Part 69
On voyait qu'il n'était pas là pour rien, ou du moins qu'il n'y était pas pour ce qui, en effet, n'était qu'un prétexte; on devinait qu'il avait un but, qu'il attendait quelque chose, qu'il s'impatientait.
Comme il avait assez de pénétration pour comprendre tout cela, son embarras en redoublait.
Il avait fini de manger, il avait pris longuement et lentement un gloria qu'il avait fait brûler en usant force allumettes, il demanda un petit verre d'eau-de-vie....
Presque tous les clients s'étaient retirés et il n'en restait plus que cinq ou six à une table, près de l'entrée, qui jouaient au _chien-vert_, un jeu d'un intérêt extrême à en juger par leurs cris, leurs exclamations et leurs rires.
--Je ferais aussi bien de sortir, pensait André, et de courir m'installer devant les bureaux de la société pour noter les allants et les venants; à rester ici, on nous examine, je risque de me compromettre pour demain...
Cependant, il eût voulu, avant, voir Croisenois monter en voiture, et bien que l'eau-de-vie fut exécrable et qu'elle lui donnât des nausées, il fit signe qu'on lui en versât un second verre.
On venait de lui verser lorsqu'un individu entra, dont la mise avait avec la sienne une fâcheuse ressemblance.
C'était un grand gars dégingandé, à l'oeil impudent, n'ayant de barbe qu'un gros bouquet de poils roux au-dessous de la lèvre inférieure. Il était coiffé d'une casquette ignoble, et portait une manière de vareuse noire affreusement maculée.
D'une voix traînante et éraillée, il demanda un boeuf et un demi-litre, et en passant pour s'asseoir à la table qu'avaient occupée les domestiques du marquis, il renversa le verre d'André.
Le jeune peintre ne souffla mot, ce pouvait être un accident, et cependant, l'autre, loin de s'excuser, le fixa d'un air insolent, haussa les épaules et ricana.
Il fumait, ce chenapan; quand on le servit, il déposa son cigare sur le bord de la table, et se détournant il lança avec une dextérité supérieure un long jet de salive sur le pantalon de son voisin.
Cette fois, l'insulte était flagrante, et bien faite pour donner à réfléchir à André. Qu'est-ce que cela signifiait? N'avait-il donc pas dépisté ses espions comme il l'espérait?... Cet individu à mine patibulaire était-il chargé de lui chercher une querelle et de lui donner un «mauvais coup.»
La prudence lui criait de se retirer. Mais en se retirant, il emporterait un doute qui paralyserait toutes ses entreprises. Mieux valait encore rester et s'assurer des intentions positives de ce gredin.
Oh!... les intentions n'étaient pas douteuses. Le chenapan épluchait son morceau de boeuf et tous les petits morceaux de peau ou de nerfs qu'il retirait, il les envoyait fort adroitement sur son voisin.
Un moment après il se versa à boire; mais il eut soin de ne pas vider son verre, et il en jeta le fond sur André, visant non plus les jambes, cette fois, mais les épaules.
C'était aller un peu loin.
--Je vous ferai remarquer, dit le jeune peintre, frémissant de colère, que je suis ici.
--Je le vois bien. Est-ce que vous n'êtes pas content?
--Non.
--Eh bien!... avec moi, reprit le chenapan, il faut l'être tout de même, sinon...
Et au lieu d'achever sa phrase, il agita sa main à deux pouces du visage d'André.
Certes, le jeune peintre avait bien des raisons d'être endurant et patient; il s'était bien juré de rester calme, quoi qu'il arrivât, mais le tempérament l'emporta.
Il se dressa, et d'un maître coup de poing en pleine poitrine, il envoya le mauvais drôle rouler sous la table.
Au bruit de la chute, les joueurs de _chien-vert_ se retournèrent.
Jusqu'alors la dispute n'avait pas distrait leur attention, ils ignoraient absolument quelles insultes odieuses avaient provoqué les voies de fait. N'ayant rien vu, ils ne pouvaient dire qui, des deux adversaires, avait tort ou raison.
Ils virent André debout, déjà en garde, blême sous son «maquillage,» l'oeil flamboyant, les lèvres blanches et tremblantes.
Le chenapan se débattait sous la table, entre les chaises.
