Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia

Part 3

Chapter 33,735 wordsPublic domain

--Admettons, fait remarquer le commissaire du gouvernement. Admettons. Mais reconnaissez que le fait d’approcher une personnalité aussi haut placée que vous donnait à l’accusée un singulier crédit auprès des Boches. C’est sans doute à cette haute relation qu’elle a dû les suppléments de solde qu’elle a obtenus à diverses reprises par le canal de la légation de...

Le témoin se retire avec un soupir de soulagement Ouf! on n’a pas trop insisté.

Mata s’est-elle servi, pour correspondre avec le chef de l’espionnage, de papier à lettre portant l’en-tête «Ministère des Affaires étrangères--Cabinet du Ministre»? On ne saurait l’affirmer. Mais certains débris de papier trouvés permettent d’admettre cette hypothèse.

La comparution de ce personnage--considérable répétons-le--ne produisit aucune impression favorable; il ne provoqua qu’un sentiment de gêne pour tout le monde.

UN MINISTRE

Mais voici un incident plus caractéristique.

On avait trouvé chez Mata beaucoup de lettres d’officiers, d’aviateurs, et de notabilités parisiennes. L’une de ces lettres émanait d’un ministre de la Guerre... Nous n’en dirons pas plus pour ne pas le désigner et, en cela, faire comme Mata-Hari.

La lettre qui figurait au dossier parlait des événements du jour et de choses très intimes.

Le président, debout, en avait commencé la lecture...

Mata se leva tout à coup et dit:

--Ne lisez pas cette lettre, monsieur le colonel.

--Je suis forcé de la lire.

--Alors ne faites pas connaître la signature.

--Et pour cela?

--Parce que, répliqua Mata, parce que le signataire est marié, et que je ne veux pas être la cause d’un drame dans une honnête famille. Ne dites pas le nom, je vous en prie.

Le colonel s’arrêta, hésitant.

Un officier, membre du Conseil, se leva:

--Je demande, dit-il, qu’on lise toute la lettre avec la signature.

Ce qui fut fait. C’est ainsi que nous apprîmes le nom de ce gros personnage. Ce nom produisit une profonde stupéfaction, et--pour être exact--de nombreux sourires.

--Vous n’êtes pas discret, ne put s’empêcher de crier la danseuse en faisant la moue.

La discrétion est, en effet, une qualité professionnelle des filles galantes. Il ne faut à aucun prix compromettre l’ami d’un jour,--ou d’une nuit,--jamais s’occuper de l’identité du client, jamais trahir l’incognito du passant, surtout quand ce passant passe souvent... la revue des armées françaises.

--Bien entendu, vous n’avez jamais parlé de politique ni de guerre, avec le ministre? demanda le colonel.

--Jamais! s’écria Mata d’une voix forte.

Et elle se rassit aussitôt de l’air satisfait d’une petite femme ravie de faire connaître ses relations avec un ministre. Elle regarda attentivement les juges pour voir l’effet produit et, prenant une attitude dégagée, se pencha sur son avocat.

Ces relations avec les puissants du jour n’avaient probablement d’autre importance que d’asseoir la situation de Mata en face de nos ennemis. Pour les Allemands, une espionne qui pouvait entrer dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères, ou dans celui du ministre de la Guerre, n’avait pas de prix.

Or, Mata était surtout avide d’argent. On estime que le chef de l’espionnage lui a fait parvenir plus de 60.000 marks, soit 75.000 francs. C’était beaucoup pour eux. Avec leurs agents ordinaires ils dépassaient rarement le billet de mille. Aussi combien de misérables, qui voulaient se vendre et qui se sont vendus, ont été déçus en recevant leurs maigres deniers--les trente de Judas.

A cette audience, pourtant tenue dans le huit clos le plus absolu, on ne fit pas connaître--et d’ailleurs on ne fit jamais savoir:

Comment on avait surpris le secret des relations de Mata et de ses correspondances avec Amsterdam;

Comment on avait appris son nom de baptême d’espionne, les lettres et les chiffres qui servaient à la faire reconnaître des agents allemands;

Comment on avait déchiffré les télégrammes par fil ou sans fil à elle adressés ou pour elle adressés à une légation;

Comment, enfin, on avait été mis sur sa piste et quelle légation plus ou moins neutre lui servait de boîte à lettres.

