Les esclaves de Paris

Part 8

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Elle se dressa tout d'une pièce, comme si elle eût été mue par un ressort, la joue livide, la pupille dilatée, la lèvre frémissante.

--Mes lettres!... dit-elle d'une voix rauque.

On eût en pitié d'Hortebize, rien qu'à voir combien il était ému et consterné de l'effet produit.

--Vos lettres, madame, répondit-il avec une visible hésitation, ce coquin de Tantaine prétend les avoir entre les mains.

Mme de Mussidan poussa un cri terrible, le cri de la lionne qui s'aperçoit qu'on lui a ravi ses petits.

--Ah! misérable!...

Et aussitôt, oublieuse de sa noble impassibilité, sans se soucier d'Hortebize, elle s'élança hors du salon et on entendit dans l'escalier ses pas précipités et le froufou de sa robe de soie s'éraflant aux barres de la rampe.

Ainsi abandonné, le docteur s'était levé.

--Cherche!... murmurait-il avec un sourire cynique, cherche, tu vas bien voir que les oiseaux sont envolés.

Il s'était approché d'une des fenêtres, et machinalement, du bout des doigts, il tambourinait sur les vitres.

--Il est dit, pensait-il, que Mascarot ne se trompera jamais! Comment ne pas admirer son infernale pénétration, sa logique implacable! Sur la plus futile circonstance, il devine une existence entière, il en déduit toutes les péripéties, comme le savant qui, à la vue de la feuille d'arbre que le vent roule à ses pieds, dit quel arbre l'a produite, et décrit ses graines, ses fleurs et ses fruits. Ah!... s'il avait appliqué à quelque but noble et grand ses facultés surprenantes, sa dévorante activité, son audace que rien ne déconcerte!

A ces pensées, son front s'assombrit, et il se mit à arpenter le salon de long en large, poursuivant son monologue.

--Mais non, disait-il; en ce moment Baptistin est là-haut, occupé à martyriser M. de Mussidan, de même que moi, ici, je torture la comtesse. Quel métier!... Et voilà vingt-cinq ans que cela dure. Ah!... il y a des jours où je trouve que je paye cher ma bonne et heureuse vie!... Sans compter...

Il tourmenta le médaillon de sa chaîne et ajouta:

--Sans compter que nous pouvons trouver nos maîtres, échouer, et alors quelle fin!...

Il s'interrompit, la comtesse rentrait.

Ses cheveux à demi-dénoués, le tremblement qui la secouait, sa pâleur, son regard fixe et comme hébété, tout en elle exprimait son épouvante et le désordre affreux de sa pensée.

--On m'a volée!... disait-elle dès le seuil.

Si grand était son trouble, qu'elle parlait très haut, oubliant que le salon restait ouvert et que les valets de pied du vestibule pouvaient l'entendre.

Heureusement que le docteur ne perd jamais la tête, et c'est avec l'aisance d'un acteur réparant un oubli du chef des accessoires, qu'il alla refermer la porte.

--Qu'a-t-on volé? interrogea-t-il.

--Mes lettres, je ne les retrouve plus.

Elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur la causeuse, et de cette voix brève et saccadée que donne la conscience d'un péril imminent, elle continua:

--Et cependant ces lettres étaient cachées dans une cassette de fer fermant à secret, et cette cassette était enfouie au fond d'un tiroir dont la clé ne me quitte jamais. Et pas de traces de vol!...

Hortebize avait repris sa mine consternée.

--Tantaine aurait donc dit vrai? fit-il.

--Il a dit vrai, reprit la comtesse. Oui, il est à cette heure des gens dont moi je suis l'esclave, qui peuvent ployer ma volonté comme une baguette de saule, qui sont maîtres de ma vie autant que s'ils tenaient un poignard sur ma gorge.

Elle cacha sa figure entre ses mains, comme si, par un reste de fierté, elle eût voulu dissimuler le spectacle de son désespoir.

--Ces lettres sont donc accablantes? demanda le docteur.

--Je suis perdue!...

Qui eût vu le docteur, eût supposé qu'il se torturait l'esprit à chercher une issue à une inextricable situation.