--On ne se bat pas ici, entendez-vous, cria un des joueurs du ton le plus mécontent, si vous avez une querelle, payez votre écot et allez vous arranger dans la rue.
Mais le mauvais gredin qui s'était levé, ne tint nul compte de l'injonction, et prenant son élan il se précipita sur André, la tête baissée, les mains en avant, pour le saisir à bras le corps.
D'un bond de côté, André évita l'attaque, et d'un revers du pied gauche, rudement appliqué sur le tibia de son agresseur, il l'arrêta court.
Le coup était joli, les joueurs applaudirent. Ils ne se plaignaient plus. Les émotions de la lutte valaient celles du _chien-vert_.
Trois fois le brigand revint à la charge, trois fois le jeune peintre le repoussa par quelque coup brillant, indiquant bien qu'à ses heures de loisir il avait étudié ce genre d'escrime populaire qui, pour porter un fort vilain nom, n'en est pas moins bien utile à l'occasion: la savate.
L'affreux drôle alors changea de tactique, il feignit de se mettre en garde à son tour, porta sept ou huit coups rapides, et à une dernière parade d'André, se glissa sous son bras, et réussit, grâce à une volte rapide, à l'empoigner au-dessus de la ceinture.
La boxe, dès lors, dégénérait en lutte à main plate, et chacun des deux adversaires parut s'épuiser en efforts pour renverser, pour «tomber» l'autre.
Les joueurs s'étaient levés et faisaient cercle. Mais aucun d'eux n'était assez compétent pour remarquer que le chenapan ménageait visiblement André. D'abord aucun de ses coups n'avait porté. Puis, lorsqu'il l'eût saisi aux reins, il se préoccupa de faire un tapage affreux, bien plus que de triompher. Il renversa successivement une table et un poêle, et enfin, reculant jusqu'à la devanture, il réussit à en briser une partie d'un coup d'épaule.
Ces éclats de bataille allèrent réveiller le maître de l'établissement qui dormait à demi dans son comptoir. Il accourut furieux, suivi d'un de ses garçons, taillé en force, et à eux deux ils n'eurent pas trop de peine à séparer les combattants.
--Maintenant, mes camarades, déclara le marchand de vins, vous allez filer et prendre l'adresse de ma maison pour n'y plus remettre les pieds. Mais avant il s'agit de régler la casse.
D'un coup d'oeil il évalua les dégâts, et ajouta:
--Il y en a pour dix-sept francs. Voyons votre monnaie... et dépêchez-vous, si vous n'avez pas envie de passer vingt-quatre heures au poste.
Sur ce mot de «poste,» le chenapan s'emporta, et avec une surprenante volubilité, il se mit à accabler des plus grossières injures, non-seulement le traiteur, mais encore les clients.
Il criait si fort, avec de telles menaces et des gestes si désordonnés, tapant du poing sur les tables à les fendre, que personne n'entendit André, qui, son porte-monnaie à la main, s'égosillait à répéter qu'il avait de l'argent qu'il ne demandait pas mieux que d'indemniser le traiteur, qu'il voulait payer...
--En voilà assez!... criaient les joueurs; vous êtes trop patient, patron, envoyez donc chercher les sergents de ville.
Déjà le garçon était sorti pour les requérir; ils parurent comme par enchantement, et avant même d'avoir eu le temps de se reconnaître, André se trouva sur le boulevard, entre deux sergents de ville, à côté de son adversaire qui ricanait en l'injuriant.
--Et tâchez de marcher droit, mauvaise graine, disaient les sergents.
Résister eût été folie; le jeune peintre se résigna.
Mais tout en marchant, il cherchait à se rendre compte de cette scène étrange. Elle avait été si rapide, qu'il en était tout ébloui. Il était clair que cette brutale agression cachait un but secret qu'il ne pouvait pénétrer.
Les sergents de ville venaient de s'arrêter devant l'allée assez étroite d'une vieille maison; ils ordonnèrent à leurs prisonniers de marcher devant eux.
Ils passèrent, et André reconnut qu'on les conduisait, non au poste, mais chez le commissaire de police.
Bientôt ils pénétrèrent dans un bureau où travaillaient le secrétaire du commissaire de police et deux employés.
--Voilà la besogne faite, dirent en riant les sergents de ville, au plaisir!...
