Part 60
Quand on l'attaquerait, et comment, il l'ignorait; mais il prévoyait, il était sûr qu'il serait attaqué.
Il ne pouvait deviner de quel côté serait le péril, mais il le sentait vaguement suspendu au-dessus de sa tête.
Et il se tenait prêt à se défendre avec l'acharnement du désespoir. C'était sa vie qu'il défendait; plus encore... c'était Sabine, son amour, son bonheur.
N'eût-il pas eu cette sage défiance, M. de Breulh-Faverlay la lui eût inspirée.
Lui aussi, le gentilhomme, il savait ce qu'il faisait en s'associant à cette oeuvre de salut; et il estimait trop André pour lui cacher ses appréhensions.
--Je parierais ma fortune, dit-il, que nous sommes en face d'une affaire de chantage. C'est grave. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous n'avons à compter que sur nos seules forces, que nous ne pouvons invoquer l'assistance de la police. D'abord, nous n'avons aucun fait positif à articuler, et la police ne peut agir que sur des faits... En second lieu, nous rendrions un triste service à ceux que nous prétendons sauver, si nous donnions l'éveil à la justice... Qui sait de quel terrible secret les misérables sont armés contre M. et Mme de Mussidan!... Et croyez que le cas échéant le comte et la comtesse seraient contre nous avec leurs oppresseurs, c'est dans la logique des faits!...
Ces appréciations n'étaient que trop justes; André n'avait pas une objection à présenter.
--Raison de plus, poursuivit M. de Breulh, pour ne rien hasarder. Voici le cas de montrer qu'un honnête homme peut être aussi fin qu'un gredin. Quand on entreprend une campagne comme la nôtre, la première vertu doit être la prudence, poussée jusqu'à la poltronnerie... N'oubliez pas qu'à partir de ce moment, vous n'avez plus le droit, la nuit venue de tourner court le coin des rues désertes... Il serait par trop... simple d'aller tendre le dos à un coup de couteau.
--Oh!... je serai prudent, monsieur, je vous le jure.
C'est ce dont M. de Breulh n'était pas parfaitement convaincu; aussi retint-il encore assez longtemps André, s'efforçant de lui démontrer la nécessité de dissimuler, surtout s'il arrivait à découvrir quelque preuve de l'infamie de Henri de Croisenois.
Le résultat de cet entretien fut que André et M. de Breulh décidèrent que jusqu'à nouvel ordre ils cesseraient de se voir ouvertement.
Ils devaient s'attendre à être épiés par des émissaires de Croisenois, et leur intimité ne manquerait pas en ce cas d'inquiéter. Or, leur succès dépendait surtout de la sécurité qu'ils sauraient inspirer à leurs ennemis.
Ils convinrent qu'ils s'attacheraient, chacun de son côté et dans sa sphère, à Henri de Croisenois, et que tous les soirs, à la nuit tombante, ils se rencontreraient pour se communiquer leurs impressions et leurs découvertes, dans un petit café situé sur les Champs-Élysées, tout près de la maison dont André avait entrepris les sculptures pour M. Gandelu.
Lorsqu'ils se séparèrent après la plus amicale poignée de main, André était juste dans les dépositions qu'il fallait pour conduire à bien sa difficile entreprise.
Sa résolution n'avait en rien diminué, et l'aveugle emportement de la première impression s'était calmé. Il s'était frotté de diplomatie, et avait raisonné la nécessité, que d'ailleurs il avait reconnue tout d'abord, de ruser et de dépasser en perfidie les misérables qu'il ne pouvait attaquer directement.
--Surtout, se disait-il, en regagnant à pied, à minuit passé, la rue de la Tour-d'Auvergne, surtout si je dois me défendre de songer à la possibilité d'un échec, aussi sévèrement qu'un malade s'interdit de penser à son mal... L'idée de perdre Sabine suffirait pour troubler complètement mon intelligence, à l'heure ou j'en ai le plus besoin... Il sera temps de me désoler quand j'aurai échoué.
Rentré chez lui, il passa une partie de la nuit à réfléchir.
Ses engagements avec M. Gandelu étaient ce qui le préoccupait le plus pour l'instant.
Pouvait-il, tout à la fois, surveiller les travaux de sculpture dont il était chargé et épier Croisenois? Difficilement.
