Les esclaves de Paris

Part 9

Chapter 93,814 wordsPublic domain

--Et rangé donc qu'il est, continuait la vieille femme, et économe! Je ne lui connais pas un son de dettes. Jamais je ne l'ai vu gris qu'une fois. Je dirais même: et pas de connaissance!... n'était une jeune dame qui, depuis un mois... J'ai même eu assez de mal à la voir, rapport à son voile. Mais cela ne me regarde pas, n'est-il pas vrai? Moi, je la trouve très bien, elle a toujours une femme de chambre avec elle, et certainement quelque jour...

--Morbleu! interrompit Paul impatienté, m'indiquerez-vous enfin l'atelier de M. André?

Cette violente interruption sembla choquer affreusement la concierge.

--Quatrième... porte à droite! répondit-elle d'un ton sec.

Et pendant que Paul montait lestement elle grommelait:

--Vilain mal élevé! couper la parole à une femme d'âge!... Mais laisse faire, mon joli garçon, si jamais tu te représentes, je te reconnaîtrai, et tu ne trouveras pas souvent M. André chez lui.

Paul était déjà au quatrième étage,--le dernier.

Au milieu de la porte de droite, une carte de visite était clouée. Paul s'approcha et lut: André. Il ne risquait pas de se tromper.

Comme il n'apercevait pas de sonnette, il frappa, prêtant ensuite l'oreille, comme on fait toujours, machinalement, en pareil cas.

Aussitôt il entendit un piétinement, puis le bruit d'un meuble qu'on roulait, puis le grincement d'anneaux de cuivre glissant sur une tringle de fer.

Enfin, une voix jeune et bien timbrée cria:

--Entrez!

Le protégé de B. Mascarot ouvrit et entra.

Il se trouvait dans un atelier éclairé d'en haut par un large vitrage, assez vaste, modeste, mais d'une propreté poussée jusqu'à la minutie.

Des esquisses, des dessins, des tableaux inachevés garnissaient entièrement les murs. A droite se trouvait un divan très bas, recouvert d'un tapis tunisien. Au fond, au-dessus de la cheminée, était une glace à bordure de bois qu'un amateur eut incontinent marchandée. A gauche, se dressait un très grand chevalet à manivelle, mais un rideau de serge verte cachait le tableau qu'il supportait, et dont on n'apercevait que la bordure, une bordure d'un grand prix.

Au milieu de l'atelier, sa palette dans le pouce, des pinceaux à la main, un jeune homme se tenait debout: André.

C'était un grand garçon, admirablement campé, très brun, ayant les cheveux coupés courts, portant toute sa barbe, une barbe aristocratique, fine, soyeuse, bouclée, noire, avec des reflets bleuâtres.

Comparé à Paul, André certainement était laid.

Mais le jeune peintre avait ce qui manquait au protégé de B. Mascarot: une de ces physionomies qu'on n'oublie pas.

Le voir, d'ailleurs, c'était le connaître. Son front large et fier, sa bouche du dessin le plus ferme, son sourire, ses yeux noirs pleins d'éclairs disaient du premier coup sa nature mâle et loyale, son intelligence, la bonté de son coeur et l'énergie de sa volonté.

Détail singulier et qui frappa Paul tout d'abord, André, qui était en train de peindre, on le voyait à sa palette et à son pinceau, n'avait point un costume d'atelier.

Il était vêtu non à la mode, mais avec une recherche extrême.

A la vue de Paul, André déposa sa palette, et s'avança, la main largement tendue.

--Eh!... vous voici donc, s'écria-t-il, de sa bonne voix sympathique et loyale, qu'êtes-vous devenu, depuis qu'on ne vous voit plus?

Cet accueil si amical ne laissa pas que de gêner un peu le protégé de B. Mascarot.

--J'ai eu des déceptions, commença-t-il, mille soucis...

--Et Rose? interrompit André, vous allez, j'espère, m'en donner les meilleures nouvelles. Est-elle toujours aussi jolie?

--Toujours, répondit Paul d'un air pincé. Mais vous m'excuserez, reprit-il très vite, d'avoir disparu si longtemps. Je viens vous remercier et vous rendre ce que je vous dois.

Le jeune peintre eut un geste insouciant.