--Ah!... j'ai été bien coupable autrefois, poursuivit la comtesse, j'ai été bien insensée. Hélas! je ne savais rien de la vie. Je haïssais, et j'ai été frappée de vertige. Pauvre malheureuse!... C'est contre moi que se tournent toutes les armes préparées pour ma vengeance. J'ai creusé un abîme espérant y précipiter tous mes ennemis, et voici que j'y roule!...

Le digne Hortebize se gardait bien d'interrompre. La comtesse était dans une de ces crises de désespoir où tout ce qu'on a au fond de l'âme remonte à la surface, comme les varechs pendant la tempête.

--J'aimerais mieux mourir, disait-elle, oui, mourir plutôt que de voir ces lettres entre les mains de M. de Mussidan. Pauvre Octave! N'a-t-il donc pas assez souffert par moi! Ah!... je l'ai connu trop tard! Et cependant, c'est là ce dont on me menace, n'est-il pas vrai, docteur? On lui remettra ces lettres fatales si je ne consens pas à certaines choses. C'est de l'argent qu'on veut, n'est-ce pas, beaucoup d'argent, combien?...

Le docteur fit un signe négatif.

--Non, reprit la comtesse, ce n'est pas de l'argent qu'on exige? Quoi alors? Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété mortelle, parlez, que veut-on de moi?

Quand il est seul, en face de sa conscience, Hortebize s'avoue qu'il se livre à des spéculations fâcheuses, il reconnaît qu'il joue gros jeu, et même, comme il n'est point né méchant, il plaint ses victimes.

Mais une fois la partie engagée, il oublie ses inquiétudes, rien n'est capable de l'attendrir et il fait tout pour gagner.

--Ce qu'on exige de vous, madame la comtesse, reprit-il, est, selon qu'on l'envisage, peu de chose ou une énormité!

--Parlez, je suis forte.

--Ces lettres fatales vous seront toutes rendues le jour où Mlle Sabine épousera le frère de Georges... le marquis Henri de Croisenois.

La stupeur de Mme de Mussidan fut telle qu'elle demeura immobile comme foudroyée.

--On m'a chargé de vous dire, poursuivit le docteur, qu'on vous accordera le délai que vous demanderez pour modifier les projets existants. Mais voici où éclate l'odieux: on vous prévient que si Mlle Sabine venait à épouser tout autre que M. de Croisenois, les lettres seraient portées à M. le comte de Mussidan, votre mari.

Tout en parlant, Hortebize, du coin de l'oeil, surveillait l'effet produit.

Il dépassa ses prévisions.

La comtesse se leva, si défaillante, qu'elle fut contrainte de s'appuyer au marbre de la cheminée.

--Voici donc que tout est fini! prononça-t-elle. Ce qu'on me demande, il est hors de mon pouvoir de l'accorder. Cela vaut mieux. Ainsi, je n'aurai ni les angoisses, ni la lutte. Désormais mon sort est fixé. Allez, docteur, allez dire au misérable, qui a réussi à s'emparer de mes lettres, qu'il peut les porter au comte.

L'accent de la comtesse accusait une résolution si irrévocablement arrêtée, que Hortebize ne savait que penser.

--Il est donc vrai, poursuivit-elle, qu'il existe des scélérats lâches et vils autant que les plus odieux assassins, qui font commerce des hontes et des douleurs qu'ils surprennent, et qui en vivent! On me l'avait affirmé, je refusais de le croire. Ce sont là, me disais-je, des imaginations malsaines de faiseurs de romans à court d'inventions. Je me trompais. Pourtant qu'ils ne se hâtent pas de se réjouir, les infâmes qui pensent me tenir en leur pouvoir. Ils ne profiteront pas de leur ignominie. Il est un refuge où ils ne sauraient m'atteindre...

--Madame!... suppliait le docteur, madame la comtesse...

Il suppliait en vain.

Elle était hors d'état de l'écouter ou même de l'entendre.

Elle continuait avec une violence croissante, s'exaltant au souvenir des souffrances endurées:

--Pensent-ils donc, les misérables, que je crains la mort? Ah! il y a des années que je demande comme une grâce, à Dieu qui me châtie, le calme, le néant de la tombe. Cela vous surprend, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi, moi qui ai été la belle, l'adorée Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Voilà comment le monde juge...

