Part 48
Ainsi, l'intérêt et la passion aiguisant la pénétration de M. de Puymandour, il arrivait presque à la vérité.
--Si cela est, pensait-il, que M. de Champdoce meure ou qu'il reste idiot Norbert rompra nos projets d'alliance.
Cette possibilité l'épouvantait si fort, qu'il croyait déjà s'entendre signifier la rupture. Que ferait-il alors?
Un seul moyen s'offrait de conjurer le ridicule: marier sans délai Mlle Marie à M. de Croisenois, qui était encore un parti brillant et honorable, il le savait bien, quoi qu'il eût dit...
Une voix qui éclata à son oreille l'arracha en sursaut à ses réflexions.
C'était la voix de Dauman que le hasard ramenait encore sur son chemin.
--La petite avait-elle raison, monsieur le comte? demanda le «Président.»
--Hélas! oui. Mon pauvre ami de Champdoce est au plus mal: ces épanchements de cerveau ne pardonnent pas...
--Ainsi, c'est bien une attaque qui...
--Oui, Président, oui.
Maître Dauman eut un geste désolé.
--Et M. Norbert? interrogea-t-il. Monsieur le comte lui a sans doute parlé?
--Non. Ce malheureux jeune homme est au désespoir.
--Dame!... On conçoit cela, fit hypocritement le «Président.» C'est un grand malheur!... Bien votre serviteur, monsieur le comte.
Mais M. de Puymandour maudissait Norbert bien plus qu'il ne le plaignait. Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qu'il faisait en ce moment... ce qu'il pensait surtout!
Norbert était alors penché sur le lit de son père agonisant, et, la sueur au front, le coeur serré par l'angoisse, il épiait dans ses yeux une étincelle de vie ou une lueur de raison.
Trois jours d'épouvantable désespoir en avaient fait un autre homme. Un de ces abîmes que le temps ne saurait combler, le séparait à cette heure d'un passé qu'il ne pouvait se rappeler sans frissonner jusqu'aux moelles.
C'est seulement à la dernière seconde, et lorsque déjà son père touchait des lèvres le poison, qu'il avait eu l'exact sentiment de l'horreur et de l'immensité de son crime.
Tout son être s'était révolté, et il lui avait semblé entendre les éclats d'une voix formidable qui lui criait: Assassin! parricide!...
Lorsque son père était tombé à la renverse, il avait eu la force d'appeler au secours; mais aussitôt après, saisi d'une terreur folle, il s'était enfui vers la campagne, au hasard, de toute la vitesse de ses jambes, comme s'il eût espéré, grâce à la rapidité de sa course, se dérober aux furies vengeresses des remords, échapper aux clameurs de sa conscience, se délivrer enfin de soi-même.
Pendant les premiers instants de confusion qui suivirent la catastrophe, les gens du château qui remarquèrent l'absence de Norbert ne songèrent pas à s'en étonner. Peut-être pensèrent-ils qu'il était allé chercher un médecin.
Seul, le plus ancien des serviteurs, Jean, témoin de cette fuite précipitée, fut transi d'une sinistre appréhension.
Il avait, il est vrai, pour être attentif, mille raisons que les autres domestiques n'avaient pas.
Possédant toute la confiance de ses maîtres, il n'ignorait rien des dissentiments qui séparaient le père et le fils. Il connaissait leur violence à tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui les animait l'un contre l'autre.
Témoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frappé son fils, Jean avait été confondu lorsqu'il avait vu reparaître Norbert. Avec quelles intentions revenait-il?
Enfin, appelé par ses occupations près des bâtiments, il avait vu Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'était répandu sur le sol.
Toutes ces circonstances réunies en faisceaux paraissaient au vieux domestique, si graves, si formellement accusatrices que, dès que le duc fut déposé dans son lit, il descendit à la salle commune, persuadé qu'il y trouverait quelque indice.
La bouteille contenant le vin du duc était encore sur la table, aux trois quarts vide. Comment expliquer ce fait?
Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main quelques gouttes, qu'il dégusta et rejeta aussitôt. Le vin conservait tout son bouquet et ne donnait aucun arrière-goût.
N'importe. Obéissant à l'inspiration de son dévouement, Jean s'empara de la bouteille, et, sûr de ne pas être observé, la porta à sa chambre où il la cacha.
