Part 73
--L'heure est venue, reprit-il, de vous dire pourquoi, après notre première entrevue, je vous ai salué du nom de Champdoce. Votre histoire, je l'avais devinée; mais c'est de cette nuit seulement que j'en connais les détails.
Et sans attendre une réponse, rapidement et clairement il analysa ce volumineux manuscrit que B. Mascarot avait donné à lire à Paul.
Il ne dit pas tout, cependant. Il tut ce qu'il pouvait taire des crimes et des fautes du duc de Champdoce et de Mme de Mussidan. Il voulait épargner à André cette douleur de haïr ou de cesser d'estimer et son père et la mère de Sabine, avant de les connaître.
Le célèbre policier avait si bien pris ses mesures que, juste comme il terminait son récit, le cocher prévenu d'avance, arrêtait la voiture en face de la rue de Matignon.
--Descendez, dit-il à son compagnon, et prenez garde à votre bras.
André obéit machinalement.
--Maintenant, reprit M. Lecoq, qui était resté dans la voiture, écoutez-moi bien. Le comte et la comtesse de Mussidan vous attendent pour déjeuner, ce matin à onze heures. Voici, tenez, la lettre d'invitation qu'ils m'avaient chargé de vous transmettre. Cependant, ne perdez pas trop la notion du temps près de Mlle Sabine. A quatre heures, soyez à votre atelier... J'aurai l'honneur de vous présenter à votre père. Jusque-là, pas un mot...
Le jeune peintre voulait parler, répondre, témoigner sa reconnaissance, dire quelque chose; il ne le put.
M. Lecoq avait fait claquer sa langue d'une certaine façon, le cocher avait fouetté son cheval, et déjà la voiture était confondue parmi toutes celles qui descendaient la chaussée.
Littéralement André était comme foudroyé par tant de bonheur.
La jeune fille qu'il aimait, un des grands noms de France, une immense fortune, tout lui arrivait à la fois, comme si la destinée, lasse de le traiter en marâtre, eût voulu prendre sa revanche d'un seul coup.
Mais le vertige de ses prospérités inouïes dura peu. Il rougit de sa faiblesse, et c'est d'un pas presque ferme que, remontant la rue Matignon il alla sonner à la grille dorée de l'hôtel de Mussidan.
Enfin, il allait donc pénétrer dans cette maison dont la porte lui avait été si longtemps fermée! Quel accueil l'y attendait? M. de Mussidan se souviendrait-il de ses promesses, ou bien, le péril écarté, se contenterait-il d'un froid remerciement?...
On vint lui ouvrir, et à l'empressement respectueux des gens, il jugea qu'il était attendu et recommandé.
C'était d'un bon augure. Et, cependant, lorsque dans le vestibule on lui demanda son nom pour l'annoncer, il eut bien du mal à l'articuler.
Mais où il faillit faiblir, ce fut quand le valet de pied ayant ouvert la porte du grand salon, il jeta, de sa voix emphatique ce nom dont la simplicité plébéienne dut bien surprendre les aristocratiques échos: M. André.
Il s'avança cependant, en dépit d'une circonstance inattendue qui contribuait à le décontenancer. Sur le panneau faisant face à la porte, était accroché le portrait de Sabine, ce portrait si mystérieusement exécuté par lui. Comment se trouvait-il là? A ce trait, il reconnaissait le génie de Sabine aidée de M. Lecoq.
Heureusement, le comte de Mussidan comprit son embarras, il vint à lui, la main tendue, et l'attirant vers la comtesse:
--Diane, prononça-t-il, voilà le mari de notre fille.
André s'inclina profondément, balbutiant un acte de reconnaissance; mais le comte l'entraîna de nouveau, et mettant sa main dans celle de Sabine, il dit d'une voix émue:
--Si le bonheur, ici-bas, est une récompense, vous serez heureux.
Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'André, redevenu maître de soi, put enfin regarder Mlle de Mussidan.
Pauvre jeune fille!... elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, après les tortures de ce long mois ou elle s'était résignée à recevoir les hommages de Croisenois et à lui sourire.
--Oh!... chère, murmura André à son oreille, chère adorée, vous avez bien souffert...
--Vous le voyez, répondit-elle simplement, je ne mentais pas, j'en serais morte.
Ah! il fallut bien du courage à André pour ne pas dire son secret à cette femme tant aimée et si digne de l'être, pendant cette après-midi qu'il passa près d'elle, pendant ces heures délicieuses où elle lui avoua ses mortelles angoisses et ses espérances.
Mais il eut besoin d'un effort surhumain, pour se retirer lorsque sonna la demie de trois heures. Encore avait-il tant hésité, tant attendu, qu'il s'en fallut de bien peu qu'il ne manquât le rendez-vous.
Il n'était pas dans son atelier depuis cinq minutes, quand on frappa. Il ouvrit, et M. Lecoq entra, suivi d'un vieillard aux façons un peu hautaines. Ce vieillard était le duc de Champdoce... Norbert.
--Monsieur, dit-il sans préambule à André, vous connaissez les raisons qui m'amènent. Vous savez qui vous êtes et qui je suis.
André inclina la tête affirmativement.
--Monsieur que voici, poursuivit le duc, en montrant M. Lecoq, vous a appris en quelles circonstances déplorables je me suis séparé de vous qui êtes mon fils. Je ne chercherai pas à m'excuser... J'ai d'ailleurs cruellement expié ce crime. Regardez-moi... je n'ai pas quarante-huit ans.