Au temps de mes plus belles fêtes, quand mon bonheur faisait envie, j'avais épuisé toutes les tortures d'ici-bas, et sué toutes les agonies de la passion. Et depuis...

Maintenant, mes meilleures amies, examinant et jugeant ma conduite, se demandent si je ne suis pas folle. Folle!... Que ne la suis-je, en effet!

Ils ne se doutent pas, ceux qui s'étonnent de mes inquiétudes fiévreuses, de mes agitations, de mes jours emplis de tumulte; ils ne comprennent pas que je fuis le fantôme du passé qui me poursuit partout. Ils ne peuvent deviner que la solitude m'épouvante, que je me fuis moi-même, que je cherche l'oubli. Malheureuse!... je devais pourtant le savoir, tout le fracas de l'univers n'étouffera jamais le murmure de la conscience.

Elle parlait en femme dont le sacrifice est fait, qui n'a plus rien à ménager ni à redouter.

Sa voix vibrante emplissait l'immense salon.

Et le docteur blêmissait, lui qui entendait à côté, dans le vestibule, les allées et les venues des valets que l'heure du repas mettait en mouvement.

--Comment ai-je pu vivre ainsi? disait la comtesse. C'est que toujours dans les brumes de l'avenir lointain, tremblote la chétive lueur de l'espérance. Et on va vers cette lumière décevante; on tombe, on se relève meurtri, mais on marche quand même...

Aujourd'hui, cependant, tout espoir s'évanouit. Je n'aperçois plus que ténèbres. Oh! non, la force ne me manquera pas pour anéantir l'implacable pensée. Cette nuit, pour la première fois depuis bien des années, Diane de Mussidan dormira d'un sommeil profond et sans rêves!...

La comtesse était à ce point hors d'elle-même, que le docteur se demandait avec effroi comment contenir cette explosion qu'il n'avait pas prévue.

Ces éclats de voix pouvaient appeler les domestiques, amener le comte en ce moment sous le couteau de B. Mascarot.

Alors, qu'arriverait-il? Le complot se découvrirait, tout serait perdu.

Voyant bien que Mme de Mussidan allait s'élancer dehors, que des paroles vaines ne l'arrêteraient pas, Hortebize osa lui saisir les poignets et presque de force la renversa sur la causeuse.

--Au nom du ciel, madame, lui disait-il de sa voix la plus onctueuse, au nom de votre fille, daignez m'écouter. Ne vous abandonnez pas ainsi. Serais-je ici, me serais-je résigné à ce rôle d'intermédiaire de misérables qui me font horreur, si je croyais tout perdu? Mon dévouement vous reste? c'est celui d'un homme de coeur et d'expérience. Ne pouvons-nous lutter ensemble, conjurer l'orage?

Le docteur parla longtemps, d'un air pénétré, faisant autant d'efforts maintenant pour rassurer la comtesse, qu'il en avait fait le moment d'avant pour lui bien démontrer l'immensité du danger.

Hortebize est médecin. Il sait, lorsqu'il s'est décidé à une opération indispensable, calmer les élancements de la blessure, et la guérir.

Au moins eût-il la satisfaction de constater promptement que ses peines n'étaient pas perdues.

Aux flots de cette éloquence émoliente, qui tombait comme une douche sur son désespoir, Mme de Mussidan se sentait prise d'engourdissement.

Elle était accablée de cette prostration qui suit les grandes crises, lorsque les nerfs, bandés à se briser, tout à coup se détendent et deviennent lâches.

Après un quart d'heure, grâce à des prodiges d'habileté, le docteur l'avait amenée à regarder la situation en face et à la discuter.

Alors seulement il respira et s'essuya le front.

Il savait que qui discute est vaincu.

Accepter la discussion, c'est tout au plus demander à son adversaire un appoint de bonnes raisons pour céder.

--C'est odieux, répétait la comtesse, c'est odieux!

--D'accord, madame. Cependant examinons le fait en lui-même. Avez-vous contre M. de Croisenois quelque motif personnel d'exclusion?

--Aucun.

--Il est de bonne maison, aimé et estimé, il est fort bien de sa personne, il a trente-quatre ans à peine, car il était de quinze ans au moins plus jeune que son frère... N'est-ce pas un parti sortable?

