Les esclaves de Paris

Part 68

Chapter 683,861 wordsPublic domain

Cependant le déjeuner était servi, les garçons du restaurant s'étaient retirés, le jeune M. Gaston, de sa voix la plus aigre, criait: «A table! A table!!...»

Mais, hélas! ce déjeuner qui commençait le plus gaiement du monde devait mal finir.

M. Gandelu fils qui n'avait pas la tête bien solide, eut le tort de boire outre mesure. Bientôt les vapeurs du vin se mêlant dans son étroite cervelle, aux fumées de la vanité, le peu de bon sens qu'il avait disparut, et il commença à accabler Zora-Rose de reproches amers, ne comprenant pas, disait-il, comment un homme tel que lui, sérieux et destiné à jouer un grand rôle dans la société, avait pu se laisser séduire par une femme comme elle.

Certes, le jeune M. Gaston possédait un joli répertoire d'invectives, mais Rose, sur ce chapitre était encore plus forte que lui. On l'attaquait, elle se défendit, et si vivement, que M. Gandelu fils, se sentant écrasé, se leva furieux, prit son chapeau et sortit en déclarant qu'il ne reverrait Zora de sa vie, qu'il lui abandonnait de bon coeur tout ce qu'elle tenait de sa générosité, mobilier et toilettes, trop heureux s'il pouvait, à ce prix, être débarrassé d'elle à tout jamais.

Ce départ ne contraria pas trop André. Restant en tête à tête avec la jeune femme, il se flattait d'obtenir d'elle, avec un peu d'adresse, une biographie exacte de ce Paul, qu'il comptait maintenant parmi ses adversaires.

Vain espoir! Zora-Rose, elle aussi était exaspérée, on l'eût été à moins, et elle ne voulut rien entendre.

Elle reprit en toute hâte son grand manteau de velours, noua son chapeau au hasard, et sans même donner un coup d'oeil à la glace, elle s'envola, non sans avoir affirmé qu'elle allait se mettre en quête de Paul, qu'elle le retrouverait, et qu'elle saurait bien le décider à demander raison à Gaston de ses insultes.

Tout cela s'était passé si rapidement, que le jeune peintre en était comme ébloui.

C'était à croire que la Providence, se déclarant décidément pour lui, n'avait envoyé ces intéressants amoureux que pour lui fournir des renseignements nouveaux, positifs et de la plus haute importance.

Et dans le fait, les déclarations de Rose, si incomplètes qu'elles fussent, éclairaient toute une partie de l'intrigue, enveloppée jusqu'alors d'épaisses ténèbres.

Les relations de Paul avec le père Tantaine expliquaient la peine que s'était donné Catenac pour faire enfermer Rose, et par contre les fausses signatures arrachées à l'inepte confiance du jeune M. Gaston.

Mais, d'un autre côté, que signifiait cette société industrielle lancée par le marquis de Croisenois en même temps qu'il sollicitait la main de Mlle de Mussidan?

André pensa qu'il devait, avant tout, s'occuper de ce détail, et sans même songer à échanger sa vareuse rouge contre un paletot, il descendit et courut au coin de la rue des Martyrs où M. Gandelu fils lui avait dit avoir vu l'affiche.

Elle était toujours à sa place, éblouissante, tirant l'oeil à vingt pas, séduisante assez pour faire tressaillir les écus du plus timide capitaliste.

Rien n'y manquait, pas même une vue de TIFILA (_Algérie_), une superbe vignette, qui représentait quantité de travailleurs roulant sur des brouettes le précieux minerai.

Tout en haut, le nom de Croisenois resplendissait en lettres d'un demi-pied.

Il y avait bien cinq minutes qu'André contemplait ce chef-d'oeuvre, quand un éclair de prudence traversa son esprit.

--Malheureux!... se dit-il, que fais-je ici? Qui sait combien de coquins épient sur ma physionomie la trace de mes sensations et de mes projets!...

A cette pensée, il regarda vivement autour de lui; mais dans un rayon de plus de cent pas il n'aperçut aucune figure suspecte.

--Ah!... n'importe, murmura-t-il, n'importe, il faut rentrer et chercher et imaginer un expédient pour faire perdre mes traces.

