Part 55
Elle était inanimée, inerte, mais à travers ses longs cils presque joints filtrait un dernier regard d'amour et de pardon pour celui qui la perdait.
Ce regard, Croisenois le surprit, et il suffit pour lui rendre toutes les apparences de sang-froid et lui inspirer une audace désespérée.
Il se retourna brusquement, et s'adressant à Norbert:
--Quelles que soient les apparences, monsieur, commença-t-il, vous n'avez ici qu'un coupable à punir: moi. L'ombre d'un soupçon s'adressant à Mme la duchesse serait un outrage injuste... C'est à son insu, sans un encouragement, sachant l'hôtel désert, que j'ai osé pénétrer jusqu'ici...
Norbert ne répondit pas.
Lui aussi, il avait besoin de se remettre, de recueillir ses idées.
Il savait, en montant l'escalier, qu'il allait surprendre un amant près de la duchesse; mais il ne pouvait prévoir que cet amant serait précisément l'homme qu'il haïssait le plus au monde.
En apercevant Croisenois, il lui avait fallu un effort surnaturel de volonté pour résister à la tentation de se précipiter sur lui.
Cet homme, il le soupçonnait de lui avoir volé sa maîtresse, et maintenant il lui volait sa femme!....
S'il se taisait, c'est qu'il ne voulait pas lui donner le spectacle du désordre de son esprit. S'il semblait plus froid que le marbre, quand il avait toutes les flammes de l'enfer dans le coeur, c'est qu'il s'était imposé un rôle.
Mais on voit tous les jours des fous furieux affecter une surprenante placidité. Avec ces apparences de calme inaltérable, Norbert était fou.
Cependant Croisenois, debout, les bras croisés, poursuivait:
--Je venais d'entrer, monsieur, lorsque vous êtes arrivé... Pourquoi, mon Dieu!... n'avez-vous pas entendu notre entretien!... Vous connaîtriez toute la grandeur, toute la noblesse des sentiments de Mme de Champdoce... Mon offense, je le sens, n'en est que plus grande... mais je me mets à vos ordres, monsieur... à votre discrétion. Je suis prêt à vous accorder toutes les satisfactions que vous exigerez...
Ces dernières paroles semblèrent rompre le charme qui clouait Norbert sur le seuil. Il entra d'un pas lourd et roide, et alla successivement fermer toutes les portes, dont il mit les clés dans sa poche.
Ce soin pris, il vint s'adosser à la cheminée, ayant sa femme à demi évanouie à sa gauche, Croisenois en face.
--Si je vous ai bien compris, monsieur, commença-t-il, vous me proposez un duel. C'est-à-dire, qu'après m'avoir déshonoré ce soir, il vous conviendra de me tuer demain... c'est trop de bonté.
--Monsieur...
--Permettez!... Je suis peut-être un enfant, ainsi que vous le disiez à Mme de Mussidan, j'ai du moins assez d'expérience pour savoir qu'il est sot d'abandonner les avantages acquis. Au jeu que vous jouiez, monsieur, on risque sa vie... et vous avez perdu, n'est-ce pas?
Croisenois inclina machinalement la tête en signe d'assentiment. Le nom de Mme de Mussidan jeté dans cette conversation, lui révélait les véritables sentiments de Norbert.
--Je suis un homme mort, pensa-t-il, en regardant la duchesse, non à cause de celle-ci... mais à cause de l'autre.
Norbert, lui, poursuivait, s'exaltant au bruit de ses paroles.
--Un duel!... où donc seraient, monsieur, mes avantages? Je vous tue... en suis-je moins déshonoré? Non. Vous me tuez, je suis déshonoré plus que jamais, et ridicule par dessus. A quoi bon un duel... Je rentre au milieu de la nuit, je suis armé, je vous brûle la cervelle... la loi a une excuse pour moi.
Il avait, tout en parlant, sorti de la poche de son pardessus son revolver; il l'avait armé, et le doigt sur la détente, il ajustait Croisenois.
Ce fut pour Georges un instant terrible, car la violence des sensations ne lui en ôtait pas l'exacte perception.
Il ne bougea pas. Il mettait son honneur à bien tomber. Mais voyant que l'autre hésitait et tardait, le supplice devenait intolérable.
--Tirez, cria-t-il, tirez donc!...
--Non!... fit Norbert.