On lui en eût donné soixante, au moins, et André put se faire une idée de ce que cet homme, qui était son père, avait dû souffrir.
--Et la faute me poursuit, continua-t-il. Aujourd'hui, lorsque ce serait mon voeu le plus cher, je ne puis vous reconnaître pour mon fils. La loi ne me laisse pour vous assurer ma fortune et mon nom qu'un expédient: l'adoption.
Le jeune peintre se taisait. M. de Champdoce reprit avec une visible hésitation:
--Vous pouvez, je le sais, m'intenter un procès en restitution d'état; mais, en ce cas, il faudra que je dise, que j'avoue...
--Eh! monsieur... interrompit André, quels sentiments me supposez-vous donc?... Quoi!... avant de reprendre votre nom qui est le mien, je le déshonorerais!...
Le duc respira. L'accueil d'André l'avait glacé. Quelle différence entre cette réserve hautaine et la scène pathétique jouée par Paul le jour précédent.
--Cependant, monsieur le duc, reprit André, je vous demanderai, avant tout, la permission de vous présenter quelques... observations.
--Des observations?...
--Oui, monsieur, je n'ai pas osé dire: conditions; mais vous allez me comprendre. Par exemple, je n'ai jamais eu de maître. Mon indépendance m'a coûté assez cher pour que j'y tienne. Je suis peintre, pour rien au monde je ne renoncerai à la peinture.
--Vous serez toujours votre maître, monsieur.
Comme son père, l'instant d'avant, le jeune peintre hésitait; il était devenu fort rouge.
--Ce n'est pas tout, reprit-il; j'aime une jeune fille dont je suis aimé, notre mariage est arrêté, et je pense...
--Je pense, fit vivement le duc, que vous ne pouvez aimer qu'une femme digne de notre maison.
A cette réponse, un triste sourire plissa les lèvres d'André.
--Je n'étais rien hier, répondit-il doucement. Mais rassurez-vous, monsieur, elle est digne d'un Champdoce, et par sa fortune et par son nom. Selon les conventions sociales elle était placée bien au-dessus de moi. Celle que je... veux épouser est la fille de comte de Mussidan.
M. de Champdoce, en entendant ce nom, devint livide.
--Jamais! s'écria-t-il, jamais! J'aimerais mieux vous savoir mort, que le mari de Mlle de Mussidan.
--Et moi, monsieur, je souffrirais mille morts plutôt que de renoncer à elle.
--Si je vous refusais mon consentement, cependant, si je vous défendais...
André hocha tristement la tête.
--Vous n'avez rien à me refuser, monsieur le duc, prononça-t-il, rien à me défendre. L'autorité paternelle, monsieur, s'achète par des années de dévouement et de protection. Vous ne m'avez rien donné, je ne vous dois rien. Oubliez-moi comme vous m'avez oublié jusqu'ici... passez votre chemin, je poursuivrai le mien.
Le duc de Champdoce gardait le silence. Un affreux combat se livrait en lui.
Il lui fallait, il ne le comprenait que trop, ou renoncer à ce fils miraculeusement retrouvé, ou le voir le mari de Mlle de Mussidan... Ces deux alternatives lui paraissaient également horribles.
--Jamais, murmura-t-il, la comtesse ne consentira à ce mariage. Elle me hait autant que je la hais moi-même...
M. Lecoq, muet témoin de cette scène, jugea le moment venu d'intervenir. Il s'avança au milieu de la salle et regardant avec assurance tous les témoins de cette scène:
--Je me fais fort, prononça-t-il, d'obtenir le consentement de Mme de Mussidan.
Le duc ne résista plus, il était vaincu. Il ouvrit les bras à André en disant:
--Venez, mon fils, qu'il soit fait selon votre volonté.
Mais le jeune peintre ne tarda pas à se dégager de cette étreinte. Il donnait enfin un libre cours à l'émotion qui l'étouffait.
--Ma mère!... s'écria-t-il, en serrant à le briser le bras du duc, conduisez-moi près de ma mère....
* * * * *
Et ce soir-là, en embrassant ce fils tant pleuré, Marie de Puymandour, duchesse de Champdoce, comprit que le bonheur n'est pas un vain mot.
Le duc avait deviné juste. En apprenant qu'André était le fils de Norbert, Mme de Mussidan déclara qu'elle s'opposait formellement à son mariage avec Sabine.
Mais M. Lecoq ne promet jamais en vain. Dans les papiers de B. Mascarot il avait retrouvé la correspondance soustraite à la comtesse. Il la lui a reportée, et en échange elle a donné son consentement.
Le célèbre policier assure que ce n'est pas là du chantage.
* * * * *
André et Sabine habitent maintenant le château de Mussidan, magnifiquement réparé. Peut-être s'y fixeront-ils, tant leur sont chers ces beaux bois de Bivron, témoins de leurs premières amours.
Au-dessus du balcon de son château, André montre volontiers à ses visiteurs cette guirlande de volubilis entreprise pour justifier sa présence à Mussidan, et restée inachevée. Il la terminera, dit-il, au premier jour, ce qui est douteux, car il est devenu bien paresseux.
Ce qui est sûr, c'est qu'avant la fin de l'année, il y aura un baptême à Mussidan.
FIN.