Dépister ses surveillants!... le succès était à ce prix, il ne le comprenait que trop. Comment atteindre et frapper les misérables, si informés de ses moindres démarches, ils avaient toujours le loisir de se mettre en garde?...

Aussi, lorsqu'il eût regagné son logis, il ne s'occupa plus que du moyen de glisser entre les mains de ses espions. Bientôt il crut l'avoir découvert.

Sous ses fenêtres s'étendait un grand jardin qui dépendait d'une institution dont la façade se trouvait dans la rue de Laval prolongée. Un mur qui n'avait pas sept pieds de haut séparait seul la cour de sa maison de ce jardin.

Pourquoi ne s'évaderait-il pas par là?

--Je puis, se disait-il, me déguiser de façon à me rendre méconnaissable et demain, au petit jour, franchir le mur et m'esquiver par la rue du Laval, pendant que mes espions feront le pied de grue rue de la Tour d'Auvergne, devant ma porte. Ai-je besoin de loger ici plutôt qu'ailleurs? Non. Eh bien! tant que durera ma campagne, je demanderai l'hospitalité à Vignol, qui m'aidera au besoin.

Ce Vignol était un ami d'André, un brave et loyal garçon, qui, en son absence dirigeait les travaux de la maison de M. Gandelu.

--De cette façon, pensait-il, j'échappe si complétement à Croisenois et à sa bande, que je pourrai presque me mêler à leur jeu sans qu'ils me devinent. Il me faudra aussi cesser de voir tous ceux qui ont consenti à m'aider, M. de Breulh, M. de Mussidan, ce brave père Gandelu, mais la poste est là. Pour les cas pressants j'aurai le télégraphe, et il sera discret, car je vais choisir des termes de convention et en aviser mes correspondants.

Sa résolution était prise; il écrivit à ces trois personnages qui s'intéressaient à lui, une longue lettre où il expliquait son plan.

La nuit tombait lorsqu'il eut fini: il ne pouvait rien entreprendre à cette heure: il alla dîner dans les environs, puis ayant mis ses lettres à la poste, il rentra afin de préparer son travestissement, de le «répéter,» pour ainsi dire.

Après s'être demandé quelle situation sociale serait le plus favorable à ses desseins, il avait décidé qu'il tâcherait de se donner l'apparence de ces malfaisants gredins qu'on rencontre le jour dans les estaminets borgnes de l'ancienne banlieu, autour des billards crasseux, et le soir à la porte des théâtres et des bals publics.

Le costume, il l'avait sous la main, parmi ses vieilles hardes de travail. Une blouse bleu, un vieux pantalon à larges carreaux, de mauvaises chaussures et une casquette au rebut depuis des années, faisaient l'affaire.

Restait à changer le visage, et c'est à cette tâche que André s'appliqua.

Il commença par couper sa barbe, très peu forte, mais qu'il portait entière, puis il tailla ses cheveux sur le devant, de façon à ménager deux mèches qu'il lissa et colla sur ses tempes, avec force cosmétique.

Cela fait, il chercha quelques pains de couleur pour l'aquarelle, et armé d'un pinceau il commença son oeuvre de «maquillage,» oeuvre bien plus difficile qu'on ne croit.

Se barbouiller n'est rien, il faut pour se déguiser modifier le mouvement général de la physionomie. On n'arrive à ce résultat qu'en altérant la bouche et les yeux sièges principaux de l'expression.

André, quoique peintre, ignorait cela. Aussi n'est-ce qu'après de long tâtonnements qu'il obtint un résultat passable. Il s'habilla alors, il tortilla autour de son cou une vieille cravate, et sut placer sa casquette selon le genre, de côté, la coiffe aplatie en arrière, la visière cachant l'oeil droit.

Quand, ainsi équipé, il se regarda dans la glace, il se jugea hideux. En artiste consciencieux cependant, il cherchait les défauts de son oeuvre pour les corriger, lorsqu'on frappa à sa porte.

Il était neuf heures, il n'attendait personne, les garçons du restaurant étaient venus rechercher leur vaisselle; quel visiteur lui arrivait donc? Ce ne pouvait être que sa concierge, et il était bien décidé à ne pas se laisser voir par elle, n'ayant en la discrétion de Mme Poileveu qu'une confiance très limitée.

Qui est là? demanda-t-il.