Et relevant son revolver, il ajouta froidement:
--J'ai réfléchi: votre cadavre me gênerait.
Croisenois avait fait le sacrifice de sa vie, mais c'était mourir deux fois que de subir les irrésolutions d'un homme en démence.
Exaspéré de l'effort qu'il avait dû faire, il lui saisit le bras, et le serrant rudement:
--Il faut que ceci finisse, monsieur, dit-il, ma patience à des bornes. Que voulez-vous enfin!...
--Je veux vous tuer!... s'écria Norbert avec un tel accent de haine et de rage, que Georges en frissonna, mais non pas avec une balle que je ne sentirais pas entrer...
Il se dégagea, se recula, et, avec une violence inouïe, poursuivit:
--Je prétends vous tuer utilement pour mon honneur. On dit que le sang lave la boue... C'est faux. Quand j'exprimerais tout le vôtre, jusqu'à la dernière goutte, sur la tache que vous venez de faire à mon blason, elle ne serait pas effacée. Il faut qu'un de nous deux disparaisse, de telle sorte que jamais on ne puisse retrouver sa trace... qu'il soit comme englouti.
--Eh!... monsieur, trouvez le moyen.
Norbert parut réfléchir.
--Je l'aurais, ce moyen, murmura-t-il, si j'étais sûr que personne au monde ne sait... ne se doute... que vous êtes ici.
--Personne ne peut en avoir la pensée, monsieur, personne...
--Le jureriez-vous?
--Sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde, je le jure.
Un sourire de triomphe que ne remarqua pas le marquis, illumina la physionomie de Norbert.
--Alors, fit-il, au lieu d'user de mon droit, qui était de vous tuer, je consens à risquer ma vie contre la vôtre.
Croisenois dissimula, non sans peine, un soupir de soulagement. Il était jeune, riche, heureux: c'était une chance de salut qui se présentait.
--Je vous ai dit que j'étais à vos ordres, fit-il.
--J'entends, surtout pour un duel. Pourtant, ne vous abusez pas, ce ne sera pas un combat ordinaire, en plein soleil, avec des témoins pour déclarer si l'honneur est satisfait un peu, beaucoup, pas du tout...
--Nous nous battrons selon que vous le déciderez, monsieur...
--Fort bien. Cela étant, nous allons nous battre à l'épée, à l'instant même, dans le jardin.
Le marquis jeta un coup d'oeil vers la fenêtre.
-Vous regardez, reprit Norbert, et vous dites que la nuit est bien noire, qu'on ne verra pas le bout des épées...
--C'est vrai.
--Rassurez-vous, monsieur le marquis, il y aura toujours assez de clarté pour l'agonie de celui de nous qui restera dans le jardin..., car un de nous y restera, vous devez l'avoir compris.
--Je l'ai compris... descendons.
Norbert secoua la tête.
--Vous êtes bien pressé, monsieur le marquis prononça-t-il, vous ne me laissez pas finir mes conditions...
--Parlez, monsieur.
--Il y a au bout du jardin, un espace assez vaste, si humide qu'on n'y cultive rien et que personne n'en approche. C'est là que je veux vous conduire. Nous prendrons chacun une pelle et une pioche, et en moins de rien nous aurons creusé un trou assez profond pour recevoir celui de nous qui sera tué. Alors seulement nous mettrons l'épée à la main, et nous nous battrons jusqu'à ce qu'un de nous deux tombe. Celui qui restera debout achèvera l'autre, s'il n'est pas mort, le poussera dans la fosse et le recouvrira de terre.
Une insurmontable horreur glaçait Georges de Croisenois.
--Jamais! s'écria-t-il enfin, jamais je n'accepterai de conditions pareilles.
--Prenez garde alors, fit Norbert, j'userai de mes droits!
Et relevant son revolver, il ajouta:
--Dans quatre minutes, onze heures sonneront à cette pendule... si au premier coup vous n'avez pas accepté.... je fais feu!...
Pas un muscle du visage de Croisenois ne bougea.
Le quadruple canon du revolver était à moins d'un pied de sa poitrine, le doigt d'un ennemi mortellement offensé s'appuyait sur la détente; mais ce danger, après tant d'émotions, le laissait absolument insensible.
Ce qu'il comprenait, c'est qu'il avait quatre minutes devant lui, un siècle, en un moment pareil! pour se reconnaître, pour réfléchir, pour délibérer.