Cette précaution prise, il courut recommander à Méchinet de ne pas quitter le duc une minute, jusqu'à l'arrivée du médecin, et, sous le premier prétexte qui lui vint à l'esprit, il sortit pour se mettre à la recherche de Norbert.
Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain.
Découragé, il regagnait le château par le sentier de Bivron, quand, à la lisière du bois, sur le revers d'un fossé, il crut distinguer une forme humaine.
Il s'avança... C'était Norbert qui était étendu là.
Le malheureux!... L'instinct, cette mémoire tenace de la chair, qui dans les tourmentes de l'âme se substitue à la volonté, l'avait conduit, après une course insensée, à cette place où il avait aperçu Diane pour la première fois, à ce sentier où il avait été remué par les plus puissantes émotions, où il avait goûté les plus grandes, les seules félicités de sa vie.
Le digne serviteur se baissa vers son jeune maître, et, reconnaissant qu'il était comme privé de sentiment, il lui secoua rudement le bras.
A cette étreinte, Norbert se releva d'un bond en poussant un cri.
Il lui avait semblé ressentir comme une brûlure atroce là ou il avait été touché, et que cette main qui s'abattait sur lui était celle de la justice, humaine ou divine, prenant possession de sa personne.
Jean devina, plutôt qu'il ne vit, ce mouvement d'un indicible effroi.
--C'est moi!... monsieur, prononça-t-il.
--Ah! oui, en effet... Que veux-tu?
--Je vous cherchais, monsieur; pour vous conjurer de rentrer à Champdoce.
Norbert recula d'un pas.
--Rentrer au château!... fit-il d'une voix rauque, non!... Pas maintenant.
--Il le faut cependant, monsieur, votre absence paraîtrait inconcevable, elle ferait réfléchir, chercher... et qui sait!... Votre place est près du lit de votre père.
--Jamais!... non... jamais!...
Il disait cela, mais il ne bougeait pas. Jean, alors, passa son bras sous le sien, et l'entraîna.
Il se laissait conduire, n'opposant nulle résistance à cette sorte de violence qui lui était faite. Il trébuchait comme un homme ivre, buttant à tous les cailloux; il serait tombé s'il n'eût été soutenu. Après une scène qui avait exalté ses nerfs jusqu'à un degré insoutenable, la réaction était venue, et tous les ressorts se brisaient en lui.
Toujours au bras de Jean, il traversa la cour du château et gravit l'escalier.
Mais arrivé à la porte de la chambre du duc de Champdoce, il s'arrêta brusquement et, s'arc-boutant sur ses jarrets, il essaya de se dégager.
--Je ne veux pas!... balbutiait-il en se débattant, je ne peux pas!...
Mais le fidèle domestique lui serrait les poignets à les broyer.
--Vous entrerez, lui dit-il, je le veux! Quoi qu'il y ait, vous sauverez l'honneur du nom!
Ces quelques mots lui communiquèrent juste assez d'énergie pour traverser la chambre et aller s'abattre près du lit.
Une fois à genoux, le front appuyé sur la main glacée de son père, les larmes qui l'étouffaient jaillirent.
Il pleura, et en entendant ces sanglots, les assistants respirèrent.
Ce n'étaient que des paysans grossiers, mais en voyant Norbert plus pâle que si on lui eût tiré la dernière goutte de sang, les lèvres tremblantes, les yeux secs et brillants de l'éclat de la fièvre, ils s'étaient demandé s'il n'était pas devenu fou.
Il avait touché, en effet, les limites de la folie; mais à cette heure, la lumière peu à peu se faisait dans son cerveau, et avec la faculté de penser, la faculté de souffrir lui revenait.
Il était assez maître de lui pour ne pas paraître plus qu'un fils désolé, quand arriva le médecin de Bivron.
C'était un brave et honnête homme, fort savant, point prétentieux, et qui eût été parfait sans une déplorable affectation de brutalité.
Quand on lui eût expliqué quels secours on avait administrés en l'attendant, il examina longuement le malade, et écrivit une ordonnance qu'il remit à Norbert.