Ce sont là les petits mystères du contre-espionnage. Il suffirait de consulter le dossier de Mata pour les connaître. Mais nous ne nous croyons pas autorisé à les dévoiler.

D’ailleurs les suppositions les plus simples sont permises et le lecteur peut deviner.

L’important est que la justice militaire ait découvert des faits précis et les ait mis sous les yeux de l’accusée qui ne les a pas niés, qui s’est efforcée de les expliquer: ses lettres aux Boches, c’était des lettres d’amour; l’argent reçu des espions officiels, c’était de l’argent de ses amants.

Avec ce système de défense on n’est jamais pris en flagrant délit de mensonge ou de contradiction. On avoue tout et on explique tout. Seulement pour tenir le coup il faut avoir une rare audace et une belle intelligence. Mata avait les deux, et c’est pour cela qu’elle fut la plus dangereuse des espionnes.

«JE NE SUIS PAS FRANÇAISE»

La plaidoirie du défenseur avait été chaleureuse, mais peu convaincante. Cependant, Mata était confiante; elle ne croyait pas à sa condamnation.

A la fin des débats, elle se composa un visage, comme au théâtre, et prit une attitude. Elle était transfigurée.

Redevenue la sirène au charme étrange, elle déploya pour l’avant-dernier acte toute la coquetterie dont elle était capable. Elle cessa d’être l’accusée qui s’inquiète et discute pour sauver sa tête. Elle redevint femme et artiste, souriant aux juges. Pour un peu, elle se serait dévêtue et leur aurait offert un échantillon de ses talents chorégraphiques. Elle avait réussi auprès des grands, pourquoi échouerait-elle auprès des petits?

--Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le colonel.

--Rien. Mon défenseur a dit la vérité. Je ne suis pas Française. J’avais le droit d’avoir des amis dans d’autres pays, même en guerre avec la France. Je suis restée neutre. Je compte sur le bon cœur des officiers français.

Son avocat lui prit les mains avec effusion... Tout était fini.

Quand dix minutes après les juges sortirent de la salle des délibérations, j’entendis le commandant C... dire avec émotion.

--C’est affreux d’envoyer à la mort une créature si séduisante et d’une telle intelligence... Mais elle a causé de tels désastres que je l’aurais condamnée douze fois si j’avais pu!...

Lecture de la sentence fut donnée à la condamnée hors la présence du Conseil, devant la garde assemblée. Mata, prévenue par son avocat qui pleurait, arriva impassible, droite, raide, blême.

--Jugement! dit le greffier. Au nom du peuple français...

--Présentez armes! commanda l’adjudant de service.

Mata se mordit les lèvres, haussa les épaules et sourit. Elle paraissait seulement un peu contrariée de ne pouvoir sortir, et retourner à ses schekt, à ses pompes et à ses œuvres.

MAITRESSE DU PRÉSIDENT HOLLANDAIS

Si Mata semblait rassurée, c’est qu’elle avait de puissants protecteurs, non pas seulement en France, mais à l’étranger, en Hollande notamment.

Le général Boucabeille, ancien attaché militaire à La Haye, a réuni de nombreux documents sur le compte de la danseuse.

Mata, avant d’être la maîtresse d’un ministre de la Guerre français, avait eu pour amant le kronprinz qui l’avait emmenée aux manœuvres de Silésie. Puis le duc de Brunswick l’avait couverte de marks. En passant par la Hollande, elle avait pris pour amant le président du Conseil des ministres Van der Linden--tout simplement.

C’est ce dernier qui tenta une démarche pressante auprès du gouvernement français pour obtenir sa grâce. Il faut rappeler que la reine Wilhelmine, malgré les instances du prince consort, refusa de s’associer à cette démarche. C’est le même ministre qui, après la condamnation de Mata, suscita des manifestations contre les Français qu’il faisait traiter de «sauvages» et de «barbares».

Le gouvernement de ce même Van der Linden avait laissé organiser sous ses yeux un vaste système d’espionnage.

Le consul allemand était à la tête de ce service. A La Haye, il donnait des passeports. A Scheveningen--la station balnéaire--il recevait les renseignements.

A SAINT-LAZARE

Nous voici à Saint-Lazare.