Tant d'événements depuis une demie heure se succédaient, se pressaient, qui lui semblaient impossibles, incohérents, absurdes, qu'il n'était pas bien sûr de n'être point le jouet d'un cauchemar odieux, et qu'il sentait vaciller sa raison.
--Monsieur le marquis, prononça Norbert, vous n'avez plus que deux minutes.
Croisenois tressaillit. Son âme était à mille lieues de la situation présente. Vite, ses yeux cherchèrent les aiguilles de cette pendule qui battait les secondes qui lui restaient à vivre, s'il n'acceptait pas.
Il ne restait même pas deux minutes complètes.
Ses regards allèrent alors de Norbert à Mme de Champdoce.
La duchesse, toujours affaissée sur un fauteuil, semblait près d'expirer. On l'eût crue morte sans le spasme nerveux qui la secouait de la nuque aux talons, sans les sanglots étouffés qui, à intervalles inégaux, déchiraient sa poitrine et rompaient le silence funèbre.
La laisser en cet état, sans secours, était affreux; mais Croisenois ne savait que trop que la plus légère marque de compassion de sa part, serait comme une insulte nouvelle.
Norbert, lui, conservait son attitude de statue, ses gestes roides, quelque chose de mécanique dans tous ses mouvements. A le mieux étudier, Croisenois remarquait enfin la flamme étrange, anormale, de ses yeux.
--Dieu prenne pitié de nous, pensa-t-il, nous sommes à la discrétion d'un maniaque, d'un fou!...
La première pensée de haine pénétrait en lui. Il se demandait en frémissant ce que deviendrait, lui mort, cette femme qu'il avait aimée jusqu'à lui offrir le sacrifice de son honneur.
--Pour mon salut, dit-il, pour le salut de cette infortunée, dont la vie ne serait plus qu'une lente agonie, il faut que je tue M. de Champdoce... et je le tuerai.
A cette pensée, des bouffées de rage lui montaient au cerveau, ses dernières hésitations s'évanouirent.
--J'accepte!... déclara-t-il d'une voix forte.
Il était temps. Le ressort de la pendule glissa, ou entendit cette légère vibration du métal qui précède la sonnerie, le premier coup de onze heures tinta.
--Je vous remercie, monsieur, dit froidement Norbert.
Mais Croisenois avait tout à coup dépouillé cette affectation de froideur dédaigneuse qui est comme le cachet indélébile d'une certaine éducation. Il n'avait plus peur d'être de mauvais goût, maintenant. Il était résolu de défendre quand même sa vie, qu'il croyait être celle de la duchesse.
--Oui, j'accepte, reprit-il... mais à de certaines conditions, pourtant.
--Il a été convenu...
--Permettez que je m'explique: Nous allons nous battre dans votre jardin, n'est-ce pas, la nuit, sans témoins, sur le bord d'une fosse creusée par nous... soit. Celui qui restera debout recouvrira de terre le corps de l'autre... Soit encore. Mais êtes-vous bien sur qu'alors tout sera dit, et que la terre nous gardera un éternel secret?
Norbert haussa dédaigneusement les épaules.
--Vous ne savez pas... reprit violemment Croisenois, vous ne savez pas... mais je sais, moi, ce qui arriverait, si le hasard, un jour, nous trahissait, si on découvrait quelque chose...
--Ah!...
--On accuserait le survivant, vous ou moi, d'assassinat.
--Probablement.
--Il serait poursuivi alors, arrêté, emprisonné, traîné en cour d'assises, jugé, condamné, envoyé au bagne...
--Je le crois.
--Vous le croyez... et vous avez espéré que je consentirais à courir de tels risques!...
Un geste, plus éloquent que toutes les protestations, compléta sa pensée.
--Ces risques existent, en effet, reprit Norbert, mais ils sont ma garantie, à moi. Cette crainte de poursuites probables, m'assure que, si vous me tuez, ma mort sera cachée comme je veux qu'elle le soit.
--Vous vous contenterez de ma parole, monsieur.
Il était aisé de voir que cette discussion animait Norbert, et qu'il lui fallait, pour se contenir, les plus violents efforts.
--Ah...! prenez garde, fit-il d'une voix sourde, je finirais par croire que vous avez peur.
--J'ai peur d'être accusé d'un meurtre... oui.
