Part 67
Levé avec le jour, André s'était assis devant sa table de travail, et le front dans ses mains, il réfléchissait.
Un à un, il prenait les événements recueillis la veille, et il s'efforçait de les assembler, de les coordonner, de les ajuster, comme un enfant qui successivement essaie toutes les pièces disséminées d'un jeu de patience.
Il cherchait le lien probable, l'intérêt commun de tous ces gens qu'il avait observés, de Verminet, Van Klopen, Mascarot, Hortebize, Martin-Rigal...
Soumettant à la plus sévère analyse tous les incidents des derniers jours, le jeune peintre devait fatalement arriver à Gaston Gandelu.
--N'est-il pas surprenant, se disait-il, que ce triste garçon soit victime d'une odieuse machination ourdie précisément par les misérables qui s'acharnent après nous, par Verminet, par Van Klopen; n'est-il pas incroyable...
Il tressaillit et s'arrêta court.
Une pensée toute nouvelle venait d'éclore dans son esprit, pensée informe, mal définie, incomplète, à peine viable, mais pensée de joie à coup sûr, de délivrance et d'espoir.
L'inexplicable voix du pressentiment lui disait que la perte du jeune M. Gaston était liée à la sienne et à celle de Sabine, qu'ils étaient enveloppés dans le filet de la même intrigue, enfin que cette perfidie savante des faux billets n'était qu'une manoeuvre dépendant du plan général...
Comment cela se faisait, comment Gaston et lui se trouvaient confondus, André ne pouvait le concevoir, et cependant il eût juré que cela était, il en avait pour ainsi dire conscience.
Qui avait dénoncé le jeune M. Gaston à son père? Catenac. Qui avait conseillé cette plainte au procureur impérial déposée contre Rose-Zora? Encore Catenac. Or, ce Catenac, qui était l'avocat de M. Gandelu, était l'homme d'affaires de Verminet et de Croisenois; n'avait-il pas obéi à leurs inspirations?...
Tout cela, certes, était vague, embrouillé, obscur; entre chacune de ces étranges présomptions, des lacunes existaient, impossibles à combler, en apparence, et pourtant André décida qu'il poursuivrait ses investigations dans ce sens.
Il venait de prendre un crayon, et se disposait à se tracer un plan méthodique de recherches, lorsqu'on frappa discrètement à la porte de l'atelier.
Machinalement il consulta la pendule: il n'était pas neuf heures.
--Entrez!... dit-il en se levant.
La porte s'ouvrit, et le coup que reçut le jeune peintre fut si violent et si inattendu, qu'il chancela et fut obligé de s'appuyer sur un chevalet.
Ce visiteur matinal qui lui arrivait, n'était autre que le père de Sabine, M. de Mussidan. Il ne l'avait aperçu que deux fois en sa vie, c'en était assez pour ne l'oublier jamais.
Le comte, lui aussi était ému. Ce n'est qu'après une longue nuit d'insomnie et d'angoisses, après les plus cruels débats, qu'il s'était décidé à cette démarche. Mais il avait eu le temps de se préparer.
--Vous m'excuserez, monsieur, commença-t-il, de me présenter chez vous à pareille heure, mais je tenais essentiellement à vous rencontrer.
André s'inclina. En deux secondes, mille suppositions, les plus diverses, avaient assailli son esprit. Comment M. de Mussidan venait-il chez-lui, dans quel but?... Était-ce en ami ou en ennemi? Était-ce de son chef, ou l'avait-on envoyé? Qui lui avait donné l'adresse?...
--Je suis grand amateur de peinture, poursuivit le comte, et un de mes amis, dont le goût est très sûr, m'a parlé avec enthousiasme de votre talent. C'est vous expliquer la liberté que je prends, la curiosité m'a poussé, j'ai voulu voir.
La fin de la phrase ne venait pas; il s'arrêta court et ajouta:
--Je suis le marquis de Bivron.
Ainsi M. de Mussidan pensait n'être pas connu, et il espérait cacher sa personnalité. C'était déjà un indice.
--Je ne puis qu'être très flatté de votre visite, répondit André; malheureusement je n'ai rien d'achevé en ce moment; je n'ai là que des études et quelques esquisses... Si vous voulez les voir?...
