Part 54
--Je ne l'avais jamais tant vu, répondit-il; que cette pipe que je tiens m'empoisonne, si je mens. Il est descendu d'un fiacre, arrêté près du pont, sur le chemin du bord de l'eau. Je passais, il est venu à moi, et il m'a dit: «Tu vois bien cette lettre? Je vais te la confier. Quand sept heures et demie sonneront, pas une minute plus tôt, tu la porteras à M. le duc de Champdoce, dont la maison est sur le chemin de la forêt.» J'ai répondu: «Je sais bien.» Là-dessus il m'a remis la lettre et cent sous dans la main; il est remonté en voiture, et fouette cocher!...
--Quelle heure était-il à ce moment?
--Quatre heures environ.
Norbert eut un geste de découragement. Il avait eu un instant la vague espérance de rejoindre le fiacre sur la grande route.
--Et comment était cet homme? fit-il.
--Dame!... mon bon monsieur, il avait l'air d'un bourgeois. Il avait une grosse chaîne de montre en or, à son gilet. Pour ce qui est du signalement, c'est un grand individu, c'est-à-dire pas trop petit, ni jeune ni vieux.
--Assez!... tu peux te retirer, merci!...
En ce moment, la colère de Norbert, et elle était des plus violentes, ne s'adressait qu'à l'auteur de cette vile lettre anonyme.
Il ne pouvait croire, il ne croyait pas à une trahison de la duchesse: il ne l'aimait pas, il la haïssait même; mais il l'estimait.
--Ma femme, se disait-il, est une honnête femme, et c'est quelque fille de service qui pense se venger ainsi d'une réprimande.
Cependant il se remit à lire cette lettre odieuse; il lui semblait que ce méchant style n'était pas naturel, mais laborieusement cherché. Puis il découvrait des dissonnances. La partie relative aux indications ne ressemblait en rien au reste. La dernière phrase: «Ne faites pas de bruit pour si peu de chose,» avait une intention railleuse marquée.
--Est-ce bien celle qui a tenu la plume, se demandait-il, qui a pensé cette phrase?
Une autre chose l'intriguait: l'allusion à l'absence des domestiques. Il fit appeler Jean.
--Est-il vrai, lui demanda-t-il, que l'hôtel soit seul aujourd'hui?
--Il le sera du moins ce soir et une partie de la nuit.
--Et pourquoi?
--Monsieur le duc ne se le rappelle pas? Le second cocher se marie, tous les gens sont invités au bal, monsieur a lui-même donné l'autorisation...
--C'est juste! Cependant, si la duchesse a besoin de quelque chose?
--Madame a été assez bonne pour dire qu'elle ne voulait priver personne du bal, que du moment où le concierge de l'hôtel et sa femme restaient, cela suffisait...
--C'est bien!...
Après les premières minutes d'emportement, Norbert affectait un grand calme et la sérénité railleuse d'un homme mis hors de soi par une chose qu'il reconnaît n'en valoir pas la peine.
Mais cette attitude mentait. Le doute avait traversé son esprit, douloureux comme une de ces crampes aiguës qui tout à coup sillonnent les chairs.
Et on ne discute ni on ne raisonne le soupçon: il est ou il n'est pas.
--Pourquoi, se disait Norbert, pourquoi ma femme ne me trahirait-elle pas? Je la crois vertueuse et attachée à ses devoirs, mais tous les maris trompés croient à la vertu et à l'honnêteté de leur femme, cela va de soi.
Pourquoi ne profiterait-il pas de l'avis, d'où qu'il vînt? Pourquoi n'irait-il pas se cacher là où on disait?
--Non, pensait-il ensuite, non, je ne descendrai pas à cet excès de bassesse. Je serais aussi vil que la misérable qui m'adresse cette infâme dénonciation, si j'acceptais ce rôle d'espion qu'elle me propose.
Il s'arrêta, il venait de s'apercevoir que tous ses gens l'observaient avec une ardente curiosité.
--Allez donc à vos occupations!... leur cria-t-il d'un ton terrible, éteignez les lanternes et fermez les fenêtres.
Son parti, alors, était décidément pris.
Il tira sa montre, il était huit heures.
--Je n'ai que le temps de courir à Paris, pensa-t-il.
Il gagna en hâte la maison, et appela Jean.