--C'est un danger qui me menace comme vous.
Mais Croisenois était bien décidé à ne pas céder.
--Eh bien...! s'écria-t-il avec l'accent d'une inébranlable résolution, s'il en est ainsi, je refuse votre duel...! Non, je ne veux pas me battre dans des conditions telles que je serais réduit à souhaiter plutôt être tué que survivre. Vous parliez de l'égalité des chances... Sont-elles égales entre nous? Que je disparaisse... nul jamais ne s'avisera de venir chercher mon cadavre ici. Vous êtes chez vous, vous pouvez prendre toutes les précautions imaginables... Si je vous tue, au contraire... que faire? Faudra-t-il que je demande l'aide de la duchesse de Champdoce... Ne sera-t-elle pas soupçonnée elle-même?... Faudra-t-il, lorsque tout Paris s'occupera de votre disparition, faudra-t-il qu'elle dise à ses jardiniers: «Surtout gardez-vous de donner un coup de bêche là-bas, au fond du jardin, là où vous avez, un matin, trouvé la terre fraîchement remuée!...»
Norbert restait pensif. Les appréhensions de Croisenois peu à peu le gagnaient.
Il songeait à cette lettre anonyme, et à celle qui l'avait écrite, qui possédait son secret, qui pouvait l'ébruiter...
--Que voulez-vous donc? demanda-t-il.
--Simplement que chacun de nous, sans mentionner les causes de notre rencontre, en écrive les conditions avec une acceptation signée; nous échangerons ensuite les procès-verbaux.
--Soit, mais faisons vite...
Il tira d'un petit pupitre des plumes et du papier qu'il plaça sur la table, et en moins de rien les déclarations furent rédigées.
Puis, sur la proposition de Croisenois, chacun des adversaires écrivit deux lettres, datées de l'étranger, que le survivant devait faire jeter à la poste à l'endroit d'où elles étaient datées et qui ne pouvaient manquer de dérouter les recherches au lendemain d'une disparition.
Tout étant arrêté désormais, Norbert se leva.
--Un mot encore, dit-il. Un militaire promène en ce moment, le long de l'esplanade des Invalides, le cheval sur lequel je suis venu... si vous me tuez, allez reprendre ce cheval, j'ai promis vingt francs au soldat.
--J'irai...
--C'est bien?... descendons.
Ils sortaient de la chambre, et déjà Norbert avait fait passer Croisenois sur le palier, lorsque se sentant tirer par son pardessus, il se retourna.
La duchesse, trop faible pour se tenir debout, s'était traînée jusque-là à genoux.
Pauvre femme!... elle avait tout entendu et, les mains jointes, d'une voix à peine intelligible, elle priait.
--Grâce!... Norbert, disait-elle, je suis innocente, je vous le jure... Vous ne m'aimez pas; pourquoi vous battre?... Grâce!... demain, je vous le promets, j'entrerai dans un couvent, pour la vie... ayez pitié!...
--Eh!... interrompit-il, priez Dieu pour que ce soit votre amant qui me tue... vous serez libre après!...
Et se dégageant brutalement, il repoussa la malheureuse femme, qui tomba, et referma la porte.
XVII
Vingt fois, durant cette scène d'un quart d'heure, Norbert de Champdoce avait été sur le point d'éclater et de s'abandonner à toute la furie de son ressentiment; vingt fois, la vanité plus forte l'avait retenu.
Il savait combien cruellement on avait raillé son manque absolu d'éducation, ses emportements, la brutalité de ses façons; il tenait à prouver à son ennemi qu'il savait, au besoin, se conduire en gentilhomme, et qu'il était capable de discuter froidement une question de vie ou de mort.
Mais il était à bout de volonté; quand il quitta la chambre de la duchesse, la contrainte trop violente qu'il s'était imposée l'étouffait, et il témoignait un empressement farouche, une impatience qui ressemblait à de la férocité.
Tout en éclairant Croisenois, le long du grand escalier, il ne cessait de répéter:
--Dépêchons!... dépêchons-nous!...
Maintenant qu'il avait imposé ses conditions, il tremblait que cet homme qui l'avait outragé ne lui échappât. Que fallait-il pour le soustraire à sa vengeance? Un de ces hasards qui déconcertent les desseins les mieux conçus. Un domestique pouvait rentrer...
