Les esclaves de Paris

Part 50

Chapter 503,817 wordsPublic domain

--Vous n'avez d'ailleurs rien à vous reprocher, poursuivait le comte. Certainement vous n'avez pas trompé Mlle Diane. Pouvait-elle espérer devenir votre femme? Non, puisqu'elle n'avait pas le sou. Ah! maintenant que son frère est mort et qu'elle est riche, ce serait une autre histoire...

Positivement, cette théorie ignoble était celle de M. de Puymandour. Elle révolta si bien l'honnêteté de Norbert qu'une réplique fort blessante lui vint aux lèvres. Il se contint, ayant un parti pris de résignation.

Mais il était si réellement indigné qu'il ne put prendre sur lui de rester à dîner, et que, résistant aux pressantes instances du comte, prétextant des soins à donner à son père, il se retira.

Les sentiments les plus confus et les plus contraires s'agitaient en lui, pendant qu'il regagnait Champdoce. Il souffrait.

Cependant, il doutait encore des assertions de M. de Puymandour, et il songeait au moyen de savoir la vérité, quand, en sortant de Bivron, sur la grande route, il s'entendit appeler par quelqu'un qui courait derrière lui.

--Monsieur le marquis! monsieur!...

Il se retourna et se trouva on face de Montlouis, ce fils du fermier de son père, dont, l'hiver précédent, à Poitiers, il avait fait son confident et son ami.

--Vous ne m'aviez pas aperçu en passant, monsieur le marquis? demanda-t-il.

Montlouis, autrefois, tutoyait Norbert; mais il avait depuis trois mois pénétré dans un monde où on lui avait appris la distante énorme qui le séparait, lui fils d'un paysan, n'ayant pas cent louis de rentes, d'un grand seigneur millionnaire.

--J'étais très préoccupé, répondit Norbert.

Et, craignant d'avoir froissé son ancien camarade, il lui tendit la main.

--Voici une semaine, reprit Montlouis, que je suis revenu au pays avec mon patron. Car j'ai un patron, maintenant. M. le vicomte de Mussidan m'a définitivement attaché à sa maison en qualité de secrétaire, ou plutôt d'intendant. M. Octave n'est peut-être pas très commode, il se met pour un rien dans des colères épouvantables; mais au fond, c'est le meilleur des hommes. Je suis enchanté de ma position.

--Allons tant mieux, mon ami, tant mieux.

Mais ce n'était pas uniquement pour lui communiquer ces détails que Montlouis avait couru après Norbert.

--Et vous, monsieur le marquis, continua-t-il, vous allez épouser Mlle de Puymandour? Quand ou me l'a appris, j'ai failli tomber de mon haut.

--Pourquoi? s'il te plaît.

--Dame!... monsieur, j'en étais encore au temps où nous allions attendre, au bout d'un certain jardin, que certaine petite porte s'ouvrît mystérieusement.

--Tu aurais dû oublier cela, Montlouis.

--Oh!... monsieur, je vous en parle, mais nul autre que vous, quand il s'agirait de ma tête, ne m'arracherait un mot à ce sujet. Je voulais vous dire que les hasards de la vie sont bien surprenants. Pensez que votre ancienne...

D'un geste menaçant Norbert l'interrompit.

--Malheureux!... s'écria-t-il, qu'oses-tu dire!...

--Monsieur!...

--Sache bien que Mlle de Sauvebourg est aussi pure que le jour où je l'ai aperçue pour la première fois. Elle a été folle, elle a été imprudente, oui; coupable, non. Je le jure devant Dieu!

--Et je vous crois, monsieur, je vous crois!...

Le fait est qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Norbert, et il était aisé de le comprendre à sa physionomie et à son accent.

--Toujours est-il que Mlle de Sauvebourg va devenir ma patronne.

--Elle!... tu en es sûr?

--J'ai du moins de fortes raisons de le croire; on ne parle que de cela à Mussidan.

Ainsi donc, M. de Puymandour était exactement informé, Norbert était bien forcé de se rendre.

--Cependant, interrogea Norbert, quand le vicomte a-t-il pu voir Mlle Diane? où? comment?