Avec cet homme, dévoué corps et âme à la maison de Champdoce, encore plus qu'à lui Norbert, dissimuler était inutile.
--Jean, lui dit-il d'une voix brève, il faut que j'aille à Paris ce soir, à l'instant!
Le bonhomme hocha tristement la tête.
--A cause de cette lettre? fit-il respectueusement.
--Oui!
--On aura écrit des infamies sur madame la duchesse.
Norbert eut un geste presque menaçant.
--Comment sais-tu cela?
--Hélas!... Il n'était que trop aisé de le deviner, et après les questions que m'a adressées monsieur le duc, le doute n'était plus possible.
--Alors, vite, mes habits et qu'on attelle... La voiture m'attendra devant la porte du cercle et j'irai, moi, à pied.
Jean osa interrompre son maître.
--Cela ne peut être ainsi, prononça-t-il. Les gens doivent avoir eu le même soupçon que moi, Dieu sait ce qu'ils diraient, s'ils voyaient monsieur s'éloigner! Si Monsieur persiste, il doit se rendre à Paris, et en revenir, sans que personne s'en doute; pour les gens, il n'aura pas quitté Maisons.
--Peut-être as-tu raison, mais comment s'y prendre?
--Je me charge de faire sortir secrètement un des chevaux de la petite écurie. Justement Romulus, qui est un de nos meilleurs coureurs s'y trouve. Je vais le seller et le conduire de l'autre côté du pont où monsieur viendra nous rejoindre. J'attendrai ensuite le retour de monsieur le duc dans quelque cabaret.
--Soit, mais fais vite; alors, mes minutes sont comptées.
Jean sortit rapidement, et Norbert l'entendit, dans l'escalier, crier à un domestique:
--Qu'on apprête quelques mets froids, monsieur le duc soupera.
Norbert, lui, entra dans sa chambre à coucher pour passer un pardessus et des bottes, et en même temps il glissa dans sa poche un revolver dont il avait renouvelé les cartouches.
Il alla ensuite ouvrir la porte de l'escalier de service, s'assura qu'il était désert, descendit et sortit avec la certitude de n'avoir pas été vu.
La nuit était noire: il tombait une petite pluie fine, dense, glaciale, qui épaississait encore les ténèbres, et qui avait détrempé les chemins.
Le vieux domestique était déjà au rendez-vous avec le cheval, Norbert n'eut qu'à monter en selle.
--On ne m'a pas aperçu, fit Jean.
--Moi non plus.
--Alors, tout va bien. Je vais rentrer et faire le service comme si monsieur le duc était dans sa chambre et soupait. Même, je mangerai, pour qu'on ne devine pas la supercherie.
--Bon appétit, vieux Jean!...
Le vieillard poussa un profond soupir.
--Monsieur le duc a-t-il bien le coeur de rire!... fit-il d'un ton de reproche. Enfin!... dans trois heures je serai dans le cabaret que voici, à gauche. Quand monsieur reviendra, il n'aura qu'à frapper deux coups au volet du pommeau de sa cravache, je sortirai aussitôt.
--Entendu!
Le cheval piaffait d'impatience et se tourmentait. Norbert serra légèrement les genoux, lui tendit la main, il partit comme un trait.
Jean avait bien choisi. Romulus était ce fameux cheval qui, l'année suivante, vendu au marquis de Septvair gagna le grand prix à Epsom.
Il allait, le long de la route boueuse, se développant, s'allongeant, le cou tendu, d'un galop régulier et précis, le souffle toujours égal.
Et l'imagination de Norbert, surexcitée déjà par les émotions de la soirée, par les apprêts de ce départ furtif, s'exaltait et se montait. Il pressait les flancs de son cheval, et exigeait toute sa vitesse.
Cependant, lorsqu'il arriva aux premières maisons du faubourg, ses défiances de paysan s'éveillèrent.
Si c'était une méchante farce qu'on lui faisait! Si cette lettre avait été adressée par quelques-uns de ses amis du cercle! Ils guetteraient certainement le résultat; ils le laisseraient se morfondre pendant deux heures; puis, tout à coup, ils apparaîtraient, ravis de le surprendre dans la situation la plus ridicule.
Que d'éclats de rire, ensuite, quelles gorges chaudes!... Vous êtes jaloux, duc? Il croyait les entendre.