D'un autre côté, il fallait vivre, manger, il aurait besoin d'argent, et en emprunter à M. de Breulh lui répugnait étrangement. De plus, il risquait, pensait-il, s'il abandonnait tout à coup ses travaux, de donner le soupçon de ses projets.
D'un mot, M. Gandelu pouvait concilier toutes ces obligations contraires, et André, se rappelant la bienveillance de ce brave homme, décida que le plus simple était de se confier à lui.
C'est donc chez lui qu'avant tout il se rendit le lendemain matin.
Neuf heures seulement sonnaient, lorsque André arriva chez le riche entrepreneur; et cependant la première personne qu'il aperçut en entrant dans la cour, fut le jeune M. Gaston, déjà levé, par miracle.
Debout, les mains dans les poches de son veston, l'épaule appuyée contre le montant de la porte d'une écurie, l'aimable et spirituel jeune homme paraissait suivre avec une extrême attention les mouvements des palefreniers occupés à panser les chevaux.
C'était bien toujours le même Gaston de Gandelu, l'adorateur de Rose, mais il était aisé de voir qu'un événement épouvantable avait bouleversé sa vie, qu'il avait été foudroyé en plein bonheur.
Son faux-col était à peine empesé, sa cravate flottait à l'abandon, le coiffeur n'avait pas donné à ses cheveux, déjà rares, leur pli gracieux.
La façon même dont il aspirait et lançait la fumée de son londrès trahissait les plus amères pensées, d'horribles déceptions, le dégoût de tout; une profonde lassitude, même de la vie.
En le reconnaissant, André qui se souvenait du son dîner chez Rose, jugea qu'il ne pouvait se dispenser de l'aller saluer.
Justement, le jeune M, Gaston venait de relever la tête.
--Tiens!... s'écria-t-il de cette atroce voix de fausset qu'il avait eu tant de mal à acquérir, voilà mon artiste!... Dix louis que vous venez rendre à papa une petite visite intéressée!...
--Mon Dieu!... oui... et s'il est chez lui...
--Oh!... il y est. Seulement si vous réussissez à le voir, vous aurez plus de veine que moi, son unique héritier... Papa boude!... Elle est bonne, hein, celle-là?... Il s'est enfermé et refuse de m'ouvrir...
--Sans doute vous plaisantez...
--Moi!... Jamais... Je suis connu pour être sérieux... demandez à Charles, du Helder!... Papa pas content, et il me la fait au despotisme. Moi je la trouve bien drôle, comme dit Lesueur... prodigieusement drôle!...
Les palefreniers pouvaient entendre. M. Gandelu fils eut au moins le bon sens d'entraîner André un peu plus loin.
--Imaginez-vous, poursuivit-il, que je vais tirer au sort, et que papa jure que si j'ai un mauvais numéro il ne me rachètera pas. Me voyez-vous dans le rôle de troupier, vous?... Philippe de chez Vachette dit que j'aurai un chic épatant!... Ousqu'est mon chassepot!...
Évidemment le jeune M. Gaston s'efforçait de se montrer supérieur à la mauvaise fortune, ce qui est l'indice d'un noble caractère, mais il réussissait médiocrement. Il souriait encore; mais son rire ressemblait à une grimace et était pâle comme celui d'un homme que tenaille la colique.
--Et pas le sou! Je suis décavé, quoi!... je passe la main. Voilà une scie!... Un homme qui a crevé son sac, comme dit Léontine, n'est plus un homme. Par dessus le marché, papa veut démolir mon crédit... Il va faire insérer dans les journaux que j'ai un conseil judiciaire et qu'il ne paye plus mes dettes. Me faire tort près de mes fournisseurs!... Est-ce assez indélicat!... Mais je m'en moque, après tout une annonce comme celle-là me poserait crânement, pas vrai? Hein!... quelle réclame!...
Il resta court, comme en arrêt sur une idée soudaine, et changeant de visage et de ton:
--Vous n'auriez pas dix mille francs à me prêter, demanda-t-il brusquement au jeune sculpteur, je vous en rendrai vingt-mille à ma majorité...
André croyait avoir jugé M. Gandelu fils; il était resté bien au-dessous de la vérité, il le reconnaissait avec un profond étonnement.
--Je dois vous avouer, monsieur, commença-t-il...
Mais l'aimable jeune homme aussitôt l'interrompit.