--Bast! fit-il, de nous deux vous seul pouviez vous souvenir de cette bagatelle. Pas de façons avec moi, n'est-ce pas? si cela vous gênait le moins du monde...

Cette phrase sonna mal aux oreiller du vaniteux Paul. Il crut y démêler, sous une feinte générosité, l'intention de l'humilier.

Jamais plus magnifique occasion d'attester sa supériorité ne s'était présentée.

--Oh! dit-il de l'air le plus fat, cela ne me gêne aucunement. J'ai été, je l'avoue, fort misérable autrefois, mais j'ai maintenant un emploi de douze mille francs.

Il pensait que ce chiffre allait éblouir l'artiste, lui arracher des exclamations d'envie; il se trompait si bien qu'il se crut obligé d'ajouter:

--A mon âge, c'est joli.

--C'est-à-dire que c'est superbe. Et que faites-vous, sans indiscrétion?

Cette question était amenée par les circonstances mêmes. Cependant, comme Paul n'y pouvait répondre, ignorant quel emploi lui était destiné, elle le blessa autant qu'une insulte préméditée.

--Je travaille, prononça-t-il en se redressant.

Son air, en lançant ce mot, était si singulier, qu'André, qui était à mille lieues des sensations, parut tout surpris.

--Il m'arrive rarement de rester à rien faire, dit-il.

--Oui, mais moi je suis forcé de travailler plus qu'un autre, n'ayant personne qui s'inquiète de mon avenir, ni parent, ni protecteur.

L'ingrat, il oubliait l'honorable B. Mascarot.

Cependant, son ton emphatique sembla réjouir considérablement le peintre.

--Parbleu! répondit-il, vous imaginez-vous que l'administration des hospices fournit des protecteurs à ses enfants-trouvés!

Paul ouvrit de grands yeux.

--Quoi! commença-t-il, vous seriez...

--Précisément, et je n'en fais pas mystère, estimant qu'il y a là de quoi pleurer, peut-être, mais non de quoi rougir. Tous mes camarades, même ceux du chantier, le savent, et je m'étonne que vous l'ignoriez. Je suis tout simplement un enfant de l'hôpital de Vendôme, où même, entre parenthèse, j'ai dû laisser le renom d'un détestable garnement.

--Vous?...

--Moi-même, et franchement je n'ai pas le plus léger remords. Je m'explique. Jusqu'à douze ans, j'avais été le plus heureux des gamins, la soeur-professeur était enchantée de ma mémoire; le jour, je travaillais au grand jardin qui s'étend le long du Loir; le soir, je barbouillais d'immenses quantités de papier; je voulais être peintre. Hélas! rien n'est durable ici-bas! J'eus douze ans, et la supérieure eut l'idée de me placer en apprentissage chez un corroyeur.

Paul s'était assis sur le divan, et tout en écoutant, il avait roulé une cigarette.

Il allait l'allumer, quand André le retint en lui disant:

--Vous me feriez vraiment plaisir en ne fumant pas.

Sans trop se rendre compte du caprice, car le peintre fumait beaucoup d'ordinaire, Paul jeta son allumette.

--J'obéis, fit-il, mais il me faut la fin de l'histoire.

--Oh!... volontiers, d'autant qu'elle est courte. Du premier coup, ce métier de corroyeur me déplut. Pour comble, dès le second jour, un ouvrier maladroit me renversa sur le bras un seau d'eau bouillante qui me brûla si cruellement que je faillis en mourir et que j'en porte encore les traces.

Il relevait en même temps sa manche droite et montrait une large cicatrice qui, partant de la saignée, remontait vers l'épaule.

--Dégoûté et échaudé, je conjurai la supérieure, une terrible femme à lunettes, de me faire apprendre un autre état. Prières vaines, elle avait juré que je serais corroyeur.

--C'était dur.

--Plus que vous ne croyez. Aussi, de ce jour mon parti fut pris. Décidé à fuir dès que j'aurais amassé une petite somme, je devins le plus soumis et le plus appliqué des apprentis. Au bout d'un an, grâce à des prodiges de travail et de dégoût vaincu, j'avais économisé sou à sou quarante francs. Je me dis que c'était assez, et par un beau matin d'avril, muni d'une chemise, d'une blouse et d'une paire de souliers de rechange, je prenais à pied la route de Paris.

--Et vous n'aviez que treize ans!

