Les esclaves de Paris

Part 46

Chapter 463,785 wordsPublic domain

--Il vous a offensée, Diane, et il a osé venir me le dire... s'en vanter... à moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un bâtard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang des Champdoce! A ses lâches insultes, j'ai répondu par des menaces, il a frappé...

Mlle de Sauvebourg fondait en larmes.

--Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause...

--Vous!... Vous lui avez peut-être sauvé la vie. Sans vous, Diane, j'aurais châtié ce suprême outrage. Me frapper de son bâton, moi, comme un laquais!... Votre souvenir m'a arrêté... j'ai fui, et jamais plus je ne passerai le seuil du château. On parle de la malédiction des pères, celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est plus mon père, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutôt, non... je veux me souvenir pour haïr et pour me venger.

De sa vie, maître Dauman n'avait éprouvé joie si pleine et si grande. Tous ses exécrables instincts s'épanouissaient délicieusement.

Certes, il avait été puissamment servi par les circonstances, mais enfin il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons, préparé et hâté la dernière crise, maintenant imminente.

Le moment lui parut venu de prendre la parole.

--Enfin, monsieur le marquis, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon! Votre père a enfin commis une imprudence qui va lui coûter cher... Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous vous tenons...

--Que voulez-vous dire?

--Simplement qu'il dépend de nous de secouer dès demain le joug paternel. Enfin, nous possédons les éléments d'une plainte!... Nous avons séquestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, sévices graves, coups et blessures ayant mis la vie en péril... toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi! Un médecin va venir, qui constatera l'état de la tête et fera un rapport que nous garderons. Les faits sont-ils niables? Non. Nous produirons quantité de témoins. Pour ce qui est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un référé, à l'effet de voir dire que nous ne serons pas réintégré au domicile paternel. En même temps, requête: «Attendu que le duc de Champdoce prétend violenter nos sentiments les plus légitimes et les plus respectables, nous supplions humblement monsieur le président, etc., etc...,» comme il est dit au modèle 7 du formulaire... Ensuite, jugement qui nous émancipe, ou qui du moins...

--Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit d'épouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce?

Maître Dauman hésita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'état mental du duc, Norbert pouvait arriver à obtenir de la justice l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le dire, c'était conseiller la patience.

Il répondit donc hardiment:

--Non, monsieur le marquis.

--Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lavé leur linge sale en famille, je ferai de même.

Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le «Président».

--Si j'osais, commença-t-il, donner un conseil à Monsieur le marquis...

--Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service. Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une vingtaine de mille francs.

--On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher... bien cher!...

--Eh! que m'importe!

Mlle de Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrêta d'un geste.

--Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrême agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut être qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous sépare... Il faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sûre où nous vivrons heureux et ignorés...

--Mais c'est de la folie! s'écria Dauman effrayé.

--Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert.

La jeune fille baissa la tête sans répondre.

--On vous poursuivrait, insista le «Président», on vous découvrirait infailliblement.

--Silence!... fit impérieusement Norbert.

Et, s'agenouillant devant Mlle de Sauvebourg, il lui dit d'une voix tremblante de la passion la plus vive:

--Est-ce vrai, Diane, que vous hésiterez à me confier votre vie, si je vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entière, toutes mes pensées et tout mon être? Quand je vous le demande à genoux, à mains jointes, refuserez-vous de fuir?...

A la contraction des traits de Mlle de Sauvebourg, on devait croire qu'un violent combat se livrait en elle.

--Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis.

D'un bond, Norbert se redressa.

--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir. Fou que j'étais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais aimé.

Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noyés de pleurs.

--Tu l'entends, ô mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il dit que je ne l'aime pas!...

--Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut?

--Norbert, mon ami...

--Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les préjugés, l'opinion...

Il s'interrompit, accablé du regard de reproche que lui jetait Mlle Diane.

--Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu'à me justifier?... Que me parlez-vous de préjugés! Ne les ai-je pas défiés?... Ai-je craint de me montrer par les chemins, en plein jour, appuyée sur votre bras? Le monde!... il m'a jugée déjà, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons dit, je pourrais sans rougir le répéter à ma mère; trouvez quelqu'un qui le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas perdue de réputation, alors que jamais les bornes de l'austère pudeur n'ont été franchies? Quand on parle à Bivron de la demoiselle de Sauvebourg, on ajoute: «Ah! oui, la maîtresse du jeune marquis de Champdoce!»

Sa voix était si douce à la fois et si pénétrante, que Dauman lui-même était ému. Il sentait dans le coin de sa paupière ce picotement qui annonce une larme près de venir, quand il crut s'apercevoir que Mlle de Sauvebourg lui faisait un signe.