--Compris!... fit-il, n'avouez rien, c'est inutile. Au fait, suis-je bête, un artiste!... Si vous aviez dix mille francs, vous ne seriez pas ici... comme dit Dupuis. Il me faut cette somme, pourtant. J'ai souscrit des billets à Verminet, et dame, il est raide... Connaissez-vous Verminet?
--Oh!... pas du tout.
--Elle est encore bonne!... d'où sortez-vous donc!... Il est directeur de la «_Société d'Escompte mutuel_,» mon cher. Vrai, c'est un bon enfant. J'avais besoin d'argent, il m'en a donné tout de suite... Ce qui me gêne un peu, c'est que, d'après ses conseils, pour faciliter l'escompte, vous comprenez, j'ai signé le nom d'une autre personne...
A cet aveu fait avec la plus naïve impudence, André recula effrayé.
--Mais c'est un faux, Malheureux!... fit-il.
--Pas du tout, puisque je payerai... D'ailleurs, il me fallait de l'argent pour Van Klopen... Vous connaissez Van Klopen, j'imagine... Ah! quel homme pour habiller une femme!... Je lui avais commandé trois costumes pour Zora!... Enfin, papa est cause de tout. Pourquoi me pousse-t-il à bout?
La colère lui montait à la tête, il élevait la voix, il gesticulait.
--Oui, poursuivit-il, papa me pousse à bout, et je la trouve mauvaise. Si encore il ne s'acharnait qu'après moi!... Mais non, il s'en prend à une pauvre femme innocente, sans défense, qui n'a jamais rien fait, à Mme de Chantemille... ça, c'est lâche, c'est petit, c'est canaille!...
--Mme de Chantemille?... interrogea André, à qui ce nom ne rappelait rien.
--Oui, à Zora, vous savez bien, vous êtes venu pendre la crémaillère chez elle.
--Ah!... c'est de Rose que vous me parlez.
--Précisément!... Mais vous savez, je n'aime pas qu'on la nomme ainsi. C'est sur elle que papa passe sa colère. Vingt louis que vous ne devinez pas ce qu'il a fait?... Il a déposé contre elle une plainte en détournement de mineur... Quel aplomb! Comme si j'étais un gaillard qu'on détourne, moi!... Enfin, on l'a arrêtée, et elle est en prison, à Saint-Lazare.
Cette idée désolante lui perçait le coeur, et il avait bien du mal à dissimuler une larme qui glissait entre ses paupières bordées d'écarlate.
--Pauvre Zora!... fit-il d'un ton navré. Ah!... tenez, les femmes ne m'en content pas, à moi... eh bien!... celle-là, m'aimait. Et quel chic!... Son coiffeur m'a dit vingt fois qu'il n'avait jamais vu de si beaux cheveux!... Et elle est à Saint-Lazare!... Quand les agents sont venus la prendre, c'est à moi qu'elle a pensé tout de suite. Elle s'est écriée: «Ce pauvre loup chéri est capable de s'en faire périr!» C'est la cuisinière qui m'a conté ça. Oh!... elle avait du coeur. Son arrestation lui a causé une telle émotion qu'elle s'est mise à cracher le sang... Et impossible d'arriver jusqu'à elle pour lui parler, pour la consoler... Je me suis présenté à Saint-Lazare, mais j'ai remporté une veste, oh!... mais une veste!...
Il fut forcé de s'interrompre, les sanglots l'étouffaient.
--Voyons, monsieur Gaston, murmura André, un peu de courage...
--Oh!... j'en ai, et dès le lendemain de mes vingt-cinq ans, je l'épouse; vous verrez... Et cependant, ce n'est pas papa qui a eu l'idée de cette infamie. Elle lui a été conseillée par son homme d'affaires, un avocat, un nommé Catenac. Connaissez-vous? Non. Il n'a qu'à bien se tenir; demain je lui envoie mes témoins... Tiens, à propos... voulez-vous être mon témoin, vous?...
--J'ai peu l'habitude de ces sortes d'affaires.
--Alors, il n'en faut pas. Je veux des témoins qui me posent du coup, et dont le ton et la mise lui donnent à réfléchir.
--En ce cas...
--Je tâcherai de trouver des militaires... vous comprenez. D'abord l'affaire est simple comme bonjour. Je suis l'insulté, je choisis le pistolet, à dix pas. Je ne sors pas de là. S'il a peur, qu'il décide papa à se désister. Sinon des claques. Voilà! je suis carré comme un dé, moi, pistolet, excuses ou claques, au choix!...