--Pas même. Seulement, j'ai reçu du ciel une assez forte dose de cette volonté raisonnée que les imbéciles appellent de l'entêtement. J'avais juré que je serais peintre...

--Vous l'êtes.

--Non sans peine, allez. Ah! je vois encore l'auberge où j'ai couché la première nuit de mon arrivée à Paris; elle était située tout en haut du faubourg Saint-Jacques. J'étais si las, que je dormis seize heures de suite. A mon réveil, je déjeunai d'abord fort bien; puis, ayant reconnu que mes fonds baissaient terriblement, je me dis: «Il s'agit, mon garçon, de trouver de l'ouvrage tout de suite.»

Un sourire monta aux lèvres de Paul.

Il se rappelait ses premières déconvenues, en arrivant à Paris, et lui, cependant, il n'avait pas treize ans, mais vingt-deux ans; il ne possédait pas quarante francs, il en apportait trois mille.

--Vous espériez, interrogea-t-il, trouver des travaux à faire?

--Non, répondit l'artiste, j'étais plus fort que cela. Je me disais que pour savoir une chose, il faut l'avoir apprise, et si je désirais si passionnément gagner de l'argent, c'était afin de pouvoir payer mes études.

Il y avait cent raisons pour que Paul ne soufflât mot.

--Heureusement, continua André, près de moi, pendant que je mangeais, un gros homme déjeunait:

«Monsieur, lui dis-je, regardez-moi, j'ai treize ans, mais je suis fort comme si j'en avais seize, je sais lire et écrire, j'ai du courage, une bonne volonté sans pareille, que dois-je faire pour gagner ma vie?» Il me toisa une bonne minute, et d'une voix rude me répondit: «Va demain matin à la Grève, tu trouveras quelque maître maçon qui t'embauchera.»

--Et vous y êtes allé?

--Heureusement pour moi. Dès quatre heures, le lendemain, je me promenais autour de l'Hôtel-de-Ville. Je rôdais dans les groupes d'ouvriers depuis assez longtemps, quand, tout à coup, je reconnais mon gros homme de la veille. Lui aussi, m'aperçoit. Il vient droit à moi: «Garçon, me dit-il, décidément tu me plais. Je suis entrepreneur de sculptures, veux-tu être mon apprenti? tu aideras mes ouvriers ornemanistes, et ils l'enseigneront l'état?»... Apprendre la sculpture! Je crus voir les cieux s'entr'ouvrir. «Certes, je le veux,» répondis-je. Ce qui fut dit fut fait. Ce brave homme était Jean Lantier, le père de mon patron actuel.

--Mais votre peinture?

--Oh!... la peinture n'est venue que plus tard. Il fallait commencer par me donner une certaine éducation. Tout en m'appliquant à mon apprentissage, je travaillais; je fréquentais les écoles du soir, je suivais des cours de dessin, j'achetais des livres, et le dimanche... je me payais un professeur pour moi tout seul.

--Sur vos économies?

--Mais oui. J'ai été bien des années avant d'oser m'offrir un verre de bière.

--Six sous!... Diable! c'était une somme. Enfin, le jour est arrivé où j'ai gagné quatre-vingts ou cent francs par semaine, comme les camarades, et c'est alors que je me suis mis à la peinture, mais les mauvais temps étaient passés...

--Et vous n'avez jamais été tenté de retourner à Vendôme?

--Si, mais je n'y retournerai que le jour où il me sera possible de constituer une rente de 500 francs pour un pauvre moutard abandonné comme je l'ai été.

Si André, connaissant Paul, eut prit à tâche de le blesser et de faire saigner les plaies de sa vanité malade, il ne se fût pas exprimé autrement.

Chacune de ses phrases était tombée sur le coeur du protégé de B. Mascarot, plus douloureuse qu'un soufflet sur la joue.

Pourtant, Paul comprenait que la plus élémentaire politesse lui imposait une phrase flatteuse.

Il se fit donc violence, et dit:

--Quand on a votre talent on n'a besoin de personne.

Aussitôt, comme s'il eût voulu chercher une confirmation de son opinion, il se leva et se mit à tourner autour de l'atelier.

En apparence, il examinait les esquisses.

En réalité, il était attiré par ce tableau à bordure si riche, placé en face de lui, et caché par un rideau.

Ce tableau agaçait sa curiosité.