--Votre père est perdu, monsieur, lui dit-il, sans s'inquiéter du coup qu'il portait. Il se peut que nous sauvions la vie, nous ne sauverons pas la raison... On doit la vérité aux parents je vous la dis. Vous m'excuserez... je reviendrai demain dans la matinée.
Norbert n'alla pas reconduire le docteur. Il était tombé comme assommé sur une chaise, et il serrait entre ses mains sa tête qui lui semblait près d'éclater.
Il était ainsi immobile depuis plus d'une demi-heure, lorsque tout à coup il se dressa en étouffant un cri.
Une pensée venait de lui venir plus terrible que les autres.
Il se souvenait de cette bouteille où il avait glissé le poison et qui était restée sur la table... Qu'en avait-on fait? Si quelqu'un la vidait, cependant... qu'arriverait-il?... Est-ce que tout ne serait pas découvert?
L'intensité de l'angoisse lui donna la force de descendre jusqu'à la salle commune.
La bouteille n'était plus sur la table; elle n'était pas non plus à sa place habituelle, sur la planche.
Le malheureux avait entrepris d'explorer tous les dressoirs et tous les recoins de la salle quand une porte s'ouvrit, et Jean parut sur le seuil.
A la vue de son jeune maître, le fidèle serviteur éprouva un tel saisissement que la lumière qu'il tenait faillit lui échapper.
--Pourquoi êtes-vous ici, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante.
--Je voulais... balbutia Norbert, je cherchais...
Les soupçons du vieux domestique se changeaient en une épouvantable certitude.
Il s'avança vers le jeune homme, et se penchant à son oreille:
--Vous cherchez la bouteille, n'est-ce pas?... murmura-t-il. Rassurez-vous... C'est moi qui l'ai prise, elle est dans ma chambre. Demain, nous en jetterons ensemble le contenu... La preuve n'existera plus.
Jean parlait bien bas, articulant à peine les syllabes; si bas, qu'il fallait presque deviner ses paroles au mouvement de ses lèvres.
Et cependant, il semblait à Norbert que cette voix, qui lui rappelait son abominable action, avait le fracas du tonnerre et remplissait le château de ses éclats.
--Tais-toi!... ordonna-t-il en promenant autour de lui des regards effarés, tais-toi!...
Quel aveu explicite eût eu la signification de ce mouvement d'effroi!
--Oh! nous sommes bien seuls, monsieur, murmura Jean. Ne craignez rien. Il est, je le sais, des mots qu'on ne doit pas prononcer... Si j'ai osé vous dire quelque chose de ce que j'ai surpris involontairement, c'est qu'il était de mon devoir de vous rassurer, de vous épargner une imprudence...
Norbert comprit que le vieux domestique le supposait plus coupable encore qu'il ne l'était réellement.
--Malheureux!... interrompit-il, qu'oses-tu croire!... Mon père n'a pas goûté à ce vin, je lui ai arraché le verre avant qu'il n'y eut trempé ses lèvres, et je l'ai lancé dans la cour où tu retrouveras les débris...
--Je ne suis pas votre juge, monsieur, et vous n'avez pas d'explications à me donner. Ce que vous voudrez que je croie, je le croirai...
--Ah!... il doute!... s'écria Norbert, il ne veut pas me croire!... Jean, au nom de tout ce que j'ai de sacré, je te le jure, je suis innocent!
Le vieux valet hocha tristement la tête.
--Il faut que vous le soyez, en effet, monsieur, répondit-il; oui, il le faut. Ne devons-nous pas sauver l'honneur de la maison! Même, écoutez-moi bien: si on arrivait à découvrir quelque chose, à soupçonner... Eh bien!... rejetez tout sur moi... hardiment. Je me défendrai, mais si mal, qu'on me croira coupable. Et, tenez, au lieu de jeter la bouteille, je veux la garder, je la casserai maladroitement dans ma chambre, et si on fait une perquisition, on la trouvera... Ce sera une preuve, cela!... Qu'importe qu'un pauvre homme comme moi passe en jugement et même soit condamné!... Tandis que vous,... un Champdoce!...
Norbert se tordait les bras de désespoir. L'expression de ce dévouement sublime lui prouvait que la conviction de Jean était arrêtée, et que, quoi qu'il pût faire ou dire, il ne l'ébranlerait pas.