--Oui, mais...

--Il a fait des folies? Quel jeune homme n'en a pas fait? On le dit criblé de dettes, ruiné. C'est faux; mais, en ce cas, Mlle Sabine est assez riche pour deux. D'ailleurs, Georges de Croisenois a laissé une fortune considérable, deux millions, je crois; il est impossible que Henri n'obtienne pas, un jour où l'autre d'être envoyé en possession de l'héritage de son frère.

Mme de Mussidan était encore trop sous le coup d'une épouvantable émotion pour songer aux objections si fortes qu'elle eût pu présenter au docteur. C'est à peine si, en se faisant une violence inouïe, elle pouvait rassembler ses idées confuses.

--Je dirais oui, reprit-elle, que cela ne servirait de rien. M. de Mussidan a décidé que Sabine serait la femme de M. de Breulh-Faverlay. Je ne suis pas la maîtresse.

--Vous pouvez tout sur votre mari, et si vous le voulez bien...

La comtesse, à plusieurs reprises, secoua tristement la tête.

--Autrefois, dit-elle, c'est vrai, j'ai régné en souveraine sur le coeur et sur l'esprit d'Octave, j'ai été l'arbitre de ses volontés. Il m'aimait alors, et depuis! Ne vous ai-je pas dit que j'ai été insensée. J'ai lassé un amour si robuste qu'il semblait devoir être éternel. J'ai rendu tout retour impossible, et maintenant...

Elle s'arrêta, comme confondue de ce qu'elle allait dire, et ajouta:

--Maintenant, je ne suis plus qu'une étrangère pour M. de Mussidan. Et je ne puis me plaindre, je l'ai voulu... il est, lui, juste et bon.

--On peut toujours essayer, gagner du temps...

--J'essayerai, docteur. Mais, Sabine! qui nous dit que Sabine n'aime pas M. de Breulh?

--Oh! madame, une mère a toujours une influence telle...

D'un geste violent, la comtesse saisit la main du docteur, et la serrant à lui faire mal:

--Faut-il donc, dit-elle d'une voix sourde, que je vous montre la profondeur de mes misères? Je suis une étrangère pour mon mari. Ma fille, c'est autre chose: elle me méprise et elle me hait....

* * * * *

Beaucoup de gens pensent qu'il serait tout simple et très aisé de faire deux parts distinctes de la vie.

On donnerait la première au plaisir, à l'assouvissement de toutes les fantaisies, puis plus tard, quand les tombées de cendre du temps ont amorti le feu des passions, on consacrerait la seconde au repos, aux joies pures de la famille.

Il n'en peut être ainsi.

Selon ce qu'a été la jeunesse, la vieillesse est la récompense ou l'expiation.

Cela n'apparaît pas toujours clairement dans la vie. Il est tant de bonheurs mensongers!

Mais tous ceux que leur mission conduit dans l'intérieur des familles, le magistrat, le médecin, le prêtre, savent que cela est.

La comtesse de Mussidan expiait.

Mais le docteur Hortebize n'avait pas le loisir de s'oublier en ces réflexions; le temps pressait; d'une minute à l'autre, le comte pouvait entrer, un domestique en tout cas allait paraître pour annoncer le dîner.

Il renonça, quant au présent, à toute investigation, ne s'appliquant plus qu'à calmer le comtesse, à lui démontrer qu'elle s'épouvantait de chimères, qu'elle ne pouvait être une étrangère pour son mari, que sa fille ne pouvait la haïr.

Même, il fut si insinuant, si persuasif, il étala si bien les grandes choses qu'on pouvait attendre de son dévouement qu'il fit pénétrer un rayon d'espérance dans l'âme désolée de la pauvre femme.

--Ah! docteur, lui dit-elle d'une voie émue, c'est au jour du malheur seulement qu'on connaît ses véritables amis.

De même que M. de Mussidan, la comtesse se sentait prise.

Elle se rendait, après une bien plus longue résistance, mais, elle se rendait.

Elle promit que dès le lendemain elle s'occuperait de rompre les engagements pris, et que, dès qu'elle trouverait une ouverture, elle mettrait en avant M. Henri de Croisenois.

Que pouvait-on souhaiter de mieux?