Le comte ne se fit pas répéter l'invitation. Il était affreusement embarrassé de son personnage, et se sentait rougir sous le regard franc et hardi du jeune peintre. Et pour comble, dès en entrant, il avait aperçu dans un des angles de l'atelier ce tableau mystérieusement voilé dont lui avait parlé le doux père Tantaine.
Il se mit donc à tourner autour de l'atelier, donnant en apparence toute son attention aux toiles accrochées au mur, faisant en réalité d'héroïques efforts pour garder son sang-froid et dissimuler l'atroce douleur qui déchirait son âme.
--Ainsi donc, pensait-il, les misérables n'ont pas menti, et ce rideau de serge cache le portrait de ma fille!... Ainsi, cet homme est l'amant de Sabine! Elle venait ici, elle y passait ses journées, et je ne me doutais de rien. Hélas!... à qui la faute? Quels reproches ai-je le droit de lui adresser?... Pauvre enfant!... Il y a longtemps que sa mère a déserté le foyer, moi je fuyais ma maison, elle restait seule, privée de caresses, de conseils, d'affection... Elle a écouté la voix de son coeur, elle s'est abandonnée à qui lui promettait ces tendresses que lui refusaient ses parents.
Du moins, le comte était forcé de s'avouer que le choix de Sabine ne lui paraissait pas indigne. A première vue il avait été frappé de l'attitude pleine de noblesse du jeune artiste, de sa mâle beauté, de l'expression énergique et intelligente de sa physionomie.
--Hélas!... ajoutait-il, il l'aime sans doute, et cependant, dès qu'elle a connu nos périls, sans hésiter elle s'est dévouée... oui, elle l'aime, car si elle a eu le courage de renoncer à lui, elle a failli mourir.
De son côté, André redevenu maître de lui, délibérait, et se demandait quelle conduite tenir.
--Ah!... vous vous présentez chez moi sous un nom d'emprunt, monsieur le comte, pensait-il; soit, je respecterai votre incognito, mais j'en profiterai pour vous faire connaître la vérité, je vous dirai ce que je n'aurais peut-être jamais osé vous dire...
Si extrême que fût la préoccupation d'André, elle ne l'empêchait pas d'observer son visiteur, et il remarquait fort bien que les regards de M. de Mussidan revenaient sans cesse, et comme à la dérobée, sur le tableau voilé.
--Il faut, se disait-il, qu'on ait parlé au comte de ce portrait, et c'est pour lui qu'il vient... Qui a pu lui en parler?... Nos ennemis. Donc, on a dû calomnier Sabine...
Cependant, M. de Mussidan avait passé en revue toutes les esquisses, et il avait eu le temps de rassembler toute son énergie. Il revint vers André.
--Recevez mes félicitations, monsieur, prononça-t-il; les éloges de mon ami, que je croyais exagérés étaient encore au-dessous de votre beau talent. Je regrette toutefois que vous n'ayez rien d'absolument fini, car vous n'avez rien, n'est-ce pas?...
--Rien, monsieur.
Le regard du comte vacilla, et c'est avec un tremblement dans la voix qu'il reprit:
--Pas même ce tableau, dont la bordure splendide dépasse ce rideau de serge?
Bien qu'il attendit cette question, le jeune peintre rougit excessivement.
--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, ce tableau est complétement terminé, seulement je ne le montre à personne.
Après cela, M. de Mussidan ne pouvait plus douter de la sûreté des informations du vieux clerc d'huissier.
--Je devine, fit-il, c'est un portrait de femme?
--C'est un portrait de femme, oui, monsieur.
La situation était étrange, et ils n'étaient guère moins troublés l'un que l'autre; ils détournaient la tête, essayant de cacher leur trouble.
Mais le comte s'était juré qu'il irait jusqu'au bout.
--C'est tout simple, dit-il avec un rire forcé, on est amoureux. Tous les grands peintres ont immortalisé la beauté de leur maîtresse.
Les yeux d'André étincelèrent.
--Arrêtez, monsieur, interrompit-il, vous vous méprenez!... Ce portrait est celui de la plus pure et de la plus chaste des jeunes filles. Je l'aime, cesser de l'aimer me serait aussi impossible que de suspendre par le seul effort de ma volonté, la circulation de mon sang... mais je la respecte plus encore. Elle, ma maîtresse, grand Dieu!... Je me mépriserais plus que le dernier des misérables, si abusant jamais de sa sainte confiance, j'avais murmuré à son oreille un mot, un seul mot, un seul qu'elle n'osât pas répéter à sa mère!
