pas beau, les traits tirés, noyés même comme par un secret chagrin, les cheveux d’un noir d’encre, la moustache taillée à l’américaine, l’œil brillant sous un monocle immuable, assez élégamment vêtu, les mains soignées, il donnait l’impression d’un homme qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu et pas mal retenu...»

LA PREMIÈRE GAFFE

Constantin--appelons-le Constantin tout court--parlait le grec, le roumain, l’espagnol, l’anglais et l’allemand. La danseuse aussi. Une première gaffe attira l’attention de celle-ci:

--Mon père, raconta Constantin, me fait une pension de 1.800 francs par mois. En plus, je touche de fortes commissions sur toutes les affaires que je fais pour lui en Europe...

Il s’était présenté comme artiste. Yvonne en fit la remarque, sans insister. Puis un flirt en règle commença.

C’était le jour où parvenait à Paris la nouvelle du torpillage du _Lusitania_. Constantin essaya d’excuser ce crime en prétendant que le navire devait porter des munitions, et il ajouta:

--Les Allemands sont forts... Les Alliés auront du mal, beaucoup de mal à les vaincre. Il n’importe: buvons à la France!

Sur tous les événements, Constantin donnait, à voix très haute, une opinion d’abord favorable aux Alliés, puis nettement pessimiste et défaitiste.

Le Grec ne cessait de se vanter.

--J’ai un très bel appartement boulevard Haussmann (c’était au 118), que j’ai loué à raison de cent cinquante francs par mois.

--A ce prix, vous ne devez pas avoir quelque chose d’extraordinaire, fit remarquer la danseuse qui ne laissait jamais passer une occasion de le «coller».

Pour se venger, Constantin, sans la prévenir, alla louer un appartement contigu au sien. Il voulait ainsi s’imposer à la jeune femme. Mais celle-ci, à son tour, déménagea. Le Grec la poursuivit, et, sous prétexte qu’il était malade, obtint qu’elle viendrait lui faire visite dans une mansarde qui était son domicile réel.

LE PAPIER D’EMBALLAGE

Ce qui se passa tout d’abord importe peu. Yvonne aperçut tout à coup Constantin saisir avec vivacité un papier d’emballage qu’elle n’avait pas remarqué; il le froissa, et au lieu de le jeter dans la cheminée, le serra dans un tiroir qu’il referma à clef.

Yvonne, songeuse, se demandait quelle valeur pouvait bien avoir pour lui ce bout de papier gris, maculé et déchiré...

Constantin, très gêné, raconta que sa mère était Allemande, que son père était Grec, qu’il était né à Leucade (Grèce) et qu’une femme admirable, une Allemande, l’avait ruiné et avait causé sa perte...

--Je suis devenu un bandit à cause de cette femme... j’ai été entraîné... je suis un malheureux!

Et, cachant sa tête entre les mains, il éclata en sanglots.

Ces demi-confidences et les allures étranges de cet homme avaient piqué au vif la curiosité d’Yvonne qui jura de pénétrer son secret.

--Vous avez assassiné quelqu’un? Vous avez pris de l’argent? Soyez franc avec moi. Je serai indulgente. Vous avez tué, volé?

--Non, répondit Constantin, c’est pire!

Et le Grec entraîna la danseuse dans la rue, se retournant à chaque instant comme s’il eût craint d’être suivi.

Yvonne commença à être inquiète, bouleversée par toutes les remarques qu’elle faisait journellement. Elle résolut de déchiffrer l’énigme, de démasquer l’individu, et, dans ce but, de continuer ses relations avec cet homme bizarre.

LE RÉGIMENT QUI PASSE

Un matin, une fanfare retentit dans la rue. Constantin, qui était avec la danseuse, dégringola l’escalier quatre à quatre et, sur le trottoir, se mit à examiner attentivement les soldats qui passaient.

--Qu’est-ce qui vous a pris? demanda Yvonne.

--J’aime et j’admire les soldats français. Je voulais les voir défiler de près.

Et, machinalement, il répéta à plusieurs reprises un nombre composé de trois chiffres. C’était le numéro du régiment qui venait de défiler. Puis il reprit la conversation:

--Est-ce que vous connaissez des officiers? J’adore les officiers; ce sont généralement des hommes instruits et bien élevés. L’autre jour, vous en avez rencontré un: ne pourriez-vous me présenter?

La danseuse promit et le Grec, mis en confiance, continua (c’est Yvonne elle-même qui raconte la scène):

--Je voudrais bien vous dire bien des choses, fit Constantin dans un élan de passion plus ou moins feinte... Mais je vous crains beaucoup!

--Vous avez bien tort. Je suis une femme capable de garder un secret.

Alors, d’une voix âpre et légèrement troublante, il demanda:

--Vous devez avoir beaucoup de relations?

--Certes.