--Oh! bien simplement. A Paris, M. Octave était assez lié avec le fils du marquis de Sauvebourg, et il l'a visité souvent pendant sa maladie. Dès que les parents de ce pauvre jeune homme ont su monsieur le vicomte ici, ils l'ont fait demander, et il s'est rendu à leurs désirs. Naturellement il a vu Mlle Diane, et il est revenu enthousiasmé, si épris qu'il en rêve.

L'irritation de Norbert était devenue si visible, que Montlouis s'arrêta, convaincu qu'il était amoureux et jaloux.

--Après cela, ajouta-t-il, en manière de consolation, rien n'est encore décidé!...

Mais Norbert était trop bouleversé pour supporter davantage le bavardage de Montlouis. Il lui serra la main, lui dit brusquement: «au revoir,» et s'éloigna à grands pas, le laissant planté au beau milieu de la route, immobile et muet d'étonnement.

C'est que jamais, même au plus beau temps de ses amours, le seul nom de Diane ne l'avait tant remué, et il était furieux contre lui-même.

--Quoi!... se disait-il, après tout ce qui s'est passé, je ne puis prendre sur moi de l'oublier!... Je sais qu'elle se jouait de moi; je n'étais que l'instrument de son exécrable ambition; elle a froidement préparé l'assassinat de mon père, et je l'aimerais encore!... Ne suis-je donc qu'un lâche! et, pour cesser de penser à elle, faudra-t-il m'arracher le coeur!...

Aux tortures déjà insupportables de Norbert, s'ajoutaient à cette heure, les plus horribles inquiétudes.

Interrogeant l'avenir, il ne découvrait que malheurs et pressentait les plus affreuses complications. Tout tournait contre lui.

Il lui semblait qu'il était comme enfermé dans un cercle d'airain qui, de moment en moment, allait se rétrécissant et finirait par le broyer.

Il voyait Mlle de Sauvebourg épousant le vicomte Octave de Mussidan et rencontrant Montlouis au service de son mari.

Quelles seraient ses impressions, quand elle se trouverait en face de ce confident de ses anciennes amours, de ce jeune homme qui, dix fois, quand Norbert était retenu à Champdoce, était venu lui porter une lettre, chercher une réponse?

Et Montlouis!... quelle conduite tiendrait-il? Aurait-il le sang-froid et le tact nécessaires pour sauver une situation si délicate?

Que résulterait-il de ce rapprochement qui paraissait une cruelle ironie de la Providence?

Très probablement la femme ne se résignerait pas à subir l'odieuse présence du complice des fautes de la jeune fille. Elle s'empresserait d'imaginer quelque prétexte pour le faire éloigner. Lui ne serait pas dupe, et furieux de perdre une position qui lui plaisait et qui faisait toute sa fortune, il parlerait.

Montlouis parlant, M. de Mussidan justement indigné d'avoir été si misérablement trompé, chasserait sa femme sans ménagements.

Que ferait Diane, quand elle se verrait irrémissiblement perdue, mise au ban de ce monde où elle prétendait régner?

Ne chercherait-elle pas à se venger de Norbert?

Il en était à se demander si la mort ne serait pas un bienfait, lorsque, approchant de Champdoce, il vit surgir devant lui la fille de la mère Rouleau.

Cachée derrière une haie depuis plus de deux heures, elle guettait son passage.

--J'ai une commission pour vous, monsieur, lui dit-elle.

Il prit une lettre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et lut:

«Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais à vous.

--«Réfléchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera trop tard...»

C'était Mlle de Sauvebourg qui osait lui écrire!

Longtemps il tint les yeux attachés sur cette lettre, pour lui d'une si poignante éloquence, comme s'il eût espéré qu'elle trahirait quelque chose de la pensée qui l'avait dictée.

L'écriture d'ordinaire si ferme et si nette de Mlle Diane était tremblée et confuse. Les trois derniers mots étaient presque illisibles. En plusieurs endroits, le satiné du papier était enlevé. Étaient-ce des traces de larmes?

Mais l'écriture ment; on peut mouiller du papier avec quelques gouttes d'eau.

Cependant il comprenait que, pour tenter cette démarche suprême, pour risquer l'humiliation d'un refus de sa personne, qu'elle offrait, elle avait dû faire à son indomptable orgueil la plus horrible violence.

--Si elle m'aimait, pourtant!... murmura-t-il.