De sa vie M. de Mussidan n'avait éprouvé une plus délicieuse sensation. André disait vrai, il le sentait à son accent, et il était tenté de lui serrer les mains, de lui sauter au cou.
--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il; mais un portrait dans un atelier, suppose un modèle qui vient poser...
--Et elle y est venue, monsieur, seule, à l'insu de ses parents, en se cachant comme pour mal faire, risquant son honneur, sa réputation, sa vie... me donnant ainsi une preuve immense de son... affection.
Il hocha tristement la tête et poursuivit:
--Hélas!... j'avais peut-être tort d'accepter ce dévouement sublime, et je ne l'ai pas seulement accepté, je l'ai sollicité à genoux, à mains jointes... Comment la voir autrement, lui parler, entendre le son de sa voix? Nous nous aimons, mais tant de préjugés, d'affreuses conventions nous séparent, qu'il y a entre nous un abîme plus difficile à franchir que l'Océan. Elle est l'unique héritière d'une grande famille, très riche, malheureusement, très noble, très fière, tandis que moi...
André s'interrompit. Il attendait, il espérait une réponse, un mot, un encouragement, ou un blâme...
Le comte gardait le silence, il continua avec une certaine violence, mais sans amertume:
--Savez-vous qui je suis? Un pauvre diable d'enfant trouvé, déposé clandestinement dans un tour par quelque pauvre fille séduite... Un matin, à douze ans, je me suis évadé de l'hospice de Vendôme avec vingt francs en poche, et je suis venu à Paris. Et depuis, je lutte... Voici dix ans que tous les matins je m'éveille avec une volonté plus ardente que la veille. En suis-je plus avancé?... Et encore, vous ne voyez que le côté brillant de mon existence. Ici je suis artiste, ailleurs, je suis ouvrier. C'est ainsi. Regardez mes mains,--et il les montrait,--si elles sont rudes, calleuses, c'est qu'elles ont été durcies par le ciseau et le marteau. J'ai du talent, je le crois; je réussirai, je l'espère; mais il a fallu étudier et vivre. Eh bien! l'ouvrier a nourri l'artiste, il a payé ses leçons, il lui a acheté des couleurs, des pinceaux et des toiles...
Si M. de Mussidan se taisait c'est qu'il ne pouvait se défendre d'une réelle admiration pour ce beau caractère qui se révélait à lui, et il ne voulait pas se trahir.
--Tout cela, reprit André, elle le sait, et elle m'aime quand même. Elle a confiance en moi. Quand j'ai désespéré, c'est elle qui m'a crié: courage! Ah!... elle a raison, si la patience et la volonté donnent le génie. Ici même elle m'a juré que jamais elle ne serait la femme d'un autre, et j'ai foi en sa promesse. Il n'y a pas un mois, un des hommes les plus brillants de Paris sollicitait sa main; elle est allée à lui et lui a conté notre histoire, et lui, il s'est retiré généreusement, et il est aujourd'hui mon ami le plus cher...
Il s'arrêta, car il étouffait; c'était la cause de son bonheur qu'il plaidait, pour le cas où il triompherait du marquis de Croisenois, et son anxiété était affreuse.
--Et maintenant, monsieur, reprit-il après un moment, souhaitez-vous voir le portrait de cette jeune fille?
--Oui, répondit le comte, oui, je vous serai reconnaissant de cette marque de confiance.
André s'approcha du cadre, et déjà il touchait le rideau, quand, tout à coup, se ravisant, il se retourna.
--Eh bien!... non, s'écria-t-il, non, continuer cette comédie serait indigne de moi.
M. de Mussidan pâlit. Ce mot pouvait avoir une terrible signification.
--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
--Que je vous connaissais, monsieur, que je savais que je parlais au comte de Mussidan et non au marquis de Bivron. Je ne découvrirai pas ce tableau sans vous avoir prévenu, sans vous avoir dit...
D'un geste bienveillant, le comte l'empêcha d'achever.
--Je sais, monsieur, prononça-t-il, que je vais voir le portrait de Sabine, découvrez-le, je vous prie.
Le jeune peintre obéit, et pendant un moment M. de Mussidan demeura en extase devant cette oeuvre véritablement remarquable.