Et ils se retirèrent.
André ouvrait des yeux immenses. Il trouvait à cette arrestation quelque chose d'extraordinaire, d'anormal.
Il était destiné à d'autres surprises.
Le chenapan qui lui avait cherché dispute, dès en mettant le pied dans le bureau, avait changé de tournure et d'allure. Il jeta sur un banc sa casquette, rendit à ses cheveux leur pli naturel, et alla donner une poignée de main au secrétaire en demandant:
--Le patron est-il là?
--Oui, il cause en ce moment avec monsieur le commissaire, mais j'ai sonné pour prévenir, il sait que vous êtes là.
Satisfait de la réponse, le chenapan revint à André.
--Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous présenter mes compliments. Ah!... vous avez une solide poigne! Le premier coup de poing que vous m'avez décoché était, on peut le dire, réussi. Si je ne m'étais pas laissé tomber avant de le recevoir, j'étais écrasé. Le diable est que je n'ai pu éviter aussi heureusement le coup de pied qui était également fort joli et tout à fait de la bonne école.
Il s'arrêta. Une porte au fond de la pièce venait de s'ouvrir; une voix cria:
--Faites entrer.
André s'engagea, ou plutôt fut poussé par son adversaire de tout à l'heure, dans un étroit couloir; la porte se referma sur lui, et il se trouva dans une pièce tendue de papier et de rideaux verts, le propre cabinet du commissaire de police.
A droite, devant la fenêtre, se trouvait un bureau, et, près de ce bureau, un coude appuyé sur la tablette, était assis un homme d'un certain âge, d'apparence distinguée, portant cravate blanche et lunettes à branches d'or, le type achevé d'un chef de bureau ou d'un haut employé de ministère.
--Veuillez vous asseoir, monsieur André, dit avec une politesse exquise le personnage.
Le jeune peintre prit une chaise, sans trop savoir ce qu'il faisait, s'assit.
Rêvait-il, veillait-il? En vérité, il n'était plus sûr de rien. Il doutait de lui-même, de son intelligence, de sa raison, du témoignage même de ses sens.
--Avant tout, reprit le monsieur aux lunettes d'or, je dois vous prier de pardonner le procédé un peu... comment dirai-je? un peu cavalier que j'ai employé pour m'assurer le plaisir d'un entretien avec vous. Mais je n'avais pas le choix. Vous êtes surveillé de près et je tiens essentiellement à ce que ceux qui vous épient ne soupçonnent pas notre conférence.
--Je suis surveillé!... balbutia André.
--Mais oui... par un certain La Candèle, un drôle intelligent, ma foi!... et qui est peut-être le meilleur fileur de Paris. Cela vous étonne!...
--En effet, je pensais, je supposais...
Le monsieur à cravate blanche souriait de l'air le plus bienveillant.
--Vous supposiez, interrompit-il, que vous aviez réussi à dépister vos espions. C'est ce que j'ai compris, ce matin, en vous voyant ainsi équipé. Malheureusement, quoi que vous ayez fait, vous avez perdu votre temps, et vous deviez le perdre... On sait, n'est-il pas vrai, que vous surveillez vous-même le marquis de Croisenois?... Donc en se postant dans les environs du marquis, on était bien sûr de vous revoir...
L'objection était d'une simplicité enfantine, mais elle ne s'était pas présentée à l'esprit du jeune peintre.
--C'est pourtant vrai!... balbutia-t-il.
L'homme aux lunettes d'or semblait jouir de la confusion de son interlocuteur, et c'est avec un redoublement d'affectueuse urbanité qu'il reprit:
--Il faut d'autre part convenir, cher monsieur André, que votre travestissement laisse beaucoup à désirer. C'est, me direz-vous, le premier essai d'un homme qui n'en fait pas son état. Oh!... comme cela, parfait! Si c'est un déguisement de famille, il est sûr qu'il tromperait l'oeil d'un bourgeois. Mais La Candèle n'a pu s'y laisser prendre. D'ici, je distingue le «maquillage.» Ce que j'aperçois, d'autres ont pu le voir.
Il se leva et s'approcha d'André.