Pendant que se déroulait le récit d'André, si irritant et si humiliant pour lui, Paul n'avait pu détacher ses regards de cette toile si exactement cachée.

Il réfléchissait, et plusieurs circonstances insignifiantes, inaperçues sur le moment, se représentaient vivement à son esprit, et lui paraissaient avoir entre elles une étroite relation.

Tout d'abord, il se souvenait des remarques de Mme Poileveu, la discrète concierge, au sujet de cette dame voilée qui, accompagnée d'une femme de chambre, venait parfois visiter le peintre.

En second lieu, quand il avait frappé, n'avait-on pas tardé à l'admettre? N'avait-il pas entendu rouler un chevalet et tirer un rideau?

Puis encore, pourquoi cette tenue soignée?

Enfin, quels motifs poussaient André à le prier de ne pas fumer?

De tout cela, Paul concluait que le jeune peintre attendait ce jour-là même sa visiteuse mystérieuse, et que ce tableau ne pouvait être que son portrait.

De là, à souhaiter de soulever ce rideau importun, qu'André y consentît ou non, il n'y avait qu'un trait.

Aussi, tout en s'arrêtant et s'extasiant devant les esquisses, tout en prodiguant les «fort bien!» et les «Ah! très réussi!» Paul manoeuvrait de façon à se rapprocher insensiblement du chevalet.

Lorsqu'il se vit à portée, il étendit brusquement la main en disant:

--Et ceci, qu'est-ce? La perle de l'atelier, sans doute.

Mais André, s'il manquait absolument de défiance, n'était pas dépourvu de finesse. Il avait remarqué la tactique de Paul et deviné ses intentions. Blessé dans sa délicatesse, il ne voulut rien dire, craignant peut-être de se tromper, mais il veilla.

En conséquence, au moment précis où Paul allongeait rapidement le bras, André étendit le sien plus vivement encore et l'arrêta.

--Si je cache ce tableau, dit-il en même temps, c'est que je ne veux pas qu'on le voie.

--Oh!... pardon, fit Paul en s'excusant.

Il cherchait à tourner en plaisanterie son indiscrétion, mais au fond il était très choqué du ton de l'artiste et le jugeait fort ridicule.

--Ah!... c'est ainsi, pensa-t-il, eh bien! je vais prolonger ma visite, et si je n'ai pas réussi à voir le portrait, je verrai du moins l'original.

Sur cette belle résolution, il se jeta dans le grand fauteuil de cuir placé près de la table de travail et commença une longue histoire, bien décidé à ne pas apercevoir les gestes significatifs d'André, qui, à tout moment, tirait sa montre et semblait sur les épines.

Il parlait... il parlait... et il mettait à son récit d'autant plus d'animation, que, presque sous sa main, il venait d'apercevoir une photographie représentant une jeune femme.

Profitant d'une distraction d'André, il put la prendre et l'examiner un moment avant de dire:

--Ma foi!... voici une jolie personne.

A cette remarque, le jeune peintre devint plus rouge que le feu, ses lèvres tremblèrent, et c'est avec une violence inouïe, qu'arrachant la carte des mains de Paul, il la serra dans un livre.

Ce mouvement brutal trahissait si bien une terrible colère, que le protégé de B. Mascarot se leva fortement ému. Et pendant une minute au moins, les deux jeunes gens restèrent debout, face à face, silencieux, se mesurant du regard comme auraient pu le faire deux ennemis mortels.

Ils se connaissaient à peine; le hasard qui les avait réunis allait les séparer, et cependant chacun d'eux sentait vaguement, comprenait et se disait que l'autre aurait sur sa vie une influence décisive.

André, plus maître de soi, revint le premier.

--Je vous demande pardon, dit-il, je suis dans mon tort de laisser traîner des objets qui devraient être précieusement serrés.

Paul s'inclinait déjà en homme qui accepte une explication, quand le peintre ajouta:

--Cette confiance vient de l'habitude où je suis de ne recevoir chez moi que des amis. Il a fallu aujourd'hui une de ces exceptions imprévues...

D'un geste, Paul interrompit l'artiste.

--Croyez, monsieur, prononça-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre blessant, croyez que, sans l'impérieux devoir que vous savez, je n'aurais pas pris la liberté de pénétrer chez vous.

Il dit, pirouetta, sur ses talons et sortit en tirant violemment la porte.