Cette crainte le rendit prudent. Au lieu de traverser Paris, il suivit au grand trot les boulevards extérieurs et longea les quais jusqu'à l'esplanade des Invalides.
Arrivé là, une difficulté se présenta qu'il n'avait pas prévue, non plus que Jean. Que faire de son cheval?
Les boutiques de marchands de vins étaient encore ouvertes, il pouvait entrer chez l'un d'eux, il y rencontrerait un homme de bonne volonté.
Mais, la supposition d'une plaisanterie absurde étant admise, n'est-ce pas donner l'éveil aux mystificateurs?
Il se demandait si mieux ne valait pas attacher Romulus à un arbre, quand, de l'autre côté de la chaussée, il vit passer un soldat qui sans doute regagnait sa caserne. Il poussa son cheval vers lui en l'appelant.
--Vous plairait-il, mon ami, lui dit-il, de me rendre un grand service, et de gagner vingt francs du même coup?
--Tout de même, s'il ne faut rien faire contre le service.
--Il s'agirait simplement de tenir mon cheval et de le faire marcher pour qu'il ne prenne pas froid, pendant que j'irai à deux pas d'ici rendre une visite...
--Oh! si c'est ainsi, pied à terre!... j'en suis, j'ai la permission de la nuit.
Norbert descendit, et après être bien convenu avec le soldat de l'endroit où il le retrouverait, il s'éloigna rapidement.
Pour plus de sûreté, redoutant toujours une mystification, il remonta l'esplanade des Invalides, suivit la rue de Babylone, et enfin gagna la rue Barbet-de-Jouy, où donnait la porte des jardins de l'hôtel de Champdoce.
Presque en face se trouvait un porte cochère. Norbert se blottit dans un des angles et attendit. Il était alors dix heures moins cinq minutes.
Ce n'est pas sans précautions préalables que Norbert avait choisi cette cachette.
Par deux fois il avait exploré d'un bout à l'autre la rue Barbet-de-Jouy, qui est fort courte, et s'était assuré qu'elle était absolument déserte.
La supposition d'une mystification se trouvait ainsi à peu près écartée.
Restait à s'assurer si la dénonciation était calomnieuse. Il décida dans son esprit qu'il attendrait jusqu'à minuit, et que si à cette heure personne n'était venu, il reconnaîtrait l'innocence de la duchesse et se retirerait.
De son poste, Norbert distinguait la petite porte de ses jardins, et par une éclaircie, il découvrait une partie de l'immense façade de son hôtel.
Trois fenêtres seulement, au premier étage, étaient éclairées d'une lueur pâle, chétive, mystérieuse. Ces trois fenêtres, il les reconnaissait bien, étaient celles de la chambre à coucher de la duchesse. Que faisait-elle à cette heure? Elle était seule, comme tous les soirs, et sans doute, assise au coin du feu, elle pleurait.
--Et ce serait là, pensait-il, une femme qui attend son amant!... Non, ce n'est pas possible, et, si je reste ici plus longtemps, je perds toute estime de moi-même.
Pourtant, il restait.
Insensiblement, il en était venu à réfléchir à sa conduite envers sa femme.
Que n'avait-elle pas à lui reprocher? Il l'avait épousée malgré lui, la haïssant, en adorant une autre, et il ne lui avait que trop laissé voir l'état de son coeur.
Dès le lendemain de son mariage, il l'avait abandonnée. Et si, depuis quelques mois, il lui accordait quelques semblants d'affection, elle les devait, la malheureuse, au caprice de l'autre, qui lui donnait cela comme une aumône.
Qu'un homme entrât maintenant chez lui, qu'avait-il à dire?
La loi lui réservait toujours ses droits; sa conscience ne lui en accordait certainement aucun.
Il se tenait alors serré contre le mur, immobile comme la pierre même; il s'engourdissait, il lui semblait que sa vie et sa pensée se figeaient.
Depuis combien de temps était-il là? Depuis une heure ou depuis dix? Il l'ignorait absolument. Il voulut consulter sa montre; en vain, il faisait si noir qu'il ne voyait pas même dans sa main. Une demie sonna aux Invalides; quelle demie?
Il songeait sérieusement à se retirer, lorsqu'il crut entendre un léger bruit à l'extrémité de la rue. Il prêta l'oreille, avançant la tête pour mieux écouter.