Il douta. Avait-elle donc la plénitude de son sang-froid? Était-ce supposable? Cet accent qui arrivait à une telle intensité d'émotion serait donc joué?

Norbert, lui, était transporté de colère.

--Qui parle ainsi? s'écria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement qu'avec un profond respect?

--Hélas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il y a quelques heures, pendant que votre père m'accablait de son mépris, quatre personnes, cachées près de nous, écoutaient...

--C'est impossible.

--Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui étaient cachés.

Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas à se méprendre au coup d'oeil que venait de lui lancer Mlle de Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obéir?

--Écoutez, fit-il... On m'appelle... excusez...

Et il sortit, refermant à grand bruit la porte derrière lui.

Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que Norbert remarquât le départ du «Président».

Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre.

--Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait même pas eu cette vulgaire prudence, cette délicatesse banale de s'assurer que nul ne pouvait l'entendre! On écoutait!... Et lui ne se doutait pas qu'en vous outrageant comme il l'a osé faire, il se couvrait de honte, il se déshonorait!...

--Hélas!

--Quelle folie est donc la sienne! Notre désespoir présent ne lui suffit pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espère-t-il? Croit-il ainsi me forcer à accepter cette héritière qu'il m'a choisie, cette Marie de Puymandour que je hais sans la connaître!...

Mlle de Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait à son fils. Ce nom devait rester gravé dans sa mémoire, comme s'il eut été imprimé au fer rouge dans sa chair même.

--Ah! murmura-t-elle, c'est Mlle Marie qu'on vous offre...

--Oui, elle... ou plutôt ses millions... S'il s'en trouvait une plus riche dans le pays, fût-elle la dernière des vachères, on me l'imposerait. Mais ma main se séchera et tombera en poussière avant que je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!...

Elle sourit tristement, et murmura:

--Pauvre Norbert!

Ces deux mots, ainsi prononcés, avaient une signification que le jeune homme ne pouvait pas ne pas comprendre.

--Vous êtes cruelle, reprit-il, pénétré de douleur. Qu'ai-je fait pour mériter cette injuste défiance? Avec quels serments dois-je jurer que je n'aurai jamais d'autre femme que vous?...

Mlle de Sauvebourg ne répondant pas, il crut voir comme une lueur dans ses ténèbres.

--Grand Dieu! s'écria-t-il, palpitant d'espérance, est-ce parce que vous doutez de moi que vous refusez de me suivre?

--Non, le doute ne m'arrêterait pas.

--Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous méprisez les absurdes propos du monde? N'est-ce donc pas la liberté, le bonheur, que je vous propose? Qui vous retient?

Elle se redressa fièrement, et d'une voix ferme répondit:

--Ma conscience!

Norbert fut comme anéanti.

Jusqu'à ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait oublier l'injure reçue et sa haine, et voici qu'il lui échappait comme de l'eau qu'il aurait essayé de retenir entre ses mains.

Il comprenait que rien désormais ne serait capable de faire revenir Mlle Diane sur sa résolution.

Cependant elle continuait:

--Oui, ma conscience, dont je ne saurais étouffer la voix, ma conscience, qui jusqu'ici m'a donné le courage de marcher le front haut, en dépit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment, elle me crie: «Arrête!» Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon devoir, et dût mon coeur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous suivrai pas...

Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit avec plus d'énergie:

--Seule au monde, j'hésiterais peut-être. Mais j'ai les miens, j'ai une famille où l'honneur est comme un dépôt sacré, dont chaque membre garde une portion dont il doit compte aux autres...

--Une famille qui vous sacrifie à un frère aîné!...

--Soit!... Je n'en aurai que plus de mérite! Où avez-vous pris que la vertu soit toujours facile?

Elle prêchait la révolte, et donnait l'exemple de la piété filiale!... Mais Norbert n'était pas en état d'apercevoir la contradiction.

--Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord. Pour une jeune fille, sortir du cadre étroit des conventions sociales, c'est la mort. Vous cesseriez bientôt d'estimer celle que les autres mépriseraient...

--Me croyez-vous donc?...

--Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui, et que demain on vienne vous apprendre que mon père, pour un propos sur mon compte, s'est battu en duel et a été tué... que ferez-vous?

Tant d'objections se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre garçon qu'il resta court.

--Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en ce pays, près de votre père, serait insoutenable... Il serait, je le sens, plus sage d'obéir, mais vous conseiller d'épouser... cette autre, est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans à peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez je le veux!...

--Vous oublier!... s'écria Norbert; moi!...

Et saisissant le bras de Mlle de Sauvebourg il ajouta:

--Vous pourriez donc m'oublier, vous!

Il était si près d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle brûlant.