--Eh!... va-t-en au diable, sot indiscret, murmura André; aussi bien j'allais être forcé de te mettre dehors.

Quant à Paul, c'est le coeur gros de colère qu'il quittait l'atelier du peintre.

Venu avec l'honnête projet d'humilier de l'étalage de sa prospérité suspecte un obligeant camarade, il se retirait écrasé.

Se comparant à ce héros de la Volonté, si grand et si modeste, il se sentait petit, mesquin, ridicule, presque odieux; et il le haïssait pour toutes les nobles qualités qu'il était contraint de lui reconnaître; oui, il le haïssait à la mort.

--C'est égal, se disait-il, je n'en aurai pas le démenti, je la verrai, cette invisible inconnue.

En effet, sans réfléchir à la bassesse de sa conduite, il traversa la rue et alla se mettre en observation devant la maison d'André.

Il grelottait, mais les piètres esprits ont pour la satisfaction de leurs puériles rancunes une ténacité qu'ils ne sauraient appliquer aux choses sérieuses.

Il attendait bien depuis une bonne demi-heure, quand enfin un fiacre s'arrêta devant le nº... Deux femmes en descendirent, l'une très jeune, dont la distinction sautait aux yeux; l'autre vêtue comme les suivantes de bonne maison.

Sans vergogne, Paul s'approcha, et, en dépit d'un voile assez épais, il reconnut parfaitement la jeune femme de la photographie.

--Et bien! fit-il, franchement, j'aime mieux Rose, et la preuve c'est que je vais la rejoindre de ce pas. Nous allons payer la Loupias et quitter pour toujours cet abominable hôtel du Pérou.

VIII

Le protégé de B. Mascarot n'avait pas été le seul à épier la visiteuse du jeune peintre.

Au bruit de la voiture, Mme Poileveu, la plus discrète des concierges, était venue se planter sur le seuil de la porte, les yeux obstinément attachés sur la jeune dame.

Lorsque les deux femmes entrèrent, au lieu de s'effacer pour leur livrer passage, Mme Poileveu sortit. Elle avait son idée.

--Mauvais temps, n'est-ce pas? dit-elle au cocher. Il ne fait pas bon sur le siège, l'hiver.

--Ne m'en parlez pas, répondit l'homme, j'ai les pieds morts.

--Vos deux pratiques viennent peut-être de loin?

--Du diable! Je les ai prises tout en haut des Champs-Élysées, près de l'avenue de Matignon.

--Une fameuse trotte!

--Oui, et quatre sous de pourboire. Quel malheur!... Tenez, ne me parlez pas des femmes honnêtes.

--Oh!... honnêtes!...

--Ça, je le garantis. Les autres donnent plus, je m'y connais.

Et en même temps, satisfait d'avoir fait preuve de pénétration, il enveloppa son cheval d'un coup de fouet inoffensif et s'éloigna.

Mme Poileveu, elle, regagnait sa loge à moitié contente.

--Je sais toujours, murmurait-elle, le quartier de la princesse. C'est bien le cadet de mes soucis; mais enfin!... la prochaine fois j'offrirai quelque chose à la femme de chambre, un rien, du doux, et elle me dira tout...

C'est un chimérique espoir que caressait là Mme Poileveu.

Cette femme de chambre, absolument dévouée à sa maîtresse, était indignée des regards obstinés qui chaque fois lui étaient adressés et, tout en gravissant l'escalier, elle se plaignait amèrement de ce qu'elle appelait une horrible insolence.

Dans sa colère, elle ne parlait rien moins que de raconter ces avanies à André, qui ne manquerait pas de rendre cette mégère plus respectueuse.

Mais la seule idée d'une plainte effraya si fort la jeune dame qu'elle s'arrêta, se retournant vers sa femme de chambre:

--Je te défends, Modeste, fit-elle bien bas, je te défends expressément de dire un seul mot de cela à André.

--Mais, mademoiselle...

--Chut!... Veux-tu donc me faire de la peine? Allons, viens, il m'attend.

Oh! oui, elle était attendu avec ces trances délicieuses, ces anxiétés divines de la vingtième année.

Depuis le départ de Paul, André ne restait plus en place: il lui semblait qu'il eût fait tenir l'éternité dans chaque seconde qui s'écoulait. Il avait laissé la porte de son atelier ouverte, et à chaque moment, croyant distinguer quelque bruit, il courait à l'escalier.