Il hésitait, oui, il hésitait saisi de cette idée qu'elle sacrifiait pour lui honneur, famille, fortune, qu'elle était à lui s'il la voulait, qu'il ne tenait qu'à lui d'être avant deux heures près d'elle, au fond d'une voiture, fuyant vers quelque pays nouveau; son coeur battait à rompre sa poitrine, quand à cinquante pas sur la route, il aperçut un homme qui s'avançait: son père.

C'était la seconde fois que, par sa seule présence, M. de Champdoce triomphait des plus puissantes séductions de Mlle Diane.

--Jamais! s'écria Norbert--avec un tel emportement, que la fille de la mère Rouleau fit un bon en arrière,--jamais! jamais!

Et froissant la lettre avec une rage inconsciente, il la jeta sur le chemin où Françoise la ramassa précieusement l'instant d'après, et se précipita vers son père.

Le duc était alors remis de son attaque.

Remis... en ce sens, du moins, que la vie était sauve, qu'il se levait, marchait, mangeait et dormait comme avant.

Mais l'âme ne commandait plus au corps. L'intelligence, l'étincelle divine, paraissait pour toujours éteinte.

Guidé par l'instinct, par une sorte de mémoire de la chair qui survit à la raison, il accomplissait mécaniquement une partie des actes qui lui étaient habituels. Ainsi, il faisait aux environs sa tournée quotidienne, il allait regarder les ouvriers travailler aux champs, il visitait les écuries et les étables, mais de ce qu'il faisait, il n'avait nulle conscience.

Même cet état du duc avait soulevé des difficultés dont Norbert ne se fût pas tiré de sitôt sans l'aide de M. de Puymandour.

Mais cet excellent comte, naturellement actif, avait, en ces circonstances, réalisé des prodiges. Grâce à un conseil de famille et des jugements, il avait obtenu pour Norbert l'émancipation et le droit d'administrer provisoirement la fortune.

Tout cela retarda un peu le jour du mariage. Il arriva cependant.

Dès le matin, après une nuit épouvantable, Norbert avait été saisi par son beau-père. Livré ensuite aux compliments et aux empressements des invités qui arrivaient en foule, il n'eut pas une seconde de réflexion.

A onze heures, il monta en voiture. On le conduisit à la mairie d'abord, puis à l'église. A midi, tout était fini; il était lié pour la vie.

Que lui importait, après cela, la magnificence qu'avait déployée M. de Puymandour! Un seul des événements de cette journée d'étourdissement devait rester gravé dans sa mémoire.

Un peu avant le dîner, on lui présenta le vicomte Octave de Mussidan, et, après l'avoir complimenté, le vicomte profita de la circonstance pour annoncer officiellement son mariage avec Mlle de Sauvebourg.

Cinq jours plus tard, les nouveaux époux étaient installés à Champdoce.

Pris entre une femme qu'il ne pouvait aimer, dont la tristesse mortelle lui semblait un reproche, et son père frappé d'imbécilité, Norbert était assailli d'idées de suicide.

Consumé de regrets et de remords, ne concevant aucun but à donner à sa vie, n'apercevant pas de terme à son supplice, il s'affermissait de plus en plus dans son fatal dessein, quand un matin on vint le prévenir que son père refusait de se lever.

On envoya chercher le médecin qui jugea le duc en danger.

Une sorte de réaction, en effet, se produisait. Toute la journée, le malade s'agita terriblement. Sa langue, qui était restée fort embarrassée, parut se dégager, et à la tombée de la nuit il parlait librement. Et alors un délire effrayant s'empara de lui, et Jean et Norbert durent éloigner tout le monde. Il y avait à craindre que le duc ne révélât le secret de son mal, à chaque moment les mots de poison ou de parricide revenaient dans ses phrases incohérentes.

Vers les onze heures, cependant, il s'était calmé et paraissait assoupi, quand tout à coup il se dressa sur son séant en appelant d'une voix forte: «A moi!»

Norbert et Jean se précipitèrent vers le lit et furent terrifiés.

Le duc avait repris sa physionomie d'autrefois, son oeil brillait, sa lèvre tremblait comme lorsqu'il était irrité.

--Grâce?... cria Norbert en tombant à genoux, grâce, mon père.