Il avait encore les sens parfaits du paysan, de l'homme qui a vécu seul aux champs, et il était difficile qu'il se trompât. C'était bien le pas d'un homme qu'il entendait.
Mais ce pas n'était point net et décidé comme celui d'un homme, qui va où il a le droit d'aller, qui rentre chez lui, par exemple. Il était timide, ce pas, indécis et comme furtif. Norbert croyait deviner l'homme qui frémit en songeant qu'il est peut être suivi, et qui hésite, qui sonde le terrain, qui à chaque enjambée regarde de tous côtés.
Était-ce donc celui qu'il était venu attendre à tout hasard?
Bientôt il distingua comme une ombre qui glissait le long de la muraille, de l'autre côté de la rue. Arrivée en face de la petite porte du jardin, l'ombre s'arrêta.
Il y eut un temps d'arrêt. Puis, il lui parut que l'ombre faisait quelques mouvements, il entendit un choc qu'il ne s'expliqua pas, et tout disparut.
Mais le bruit sec d'un pêne retombant sur sa gâche lui apprit que la porte avait été ouverte et refermée.
Un homme venait d'entrer, l'incertitude n'était pas possible, et cependant Norbert voulait douter encore.
Il est de ces faits si inouïs, si invraisemblables, qu'on ne peut se résoudre à les accepter, qu'ils ne peuvent entrer dans l'esprit, qu'on accuserait presque ses sens d'erreur.
Si c'était un voleur?... pensait-il. Mais un voleur aurait des complices.
Pourquoi cet homme ne viendrait-il pas pour quelque femme de chambre?... Mais tous les gens étaient absents, tous...
Cependant, il ne perdait pas de vue les fenêtres de la chambre de sa femme.
Au bout d'une minute, elles s'éclairèrent plus vivement. On venait soit de relever l'abat-jour de la lampe, soit d'allumer une bougie...
C'est une bougie qu'on venait d'allumer, car presque aussitôt il en vit la clarté aux fenêtres du palier, puis à celles du grand escalier.
Il fallait bien se rendre à l'évidence, cette fois!... C'était un amant qui venait d'entrer; la duchesse l'attendait, il avait dû faire un signal convenu, et la duchesse allait au-devant de lui...
Norbert n'avait plus froid, maintenant, sa tête brûlait, son sang bouillait dans ses veines, le brouillard glacé lui semblait les vapeurs d'un brasier...
Comment punir les misérables qui outrageaient son honneur, quel châtiment trouver proportionné au crime?...
Tout à coup, il poussa un cri... Une idée infernale venait de traverser son esprit, et il l'acceptait comme une inspiration divine.
Il courut à la petite porte et forçant la serrure à l'aide de la crosse de son revolver, il se précipita dans le jardin.
* * * * *
* * * * *
XVI
Celle qui avait écrit la dénonciation anonyme était bien informée.
La duchesse de Champdoce attendait ce soir-là Georges de Croisenois.
C'était la première fois. Hélas! la pauvre femme avait fini par tomber dans le piège que lui tendait incessamment celle qu'elle croyait être son amie la plus tendre et la plus dévouée.
Elle succombait, en apparence au moins, à un genre de séduction odieux, infâme, beaucoup moins rare, il faudrait dire bien plus fréquent qu'on ne croit, à une de ces machinations d'autant plus perfides et infaillibles que celle qui en est l'objet est perdue si elle a seulement une minute d'éblouissement.
La veille, elle s'était trouvée dans le salon de Mme de Mussidan seule avec Georges de Croisenois; la contagion de sa passion l'avait gagnée, elle n'avait pas su résister à ses paroles enflammées; elle avait perdu la tête, et elle avait accordé ce rendez-vous, imploré à genoux.
--Eh bien! soit, avait-elle dit, soit... demain soir, à dix heures et demie, venez à la petite porte du jardin, elle sera simplement retenue par une pierre, poussez-la; et quand vous serez dans le jardin, prévenez-moi en frappant plusieurs fois des mains...
Ces quelques mots n'avaient pas été perdus pour Mme Diane, et comme elle estimait assez son amie pour craindre un retour, elle ne la quitta pas de la soirée, et le lendemain elle voulut dîner avec elle, et resta longtemps après le dîner.