--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il, voilà bien son sourire, l'expression de ses yeux... c'est beau!
Il prononça encore quelques mots à voix basse; puis lentement, il alla s'asseoir dans le fauteuil du jeune peintre et parut se recueillir.
Le malheur est un rude maître. Quelques semaines plus tôt, il eût souri et haussé les épaules à la proposition de donner sa fille à ce petit peintre. Alors il songeait à M. de Breulh-Faverlay.
A cette heure, il eût reçu comme une faveur céleste la liberté de choisir André pour Sabine. C'est qu'il pensait à Croisenois.
A ce nom maudit qui montait à ses lèvres, le comte tressaillit.
Pour qu'André montrât une telle assurance, il fallait, pensait-il qu'il n'eût pas été informé des derniers événement.
Il interrogea et fut détrompé.
Sûr d'avoir gagné sa cause, le jeune peintre osa dire à M. de Mussidan tout ce qu'il savait, comment et par qui il l'avait su, l'empressement à le servir de M. de Breulh, quel rôle avait accepté la vicomtesse de Bois-d'Ardon; enfin, ses conjectures, ses démarches, ses investigations, ses présages de succès, ses projets, ses espérances...
Il s'exprimait avec une véhémence extraordinaire, son énergie débordait, l'enthousiasme donnait à son regard une expression sublime, et sa parole enflammée rallumait dans le coeur du comte l'espoir près de s'éteindre.
--Oui, nous triompherons, disait-il, je le sens, je le sais, j'entends une voix qui me l'assure!...
Longtemps encore ils étudièrent la situation, et le résultat de leurs délibérations fut qu'il fallait redoubler de prudence, dissimuler, ne rien dire encore à Sabine, et faire figure au marquis de Croisenois.
Surtout et avant tout, ils devaient ne jamais se voir, et cacher soigneusement leur cordiale entente.
Onze heures sonnaient lorsque M. de Mussidan se leva pour se retirer.
Après être resté un moment en contemplation devant le portrait de sa fille, il revint au jeune peintre, en lui prenant la main:
--Monsieur André, prononça-t-il d'une voix émue, vous avez ma parole. Si nous parvenons à nous délivrer des misérables qui nous tiennent le couteau sur la gorge... Sabine sera votre femme...
XXXI
Après cette promesse qui empruntait aux circonstances une étrange solennité, M. de Mussidan sortit, et André s'affaissa sur le large divan de l'atelier.
Ce courageux artiste, si fort contre l'adversité, succombait dans l'excès de son bonheur. En présence du comte, il avait pu, grâce à des efforts surhumains, maîtriser ses terribles émotions, rester calme quand il était affreusement bouleversé, paraître froid alors qu'il avait comme un brasier dans la tête et dans le coeur.
Seul, il s'abandonnait sans vergogne aux transports de la passion.
Elle est à moi!... s'écriait-il dans son délire, Sabine est à moi!...
Mais cet accès d'enchantement et d'optimisme dura peu.
Le mirage s'évanouit faisant place au vif sentiment de la réalité.
Oui, Sabine serait à lui... mais quand il aurait su la conquérir. Entre elle et lui se dressaient Croisenois et ses associés. Il se sentait de force à se mesurer seul avec eux tous, mais encore fallait-il les atteindre et les combattre.
--A l'oeuvre!... s'écria-t-il en se levant, à l'oeuvre!...
Mais il s'arrêta, prêtant l'oreille.
Il entendait dans son escalier, presque sur son palier, des éclats de rire immodérés. Au-dessus de ce rire qui était celui d'une femme, une voix d'homme grêle et aigre s'élevait, qui paraissait gronder.
André n'eût pas le temps de se demander ce que ce pouvait être, sa porte fut comme enfoncée, et un tourbillon de soie, de velours et de dentelles fit irruption dans l'atelier.
En ce tourbillon, le jeune peintre reconnut, non sans stupeur, la belle Rose-Zora de Chantemille.
Derrière elle venait le jeune M. Gaston, et ce fut lui qui prit la parole.
--C'est nous!... s'écria-t-il, en personnes naturelles. Hein!... elle est bonne, celle-là?... Nous attendiez-vous?
--Pas du tout, je l'avoue.