M. de Champdoce étendit doucement la main vers lui.

--Mon orgueil était insensé, prononça-t-il, Dieu m'a puni. Mon fils, je vous pardonne.

Le malheureux jeune homme sanglotait.

--Je renonce à mes projets, mon fils, je ne veux pas que vous épousiez Mlle de Puymandour, puisque vous ne l'aimez pas.

Norbert s'était à demi soulevé:

--Je vous ai obéi, mon père, murmura-t-il, elle est ma femme.

Le visage de M. de Champdoce à ces mots exprima la plus affreuse angoisse; ses yeux roulèrent dans leur orbite, il raidit ses bras en avant comme s'il eût voulu écarter un fantôme, et d'une voix rauque il cria:

--Malheureux!... Trop tard!...

Une convulsion suprême le rabattit sur ses oreillers; il était mort!

S'il est vrai que parfois, pour les mourants, le voile de l'avenir se déchire, le duc de Champdoce avait vu.

XII

Repoussée par Norbert, brutalement chassée, Mlle Diane reprit, la mort dans l'âme, le chemin de Sauvebourg, que l'instant d'avant elle parcourait palpitante d'espoir.

L'apparition du duc de Champdoce l'avait terrifiée. Elle comprenait l'horreur du crime, maintenant qu'elle l'avait vu.

Elle courait, éperdue, car il lui semblait que des voix effroyables se mêlaient aux mugissements de la tempête, et que dans les ténèbres, autour d'elle, des spectres la menaçaient.

Mais son imagination n'était pas de celles qui restent longtemps frappées. Lorsqu'elle eût regagné sa chambre, sans bruit, comme elle l'avait quittée, quand elle eût fait disparaître ses vêtements souillés de boue et de toutes les traces de sa sortie, elle commença à se remettre et même ne tarda pus à sourire de ses terreurs.

Réfléchissant, elle se disait que, sans l'arrivée du duc, elle eût peut-être reconquis Norbert, et que désespérer serait faiblesse tant que le «Oui» fatal ne serait pas prononcé.

Accablée de honte sur le moment, et frémissante, elle avait menacé Norbert. Plus calme à cette heure, elle sentait qu'elle ne pouvait prendre sur elle de le haïr.

Toute sa haine s'adressait à cette autre femme, cette rivale, cette Marie de Puymandour qui avait été comme son mauvais génie.

De celle-là, oui, il fallait se venger.

La voix secrète du pressentiment disait à Mlle Diane, que c'était de ce côté qu'elle devait chercher des raisons de rompre ce mariage dont les bans avaient été publiés le matin même.

Mais avant de rien entreprendre, connaître le passé de Mlle de Puymandour était indispensable. Mlle Diane se jura qu'elle connaîtrait ce passé.

Telles étaient les dispositions de Mlle de Sauvebourg quand on lui présenta le vicomte de Mussidan, l'ami de ce frère dont la mort la faisait si riche.

Il n'accourait pas sur un avis de son père, ainsi que l'avait charitablement supposé M. de Puymandour.

Le hasard seul le ramenait dans sa famille, ou plutôt le désir d'obtenir de la munificence paternelle de quoi éteindre quelques dettes devenues gênantes.

Octave de Mussidan, à cette époque, réunissait, à un degré supérieur, toutes les conditions qui, au début de la vie, promettent et même paraissent assurer de longues années de bonheur.

Grand, bien fait, doué de la plus heureuse physionomie, ayant une santé de fer, il avait en outre les avantages d'un beau nom et d'une fortune considérable.

Deux femmes, qui étaient la grâce et l'esprit mêmes: sa mère, une Rhéteau de Commarin et sa tante, veuve de ce général de Sairmeuse, si fameux sous la Restauration, s'étaient chargées de son éducation sociale.

Envoyé à Paris à vingt ans, avec une pension assez forte pour y faire bonne figure, il se trouva du premier coup, grâce aux alliances de sa famille, lancé dans la société du grand monde.

Mêlé aux viveurs de bonne compagnie du café de Paris, à une époque où les Septdeuil, les Maufort, les Dreycant et les Sarbovèze donnaient le ton, il eut vite perdu le fonds de naïveté apporté de sa province, et conquis cette assurance qui donne la conscience d'une certaine supériorité et la domination des choses à demi faciles.