C'est seulement lorsqu'elle fut seule, que la duchesse de Champdoce mesura l'étendue de sa faute, l'énormité de son imprudence. Ah! combien elle se repentait à cette heure, de sa faiblesse: Ce qu'elle possédait de plus précieux au monde, elle l'eût donné pour pouvoir reprendre cette fatale promesse.
Et le moment était venu, son amie était restée près d'elle jusqu'à la dernière minute.
Un moyen de salut s'offrait. Elle pouvait aller fermer la petite porte. Elle se leva pour y courir... trop tard.
Le signal retentissait dans le jardin.
Pauvre femme!... Ces battements de mains qui annonçaient un rendez-vous d'amour, vibrèrent dans son âme comme un glas d'agonie tintant dans la nuit.
Vivement elle se baissa pour allumer une bougie au foyer, mais le tremblement nerveux qui la secouait paralysait ses mouvements. La cire coulait, qui avivait le feu et la brûlait, la mèche ne s'enflammait pas.
Elle se hâtait cependant. Elle se sentait enveloppée d'une atmosphère de périls inconnus, il lui semblait que chaque seconde qui s'envolait emportait des années de vie.
L'idée que Georges de Croisenois pénétrerait dans la maison, qu'il entrerait dans sa chambre, la glaçait d'horreur.
Elle voulait courir au devant de lui, et le conjurer de se retirer. Résisterait-il à ses prières? Elle ne le pouvait croire. En tous cas, elle était déterminée à employer la ruse, à mentir, à lui dire qu'elle n'était pas seule, qu'on la gardait à vue, que son mari était là...
Elle était persuadée que Croisenois demeurerait dans le jardin, et s'y cacherait, tant qu'elle n'aurait pas répondu à son signal. Il ne pouvait lui venir à l'esprit qu'il osât ouvrir la porte du vestibule ou seulement en approcher.
Elle comptait sans la prévoyante perfidie de celle qui avait juré sa perte!...
Avec un art parfait et assez naturellement pour qu'il fût impossible de soupçonner quel personnage méprisable elle jouait, Mme Diane avait appris à Croisenois que l'hôtel de Champdoce serait sûrement désert.
Il savait, en venant, que la duchesse était seule, que le duc habitait Maisons, que tous les domestiques dansaient à la noce d'un de leurs camarades.
Il n'hésita donc plus. Il gravit le perron; les portes étaient ouvertes, il entra et s'engagea à tâtons dans le grand escalier.
Et lorsque la duchesse, sa bougie allumée, sortit enfin, elle se trouva face à face avec Georges, qui montait sans bruit, blême d'émotion, les dents serrées, frémissant, une main sur son coeur pour en comprimer les battements.
Elle se rejeta en arrière, étouffant un cri d'angoisse.
--Fuyez!... balbutia-t-elle, ou nous sommes perdus!
Mais il ne sembla pas l'entendre; il montait toujours, et quatre ou cinq marches le séparaient encore du palier.
Instinctivement, la duchesse reculait... Elle recula jusqu'au fond de sa chambre, et il la suivit, repoussant seulement la porte derrière lui.
Mais cette minute de répit avait suffi pour éclairer Mme de Champdoce.
--Si je souffre qu'il parle, pensait-elle, si je laisse voir mon indigne faiblesse, c'en est fait de l'honneur.
Le sentiment du devoir lui communiquait alors une énergie surnaturelle.
--Monsieur le marquis, commença-t-elle d'une voix affreusement altérée, et ferme, cependant; il faut vous retirer... à l'instant. J'ai eu hier un moment d'égarement. Vous êtes trop généreux et trop noble pour en abuser... la raison m'est revenue...
Il s'obstinait à la fixer, l'air suppliant, les mains jointes. Elle poursuivit:
--Écoutez-moi! Ma franchise vous donnera la mesure de ma résolution. Je vous aime...
Croisenois eut une exclamation de joie.
--Oui, continua la duchesse, pour être votre femme, je donnerais avec transport toutes les années qui me restent à vivre, hormis une seule. Je vous aime, Georges... mais la voix du devoir parle plus haut en moi que celle de mon amour. Il se peut que je meure de douleur... je mourrai du moins sans remords, ayant pour linceul mon honneur intact... J'ai dit... adieu!
Le marquis secoua la tête, il ne pouvait se résigner à s'éloigner ainsi.
--Sortez!... ordonna la duchesse avec plus de force, sortez!...