En tout autre disposition d'esprit, André eût peut-être souri des ridicules de ce triste garçon. En ce moment, il se demandait comment se dépêtrer de cette douleur tenace, quand un domestique sortit de la maison et vint à lui.
--Monsieur, lui dit cet homme, monsieur vous a vu par la fenêtre de son cabinet, et il vous prie de monter chez lui.
--J'y vais, répondit vivement André.
Et tendant la main au jeune M. Gaston:
--Bon espoir, cher monsieur, commença-t-il.
Mais Gaston le retint.
--Dites donc, fit-il à voix basse et fort vite, vous allez voir papa, parlez-lui un peu de moi. Il vous aime beaucoup, parole d'honneur, il vous écoutera. Dites-lui que je suis capable de me faire sauter le caisson, hein!... Faites-la-lui au suicide, cela prend toujours... Qu'il laisse Zora et qu'il me donne de quoi payer Verminet et je fais tout ce qu'il voudra...
XXII
Quand André, enfin débarrassé du jeune M. Gaston, se présenta chez M. Gandelu, il fut effrayé de son affaissement et de l'affreuse altération de ses traits.
Sa franche et joyeuse physionomie présentait une désolante expression de découragement et d'hébétude. Sa pâleur était livide, son teint terreux, tout le sang de ses joues affluait à ses paupières violacées et gonflées, sa lèvre inférieure pendait inerte.
Il avait pleuré, et, en essuyant ses larmes du revers de sa manche, il avait marqué sur son visage de grandes taches noirâtres.
Cependant, lorsque parut André, l'oeil vitreux de M. Gandelu s'éclaira, et il se leva à demi de son fauteuil.
--Ah!... c'est vous, dit-il d'une voix dolente, cela m'a fait du bien de vous voir! Bénie soit la bonne aventure qui vous amène.
André secoua tristement la tête.
--Ce n'est pas une bonne aventure, prononça-t-il.
--Alors, seulement l'entrepreneur remarqua sa gravité inaccoutumée, et les plis de son front.
--Qu'avez-vous, André, demanda-t-il vivement, vous surviendrait-il quelque ennui?
--Je suis menacé d'un grand malheur monsieur.
--Vous!... que me dites-vous là...
--Hélas!... monsieur, la vérité. Et les conséquences de ce malheur peuvent être pour moi le désespoir... la mort.
Un flot de colère soudaine empourpra la face blêmie de l'entrepreneur.
--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, d'un ton farouche, n'y aurait-il donc pas de Providence! Que fait-elle? Sera-ce éternellement le lot des justes, des honnêtes, des bons, de souffrir ici-bas; de pleurer, d'être misérables!... Les coquins et les méchants, eux, prospèrent et triomphent, il n'y a de chance et de bonheur que pour eux...
Il s'interrompit, et fixant André:
--Je suis ton ami, garçon, reprit-il, je veux t'être utile.
--Je venais, monsieur, plein de confiance, vous demander un service.
--Ah!... vous avez pensé à moi!... Eh bien! je suis content. Votre main, André, j'aime à sentir une main loyale dans la mienne, cela me remet un peu de vie au coeur... Parlez!...
Le jeune artiste se recueillit un moment.
--C'est le secret de ma vie, monsieur, fit-il enfin, avec une certaine solennité, que je vais vous confier.
M. Gandelu ne répondit pas, mais de son poing fermé il se frappa rudement la poitrine, et ce geste, mieux que tous les serments, garantissait son inviolable discrétion.
André n'hésita donc pas, et taisant seulement les noms, il raconta la touchante et simple histoire de ses amours, son ambition, ses espérances, et finit en exposant exactement la situation actuelle.
Quand il eut terminé:
--Que puis-je faire? demanda M. Gandelu.
--Me permettre, monsieur, de céder l'entreprise que vous m'aviez confiée à un de mes amis. Je garderai en apparence la direction et la responsabilité des travaux, en réalité je ne serai plus qu'un ouvrier... Cette combinaison me donnera ma liberté, et en même temps le moyen de gagner en quelques heures, chaque matin, ce qu'il me faut pour vivre...
--Et c'est là ce que vous appelez un grand service?
--Monsieur...