La condamnée est installée dans la cellule 12, celle où ont été enfermées Mme Steinheil, Mme Caillaux, etc. C’est une pièce assez vaste, à deux fenêtres et à trois lits--deux de ceux-ci servent aux «moutonnes» ou aux auxiliaires chargées d’observer la condamnée.

La surveillance officielle est exercée par des sœurs. Malgré toutes les tentatives de laïcisation, on n’a jamais pu remplacer les sœurs à Saint-Lazare. Elles seules ont de l’autorité sur les filles plus ou moins soumises--plutôt moins--qui peuplent cet établissement. Les détenues sont généralement d’un caractère peu commode et d’une mentalité effroyable: elles n’écoutent ni Dieu ni diable, mais elles écoutent les sœurs, qui leur imposent un profond respect et qui obtiennent d’elles une obéissance absolue. Les plus féroces laïcisateurs ont été obligés de les garder.

Mata-Hari était d’origine juive; elle s’était convertie au protestantisme. Aussi avait-elle, dans les premiers temps, refusé de recevoir les sœurs, et, quand celles-ci pénétraient dans sa cellule, les accueillait-elle avec une véritable hostilité.

La sœur Marie,--une mignonne petite sœur, énergique, curieuse, parlant argot à ses détenues quand il le fallait,--la petite sœur Marie était très contrariée de l’attitude de Mata qui avait refusé toutes ses douceurs, et qui parfois se montrait impertinente.

Aussi, un jour que je venais prendre des nouvelles de Mata-Hari, la sœur m’avait dit:

--Mon commandant, la Mata-Hari est foncièrement méchante. Quand vous viendrez la chercher pour la conduire à Vincennes réservez-moi une place dans votre voiture. Elle ne veut pas me voir. Je voudrais savoir comment elle se tiendra devant nos soldats.

Mais quelques jours avant l’exécution, la condamnée s’était repentie de sa brutalité et s’était excusée auprès de la sœur de charité, qui, aussitôt, lui avait apporté ses consolations--et qui les lui apporta jusqu’au poteau.

LA VEILLE DU DERNIER JOUR

Mata ne recevait d’autre visite que celle de son avocat; toujours empressé, il lui apportait des fleurs et des friandises. Il la consolait de son mieux et s’efforçait de lui donner confiance.

Le jour où l’avocat ne venait pas, Mata avait le cafard. Alors la petite sœur Marie la réconfortait à son tour. La veille de l’exécution--était-ce un pressentiment?--Mata paraissait très abattue.

--Il faut vous secouer! Dansez donc un peu! lui dit petite sœur Marie. Vous allez oublier votre art. Et puis, il convient que nous connaissions votre talent...

Et Mata-Hari dansa, puis se remit à espérer et à sourire. Evidemment elle n’était pas faite pour la prison--ni pour le célibat. Elle était débordante de vitalité. Elle avait fait venir le directeur de la prison et lui avait dit:

--Je dois prendre un bain tous les jours. Mon métier et mon tempérament l’exigent[C].

Et on lui donna son bain--et son pain--quotidien.

III

MATA-HARI AU POTEAU

Le 14 octobre 1917, vers 3 heures, un coup de téléphone m’avisa que Marguerite-Gertrude Zelle née le 7 août 1876, dite Mata-Hari, devait être exécutée le lendemain à 5 h. 47.

Je rappelle que la condamnée avait été reconnue coupable à _l’unanimité_:

De s’être introduite, en 1916, dans le camp retranché de Paris, afin de s’y procurer des renseignements dans l’intérêt d’une puissance ennemie, l’Allemagne;

D’avoir, _en France_ et à l’étranger, procuré à cette puissance des renseignements susceptibles de nuire aux opérations de notre armée;

D’avoir, à l’étranger, entretenu des intelligences avec des agents diplomatiques allemands dans le but de favoriser les entreprises de nos ennemis en leur communiquant des secrets relatifs à notre politique intérieure, A L’OFFENSIVE DU PRINTEMPS 1916, etc., etc...

A la dernière heure, de puissantes interventions s’étaient produites pour essayer de sauver la vie à la ballerine. Le président de la République ne se laissa pas fléchir, ne se laissa jamais fléchir. M. Poincaré estimait que quand tant de soldats français tombaient chaque jour, il ne pouvait épargner les traîtres et les espions qui les faisaient tuer par derrière.