S'il est vrai que les gens heureux dont les désirs s'éparpillent en mille satisfactions sont incapables de sentiments sérieux, Octave de Mussidan devait être à l'abri des orages d'une grande passion.

Cependant, il n'en fut pas ainsi.

A la seule vue de Mlle de Sauvebourg, il ressentit cette commotion intérieure que Stendhal appelait le «coup de foudre,» présage d'un de ces amours qui font le désespoir ou la félicité de la vie entière.

Il est vrai que jamais Mlle Diane n'avait été aussi étrangement séduisante qu'elle l'était alors, et que jamais elle ne le fut à un degré égal.

Octave de Mussidan lui déplut. Il était trop différent de Norbert.

Entre ce gentilhomme si correct, et «le sauvage de Champdoce», elle ne voyait nul rapport, nulle comparaison possible.

Rien, d'ailleurs, rien au monde n'était capable d'effacer du coeur de Mlle de Sauvebourg l'image de Norbert lui apparaissant pour la première fois dans les bois de Bivron, son fusil encore fumant à la main, vêtu de sa veste de bure.

C'est ainsi qu'elle aimait à se le figurer, frémissant d'énergie contenue, rougissant, intimidé, osant à peine lever sur elle ses beaux yeux tremblants.

Cependant Octave était pris, et il s'abandonnait délicieusement au sentiment qui l'envahissait et qui, à chacune de ses visites à Sauvebourg, le pénétrait davantage.

Mais, en amoureux chevaleresque, et qui prétend ne tenir la femme aimée que de sa seule et libre disposition, il s'adressa tout d'abord à Mlle Diane.

Ayant réussi à se trouver un instant seul près d'elle, respectueusement et de la voix la plus émue, il lui demanda si elle daignait permettre qu'il sollicitât du marquis de Sauvebourg, l'honneur de son alliance.

Cette démarche la surprit extrêmement. Tout entière aux anxiétés de la lutte qu'elle avait entreprise, elle ne s'était aperçue de rien.

Elle fut affreusement impressionnée: autant qu'un malade à qui le chirurgien annonce que c'est assez s'engourdir dans la souffrance, et qu'une horrible opération est devenue nécessaire.

Octave la forçait, en quelque sorte, de regarder en face la réalité.

Elle arrêta sur M. de Mussidan un indéfinissable regard, et après une longue hésitation lui promit pour le lendemain soir une réponse décisive.

La nuit entière se passa en épouvantables hésitations. Avoir commis un crime et n'en pas recueillir les fruits!... Cela ne pouvait lui entrer dans l'esprit.

Le résultat de ses méditations fut la lettre confiée à la fille de la mère Rouleau.

L'accusé qui attend de la délibération de ses juges un verdict de vie ou de mort, n'endure pas tout ce que soutint Mlle Diane pendant qu'elle guettait au bout du parc de Sauvebourg le retour de sa messagère.

Cette atroce agonie durait depuis plus de quatre heures, lorsque enfin Françoise reparut tout essoufflée.

--Qu'a-t-il dit? demanda Mlle Diane.

--Rien!... c'est-à-dire si; il s'est écrié comme cela, avec des gesticulations de furieux: Jamais!... jamais!...

Il ne fallait pas que cette fille pût se douter de quelque chose. Mlle Diane eut la force de sourire.

--C'est bien ce que je pensais, fit-elle.

Et comme Françoise semblait vouloir ajouter quelque chose, elle l'interrompit, lui remit un louis pour sa course et lui fit signe de s'éloigner.

Certes, Mlle de Sauvebourg était anéantie, mais elle éprouvait en même temps cet indéfinissable soulagement du joueur qui, risquant une fortune après d'effroyables alternatives, perd son dernier louis et s'écrie: Enfin!...

Plus d'incertitudes désormais, de doutes, d'angoisse, plus rien à tenter. Nul espoir ne survivait, sinon celui de la vengeance.

Elle bénissait l'amour d'Octave, maintenant. Elle se disait que, mariée, elle serait libre, et qu'elle pourrait suivre Norbert et sa femme à Paris.

Quand elle entra au château Octave venait d'arriver.

Il l'interrogea du regard, et d'un doux geste de tête, plein d'adorables promesses, elle répondit: Oui.