Le docteur en échange de ses promesses, jura qu'il saurait bien contenir Tantaine, le misérable, et le faire patienter. Il affirma aussi qu'il donnerait de fréquentes nouvelles...

Il y avait bien deux heures qu'Hortebize était près de la comtesse, lorsqu'il put enfin se retirer.

Il était brisé, on ne remporte pas impunément de pareils triomphes. Pour être associé de Mascarot, on n'en est pas moins homme.

Bien qu'il fit très froid, l'air du dehors parut délicieux au docteur; il respirait à pleins poumons, ainsi qu'il arrive quand on vient d'accomplir une tâche difficile ou qu'on reconnaît s'être heureusement tiré d'un mauvais pas.

Lentement il remonta la rue de Matignon, regagna le faubourg Saint-Honoré, et enfin entra dans le café ou il avait déjà attendu son associé, et où ils s'étaient donné rendez-vous une fois la bataille gagnée.

L'honorable placeur était déjà arrivé.

Assis dans un coin, devant une chope intacte, enfoui derrière un journal qu'il ne lisait pas, B. Mascarot se mourait d'impatience, tressaillant à chaque bruit de la porte.

Mille appréhensions l'assaillaient. Comme Hortebize tardait! Avait-il donc rencontré quelque obstacle imprévu et insurmontable, cet imperceptible grain de sable qui disloque les plus solides combinaisons?

Dès que le docteur parut:

--Eh bien! demanda-t-il, non sans un chevrotement dans la voix.

--Victoire!... répondit Hortebize.

Et il se laissa tomber sur un tabouret, en ajoutant:

--Ouf!... C'a été dur!

VII

Après avoir pris congé de B. Mascarot, désormais son protecteur, c'est du pas mal assuré d'un homme pris de boisson et en se tenant à la rampe, que Paul Violaine descendit le sale escalier de la maison de placement.

Cette fortune subite, inattendue, qui lui arrivait comme une tuile sur la tête, l'avait absolument enivré, étourdi.

En un moment, sans transition, d'une position si horrible qu'en traversant les ponts il regardait la Seine d'un oeil enfiévré, il arrivait à une situation de douze mille francs par an...

Car c'était bien là le chiffre fantastique, inouï, que le placeur avait fait miroiter à ses yeux.

Il avait bien dit: Douze mille francs par an, mille francs par mois, et il avait offert d'avancer le premier mois.

C'était à devenir fou, et Paul l'était presque.

Ses idées étaient à ce point troublées, que hors le fait merveilleux il n'apercevait rien; qu'il ne cherchait aucunement à se rendre compte des incidents divers.

Non, il trouvait toute naturelle cette succession d'événements bizarres: Ce vieux clerc d'huissier apparaissant à point pour lui prêter 500 francs; ce placeur qui connaissait aussi bien que lui sa vie entière, et qui là, tout à coup, sans marchander, lui proposait les appointements d'un chef de section du ministère.

Cependant, une fois dans la rue, sous l'empire de sensations délirantes, Paul n'eut pas l'idée de courir à l'hôtel du Pérou pour y porter la grande nouvelle.

Rose devait l'y attendre, il n'y songea pas, justifiant ainsi les pronostics du docteur Hortebize.

Après cette première gorgée de prospérité, il était pris d'un irrésistible désir de mouvement. Il ressentait un impérieux besoin de dépenser, d'épandre son exaltation. Il lui semblait que sa joie serait doublée s'il pouvait raconter son bonheur, le dire, le clamer.

Mais où aller par le temps qu'il faisait. Et il n'avait pas d'amis à désoler de son succès.

En cherchant bien, pourtant, il se souvint qu'aux jours de ses premières misères à Paris, il avait emprunté quelqu'argent, oh!... bien peu, vingt francs, à un jeune homme de son âge, nommé André, qui ne devait guère être plus riche que lui.

Il lui restait plus de la moitié du billet du vieux clerc d'huissier, une quinzaine de louis environ qui frétillaient dans sa poche, il se sentait des billets de mille francs sur la planche, n'était-ce pas le cas de s'acquitter, en même temps qu'une occasion superbe d'afficher une immense supériorité?

Le malheur est que ce jeune homme demeurait fort loin, tout en haut de la rue de La Tour-d'Auvergne.