C’est surtout le gouvernement des Pays-Bas[D] qui insista le plus énergiquement pour Mata-Hari: on s’attendait à cette intervention.

Quand l’ordre écrit, confirmant l’ordre téléphonique, fut transmis au quartier général, vers six heures, mon premier devoir fut de prévenir le 2ᵉ bureau (le B. C. R.), puis la Place, qui, à son tour, donna des ordres à Vincennes pour la préparation de la parade militaire et la formation du peloton d’exécution. J’assurai ensuite le service des transports.

Puis je me rendis à Saint-Lazare. La condamnée était toujours calme et confiante. Cependant, la visite que venait de lui faire son avocat--sortant de l’Elysée--paraissait l’avoir assez vivement assombrie. Sa grande préoccupation jusqu’à ce moment avait été le manque d’argent; son petit pécule avait été sensiblement appauvri par les dépenses de voitures qu’elle avait dû faire pour se rendre au cabinet du capitaine rapporteur Bouchardon, car elle ne voulait pas y aller en voiture cellulaire. Il ne lui restait guère qu’une cinquantaine de francs. J’ai su depuis qu’elle avait un compte et un coffre à la Banque de Paris et des Pays-Bas.

A la prison, la petite sœur Marie me dit:

--Vous savez, mon commandant, vous n’aurez pas besoin de me garder une place dans votre voiture pour aller à Vincennes. Quand je vous ai demandé cela, Mata était foncièrement méchante. Maintenant, elle est très raisonnable... Elle ne se doute de rien.

Nous voici devant la grande porte cochère de Saint-Lazare. Il est 4 h. 45 et il fait encore nuit. J’aperçois une dizaine d’automobiles devant la prison... Ce sont les journalistes. Diable! Qui a pu les prévenir? C’est bien fâcheux. Ce sont des camarades. Je les connais. A mon grand regret, je dois les éviter.

Je passe rapidement sous le porche et j’entre dans le cabinet du directeur.

--Elle dort, me dit le gardien-chef.

Arrivent successivement: l’aimable capitaine rapporteur Bouchardon, le capitaine greffier Thibault, le commissaire du gouvernement Mornay, le pasteur Darboux, le docteur Socquet, un membre du Conseil de Guerre qui avait condamné Mata... Et puis... le défenseur!

L’ARTICLE 27 DU CODE PÉNAL

L’arrivée de ce dernier causa une impression désagréable. On savait l’affection de l’avocat pour la danseuse et la confiance que celle-ci avait en lui. Qu’allait-il se passer? Des scènes de désespoir pénibles étaient à craindre. Peut-être la condamnée allait-elle se cramponner après son défenseur qui lui avait fait croire à sa grâce? Nous étions en train de nous poser la question, quand l’avocat demanda à conférer avec le commissaire du gouvernement.

--Mata-Hari ne peut être exécutée ce matin, dit-il. Je m’y oppose formellement et j’invoque pour surseoir, le code pénal, Livre I, Chapitre Iᵉʳ, article 27 ainsi conçu: «Si une femme condamnée à mort se déclare et s’il est vérifié qu’elle est enceinte elle ne subira la peine qu’après sa délivrance.»

Tout le monde se regarda avec stupéfaction.

--C’est impossible, déclara le directeur. Aucun homme n’est entré dans sa cellule. Vous le savez bien, cher maître.

--Si, il y a... moi!

--Oh!... vous? fit le lieutenant Mornay, mais votre âge? Vous avez plus de 75 ans je crois?

--Il n’importe. J’invoque l’article 27 du code pénal.

--Alors le docteur Socquet procèdera tout à l’heure à une visite pour vérifier votre affirmation.

Nous étions fixés d’avance sur le résultat de la visite. Mais on ne sait jamais... Un doute peut surgir, une situation délicate survenir.

Dans le cabinet du Directeur, nous apprîmes aussi certains détails sur la santé de la condamnée de nature à la dépoétiser quelque peu...

Le temps était venu.