Ce consentement, pensait-elle, la libérait du passé. Elle se trompait.

Elle comptait sans les imprudences commises, sans les complices, sans Dauman.

En apprenant que le coup était manqué--ce furent ses expressions,--le vaillant «Président» avait été saisi d'une de ces terreurs, il disait: «souleurs,» qui tuent leur homme.

Rapidement et sans bruit, il avait réuni le plus possible d'argent comptant, et ses paquets faits, il se tenait prêt à s'envoler à la première alerte. Les nouvelles que lui donna M. de Puymandour le tranquillisèrent un peu; il ne fut vraiment rassuré que lorsqu'il fut bien sûr que le duc avait perdu la raison, et que le médecin avait cessé ses visites à Champdoce.

Mais alors, il fut pris de ce vertige dont est frappé l'homme qui mesure le précipice où il a failli rouler.

Ses nerfs, excités outre mesure, se détendirent tout à coup, et telle fut la réaction qu'il dut se mettre au lit et que pendant une douzaine de jours il fut en proie à une sorte de fièvre cérébrale.

Il commençait à se lever, lorsqu'on lui annonça successivement le mariage de Norbert et la mort du duc.

Ne découvrant plus l'ombre d'un danger, il recouvra ses facultés ordinaires de calcul, et se prit à réfléchir en toute liberté d'esprit.

Il avait dans son tiroir pour vingt mille francs d'obligations de Norbert, de l'or en barre maintenant qu'il jouissait de ses droits. Mais l'appétit vient en mangeant, et le «Président» ne tarda pas à trouver que cela était peu pour ses peines et rien pour les risques qu'il avait courus.

De là à chercher les moyens de recueillir, de cette affaire, un regain qui valût la moisson, il n'y avait qu'un pas, qu'il eut vite franchi.

En moins de rien, il eut arrêté son plan et pris ses mesures, et pour sa première sortie, il alla rôder autour de Sauvebourg.

Il se disait que ce serait bien le diable, si le hasard ne lui fournissait pas l'occasion d'un petit tête-à-tête avec Mlle Diane.

Il lui fallut de la patience. Mlle Diane sortait tous les jours, mais toujours accompagnée, et il se gardait de se montrer.

Dauman avait bien fait quinze heures de faction en diverses fois, quand enfin il eut le plaisir de voir celle qu'il guettait, se dirigeant seule vers Bivron.

Il la suivit sans qu'elle pût s'en douter, parce qu'à cet endroit la route était découverte, mais quand elle arriva à un petit bois qui est à mi-chemin du bourg, il parut tout à coup.

Mlle de Sauvebourg ne l'avait pas aperçu depuis qu'elle l'avait forcé d'aller aux renseignements, et sa vue lui causa la plus pénible impression.

--Que voulez-vous? lui demanda-t-elle brusquement.

Il ne répondit pas directement, mais, après s'être confondu en excuses de son audace, il commença à féliciter Mlle Diane de son mariage, dont tout le monde s'entretenait, et dont il était ravi, pour sa part, car il lui était respectueusement dévoué, et il jugeait M. de Mussidan bien supérieur comme genre, comme...

D'un geste elle arrêta ce flux de paroles.

--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire!... fit-elle.

Déjà elle se détournait, il osa l'arrêter par un des coins de son châle.

--J'aurais encore quelque chose à ajouter, insista-t-il, relativement à... vous savez bien...

Elle s'impatientait.

--Relativement à quoi? demanda-t-elle, sans déguiser son profond mépris.

Il sourit bassement, s'assura d'un regard que personne n'était à portée de l'entendre, et, se penchant vers Mlle Diane, il murmura:

--C'est rapport au poison.

Elle se rejeta violemment en arrière, comme si elle eût vu un aspic se dresser sous ses pieds.

--Qu'osez-vous dire?... balbutia-t-elle.

--Mais déjà il avait repris son air obséquieux, et il se répandait en plaintes et en récriminations. Quel tour abominable elle lui avait joué! Lui voler son flacon de verre noir!... Si tout se fût découvert, il eût certainement payé pour tous, et de sa tête, un crime dont il était innocent. Il en avait été malade de douleur, et à cette heure encore le sommeil le fuyait et il était poursuivi par d'affreux remords... Bien plus, tout pouvait se découvrir encore...