Arrivé au rez-de-chaussée, Norbert introduisit Croisenois dans une vaste pièce, qui avait l'air d'un arsenal, tant il s'y trouvait d'armes de toutes sortes, de toutes les époques et de tous les temps.
--Ici, dit-il d'un ton de raillerie blessante, nous devons trouver notre affaire.
Déjà, il avait posé sur la cheminée le bougeoir qu'il tenait à la main. Il sauta lestement sur le divan établi autour de la pièce, décrocha plusieurs paires d'épées, et les jeta sur la table, en disant:
--Choisissez!...
Non moins ardemment que M. de Champdoce, Georges de Croisenois désirait en finir. Tout était préférable au supplice qu'il endurait.
Lui aussi, sous sa politesse glaciale, il dissimulait des transports de rage et la plus implacable haine.
Le dernier regard de la duchesse lui était entré dans le coeur comme un poignard. Lorsqu'il avait vu Norbert refuser rudement sa femme agenouillée, peu s'en était fallu qu'il ne le frappât au visage.
Il ne daigna seulement pas examiner les épées qui lui étaient offertes. Il en saisit une au hasard en disant:
--La première venue sera la bonne.
--Soit!... dit Norbert, je prends l'autre. Sortons!...
Mais lorsqu'ils arrivèrent à la porte du jardin, une difficulté se présenta, que Croisenois avait prévue.
A la pluie de tout à l'heure, le brouillard avait succédé, épais et lourd comme la fumée de houille. La nuit était tellement noire, que, le bras étendu, on ne distinguait pas même vaguement sa main.
Norbert laissa échapper un juron.
--Impossible, dit-il, de se battre dans de pareilles ténèbres.
Et l'autre ne répondant pas, il insista.
--Qu'en pensez-vous, monsieur?
--Moi!... répondit ironiquement Croisenois, je penserai tout ce qu'il vous plaira. Vous venez de me prouver...
D'un geste furibond, Norbert l'interrompit.
--Ce n'est pas là du moins ce qui nous arrêtera, déclara-t-il; j'ai une idée. Veuillez seulement me suivre par ici; bien... par ce couloir, pour ne pas éveiller l'attention des concierges.
Ils gagnèrent ainsi une écurie, et Norbert y prit une grosse lanterne à huile qu'il alluma.
--Avec cela, dit-il d'un ton satisfait, nous nous verrons.
--Certainement, mais les voisins nous verront aussi. Cette lumière à cette heure, dehors, ne manquera pas d'éveiller l'attention.
--Rassurez-vous... de nulle part on ne voit chez moi.
Ils étaient revenus au jardin, l'avaient traversé diagonalement et avaient gagné l'endroit dont avait parlé Norbert.
C'était un espace assez vaste, vide, mal tenu, qui servait de dégagement, et qui était fort adroitement dissimulé par une forte haie et des massifs d'arbres verts. Les jardiniers déposaient en cet endroit tous les détritus du jardin, les fagots de branches mortes, les outils de rebut, les pots de fleurs brisés. Il s'y trouvait des tas de sable et de terre de bruyère, de la paille, du fumier et des monceaux de feuilles.
Norbert, tant bien que mal, accrocha sa lanterne à une branche. Elle donnait plus de lumière qu'un réverbère ordinaire.
--Tenez, dit-il à Croisenois en montrant une place, près du mur, nous allons creuser la fosse là, dans ce coin. Elle y sera d'autant mieux qu'il sera très facile de cacher la terre fraîchement remuée sous une brassée de paille que voici.
Il avait retiré son pardessus et son paletot, tout en parlant. Il remit une bêche à Croisenois et s'empara d'une pioche en disant:
--A l'oeuvre!...
Seul, Croisenois n'eût pas eu trop de la nuit entière, pour mener à fin une pareille besogne. Mais le duc de Champdoce n'avait pas oublié le pénible apprentissage de sa jeunesse. La terre était tassée, en cet endroit, et à chaque coup de pioche, il soulevait des mottes énormes.
Il déployait, d'ailleurs, toutes ses forces et une dextérité merveilleuse. Il travaillait avec une sorte de rage, sans avoir conscience de l'horreur de sa tâche. La sueur tombait de son front en grosses gouttes.
Mais aussi, au bout de quarante minutes la fosse était assez profonde.
--Assez!... fit Norbert.