Enfin, il l'entendit réellement, ce bruit harmonieux comme une musique céleste, le froissement de la robe de la femme aimée.

Penché sur la rampe, il l'aperçut, c'était bien elle, oui, elle arrivait au second étage, au troisième... enfin elle entrait chez lui, dans son atelier dont il refermait la porte.

--Bonjour, André, dit-elle, en lui tendant la main, vous voyez que je suis exacte.

Pâle d'émotion, plus tremblant que la feuille, André prit cette main qui lui tait tendue et l'effleura respectueusement de ses lèvres en balbutiant:

--Mademoiselle Sabine... Oh! vous êtes bien bonne... Merci!...

C'était bien Sabine, en effet, l'unique héritière de l'antique et orgueilleuse maison de Mussidan, qui était là, chez André, l'enfant trouvé de l'hôpital de Vendôme.

C'était Sabine, une jeune fille naturellement réservée et timide, élevée dans le respect des conventions sociales, qui risquait ainsi ce qu'elle avait de plus précieux au monde, son honneur, sa réputation.

C'était elle qui, bravant les préjugés de son éducation et de sa race, osait franchir l'effrayant abîme qui séparait le salon de la rue de Matignon de l'atelier de la rue de la Tour-d'Auvergne.

Il est de ces témérités que la raison admet à peine, mais que le coeur se charge d'expliquer aisément.

Depuis près de deux ans Sabine et André s'aimaient.

C'est au château de Mussidan, au fond du Poitou, qu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois, réunis par un de ces concours de petits événements qui seront l'éternelle confusion de la prudence humaine.

L'homme conçoit et combine des projets, mais au-dessus plane la Providence--les imbéciles disent: le hasard--dont la main prévoyante arrange et dispose tout pour l'accomplissement de ses impénétrables desseins.

A la fin de l'été de 1865, André, dont un travail excessif altéra la santé, projetait un voyage, lorsque Jean Lantier, son patron, le fit, un soir, prier de passer chez lui.

--Si vous voulez, lui dit-il, vous reposer et gagner trois ou quatre cents francs du même coup, j'ai, je crois, votre affaire. Un architecte me demande un sculpteur pour quelques travaux en province, dans un pays magnifique, vous plairait-il de vous en charger?

La proposition convenait si bien à André, que dès la fin de la semaine il se mit en route, se promettant un mois de bon temps.

Tout devait lui réussir. Le jour même de son arrivée à Mussidan, ayant examiné le travail pour lequel on l'avait mandé, il reconnut qu'il serait un jeu pour lui. Il s'agissait d'exécuter quelques raccords le long d'un balcon récemment réparé. Le tout pouvait être aisément fini en moins d'une quinzaine.

Mais il ne se pressa pas. Le pays lui plaisait, il trouvait dans les environs des motifs d'études charmants, et sa santé se rétablissait à vue d'oeil.

Puis, raison impérieuse et qu'il ne s'avouait qu'à demi, de ne pas se hâter, il avait entrevu dans le parc, glissant comme une ombre entre les arbres, une jeune fille dont un seul regard l'avait ému d'une émotion nouvelle pour lui et délicieuse.

Cette jeune fille était Sabine.

Les chaleurs venues, le comte de Mussidan était parti pour l'Allemagne, la comtesse s'était réfugiée à Luchon, et ils n'avaient trouvé rien de plus sage que d'envoyer leur fille passer quelques mois en ce vieux manoir de famille, sous la protection d'une de leurs parentes très âgée, la douairière de Chevauché.

L'histoire des deux jeunes gens, histoire simple et naïve, fut celle de tous ceux qui ont été vraiment jeunes et qui ont aimé.

Une niaiserie fut le prétexte des premières paroles qu'ils s'adressèrent en rougissant autant l'un que l'autre.

Le lendemain, Sabine vint sur le balcon voir travailler André, prenant un plaisir enfantin au mouvement des outils façonnant la pierre dure.

Qui lui eût dit qu'elle s'intéressait au sculpteur et non à la sculpture l'eut certes profondément surprise. Cela était ainsi, pourtant.

Quoiqu'il fût plus troublé qu'il ne l'avait été de sa vie, André osa lui adresser la parole.