--C'est une surprise de papa. Pauvre bonhomme!... Parole d'honneur, je veux embellir sa vieillesse, comme dit Léonce. Ce matin il entre dans ma chambre et me dit: «J'ai fait hier toutes les démarches pour qu'une personne que tu adores soit mise en liberté. Cours donc la chercher.» Hein! c'est gentil, cela. Je cours, Zora joue la fille de l'air, et nous voilà.
André n'écoutait que d'une oreille distraite. Il surveillait Zora-Rose qui tournait autour de l'atelier, en poussant toutes sortes d'exclamations. Elle allait arriver au portrait de Sabine, elle voudrait écarter le rideau, il serait difficile de l'en empêcher.
--Pardon, dit-il, j'ai un tableau à faire sécher...
Et comme le portrait était posé sur un chevalet mobile, il le roula dans sa chambre.
--Maintenant, reprit M. Gandelu fils, il s'agit de célébrer la délivrance et je viens vous chercher pour déjeuner...
--Merci de l'intention, mais j'ai à travailler...
--Ah!... je la trouve bien bonne, mais vous savez, on ne me la fait plus, vite habillez-vous...
--Véritablement, je ne puis sortir.
Le jeune M. Gaston réfléchit dix secondes, puis tout à coup se frappant le front:
--Vous ne voulez pas venir au déjeuner, s'écria-t-il, eh bien!... le déjeuner viendra à vous. Ah!... fameux!... Je descends le commander.
André s'élança après lui, sur le palier, le rappela, cria, mais en vain, et il rentra aussi contrarié que possible.
Cette contrariété, Rose la remarqua.
--Voilà comment il est, fit-elle, en haussant les épaules. Et il se croit très drôle. Cocodès, va!
Le ton de la jeune femme trahissait un si profond mépris pour M. Gandelu fils, que le jeune peintre la regarda d'un air surpris.
--Cela vous étonne, reprit-elle, ce que je vous dis là!... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Quelle scie!... Et tous ses amis lui ressemblent. Si vous les écoutiez une heure, vous auriez des nausées. Tenez, rien qu'à me rappeler les soirées passées en leur compagnie, je bâille.
Elle bâilla en effet.
--Si encore il m'aimait, soupira-t-elle.
--Lui!... mais il vous adore, répondit André qui ne pouvait s'empêcher de trouver Rose pleine de bon sens; il a failli devenir fou pendant que vous étiez là-bas.
Zora-Rose eut un geste que lui eût envié Toto-Chupin.
--Et vous croyez cela!... s'écria-t-elle. Gaston fou d'une femme!... Il est trop bête. De moi, savez-vous ce qu'il aime? Les robes qu'il me paie et les diamants qu'il m'achète. Quand les passants me regardent, et qu'ils disent: «Mâtin!... quel chic!...» mon idiot se dresse sur ses ergots, et il répète comme s'il avait de la bouillie plein la bouche «Ah! mais oui!... pour du chic nous avons du chic!...» Si j'avais un peignoir d'indienne, il ne me regarderait pas, et cependant... j'en vaux la peine.
Le fait est que l'air de Saint-Lazare n'avait point été défavorable à Rose. Son impudente beauté n'avait jamais eu un tel éclat; elle resplendissait de jeunesse, de vie, de passion et d'insolence...
--Cocodès, poursuivait-elle, gandin, petit crevé!... Mon nom de Rose écorchait sa vilaine bouche, il m'appelle Zora, un nom de chien. Et je ne le camperais pas là!... Nous verrons bien. Il a de l'argent, mais je me moque de l'argent, moi. Mon petit Paul n'avait pas le sou, lui, et cependant je l'aimais bien. Dieu!... m'a-t-il fait rire quelquefois!... Avec lui je n'avais pas à manger tous les jours, j'étais bien malheureuse... C'est égal, c'était le bon temps.
--Pourquoi l'avez-vous abandonné ce pauvre Paul?...
--Dites-moi, vous, pourquoi il y a du velours à 45 francs le mètre. Je voulais savoir quelle sensation on éprouve quand on se met sur les épaules un cachemire des Indes... Et un beau jour j'ai filé. Mais qui sait?... Paul allait peut-être me quitter. Il y avait quelqu'un qui cherchait à nous séparer, notre voisin de l'hôtel du Pérou, rue de la Huchette, un vieux singe qu'on appelait le père Tantaine, et qui était clerc d'huissier...