--Silence!... interrompit l'entrepreneur avec une brutalité affectée. Vous ferez de l'entreprise ce que vous voudrez, m'entendez-vous, et de la maison aussi... Vous la démolirez si cela peut vous faire plaisir. Pour qui donc me prenez-vous? Quand le vieux père Gandelu aime quelqu'un, mon garçon, ce n'est pas à demi, et ce quelqu'un peut disposer de lui et de sa bourse...
Il se leva vivement, et allant ouvrir une grande caisse de fer scellée dans un des angles du cabinet, il en tira une liasse de billets de banque qu'il plaça devant André.
--Dans une guerre, disait-il, comme celle que vous allez entreprendre, il faut de l'argent, et beaucoup... en voici. Oh!... ne froncez pas les sourcils!... Vous me rendrez cela quand et comme vous voudrez.
L'empressement de ce digne et brave homme, qui oubliait ses chagrins pour ne s'occuper que des siens, touchait André jusqu'aux larmes.
--Mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, commença-t-il d'une voix émue, j'ai quelques économies...
D'un geste, M. Gandelu lui imposa silence.
--Prenez ces 20,000 francs, commanda-t-il, vous m'encouragerez ainsi à vous dire quel service je comptais vous demander quand je vous ai fait prier de monter près de moi.
Refuser, c'eût été s'obstiner dans une fierté mal placée. André accepta et attendit.
L'entrepreneur avait regagné son fauteuil et le coude sur son bureau, le front dans sa main, il semblait s'oublier dans les plus douloureuses méditations.
--Mon cher André, commença-t-il enfin, d'une voix rauque et brève, vous avez pu, l'autre jour, mesurer toute l'étendue de ma misère. Mon fils est un malheureux, et j'ai cessé de l'estimer...
Le jeune artiste avait deviné qu'il allait être question de Gaston.
--Il a certes des torts bien graves, monsieur, répondit-il, mais il est jeune.
M. Gandelu eut un sourire navrant.
--Mon fils est vieux.... prononça t-il, comme le vice. J'ai réfléchi et je l'ai jugé. Hier, il m'a menacé de se tuer... Lui, se suicider!... il est trop lâche, et ce n'est pas cela que je crains. Ce que je redoute, c'est qu'il finisse par déshonorer mon nom.
André frémit. Il songeait aux faux que lui avait avoués le jeune drôle.
--Jusqu'à ce jour, poursuivit l'entrepreneur, j'ai été d'une faiblesse indigne. Il est trop tard pour se montrer sévère. Je cèderai donc. Ce pauvre sot est épris jusqu'à la folie d'une indigne créature nommée Rose, que j'ai fait enfermer; je suis décidé à la lui rendre... Je me résigne aussi à payer ses dettes. C'est une lâcheté, je le sens... mais je suis son père, je ne l'estime plus... je l'aime toujours... Il a déchiré mon coeur, les lambeaux sont encore à lui.
Le jeune peintre se taisait, épouvanté des souffrances que trahissait cette horrible résignation.
--Je ne m'abuse pas, reprit après une pause M. Gandelu, mon fils est perdu. Je ne puis qu'essayer de faire la part du feu. Si cette Rose n'est pas une créature absolument perverse, on peut utiliser son influence sur ce malheureux. Mais qui se chargera des négociations!... Qui obtiendra de mon fils un aveu sincère de ses dettes?... André, j'avais compté sur vous.
Consentir à entreprendre le sauvetage du jeune M. Gaston, c'était de la part d'André un acte de dévouement héroïque, à un moment où il n'avait pas trop de toutes les forces de son intelligence pour l'oeuvre de son propre salut.
Distraire sa pensée de Sabine, menacée du plus effroyable malheur qui puisse frapper une jeune fille, lui semblait presque un crime, et exigeait le plus énergique effort de sa volonté.
Pourtant, si égoïste que soit la passion vraie, il jugea qu'il devait cela et plus encore à cet honnête homme, qui venait de mettre si généreusement à sa disposition le seul élément de succès qui lui manquât, et un des plus puissants.
Il s'assit donc près de M. Gandelu, et froidement ils discutèrent la conduite qu'il convenait de tenir.
La prudence, la dissimulation même étaient indispensables.
Les derniers événements avaient si bien démoralisé le jeune M. Gaston qu'on pouvait tout obtenir de lui. Mais il fallait se hâter. Il était clair que s'il venait à soupçonner seulement les véritables dispositions paternelles, il s'empresserait d'en abuser.