--Moi!... répondit une voix plaintive, moi, Gaston.

Fallait-il se défier de ce garçon? Le jeune peintre jugea que non; il alla ouvrir.

Oui, c'était bien M. Gandelu fils, mais en quel état!... Pâle, chancelant, la figure absolument décomposée.

Il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil.

--Est-ce que M. André est sorti? balbutia-t-il, je croyais avoir entendu sa voix.

Ainsi il était dupe du travestissement. Ce triomphe ravit André, et lui apprit en même temps qu'il devait surveiller sa voix comme tout le reste.

--Quoi!... dit-il, vous ne me reconnaissez pas!... Regardez-moi donc.

Il fallut encore au jeune M. Gaston dix minutes d'examen.

--Ah! c'est vous, murmura-t-il enfin, avec un triste sourire, elle est mauvaise, c'est-à-dire non, elle est bien bonne! mais je ne sais plus ce que je dis.

Il était clair qu'une catastrophe avait dû fondre sur M. Gandelu fils. Ce ne pouvait être sa griserie du matin, qui le réduisait à cet excès de prostration.

--Mais vous-même, demanda André, qu'avez-vous, qu'y a-t-il...

--Il y a, mon cher bon, que je viens vous faire mes adieux!... En sortant de chez vous, j'irai me brûler la cervelle, n'importe où...

--Êtes-vous fou!...

Le jeune M. Gaston se frappa le front d'un air funèbre.

--Pas la moindre fêlure, répondit-il, seulement l'échéance des faux billets est arrivée... Chanter ou mourir... Je ne veux pas chanter. Ce soir, comme je sortais de table, ayant dîné avec papa, le valet de chambre vint me dire à l'oreille qu'un vieux monsieur m'attend dans la rue. J'y cours, et je trouve un espèce de mendiant en redingote crasseuse, sale, repoussant, ignoble...

--Le père Tantaine!... s'écria André.

--Ah!... je ne sais pas son nom!... Il m'a déclaré d'un ton doucereux que le porteur de mes billets est décidé à les adresser au procureur impérial demain avant midi, mais qu'il me reste cependant un moyen de salut.

--Et ce moyen est de partir avec Rose pour l'Italie.

La surprise de M. Gandelu fils fut si forte, qu'il se redressa d'un bond.

--Qui vous l'a dit?... s'écria-t-il.

--Personne... je devine. C'est afin de pouvoir, à un moment donné, vous imposer ce départ précipité, qu'on vous a fait imiter la signature de M. Martin-Rigal. Et qu'avez-vous répondu?...

--Que je la trouvais mauvaise et que je ne partirais pas. C'est niais, absurde, idiot, je le sais, mais, je suis comme cela, coulé d'un bloc, en acier. D'ailleurs, je vois le plan: le lendemain de ma fuite on irait trouver papa pour l'engager à chanter et il chanterait. Ah!... mais non!... Pauvre bonhomme! Mieux vaudrait lui donner un coup de couteau dans le dos, que de lui dire que son fils est un faussaire. C'est pourquoi je suis allé acheter le coquet petit revolver que voici, et dans une heure tout sera fini...

André n'écoutait plus, il arpentait d'un pas fiévreux son atelier. Évidemment il tenait entre ses mains la vie de ce malheureux garçon. Quel parti prendre?...

Lui conseiller de partir, c'était éloigner Rose, se priver d'une chance considérable de succès.. Le laisser faire.... il ne le pouvait pas; il ne pouvait oublier ce que le père de Gaston avait fait pour lui.

--Écoutez-moi, Gaston, dit-il enfin, j'ai une idée du salut, et je vous la soumettrai quand nous serons hors d'ici. Seulement pour des raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, il faut que je gagne la rue sans passer par la porte de ma maison... je le peux si vous voulez m'aider. Vous allez sortir, et à minuit précis vous irez sonner rue de Laval prolongée, à la porte de la maison qui porte le Nº... On vous ouvrira et vous demanderez au concierge un renseignement quelconque. Vous aurez soin de laisser la porte entrebâillée, et comme je serai dans le jardin de cette maison, guettant l'instant favorable, je m'esquiverai...