A ce nom, André, positivement, faillit tomber à la renverse. Tantaine!... un vieux... clerc d'huissier... C'était bien le sien.
Cependant, si vive que fut son impression, il parvint à la cacher.
--Bast!... fit-il d'un ton léger, quel intérêt pouvait avoir ce bonhomme à vous séparer?
--Je ne sais, répondit Rose, devenue sérieuse, mais à coup sûr il en avait un. On ne donne pas pour rien des billets de banque aux gens, et je lui ai vu donner un billet de 500 francs à Paul. Bien plus, il lui avait promis de lui faire gagner beaucoup d'argent, par l'entremise d'un de ses amis, un placeur nommé Mascarot...
Cette fois, André ne fut pas pris à l'improviste. Il pressentait qu'il allait être question de l'honorable placeur.
Mais son esprit s'épouvantait des proportions que prenait l'intrigue qu'il avait à déjouer. Car il n'en doutait pas: toutes ces manoeuvres qu'il découvrait une à une, devaient tendre à un but commun.
André se souvenait, à cette heure, de cette visite que lui avait fait Paul, un jour, sous prétexte de lui remettre vingt francs, et de l'air singulier qu'il avait. Il se rappelait que Paul s'était vanté de gagner un millier de francs par mois, et qu'il n'avait pas su dire où ni à quoi.
--Paul m'a peut-être oubliée, reprit Rose, je le crains. Une fois je l'ai rencontré chez Van Klopen, et il ne m'a rien dit. Il est vrai qu'il était avec ce Mascarot. Mais n'importe, je suis décidée à le chercher, et à lui demander pardon, et il me pardonnera...
De tout ceci, une conclusion très nette ressortait.
Paul était protégé par l'association... donc il lui était utile, il la servait. Rose était persécutée, donc elle gênait.
Voilà ce que pensait André.
--Et même, ajoutait-il, si Catenac a fait enfermer Rose, c'est que les misérables ont quelque chose à craindre d'elle. S'ils ont essayé de la faire disparaître, c'est que sa seule présence peut déranger leurs combinaisons...
Mais il n'eût pas le temps de poursuivre sa déduction. Le fausset du jeune M. Gaston grinçait dans l'escalier. Bientôt il apparut criant:
--Place au festin!... Que la fête commence!...
Deux garçons de restaurant, en effet, suivaient M. Gandelu fils, chargés de mannes immenses, pleines de provisions.
En tout autre circonstance, André eût été furieux de cette invasion de victuailles, de cette perspective d'un déjeuner qui allait durer au moins deux heures, et mettre tout sens dessus dessous dans son atelier.
Mais, en ce moment, il en était à bénir l'inspiration du jeune M. Gaston; il le trouvait beau, aimable, spirituel, et c'est de la meilleure grâce du monde qu'avec l'aide de Zora-Rose il débarrassait sa grande table, pour qu'on y dressât le couvert.
Seul, le jeune M. Gaston ne faisait rien, il pérorait.
--Ah!... mes chers bons, disait-il, vite il faut que je vous en conte une forte!... Imaginez-vous que le marquis de Croisenois, Henri, un de mes intimes amis, fonde une société industrielle.
André faillit lâcher une carafe qu'il tenait.
--Qui vous l'a dit? demanda-t-il vivement.
--Parbleu?... une grande affiche jaune qui le crie à tous les passants. _Mines de Tifila, société en commandite!_ Non, j'en ferai une maladie. _Capital: quatre millions!_ Pas dégoûté, le marquis. Farceur! Et du pain?
La figure du jeune peintre trahissait un si complet ébahissement, que M. Gandelu fils éclata de rire.
--Pas vrai, qu'elle est drôle?... reprit-il. On dirait que vous attendez l'omnibus de Chaillot. Voilà juste comment je suis resté devant cette diablesse d'affiche, le bec grand ouvert. Croisenois directeur d'une compagnie!... Ah!... il va me la payer! J'aurais lu dans un journal que vous étiez nommé pape, que je n'aurais pas été plus ébaubi. Mines de Tifila! As-tu fini! Tifila!... On ne nous la fait plus, ah! mais non! Les actions sont de 500 francs. C'est pour rien, parole d'honneur! mais je n'ai pas de monnaie sur moi, vous passerez après le demi-terme...