--Moi, balbutia-t-elle; moi!...

Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard.

--Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous?

A cette question, Mlle de Sauvebourg parut perdre contenance. Un sanglot souleva sa poitrine, son énergie parut sur le point de l'abandonner.

--Moi, répondit-elle d'une voix douce et résignée comme devait l'être celle des martyres près d'entrer dans le cirque, moi je connais mon sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernière fois. Je vais rentrer à Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon père irrité et menaçant. Il me fera monter dans une voiture et... demain... je serai au couvent.

--Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie; ne ma l'avez-vous pas dit?

Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.

--Oui, répondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver à cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre père. Là-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau est si lourd qu'il vous écrase, on le jette... Dieu ne saurait punir cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai...

Elle avait, tout en parlant, glissé sa main sous son corsage, et elle en sortait à demi le flacon de verre noir.

Norbert comprit.

--Malheureuse! s'écria-t-il.

Il voulut lui prendre le flacon, elle résista, elle se débattit, pourtant il parvint à s'en emparer.

Mais cette lutte parut avoir épuisé les dernières forces de Mlle Diane. Ses beaux yeux se fermèrent, sa tête se renversa, elle s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hérissés, se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir.

On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques paroles d'une voix défaillante, mais pourtant distincte.

Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa liberté à elle. Puis, avec une admirable précision, elle donnait toutes les indications qu'elle tenait de Dauman.

--Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pincée dans du vin ou dans du café... On ne peut se douter de rien...

A cette pensée qu'elle voulait mourir, cette bien-aimée de son âme, et mourir parce qu'on la séparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert sentait sa raison s'égarer.

--Diane, répétait-il, en se penchant vers elle, Diane!...

Mais elle poursuivait, comme dans le délire de la fièvre:

--Mourir!... après tant de divines espérances. Ah!... monsieur de Champdoce, vous êtes sans pitié!... Vous m'avez pris mon bonheur, il vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le présent et l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grâce, monsieur le duc!...

Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla épouvanter Dauman dans son corridor.

Un exécrable projet venait d'éclater dans son cerveau.

Il souleva Mlle Diane et la déposa dans le fauteuil du «Président».

--Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne partirai pas...

Il la regarda une fois encore: elle avançait les lèvres, comme pour les tendre à ses baisers, elle murmurait son nom...

Eût-il eu sa raison encore, c'eût été la dernière goutte du philtre qui verse l'ivresse furieuse, folle.

--Tu seras à moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'était destiné, sera le châtiment et la vengeance...

Et aussitôt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en état de somnambulisme, il se retira...

Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison, que déjà maître Dauman s'était précipité dans son cabinet.

Il était blême, ce digne «Président», et ses dents claquaient.

Cette scène, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un clignement d'yeux, l'avait terriblement remué.

Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperçut Mlle Diane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la fenêtre, le front collé à la vitre, regardant s'éloigner Norbert.

--Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!

Norbert venait de quitter la grande route. Mlle de Sauvebourg ne pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna.

Elle était pâle sans doute, mais non extrêmement. Ses paupières étaient rouges et gonflées, mais l'orgueil de la victoire éclatait dans ses yeux.

--Demain, Président, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce!

Il était à ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne trouvait pas une syllabe.

--A moins, cependant, ajouta Mlle Diane, que tout ne se découvre ce soir.

Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre échine. Elle disait cela d'un ton!... Brrr!...

Pourtant, à tout hasard,--il faut tout prévoir,--il essaya de poser la base d'un futur système de défense.

--Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on découvrir, que voulez-vous dire?...

Elle lui lança un regard si écrasant de mépris et d'ironie qu'il en fut attéré, et que les mots expirèrent dans son gosier.

Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec Mlle Diane, comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'était jouée de lui. Il avait été sa dupe.

--Le succès semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est maladroit.

Avec une tranquillité affectée, presque incroyable, après toutes les émotions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle rajustait sa coiffure un peu dérangée et redonnait à sa robe ses plis gracieux.

Quand ce fut fini, après un dernier coup d'oeil au miroir du «Président»:

--On doit s'inquiéter de mon absence à Sauvebourg, dit-elle, il faut que je rentre...

Et d'un ton où perçait, en dépit de sa puissance sur elle-même, ses mortelles angoisses et les affreuses appréhensions qui l'agitaient, elle ajouta:

--Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous à demain!... Tout sera décidé quand nous nous reverrons, Président!... Allons... adieu!

Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se demandait s'il n'avait pas rêvé.

Mais non. Il était bien éveillé. Et avant de s'éloigner, Mlle de Sauvebourg lui avait, comme à dessein, jeté une inquiétude qui grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'étreignait, qui l'obsédait comme ces spectres grimaçants qui, dans les nuits de cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids imaginaire étouffe.