DEVANT LA CELLULE

Le cortège avançait maintenant dans un sombre couloir à peine éclairé par quelques becs de gaz vacillant. Le bruit des pas lourds retentissait bruyamment dans les corridors: on marche toujours ainsi vers la cellule des condamnés à mort en faisant le plus de bruit possible dans la pensée de trouver le condamné éveillé.

C’est une minute tragique que celle qui précède l’arrivée devant la porte fatale. On se dit que, à quelques mètres, il y a là un être humain qui dort, qui rêve ou qui pense, qui espère certainement, et que, dans quelques secondes, cet être va être bouleversé, terrorisé à l’annonce brutale qu’il va mourir.

Cet instant est véritablement terrible. Chaque fois que je me suis trouvé dans le lugubre cortège allant frapper à la porte du condamné--j’ai conduit à la mort une vingtaine de traîtres et d’espions--j’ai senti mon cœur battre avec violence et j’ai éprouvé une angoisse indicible.

Cette fois, il s’agissait d’une femme, jeune encore, célébrée dans tous les cénacles comme la déesse de la danse, la prêtresse de l’amour, l’incarnation de la poésie et de la beauté. «Son corps onduleux flottait avec une grâce infinie parmi le désordre des voiles et l’ivresse des parfums»,--cette phrase d’un de ses adorateurs me revenait à l’esprit--et toute cette chair rose, vivante, pensante, palpitante, n’allait plus être dans quelques heures qu’une masse hideuse...

Mais je me reportais vite au magistral réquisitoire du lieutenant Mornay évoquant la mort de nos soldats, les souffrances des blessés, les larmes des mères et des enfants. «Le mal que cette femme a fait est incroyable: c’est peut-être la plus grande espionne du siècle.»

Allons! Allons, pas de pitié.

Le chemin pour arriver jusqu’à la cellule de Mata me parut tout de même long. Encore un couloir. C’est ici. Le verrou est poussé brusquement avec fracas. La porte s’ouvre...

Le lit de Mata-Hari se trouvait à gauche dans le fond de la cellule. Les deux autres couchettes étaient placées perpendiculairement de chaque côté: les auxiliaires qui l’occupaient, réveillés en sursaut, se frottaient les yeux, hésitant sur ce qu’elles devaient faire au milieu de tous ces hommes qui les entouraient tout à coup: elles prirent le parti de s’habiller.

LE RÉVEIL

Les magistrats étaient entrés en trombe. Mata-Hari dormait. On la secoua doucement.

--L’heure de la justice est venue... Votre recours en grâce a été rejeté par M. le Président de la République... Il faut vous lever... Ayez du courage.

--Comment? fit la condamnée. Ce n’est pas possible!... Ce n’est pas possible!... Des officiers?...

Elle aperçut dans le groupe son avocat.

--Merci d’être venu, fit-elle en lui tendant la main.

Le défenseur, penché vers elle, murmura quelques mots à voix basse. Nous entendîmes:

--Marguerite, si vous voulez... enceinte... le Code pénal. Dites que... c’est l’article 27.

Le docteur Socquet s’approcha.

--Marguerite, je vous en supplie, laissez-vous examiner... fit l’avocat d’une voix tremblante.

La condamnée se mit brusquement sur son séant en rejetant la couverture. Assise, les jambes nues, elle dit, avec un mouvement de révolte, d’une voix forte:

--Non! Non! Je ne suis pas enceinte. Je ne veux pas recourir à ce subterfuge... Non... Il est inutile de m’examiner. Je vais me lever...

Et d’un bond elle se dressa dans sa chemise de grosse toile blanche, laissant voir sa poitrine.

--Petite sœur Marie, passez-moi mon beau linge que nous avons mis de côté, là-haut, sur la planche.

Le pasteur Darboux lui parla à l’oreille.

--Oui, tout à l’heure.

Et elle s’habilla tranquillement, à peine aidée par les deux auxiliaires.

--Puis-je mettre un corset?

Et sur un signe affirmatif du directeur:

--Donnez-moi aussi mon cache-corset en dentelles... Maintenant le peigne...

En même temps, elle s’agenouilla aux pieds du pasteur. Celui-ci prit un quart en fer-blanc, le remplit d’eau et le jeta sur la tête de Mata pendant que, toujours agenouillée, elle continuait à se coiffer.