--Pourquoi, poursuivit-il, pourquoi charger votre figure de toutes ces couleurs qui vous font ressembler à un Indien orné de ses peintures de guerre?... Il ne faut, pour transformer une physionomie, que deux coups de crayon gras, noir ou rouge, ici, aux sourcils, là, au dessous des ailes du nez, et là, encore, à la commissure des lèvres. Voyez plutôt...
Il joignait à la théorie la démonstration pratique. Il avait sorti de son gousset un joli porte-crayon d'argent, et à mesure qu'il parlait il corrigeait l'oeuvre imparfaite du jeune peintre.
Lorsqu'il eut fini, André se dressa pour se regarder dans la glace de la cheminée, et il fut émerveillé. Il ne se reconnaissait plus. Ses sourcils rapprochés, sa bouche agrandie, son nez déformé, donnaient à son visage une odieuse expression d'impudence et de méchanceté.
--Comprenez-vous, maintenant, reprit le monsieur en cravate blanche, l'inutilité de votre tentative? La Candèle vous a reconnu. Or, je tenais à vous parler. J'ai donc envoyé Pâlot, un de mes agents, vous chercher querelle, deux sergents de ville vous ont arrêté, et vous voici sans que personne puisse se douter que nous sommes ensemble... Effacez, s'il vous plaît, mes retouches; on les remarquerait quand vous sortirez et elles éveilleraient des soupçons.
André obéit, et du coin de son mouchoir de poche, il entreprit d'enlever les traces de crayon.
Pendant qu'il frottait à s'enlever l'épiderme, son esprit s'égarait en conjectures.
Évidemment il était en présence d'un employé de la préfecture, d'un homme important sans doute. Que pouvait-il lui vouloir? Comment la police était-elle arrivée jusqu'à lui? elle avait donc vent de quelque chose.
L'homme aux lunettes d'or avait regagné son fauteuil, et il remuait sa tabatière d'un geste que lui eût envié le dernier financier de la Comédie-Française.
--Ça, fit-il, causons maintenant.
André reprit sa place d'un air contraint, il lui semblait être sur la sellette.
--Comme vous l'avez vu, reprit le monsieur, je vous connais; Jean Lantier votre patron, qui vous a recueilli il y a onze ans, le jour de votre arrivée à Paris, après votre évasion de l'hospice de Vendôme, Jean Lantier affirme qu'il répond de vous corps pour corps. Le docteur Lorilleux, son gendre, prétend ne pas connaître de caractère plus haut que le vôtre, de courage plus grand, de probité plus pure.
--Monsieur!... balbutia le jeune peintre, rougissant comme une vierge à un premier propos d'amour, monsieur, en vérité!...
--Laissez-moi finir. M. Gandelu dit à qui veut l'entendre qu'il vous confierait sa fortune sans reçu, et tous vos camarades, Vignol en tête, ont pour vous presque du respect. Voilà pour la moralité. Pour ce qui est de l'avenir, deux peintres en renom, que je ne vous nommerai pas, m'ont déclaré que vous seriez un jour un des maîtres de l'école française. En ce moment, la peinture et vos travaux d'ornement doivent vous rapporter une quinzaine de francs par jour. Suis-je exactement informé?
--Oui, murmura André, abasourdi, oui, en effet!...
Le monsieur souriait.
--Malheureusement, poursuivit-il, mes renseignements précis et certains, se bornent à cela. Les moyens d'investigation de la police sont, hélas! fort limités. Pour qu'elle s'occupe d'une oeuvre, il faut qu'elle l'ait vue ou qu'on la lui dénonce. La police ne peut agir que sur des faits et non sur des intentions. Tant que la volonté ne s'est pas manifestée par un acte, elle est impuissante. Et il en sera ainsi, tant qu'un policier n'aura pas trouvé le moyen de soulever la partie supérieure du crâne, comme le couvercle d'une boîte, pour voir ce qu'il y a dedans. Ainsi, moi, j'ai ouï parler de vous il y a quarante-huit heures pour la première fois, et j'ai votre biographie en poche. On a pu me rapporter que vous vous êtes promené avant-hier avec M. Gandelu fils, que vous êtes monté en voiture avec M. de Breulh-Faverlay, que La Candèle était derrière votre voiture... ce sont des faits. Mais...
Il s'interrompit, dardant sur André un regard aussi obstiné que s'il eût espéré le magnétiser.