Ces trois mots: «Norbert est maladroit» étaient comme une meule oscillant au-dessus de sa tête et près de l'écraser.

Si grande devint sa terreur qu'un instant il délibéra s'il ne courrait pas jusqu'au château de Champdoce, pour prévenir... Mais c'était aller au-devant d'un péril certain!

Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de réfléchir.

Peut-être tout s'accomplissait-il en ce moment même? Où était à présent Norbert, que faisait-il?

Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit à Champdoce, entre deux rangées de noyers.

Toute faculté de raisonnement était abolie en lui, et cependant il croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement particulier. Ceux qui ont approché les fous savent avec quelle stupéfiante lucidité ils tirent d'une imagination absurde des déductions logiques.

Les ténèbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumière sa résolution. Il voyait très clairement comment il en viendrait à ses fins.

Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin récolté dans les environs, très sain, mais grossier. Le duc, pour son usage particulier, s'en réservait d'une qualité meilleure, qu'il tirait de ses propriétés du Médoc.

Le vin du maître, comme on disait au château, lui était servi dans une grosse bouteille, qu'après chaque repas on plaçait sur une des planches de la salle commune, à la portée de tous, et sans danger, car personne n'eût osé y toucher.

Norbert pensait à cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il entra dans la cour du château, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient, occupés à charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne pour le regarder curieusement.

Ils savaient tous les événements de tantôt: que M. de Champdoce avait voulu assommer son fils, et que celui-ci s'était enfui en le maudissant.

Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa présence les emplissait d'étonnement, car ils avaient pensé qu'on ne le reverrait pas de longtemps à Champdoce.

Lui, sans prendre garde à eux, marcha droit à la salle commune. Elle était déserte. Il eut un soupir de satisfaction.

Alors, mû par un instinct de prudence qu'on n'eût pas attendu de son égarement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de s'assurer que nul ne l'épiait. Il se pencha même aux fenêtres.

Il était bien seul!

Aussitôt, avec une rapidité extrême, et une prodigieuse précision de mouvements, il atteignit la bouteille, la déboucha avec ses dents, et y fit glisser, non une pincée, mais deux ou trois de la poudre du flacon.

Il agissait mécaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses actes, comme si une volonté autre que la sienne eût disposé de ses membres.

Mais il ne négligea rien.

A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour hâter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le vin ou de provoquer une mousse suspecte.

Quelques atomes de la poudre étaient restés attachés au goulot de la bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque accident, mais avec son mouchoir de poche.

Tout fut terminé on moins d'une minute.

Il remplaça la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin, attendant...

M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande allée de marronniers.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, cet homme entêté, jusqu'à l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait.

Non, assurément, à cause de l'acte en lui-même, il estimait que Norbert méritait, et au-delà, le châtiment qu'il lui avait infligé, mais en raison des conséquences possibles, sinon probables.

Les considérations qui avaient frappé Dauman, l'apôtre du Code, se présentaient à son esprit comme autant de cuisants remords.

Il apercevait tous les éléments d'une plainte au parquet. Quels en seraient les résultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour beaucoup de gens sa façon de vivre présentait un caractère très accusé de monomanie.

Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlèverait-il pas toute autorité sur son fils? C'était à supposer. Qui sait? on lui contesterait peut-être jusqu'à l'exercice de son influence morale.

L'idée de recourir à la justice ne viendrait pas à Norbert, pensait-il; mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler?

Toutes ces réflexions enflammaient sa colère, mais lui démontraient en même temps l'absolue nécessité de dissimuler, d'agir désormais avec une prudence extrême.

Il ne renonçait pas à ses vues sur Mlle de Puymandour non, il eût renoncé à la vie plutôt; mais il se résignait, pour atteindre son but, à substituer la ruse à la violence.

L'important, le difficile aussi, était de ramener Norbert. Consentirait-il à revenir sous le toit paternel?

Il ne serait pas fort malaisé ensuite de l'amadouer et de lui faire oublier, à force de cajoleries, l'odieuse scène.

Il en était là quand on vint le prévenir en hâte de la rentrée de Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agréable nouvelle.

--Je le tiens! pensa-t-il.

Et lestement il gagna le château.

Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect accoutumé, ne se leva pas.

Cette infraction aux règles de l'étiquette domestique frappa beaucoup le duc.

--Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drôle se croit déjà affranchi de tout devoir?

Mais il ne laissa rien paraître de l'inquiétude que lui causa cette petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage de son fils lui causait une certaine impression.

--Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas fait panser votre blessure?

Il attendait une réponse, elle ne vint pas.