C’était une sorte de baptême. Je n’ai pas compris cette cérémonie chez une protestante. On m’a dit que c’était un rite spécial à certaine secte de la religion de Luther[E].

Les auxiliaires lui avaient ajusté ses fines bottines: c’était à peu près tout ce qui lui restait de son ancien luxe.

--Maintenant, mes gants.

Elle les boutonna longuement, attentivement. On lui passa son chapeau.

--Il me va bien, n’est-ce pas, maître? dit-elle à son avocat. Mais il me faut mes épingles à chapeau.

--Nous ne les avons pas, dit petite sœur Marie.

--C’est défendu par le règlement, fit le directeur.

Le greffier capitaine Thibault s’avança, un crayon et une feuille de papier à la main:

--Avez-vous des révélations à faire?

--Moi? fit Mata, comme en colère. Je n’ai rien à vous dire et, si j’avais quelque chose à dire, ce n’est pas à vous que je le dirais.

Et elle haussa les épaules en toisant les officiers avec dédain.

Petite sœur Marie fondait en larmes.

--Ne pleurez pas, sœur Marie. Ne pleurez pas... Soyez gaie comme moi. Et lui tapotant les joues:

--Comme elle est petite, la sœur Marie! Il faudrait deux sœurs Marie peur faire une Mata!... Ne pleurez pas.

La brave sœur de charité était secouée par les sanglots.

--Voyons, reprit Mata. Figurez-vous que je pars pour un grand voyage, que je vais revenir et qu’on se retrouvera. D’ailleurs vous allez venir un peu avec moi, n’est-ce pas? Vous m’accompagnerez.

Et elle l’embrassa.

LES DERNIÈRES LETTRES

Les préparatifs étaient terminés. Se tournant vers son avocat, elle lui dit:

--Ah! Voici un paquet de lettres à remettre. Mais j’en ai encore deux ou trois à faire...

--Vous les écrirez en bas, au greffe, lui dit le directeur.

Mata jeta un coup d’œil sur la glace, rajusta son chapeau, arrangea ses cheveux, puis, tapant du pied, du ton d’une femme en colère, mais qui se dompte:

--Je suis prête, messieurs!

Les magistrats sortirent. La condamnée suivit, entre l’avocat et le pasteur. En franchissant la porte un gardien voulut lui prendre le bras:

--Ne me touchez pas! Ne me touchez pas! dit-elle avec véhémence. Je veux que personne ne me touche. Sœur Marie, donnez-moi la main.

Le cortège se mit en marche. Mata avançait d’un pas rapide, entraînant la petite Sœur de charité. On arriva au greffe.

--Voici de quoi écrire, lui dit le gardien-chef.

Mata s’assit, enleva un gant, et pendant sept à huit minutes fit des lettres et des enveloppes.

--Maître, dit-elle à son avocat, prenez ces lettres, mettez-les sous enveloppe... Mais ne vous trompez pas d’adresse!... Vous seriez la cause de troubles dans les familles...

Et elle se mit à rire.

--Surtout ne vous trompez pas d’enveloppe!

Elle était maintenant au seuil de la petite porte donnant sur la cour. Une automobile trépidait; un gendarme tenait la portière ouverte. Je fis baisser les stores et la condamnée alla s’asseoir dans le fond; le pasteur Darboux se mit à côté d’elle; en face, sur les strapontins, la sœur Marie et une autre sœur de charité.

Un gendarme prit place à côté du chauffeur. C’était tout comme gardiens: L’attitude de la condamnée n’exigeait aucune autre précaution.

Je donnai le signal du départ. En tête la voiture des magistrats militaires, puis la voiture de la condamnée, ma voiture, celle du docteur Socquet, et une voiture de secours en cas de panne. Cette dernière était vide au départ; à l’arrivée je m’aperçus qu’elle contenait six personnes!

Nous roulions à une allure modérée vers la place de la Nation et la porte Daumesnil, quand, tout à coup, nous fûmes entourés, précédés, suivis par une vingtaine d’automobiles contenant les journalistes. Ils se décidèrent à se grouper et à aller prendre la tête du cortège pour filer sur Vincennes. Au milieu de l’avenue ils prirent à droite pour se diriger par le bois vers la butte de tir. Mais ce n’était pas le chemin! Et la route était barrée!