La distance effrayait un peu Paul, et il hésitait, quand une voiture vide vint à passer. Il y monta, jetant l'adresse au cocher, du ton d'un homme qui n'est pas habitué à aller à pied.

Le fiacre se mit en marche, et Paul se prit à songer à ce généreux créancier chez lequel il se rendait. André n'était pas un ami; à peine était-ce un camarade.

Paul avait fait sa connaissance dans un petit établissement du boulevard de Clichy, le café de l'Épinette, où il allait souvent avec Rose, lorsque, nouveau venu à Paris, il habitait Montmartre.

Le café de l'Épinette n'est guère fréquenté que par des artistes: peintres, musiciens, comédiens, journalistes, tous grands hommes en herbe, qui discutent furieusement en buvant d'énormes quantités de bière.

Quant au nom de l'établissement, il lui vient d'un piano installé dans une des salles du haut, instrument infortuné, soumis aux plus sévères épreuves, rarement d'accord, et dont on entend les gémissements du milieu de la chaussée.

André, d'après ce que savait Paul, qui ne lui connaissait même pas d'autre nom et qui jamais n'avait été chez lui, André était artiste et avait plusieurs cordes à son arc.

D'abord, il était sculpteur ornemaniste, c'est-à-dire qu'il exécutait, à la journée ou à la tache, ces motifs si souvent ridicules dont les propriétaires ont bien le droit d'orner leurs bâtisses, mais qu'ils ont le tort de faire payer à leurs locataires.

C'est un métier assez pénible que celui de sculpteur-ornemaniste.

Le plus souvent, il faut travailler à des hauteurs vertigineuses, sur des échafaudages que fait osciller le plus léger mouvement; il faut se confier à des planches étroites ou se risquer au sommet d'échelles branlantes. De plus, à de rares exceptions, on est exposé à toutes les intempéries, gelé en hiver, grillé en été, sans autre abri contre la pluie qu'une toile déchirée. Il est vrai que si l'état est dur, il est lucratif.

Donc, André devait vivre assez bien de ses figures et de ses guirlandes.

Seulement, pendant bien des années, ce qui lui était venu par le maillet et le ciseau s'en était allé par les pinceaux et par les couleurs.

Car il était peintre aussi, mais alors pour son plaisir, pour la satisfaction de son ambition, pour obéir à une vocation irrésistible.

Il avait beaucoup étudié, beaucoup travaillé chez plusieurs maîtres, puis enfin, un beau jour, se sentant assez fort pour marcher seul, il avait pris un atelier.

De ce moment la peinture ne lui coûta plus rien. Deux fois déjà il avait exposé et les marchands commençaient à apprendre le chemin de sa maison.

On tenait André en haute estime à l'Épinette. On disait qu'il avait un talent très réel, une originalité saisissante et que certainement il arriverait, étant, de plus, un forcené «bûcheur.»

Paul ne s'était pas trouvé vingt fois à la même table que lui, lorsqu'un soir, comme ils se retiraient ensemble, pressé par la misère, il lui avait emprunté vingt francs, promettant de les lui rendre le lendemain.

Mais le lendemain, Paul et Rose s'étaient trouvés plus pauvres que la veille, leurs affaires avaient été de mal en pis, puis ils avaient déménagé, ils étaient allés s'établir de l'autre côté de l'eau... Bref, il y avait huit mois que Paul n'avait revu André.

Le fiacre, en ce moment, s'arrêtait rue de La Tour-d'Auvergne, devant le Nº...

Paul sauta sur le trottoir, jeta deux francs au cocher et s'engagea dans l'allée très large et très bien tenue de la maison.

Au fond de l'allée, une vieille femme grasse, fraîche, proprette, avec un bonnet à papillons, bien blanc, polissait les poignées de cuivre de la porte de la cour.

Ce ne pouvait être que la concierge.

--Monsieur André? demanda Paul.

--Il est chez lui, monsieur, répondit la vieille femme avec une volubilité extraordinaire, et même, sans manquer à la discrétion qui distingue tout concierge qui se respecte, je puis dire que c'est un miracle. Toujours dehors, M. André! Ah! c'est que, voyez-vous, il n'a pas son pareil comme travailleur.

--Mais, madame!...