Et avec une lenteur calculée, il ajouta:
--Mais on n'a pas pu me dire pourquoi vous suiviez le sieur Verminet, pourquoi vous avez monté la garde devant la maison du placeur Mascarot, pourquoi enfin vous vous déguisez en mauvais garçon pour épier les faits et gestes de l'honorable marquis de Croisenois... C'est que l'intention nous échappe, c'est que le vouloir est hors de notre atteinte.
Pendant deux minutes au moins, il laissa André poser ses paroles et en tirer les conséquences, puis il reprit:
--Seulement, j'ai compté sur vous pour m'apprendre quel but vous poursuivez par des moyens si éloignés de votre loyal caractère.
André s'agitait sur sa chaise, obsédé par ce regard persistant, qui remuait, pour ainsi dire, la vérité en lui, et l'attirait presque irrésistiblement à ses lèvres.
--Je ne puis, monsieur, balbutia-t-il, je ne puis...
--Ah!...
--C'est un secret, monsieur...
--Bien entendu.
--Un secret... qui ne m'appartient pas, et si je vous le révélais, si je vous le laissais seulement soupçonner, je commettrais une action indigne.
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de l'homme aux lunettes d'or.
--Vous ne voulez rien me confier, reprit-il... je parlerai donc. Je vous ai dit mes renseignements positifs; j'ai aussi des présomptions. Oui, je crois connaître à peu près la vérité et vous allez voir par quelle série de raisonnements et de déductions j'y suis arrivé. Pourquoi épiez-vous le sieur de Croisenois? Parce que vous lui en voulez. Pourquoi? Serait-ce parce qu'il fonde la Société des _Mines de Tifila_? Non. C'est donc parce qu'il doit épouser une riche héritière, Mlle de Mussidan? Bon!... voici que vous rougissez déjà! vous n'êtes pourtant pas au bout.
En vérité, André était cramoisi.
--Nous disons donc, reprit le monsieur à cravate blanche, que vous voulez empêcher ce mariage. A quel propos?... Aimeriez-vous par hasard Mlle de Mussidan, seriez-vous certain qu'elle vous aime? Oui. Voilà déjà une raison, mais elle n'explique ni ne justifie votre travestissement. Il y a donc autre chose. Quoi? est-ce que Mlle de Mussidan ne devait pas épouser autrefois M. de Breulh-Faverlay? On me l'a affirmé. Le comte et la comtesse de Mussidan préfèrent donc à un des hommes les plus remarquables de Paris, un méchant petit marquis ruiné? Ce n'est pas possible. Il est clair qu'ils n'accordent leur fille à Croisenois qu'à leur corps défendant, qu'ils le méprisent et qu'ils le haïssent. Voilà donc un homme qui entre dans une famille et malgré cette famille et malgré la fille. Qu'est-ce que cela signifie? N'y aurait-il pas dans la vie du comte et de la comtesse quelque secret terrible que le Croisenois a surpris et dont il se fait une arme?...
--C'est faux, monsieur!... s'écria André, absolument faux!
L'homme aux lunettes haussa les épaules.
--Bon! fit-il tranquillement, si vous criez: C'est faux avec tant d'énergie, c'est que vous savez bien que je ne me trompe pas. Je n'ai plus besoin de preuves. Hier, M. de Mussidan est allé vous rendre visite, et mon agent m'a dit que sa figure rayonnait quand il est sorti de chez vous. Parbleu!... vous lui avez promis de le débarrasser de Croisenois sans éventer le secret, et en échange il vous a promis sa fille. Voilà qui explique cette casquette, cette blouse et votre «maquillage.» Dites-moi donc encore que je me trompe.
Le jeune peintre ne savait pas mentir, il n'osa répondre.
--Et ce secret, continua le monsieur, le connaissez-vous? M. de Mussidan vous l'a-t-il confié?... Moi, je l'ignore. Pourtant, si je voulais me donner la peine de chercher, si je cherchais bien... Tenez, on croit la police oublieuse, n'est-ce pas?... Eh bien!... on se trompe. Il n'est pas d'institution qui ait une si cruelle mémoire. Tant qu'une affaire n'est pas tirée au clair, comme disait mon maître, le père Tabaret, la police inquiète ne dort que d'un oeil. Je sais tel crime oublié, dont trois générations de policiers se sont légué la recherche comme un mot d'ordre... Par exemple, avez-vous ouï dire que notre Croisenois avait un frère nommé Georges, bien plus âgé que lui?... Ce Georges, un beau soir a disparu de la façon la plus mystérieuse. Qu'est-il devenu? Ce Georges en son temps, il y a de cela vingt-trois ans, était des amis de Mme de Mussidan. La disparition d'autrefois n'expliquerait-elle pas le mariage d'aujourd'hui?...