M. Gandelu fils eut du moins le mérite de se conformer exactement aux instructions qui lui étaient données; le plan réussit, et à minuit dix minutes, André et lui gagnaient le boulevard extérieur.

Le jeune peintre était alors plein d'espoir. D'abord il était persuadé qu'il venait de dépister ses espions, puis il entrevoyait, grâce à Gaston, le moyen de se ménager une diversion puissante, pendant qu'il s'acharnerait après Croisenois et ses honorables associés.

XXXII

C'est au boulevard Malesherbes, à la hauteur, à peu près, de l'église Saint-Augustin, dans une superbe maison neuve, que demeurait M. le marquis de Croisenois.

Là, dans un modeste appartement de quatre mille francs, il avait réuni et rassemblé assez d'épaves de son opulence passée, pour éblouir de son faste les observateurs superficiels.

Comme de raison, les créanciers ne laissaient pas refroidir la sonnette de M. de Croisenois, mais il avait su se mettre à l'abri de leurs tracasseries les plus directes.

Son appartement était loué au nom de son valet de chambre. Son coupé et son cheval appartenaient pour la forme, à son cocher. Car il avait un cheval et une voiture, ce gentilhomme ruiné, si ruiné, qu'il lui était arrivé une fois de se coucher sans lumière, faute de quatre sous pour s'acheter une bougie.

Deux domestiques servaient M. de Croisenois: un cocher, qui avait, en outre, dans ses attributions les gros ouvrages du logis, et un valet de chambre qui savait assez de cuisine pour improviser un déjeuner de garçon.

Ce valet de chambre, B. Mascarot ne l'avait vu qu'une fois, et il lui avait produit une si singulière impression que plein de défiance en son endroit, il s'était efforcé de savoir qui il était et d'où il venait.

Croisenois ne l'avait pris à son service, déclara-t-il à l'honorable placeur, que sur la recommandation d'un de ses amis, sir Waterfield.

Il se nommait Morel, ce valet de chambre, mais il avait dû habiter longtemps l'Angleterre, car il bégayait l'anglais, et on lui eût coupé un doigt avant d'obtenir qu'il répondit: «Oui, monsieur,» comme tout le monde; il disait: «Yes, sir.»

C'était, d'ailleurs, un homme précieux, tant pour ses qualités que pour sa tenue qui était de nature à honorer une maison. On devait croire qu'il servait pour le moins un chancelier, tant il avait de morgue et de gravité hargneuse, tant ses cols blancs comme neige étaient hauts et roides.

André ignorait ces particularités, mais il avait eu quelques détails par M. de Breulh qui lui avait aussi donné l'adresse du marquis.

C'est pourquoi, le lendemain de son évasion, sur les huit heures du matin, déguisé et grimé si bien qu'il devait se supposer méconnaissable, le jeune peintre vint s'établir chez le marchand de vins traiteur le plus voisin du domicile de M. de Croisenois.

Cette heure, il l'avait choisie à dessein. Il était assez parisien pour n'ignorer pas que c'est celle où, dans les grands quartiers, les domestiques descendent chez le débitant du coin, pendant que les maîtres dorment encore, pour tuer le ver, échanger leurs informations, et renouveler leur provision de cancans et de médisances.

La confiance d'André avait augmenté depuis la veille.

C'est que le projet qu'il avait formé avant de s'évader par la rue de Laval, projet qui devait, à la fois, sauver Gaston et lui assurer un auxiliaire énergique, avait réussi au-delà de ses espérances.

Voici ce qu'il avait fait.

Après bien des peines, des observations, des menaces même, en usant et abusant de son influence, il avait réussi a entraîner le jeune M. Gaston jusqu'au domicile paternel.

Arrivé rue de la Chaussée-d'Antin sur les deux heures, il n'avait pas hésité à faire réveiller l'entrepreneur, et, après lui avoir expliqué son travestissement, il lui avait tout raconté, comment le jeune M. Gaston se trouvait mêlé à l'intrigue dont il était lui-même victime, comment on lui avait extorqué des faux, et comment il avait failli cette fois se suicider.

Naturellement, il insista sur le repentir de Gaston, sur les bons sentiments qu'il témoignait, faisant ressortir sa brouille avec Zora-Rose, et ses serments de devenir un homme sérieux.