Il fut donc arrêté qu'André aurait carte blanche, et que l'entrepreneur ne céderait jamais, en apparence, qu'à ses sollicitations.
Ainsi, ils comptaient substituer à l'autorité paternelle, dont la faiblesse était démontrée, un pouvoir étranger, nouveau, qui saurait se faire craindre et respecter.
L'événement devait justifier leurs prévisions.
Le jeune M. Gaston était bien plus abattu, bien plus désespéré encore que ne le supposait André, et c'est avec des transes inexprimables qu'il attendait en se promenant dans la cour, le retour de son ambassadeur.
Dès qu'il le vit paraître sur le seuil de la maison, il courut à lui.
--Eh bien!... que dit papa?...
--Votre père, répondit André, est fort irrité. Cependant je ne désespère pas de lui arracher quelques concessions.
--Il ferait mettre Zora en liberté?...
--Peut-être.
Le spirituel jeune homme eut une exclamation de joie.
--Quelle veine!... s'écria-t-il.
Et après quelques pas d'une danse délirante:
--Du coup, ajouta-t-il, je lui achète un huit-ressorts! v'lan...
André prévoyait bien quelque chose comme cela.
--Doucement, cher monsieur, fit-il; modérez-vous. Si votre père vous entendait, Mme Zora serait en grand danger de rester là où elle est...
--Allons donc!...
--C'est ainsi. Persuadez-vous bien que votre père ne vous rendra Zora et ne paiera vos dettes qu'autant que vous lui promettrez de changer de conduite et d'être plus raisonnable à l'avenir.
--Oh!... pour promettre, j'en suis.
--Je le crois... et votre père aussi. C'est pourquoi, en échange de ses concessions, il voudra plus que des promesses... il exigera des garanties.
Ce mot parut refroidir sensiblement la joie du jeune M. Gaston.
--Hein!... fit-il des garanties!... Je la trouve mauvaise! Est-ce que ma parole ne suffit pas?... Quelles garanties veut donc papa?
--Franchement, cher monsieur, je l'ignore. C'est à nous de les trouver. Je les lui proposerai ensuite de votre part, et si elles sont acceptables, il les acceptera, j'en mettrais la main au feu.
M. Gandelu fils l'examina d'un air comiquement surpris.
--Elle est bien bonne!... ricana-t-il. Vous faites donc de papa ce que vous voulez!...
--Non... mais ainsi que vous l'aviez deviné, j'ai sur son esprit une certaine influence. Vous en faut-il une preuve?... Je viens d'obtenir de lui de quoi payer les billets que vous savez...
--Les billets de Verminet?
--Je crois que oui... Je parle de ceux où vous avez eu la faiblesse de contrefaire une signature...
Les yeux de l'intéressant jeune homme papillotèrent.
Si inepte qu'il fut, il était horriblement tourmenté du son imprudence, et quand il y pensait, il se sentait comme un brasier dans la cervelle...
Il comprenait qu'elle pouvait avoir des conséquences épouvantables que n'arrêteraient ni les influences ni la grande fortune de son père.
--Quoi! fit-il en battant des mains, papa a lâché les fonds!... fameuse affaire!... Donnez, donnez bien vite...
Mais André secoua la tête avec un sourire goguenard.
--Pardon!... dit-il, je ne dois me désaisir de l'argent qu'en recevant les billets; donnant, donnant. Mes ordres à cet égard sont formels. Seulement, si rien ne vous retient, nous pouvons aller les retirer aujourd'hui même, à l'instant. Le plus tôt sera le mieux...
Le jeune M. Gaston ne répondit pas immédiatement. Une grimace de désappointement remplaçait son triomphant sourire.
--Je la trouve mauvaise!... dit-il enfin. Merci de la confiance. Ah! papa est un rusé vieillard, comme dit Augustin.
Cependant il prit son parti.
--Enfin, ajouta-t-il, puisqu'il le faut... allons-y gaiement!... Je vais passer un pardessus, monsieur André, et je suis à vous.
Il était pressé d'en finir, car au bout de moins d'un quart d'heure, il reparut pimpant.
--C'est rue Sainte-Anne, dit-il, en prenant le bras d'André; nous irons bien jusque-là à pied, hein?