Il allait le tenter, pourtant, expliquer ce qui s'était passé, quand, au premier étage, retentit le bruit d'une porte qu'on fermait.
--Silence! fit précipitamment Jean, on va venir. Il ne faut pas qu'on nous trouve en conciliabule, cela éveillerait certainement des doutes... Grand Dieu! on en a déjà peut-être... Je ne puis m'ôter de l'idée qu'on lit le secret sur ma figure, dans vos yeux... Vite, monsieur, remontez, soyez prudent, prenez sur vous d'être calme, c'est l'honneur du nom qui est en jeu!...
Norbert obéit, il remonta.
La chambre du duc, lorsqu'il y rentra, était déserte. Un à un, les domestiques s'étaient retirés, et il ne restait plus que Méchinet, le berger vétérinaire, qui, établi dans l'embrasure d'une fenêtre luttait contre le sommeil et faisait des efforts inouïs pour tenir ses yeux ouverts.
Quand parut le «jeune maître,» il se leva.
--Monsieur, dit-il, on vient d'apporter le remède ordonné par le docteur. J'en ai fait prendre une cuillerée à M. le duc, et il me semble qu'elle produit un certain effet. Voyez plutôt...
Il n'y avait ni à dire: non, ni même à hésiter, il fallait regarder. Norbert regarda.
Il lui parut que la face du moribond était moins tuméfiée. Une des paupières était à demi relevée et laissait apercevoir le globe de l'oeil terne, sans vie ni chaleur, et comme noyé dans un liquide blanchâtre.
--Le docteur, ajouta Méchinet, a bien recommandé de donner une cuillerée de la potion de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que la fiole soit vide.
--C'est bien.
--C'est que... si monsieur le permettait, je suis terriblement las... Jean va venir, il me l'a promis. Si j'allais me coucher à présent, je serais levé plus tôt demain pour relever monsieur...
Du geste, Norbert lui montra la porte, et roulant un fauteuil, il s'assit en face du lit.
Une irrésistible fascination, plus forte que sa volonté et que sa raison, l'attirait près du corps inanimé de son père, il n'en pouvait détacher ses regards.
En quelques heures, Norbert avait enduré tout ce que l'organisation peut supporter de douleurs, et, à tant de chocs successifs, sa sensibilité s'était évanouie. C'est que les facultés humaines sont bornées, et certaines limites une fois dépassées, l'âme et le corps perdent jusqu'à la perception de la souffrance.
Enseveli dans une sorte d'engourdissement, Norbert s'efforçait de se rappeler quelle succession rapide d'événements l'avait conduit à l'abîme.
Le bandeau si fortement noué sur ses yeux tombait; il voyait et il jugeait.
Il lui semblait encore entendre la voix rude de son père, lui disant:
--Cette fille n'est qu'une intrigante, elle ne vous aime pas, elle veut votre nom et votre fortune...
Il s'était révolté alors, il avait cru ouïr un blasphème. Hélas! le duc n'avait que trop raison, il fallait bien le reconnaître.
La certitude d'avoir été pris pour dupe enflammait son ressentiment. Il était bien niais, bien sot, qu'il ne s'était aperçu de rien!...
Mille circonstances lui revenaient, qui eussent dû l'éclairer.
Comment n'avait-il pas vu que cette jeune fille se jetait à sa tête, qu'elle mettait en oeuvre des séductions indignes d'une honnête femme, que tout en elle était combiné, son abandon ou sa réserve; qu'elle s'emparait de son inexpérience; qu'elle le poussait peu à peu dans cette voie fatale au bout de laquelle il avait rencontré l'abîme!
Le sens monstrueux de la comédie jouée chez Dauman éclatait à ses yeux.
Celle qu'il croyait une noble et pure jeune fille était la complice du «Président.» Ils s'étaient entendus pour exalter sa haine jusqu'à la folie, et au dernier moment, ils lui avaient remis le poison qu'il devait verser à son père.
Il frémissait en reconnaissant tout cela, et cette Diane de Sauvebourg qu'il avait aimée jusqu'au crime, il la haïssait maintenant avec une violence égale...
Le jour venait, cependant; il était brisé, il s'endormit d'un mauvais sommeil, plus pénible encore que la veille, sommeil peuplé de fantômes...
Il était près de midi quand il s'éveilla. Le soleil inondait la chambre, le docteur était debout près du lit.