Et jetant sa pioche pour ramasser son épée, il ajouta:
--En garde, monsieur!...
Mais Croisenois ne bougea pas. Nature nerveuse et impressionnable, il sentait un froid mortel filtrer jusqu'à la moelle de ses os. Cette nuit, cette lueur vacillante, ces apprêts hideux saisissaient terriblement son imagination. Il ne pouvait détacher ses yeux de cette fosse béante, elle le fascinait, elle l'attirait.
--Eh bien?... répéta durement Norbert.
Croisenois tressaillit et parut vouloir parler.
La lanterne éclairait assez pour qu'il fût aisé de suivre sur son visage les traces d'un violent combat intérieur.
--Je parlerai, dit-il enfin d'un ton solennel. Dans une minute, monsieur, un de nous deux sera couché là, mort... On ne ment pas en face de la mort... Eh bien!... je vous jure sur mon honneur et sur mon salut que Mme la duchesse de Champdoce est innocente...
Norbert frappa impatiemment du pied.
--Vous m'avez déjà dit cela, interrompit-il d'un ton qui annonçait la plus parfaite incrédulité. Pourquoi vous répéter?...
--Parce que c'est mon devoir, monsieur, parce que si je meurs, je mourrai désespéré de cette idée que ma folle passion a perdu la plus pure et la plus noble des femmes. Ah! croyez-moi, les mourants ne mentent pas, vous n'avez rien à lui pardonner... et, tenez, je ne rougis pas de vous prier... oui, je vous prie... Si vous me tuez, que cette expiation vous suffise... Soyez humain pour votre femme, traitez-la doucement... Ne faites pas de sa vie un long supplice...
--Assez!... interrompit Norbert, pour la troisième fois, assez!... où je finirais par croire que vous êtes un lâche.
--Malheureux! s'écria Croisenois, en garde donc, et que Dieu décide!...
Ils tombèrent en garde, les fers se croisèrent et le combat commença, âpre, ardent, acharné, silencieux.
Le marquis de Croisenois passait pour un tireur habile, mais Norbert était doué d'une prodigieuse force musculaire, et, de plus, il tenait de son père un jeu brusque, saccadé, violent, très fait pour déconcerter une première fois.
Une circonstance encore contribuait à égaliser les chances. L'espace éclairé par la lanterne était assez restreint, dès qu'un des adversaires en sortait, il se trouvait dans l'ombre, presque à l'abri, tandis que l'autre restait en pleine lumière, exposé aux attaques, dans l'impossibilité de parer des coups qu'il ne voyait pas venir.
Ce fut la perte de Croisenois.
Comme il avançait, Norbert se déroba par un saut de côté, et lui parant un coup droit terrible, à fond, il lui traversa la poitrine de part en part.
Le malheureux étendit les bras en croix, lâchant son épée, sa tête se renversa, ses genoux fléchirent, et il tomba en arrière tout d'une pièce, sans un cri, sans un râle.
Trois fois il essaya de se relever, il parvint presque à se dresser sur son séant, trois fois ses forces le trahirent.
Il voulut parler, il ne put prononcer que quelques mots absolument inintelligibles, il vomissait le sang à flots.
Enfin, une dernière convulsion plus forte le tordit comme un sarment, ses mains se crispèrent serrant une poignée de terre, et il poussa un gros soupir.
Et ce fut tout!... De tant de force, de jeunesse, d'espérances, il ne restait plus qu'un cadavre.
Georges de Croisenois était mort!...
Georges de Croisenois était mort, et Norbert de Champdoce restait debout devant lui, effaré, la pupille dilatée par la terreur, les cheveux hérissés sur la tête, secoué par une horrible trépidation nerveuse.
Il apprenait ce qu'on souffre à voir se débattre dans les spasmes de l'agonie l'homme qu'on a frappé.
Et cependant ce n'était pas l'idée qu'il venait de tuer Croisenois qui affolait Norbert. Il croyait sa cause juste, il pensait avoir agi comme il devait.
S'il était trempé des sueurs d'une mortelle angoisse, c'est qu'il songeait qu'il allait être forcé de se pencher sur ce corps, de le prendre dans ses bras, et de le jeter encore chaud et souple, tout tressaillant et vibrant encore, dans cette fosse.
A cela, il ne pouvait, non, il ne pouvait se résoudre.