Le jeune peintre se dressa frémissant.
--Qui donc êtes-vous, monsieur? dit-il. Je veux savoir à qui je parle.
Le monsieur aux lunettes sourit et répondit:
--Je suis M. Lecoq.
Au nom du célèbre policier, André recula tout effaré, doutant presque.
--Monsieur Lecoq!... balbutia-t-il, monsieur Lecoq!...
L'homme le plus fort a ses faiblesses. L'amour propre du célèbre policier fut délicatement chatouillé lorsqu'il vit quelle impression produisait son nom seul.
--Oui, M. Lecoq, répondit-il. Et maintenant que vous me connaissez, cher monsieur André, puis-je espérer que vous serez plus raisonnable? J'en sais long, je viens de vous le prouver...
En effet, il en savait long, plus long que le jeune peintre, à certains égards.
M. de Mussidan n'avait pas confié tout son secret au jeune peintre, mais il lui en avait dit précisément assez pour qu'il pût reconnaître combien peu l'homme de la rue de Jérusalem était éloigné de la vérité.
--Nous pouvons encore nous entendre, reprit M. Lecoq, et ce sera bien le diable si ma franchise ne provoque pas la vôtre. J'ai besoin de vous, je puis vous servir: tâchons de nous être mutuellement agréables et utiles...
Sachez d'abord, que le hasard seul m'a conduit jusqu'à vous. Je chassais, vous avez traversé ma voie. Je vous ai vu si exactement épié par les gens que je surveille, que je me suis dit aussitôt: Celui-ci est un des personnages importants de l'intrigue. Je vous ai fait suivre, et voici plusieurs jours que vous marchez entre mes espions et ceux des autres. Et aujourd'hui, tout bien considéré, je reconnais que je ne me suis pas trompé. C'est bien vous qui me fournirez le dénouement que je cherche.
--Moi, monsieur!...
--Oui, vous, André, artiste peintre, ornemaniste... en attendant mieux.
En attendant quoi?
André n'osa pas relever la réticence calculée du policier.
--Depuis plusieurs années, reprit M. Lecoq, j'ai acquis cette certitude, qu'une sorte de société de chantage a été organisée à Paris, par des gens habiles, ma foi!... pour exploiter des secrets ignoblement surpris. Les coquins ne s'occupent ni des crimes ni même des délits, et c'est là leur force. Il s'attachent de préférence à toutes ces turpitudes privées qui échappent à l'action de la loi. Les infamies de détail, les ignominies de famille, les passions ridicules ou honteuses, les actions avilissantes, les imprudences, sont pour eux autant de fermes en Brie. Ces gens-là ont mis l'adultère en coupe réglée, et il en retirent cent mille francs par an.
--Ah! murmura André, je soupçonnais quelque chose comme cela.
--Naturellement, une fois sûr du fait, je me suis dit: Voici des gredins que je pincerai. C'était plus aisé à dire qu'à exécuter. Le chantage, voyez-vous, a ceci de particulier que ceux qui le pratiquent sont à peu près assurés de l'impunité. Qu'on vous prenne cent sous dans votre poche, vous crierez: au voleur! Mais si on vient vous demander mille francs en vous menaçant de divulguer un fait qui peut vous couvrir de ridicule ou de honte, vous paierez et ne soufflerez mot. Vingt fois je me suis présenté chez des pigeons qu'on venait faire chanter; ils saignaient encore des plumes arrachées, et cependant, jamais un seul n'a consenti à me fournir des armes contre les misérables. Je leur disais: fiez-vous à moi, la police est discrète, votre secret sera respecté, je vous le jure... Ah!... ouitche!... pas un n'a voulu croire à ma bonne foi. Imbéciles!
Il semblait indigné contre tous ces gens qui avaient douté de sa parole, et si comique était son exaspération, qu'André ne put s'empêcher de sourire.