Après un court examen, il s'approcha de Norbert.
--Nous sauverons le corps, lui dit-il.
Le médecin de Bivron ne se trompait pas.
Le soir même, le duc de Champdoce put se soulever sur son lit. Le lendemain, il balbutia quelques paroles inintelligibles. Le jour suivant, il fît comprendre qu'il avait faim.
Il était sauvé. Mieux eût valu la mort.
La puissante volonté qui animait ce corps d'athlète avait été anéantie. L'oeil avait perdu sa flamme, la physionomie son intelligence; la lèvre inférieure retombait avec une navrante expression d'idiotisme.
Et nul espoir de guérison. Le duc resterait toujours ainsi... toujours!
Après avoir reconnu l'énormité du crime, Norbert pouvait mesurer l'immensité du châtiment...
C'est à ce moment seulement que Jean osa parler de la visite de M. de Puymandour, et telle était la disposition d'esprit de Norbert, qu'il pensa que c'était un avertissement du ciel même.
--Du moins, dit-il, la volonté de mon père sera faite.
Et en effet, sans perdre une minute, il écrivit à M. de Puymandour qu'il l'attendait, et qu'il espérait bien que le malheur qui le frappait ne changerait rien aux projets arrêtés... C'était sa destinée qu'il fixait.
X
Pareille au mineur qui, sa mine chargée et sa mèche allumée, se retire à l'écart en attendant l'explosion, Mlle Diane de Sauvebourg, en quittant Dauman, s'était hâtée de regagner la maison paternelle.
Les heures, ainsi qu'elle l'avait prévu, se traînèrent mortellement longues et douloureuses.
Si robuste que fût son énergie, si grande que fût sa puissance sur elle-même, elle ne put entièrement dissimuler l'angoisse qui l'étreignait et qui devenait plus poignante à mesure que s'avançait la soirée.
Pendant le souper, qui au château de Sauvebourg avait lieu vers neuf heures, il lui fut presque impossible de parler, et il lui fallut des efforts inouïs pour avaler quelques bouchées.
Elle se disait qu'en ce moment même on soupait pareillement à Champdoce, et son imagination lui représentait avec une vivacité et une netteté effrayantes, le duc vidant le verre où Norbert avait mis le poison.
Par bonheur, ni le marquis ni la marquise de Sauvebourg ne faisaient attention à elle.
Ils avaient reçu, dans la journée, une lettre qui leur annonçait que leur fils, le frère aîné auquel on sacrifiait Mlle Diane, et qui vivait magnifiquement à Paris, était assez sérieusement indisposé. Ils étaient inquiets et soucieux, ils parlaient d'entreprendre le voyage.
Ils ne firent donc aucune objection, quand en sortant de table, Mlle Diane annonça qu'elle avait une migraine affreuse et demanda la permission de se retirer chez elle.
Seule dans sa chambre de jeune fille, sa soubrette congédiée, elle eut un soupir d'ineffable soulagement.
Enfin, elle n'avait plus besoin de se contraindre, de composer sa physionomie, de surveiller ses regards.
Elle était libre d'être inquiète à son aise, et elle l'était horriblement, torturée par l'incertitude de l'événement.
La pensée de se coucher ne pouvait lui venir; à quoi bon? Elle s'enveloppa d'un grand peignoir de mousseline, et, ouvrant une fenêtre, elle s'accouda au balcon sculpté.
Que n'eût-elle pas donné pour posséder, ne fût-ce qu'une seconde, ce merveilleux pouvoir qui permet de voir et de savoir ce qui se passe au loin!
Elle se penchait, le cou tendu, la pupille dilatée, dans la direction de Champdoce, comme si elle eût espéré une révélation d'une lueur dans les ténèbres, ou d'un bruit troublant le silence de la campagne.
Il lui paraissait impossible que Norbert ne cherchât pas et ne trouvât pas un expédient pour lui faire savoir qu'ils avaient réussi... ou échoué.
A deux ou trois reprises, des pas rapides qui sonnaient sur un chemin longeant le parc lui causèrent d'atroces palpitations. Si c'était lui!...
Mais non; c'était quelque gars de Bivron venant de visiter sa bonne amie, et qui rentrait en hâte.