M. Gandelu fut rudement touché, il pleura, ce vieux brave homme... Mais il pardonna.

Il vit son fils corrigé par cette affreuse leçon, rompant ses détestables relations, lui revenant, s'assurant par son travail une situation brillante.

--Allons, avait-il dit à André, courez me le chercher, que je lui dise que nous le sauverons!

André n'avait pas eu à aller bien loin, car le jeune M. Gaston attendait dans la pièce voisine, torturé par les plus poignantes anxiétés.

Il était ému, quand il entra dans la chambre de son père, et ému d'une émotion réelle, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé en sa vie. Il pleurait, et ce n'était cette fois ni une passion stupide, ni un amour-propre idiot qui lui arrachaient des larmes; c'était le vif sentiment de ses torts, le repentir d'avoir si affreusement fait souffrir son père, cette homme si bon.

Puis, en somme, il renaissait pour ainsi dire à la vie, car il avait été bien résolu à se tuer, il avait vu la mort...

--Approchez, Gaston, lui avait dit André.

Mais lui, avec une violence bien éloignée de son caractère:

--Ah!... ne m'appelez plus ainsi, s'était-il écrié. Gaston!... elle est mauvaise! C'est comme cette couronne sur mes cartes de visite... parole d'honneur, je me fais de la peine. Gaston!... marquis!... cent mille claques, idiot. Mon nom est Pierre Gandelu, et papa est cent fois trop bon de me permettre de porter son nom!....

Commencée ainsi, la réconciliation devait être complète. Il y avait bien des années que le digne entrepreneur n'avait été si heureux.

Restait à s'occuper du salut du malheureux imprudent. Mais l'idée qu'André avait eue vint à M. Gandelu.

--Je ne crois pas, dit-il, que les misérables osent exécuter leur menace et adresser les faux au procureur impérial. Non, ils ne l'oseront pas. Quel juge d'instruction, d'ailleurs, informé de toutes les circonstances, ne rendrait pas une ordonnance de non lieu!... Mais mon fils ne peut pas rester sous le coup de ce système d'intimidation. C'est donc moi qui porterai plainte. Oui, demain avant midi, je serai au parquet, et nous saurons bien ce que c'est enfin que cette _Société d'escompte mutuel_ qui circonvient les mineurs, leur prête de l'argent et les exhorte à faire des signatures fausses... Comme il faut tout prévoir, mon fils partira demain matin pour la Belgique, mais il n'y restera pas longtemps, vous verrez...

André avait passé chez M. Gandelu le reste de la nuit, et c'est dans la chambre du jeune M. Gaston, redevenu Pierre comme devant, qu'il s'était grimé avec plus de soin et de succès que la veille.

L'avenir, à ses yeux, se teintait de rose pendant qu'il gagnait lestement le boulevard Malesherbes.

Le hasard, non, il disait la Providence, se déclarait définitivement pour lui. N'avait-il pas tout à attendre des démarches auxquelles se décidait l'honnête entrepreneur? La justice allait intervenir, s'occuper de voir clair dans les opérations des misérables; que ne découvrirait-elle pas?

Et ce résultat immense, André l'obtenait sans avoir rien compromis. Ni son nom, ni celui de M. de Mussidan ne devaient être prononcés.

Pour lui, il était déterminé à s'attacher à Croisenois et à ne le pas quitter plus que son ombre.

L'établissement où il s'installa était merveilleusement choisi pour ses observations. De la table commune, il apercevait très bien la porte de la maison du marquis, et même les fenêtres de son appartement. Il ne pouvait, avec un peu d'attention, manquer de le voir lorsqu'il sortirait ou rentrerait.

De plus, comme il n'y avait pas d'autre marchand de vin dans les environs, André se disait que peut-être les serviteurs de M. de Croisenois prenaient leur repas chez celui-ci.

En ce cas, il saurait bien, pensait-il, pénétrer dans leur intimité. Il lierait conversation d'abord, il offrirait quelque chose, il saurait imposer la confiance... Ainsi, il saurait bien des choses.

C'est sur une petite table, touchant le vitrage, dont il avait eu soin d'écarter le rideau jauni, que le jeune peintre s'était fait servir à déjeuner, et sans cesser de surveiller dans la rue, il observait et écoutait ce qui se passait et se disait autour de lui.