Et comme il ne bougeait:
--Si vous m'aimez véritablement, ajouta-t-elle, mon honneur doit vous être cher autant que le vôtre... Retirez-vous et ne cherchez jamais à me revoir. Non, nous ne nous reverrons plus, le péril présent m'éclaire... Je suis la duchesse de Champdoce et je garderai intact et pur le nom que je porte. Je ne saurais d'ailleurs ni tromper, ni trahir...
L'enthousiasme des plus nobles sentiments, donnait à sa beauté une expression sublime, cette divine exaltation des vierges martyres qui chantaient au milieu des supplices.
Jamais Croisenois ne l'avait tant aimée; elle lui apparaissait plus belle que l'idéal, que le rêve; il était prêt à mourir pour elle.
--Que parlez-vous de trahir!... s'écria-t-il. Oui, c'est vrai, je méprise la femme qui sourit au mari qu'elle trompe; la femme qui se résigne aux hypocrisies de tous les instants, aux caresses menteuses qui sont le flétrissant tribut de l'adultère... Mais je dis qu'elle est noble et courageuse, celle qui hardiment risque sa vie et abandonne tout pour celui qu'elle aime. Laissez ici votre nom, Marie, votre titre, votre fortune immense, toutes les jouissances de luxe et de vanité..., et partons.
Mme de Champdoce eut un triste sourire.
--Je vous aime trop, Georges, répondit-elle, pour consentir à briser votre vie... Un jour viendrait où vous regretteriez amèrement votre abnégation... Ce doit être une lourde charge qu'une femme déshonorée!...
Georges de Croisenois se méprit au sens de ses paroles.
--Ah! vous doutez de moi!... interrompit-il, je le vois, je le sens... Oui, vous tremblez qu'un jour, bientôt peut-être, je ne rompe le lien qui nous unirait. Un lien!... j'en saurai trouver un qui vous rassurera. Vous seriez déshonorée, dites-vous... Eh bien!... je le serai aussi. Cette nuit, au cercle, je veux me faire surprendre trichant au jeu... On me soufflettera, je ne répondrai pas; on me chassera, je sortirai la tête basse au milieu des huées... On dira: Croisenois, voleur!... Serai-je assez déshonoré?... Je me croirai cependant heureux, oh!... bien heureux, si le lendemain vous consentez à fuir avec moi, loin, bien loin, où vous voudrez, sous un nom d'emprunt...
Il s'était approché, il avait pris la main de Mme de Champdoce, et elle ne songeait pas à la retirer. Cette preuve d'amour était si forte, si inouïe, qu'elle sentait chanceler sa résolution... Et quelles perspectives... seuls, bien loin!...
Mais une idée affreuse traversa son esprit, elle se redressa vivement:
--Malheureuse!... s'écria-t-elle, malheureuse que je suis... j'oubliais Ah!... c'est impossible maintenant, impossible...
--Pourquoi?...
--Ah! Georges, parce que... elle sanglotait... Georges, si vous saviez, si...
Il s'était encore avancé, il avait osé la saisir par la taille, et elle se débattait faiblement. Déjà, il se penchait vers ce front si pur qui attirait irrésistiblement ses lèvres, quand tout à coup il sentit que le corps de la duchesse s'affaissait entre ses bras, ses traits se décomposaient affreusement, elle étendait vers la porte son bras roidi.
Georges se retourna vivement.
La porte de la chambre était ouverte et Norbert de Champdoce se tenait immobile sur le seuil.
Le marquis de Croisenois était brave: cependant tout son sang se figea d'un bloc dans ses veines.
Il vit, comme aux lueurs de l'éclair, la situation telle qu'il l'avait faite, telle qu'elle était: affreuse, désespérée, sans issue...
--N'avancez pas!... cria-t-il d'une vois terrible; n'avancez pas!...
Il était dans la maison d'autrui, la nuit, sans armes... et il menaçait. Il lui semblait que la vie de la duchesse était en danger, et sa raison s'égarait.
Un éclat de rire sardonique de Norbert le rappela au sentiment du péril réel.
Il eut honte de son trouble, de son empressement inutile, de la trépidation nerveuse qui le secouait.
Enlevant comme une plume Mme de Champdoce, qu'il avait soutenue jusqu'alors, il la déposa sur un fauteuil.