Le jour allait venir, cependant; le ciel, au levant, se nuançait de teintes oranges, la cime des arbres frissonnait à la brise matinale.
Mlle Diane se sentait glacée jusqu'à la moelle des os. Elle referma la fenêtre, et, toute grelottante, se blottit sous ses couvertures, n'osant appeler le sommeil.
Norbert, se disait-elle, aura jugé imprudent de s'éloigner; il est impossible que j'aie de ses nouvelles avant l'heure du déjeuner.
Mais tous les calculs qu'elle faisait ne la rassuraient pas; elle fut sur pied la première et alla se poster à un endroit du jardin d'où on découvrait la route.
Rien ne venait. La cloche sonna le déjeuner, et elle dut aller s'asseoir à table, entre ses parents. C'était le supplice de la veille, mille fois plus douloureux.
Enfin, vers trois heures, n'y pouvant tenir davantage, elle s'échappa et courut chez Dauman.
Il devait, pensait-elle, savoir quelque chose, et, au pis-aller, il trouverait des raisons qui calmeraient son intolérable inquiétude. Elle se trompait.
Le «Président» n'avait guère passé de meilleurs instants qu'elle, et toute la nuit il avait sué entre ses draps, l'agonie de la peur.
Toute la matinée il était resté claquemuré dans son cabinet, tremblant au moindre bruit, et c'est au tantôt seulement qu'il s'était hasardé à sortir, espérant recueillir quelques informations.
Son espoir ne fut pas tout à fait déçu. Le minotier de Bivron, qu'il rencontra, lui apprit que la veille, sur le tard, on était venu chercher le médecin pour M. de Champdoce, lequel était à toute extrémité.
Dauman rentrait avec ce seul renseignement, sensiblement menaçant, quand arriva Mlle de Sauvebourg.
En la reconnaissant, sa joue blême s'empourpra, ses yeux flamboyèrent, et sans souci de la civilité, il lâcha le plus grossier juron de son répertoire.
--C'est vous, fit-il brusquement; que voulez-vous? Il faut que vous soyez folle pour venir ici!... Vous tenez, paraît-il, à apprendre à tout Bivron que nous sommes les complices de Norbert...
--Grand Dieu!... qu'y a-t-il?
--Il y a que ce duc de malheur n'est pas mort, et que, s'il se remet, nous sommes flambés! Quand je dis: nous, je veux dire: moi. Vous, on vous tirera toujours de là; vous êtes la fille d'un noble, et les gros ne se mangent pas entre eux. C'est moi qui payerai pour tous!
--Vous disiez que c'était... foudroyant.
--J'ai dit cela, moi!... c'est faux. Ah! si j'avais su. Mais je nierai tout. Vous m'avez trompé et volé. C'est que je me défendrai, oui! Vous, les nobles et toute la clique, je vous mettrai plus bas que la boue. Je suis un honnête homme, moi!... Il fallait faire le coup vous-même, vous êtes une gaillarde, vous n'auriez pas perdu la tête, tandis que cet imbécile qui est votre amant aura caponné!...
Être ainsi outragée, et par un tel misérable! Mlle Diane essaya de se révolter.
Mais il lui coupa la parole. La frayeur d'un lâche est impitoyable.
--Ah! je n'ai pas le temps de mettre des gants pour vous parler, reprit-il, quand je sens ma tête branler sur mes épaules. Ainsi, faites-moi un plaisir: décampez et ne remettez plus les pieds ici.
--Soit!... je vais envoyer quelqu'un à Champdoce.
--Sacré tonnerre! s'écria Dauman, avec un geste menaçant, si vous faisiez cela!... Pourquoi, pendant que vous y êtes, n'allez-vous pas demander au duc de Champdoce si le poison était de son goût?...
Mais Mlle de Sauvebourg voulait savoir. Tout lui paraissait préférable à l'horreur de l'incertitude. Elle tint ferme; après avoir prié, elle menaça, et à la fin elle obtint de Dauman qu'il irait à la découverte, et que, si le lendemain ils n'apprenaient rien de précis, ils enverraient, le jour suivant, la fille de la mère Rouleau à Champdoce.
Ils convinrent encore, avant de se séparer, de l'endroit où ils se rencontreraient pour échanger leurs informations...