La «salle» du marchand de vins traiteur, vaste et assez propre, était pleine de clients, qui presque tous étaient des domestiques.

--Qui sait, pensait André, les gens du marquis sont peut-être là.

Il se creusait la tête à chercher un prétexte pour questionner le maître de la maison, lorsque deux nouveaux convives entrèrent, qui avaient endossé leur livrée eux, tandis que tous les autres étaient en gilet du matin.

Dès qu'ils parurent, un vieux à physionomie placide et satisfaite qui s'escrimait contre un beefsteack rebelle près d'André, battit les mains et s'écria:

--Ah!... voici messieurs de Croisenois!

Les domestiques le plus souvent, se donnent entre eux le nom des maîtres qu'ils servent, le jeune peintre n'ignorait pas ce détail; il se trouvait donc renseigné sans avoir à prendre des informations qui pouvaient le rendre suspect.

--Si seulement, pensait-il, ces messieurs avaient l'heureuse inspiration de se placer près de cet autre, qu'ils connaissent, j'entendrais leur conversation.

Cette inspiration, ils l'eurent; et, à peine assis, ils appelèrent le patron pour commander leur repas, le priant surtout de les servir promptement, parce qu'ils n'avaient pas, assuraient-ils, une minute à eux.

--Ah!... vous êtes pressés, leur dit le vieux, près de qui ils s'étaient mis, c'est donc pour cela que vous êtes déjà habillés à cette heure?

Ce fut le plus jeune des nouveaux venus, le cocher de M. de Croisenois, qui prit la parole.

--Tout juste, répondit-il, je dois conduire monsieur à son bureau, car il a un bureau maintenant; il est directeur d'une société pour l'exploitation de mines de cuivre. Fameuse affaire!... Au-dessus de la porte, on devrait écrire: Boucherie d'actionnaires!... Si vous avez des économies, monsieur Benoît, et vous devez en avoir, voilà une rude occasion.

M. Benoît hocha la tête d'un air grave.

--Je ne dis ni oui ni non, répondit-il, on ne peut pas savoir. Souvent ce qui paraît bon n'est pas bon, et ce qui semble mauvais n'est pas mauvais...

Celui-là était un homme prudent qui, ayant beaucoup vu et beaucoup retenu, ne jugeait pas à la légère et ne se compromettait jamais.

--Mais, reprit-il, puisque votre marquis sort, M. Morel va être libre, lui, et il me fera ma petite partie de piquet.

--_No, sir_, répondit le valet de chambre du marquis.

--Quoi, vous êtes pris, vous aussi.

--_Yes, sir_, je vais passer des gants blancs, et aller porter une hottée de fleurs: lilas, violettes et camélias blancs, à la future de monsieur le marquis. Car monsieur le marquis se marie, je puis le dire puisque la nouvelle est officielle. Beau mariage, d'ailleurs, grande famille, dot magnifique! J'ai vu la jeune personne, elle est un peu pimbèche, nonobstant, elle ne me déplaît pas.

C'était de Sabine que ce drôle à cravate outrageusement empesée se permettait de parler ainsi.

Certes, il n'était pour rien dans les intrigues de Croisenois, mais il était chargé de porter un bouquet chez M. de Mussidan, il verrait peut-être Sabine; André eut comme une idée de l'étrangler.

--Gageons, disait pendant ce temps le cocher, la bouche pleine, gageons que monsieur le marquis n'emploie pas la dot de sa femme à acheter de ses actions!...

Mais ce propos ne fut pas relevé, et les trois interlocuteurs cessèrent de parler de M. Croisenois pour s'occuper de leurs affaires personnelles... peu intéressantes.

Bientôt ils appelèrent le patron, payèrent et se retirèrent, sans avoir seulement prononcé le nom du marquis. André commençait à réfléchir sur les difficultés du métier d'espion. Les regards qui se coulaient jusqu'à lui, à la dérobée, étaient gros de défiance.

--Quel est cet individu de mauvaise mine, devaient se dire les habitués, qui ose se fourvoyer en notre compagnie?

Le fait est que le jeune peintre avait un aspect des moins rassurants.

De plus, il ne savait pas observer sans en avoir l'air, ce qui est la première qualité de l'observateur. Il ignorait l'art de paraître inoccupé, indifférent.