Les esclaves de Paris

Part 41

Chapter 413,795 wordsPublic domain

--Et ce n'est pas tout, disait-elle, cette pauvre Besson a trois petits enfants qui manquent de tout. Où prendrait-elle de quoi les vêtir, quand elle n'a pas toujours assez de pain pour leur faim? Le père de ces malheureux est bon ouvrier, dit-on, mais mauvais sujet et fainéant. Le peu qu'il gagne, il le dépense dans les cabarets, et quand il rentre chez lui ayant bu, il bat sa femme.

C'était justement à ce Besson, un ivrogne dont la femme était à la mendicité, que Norbert se trouvait avoir souscrit une obligation de 4,000 francs.

C'était là un des deux clients qui, à entendre maître Dauman, lui confiaient pour les faire valoir, leurs économies.

Mais Norbert ne fit pas attention à ce détail.

Il ne comprenait qu'une chose, c'est que Mlle Diane allait le quitter, regagner Sauvebourg, et qu'il ne la verrait plus.

Déjà elle avait ramassé le panier qu'elle avait laissé échapper en tombant.

--Avant de vous dire adieu, monsieur le marquis, commença-t-elle avec une véritable hésitation, je désirerais... je voudrais... si j'osais... vous demander un service.

--A moi, mademoiselle? Oh! je vous en supplie, parlez!...

Elle ne put s'empêcher de sourire de l'enthousiasme de Norbert.

--Vous m'obligerez beaucoup, reprit-elle, en ne parlant à personne du petit accident de tout à l'heure. Si le bruit en arrivait aux oreilles de mes parents, ils s'inquiéteraient et me priveraient peut-être de la petite liberté qu'ils me laissent et qui profite tant à mes pauvres.

--Je me tairai, mademoiselle; personne ne saura l'horrible malheur qui a failli...

--Merci, monsieur le marquis, interrompit Mlle Diane, merci!...

Et dessinant une coquette révérence, elle ajouta gaiement:

--Par exemple, une autre fois, avant de tirer, vous ferez bien de vous assurer qu'il ne passe personne dans le sentier.

Ce fut tout, elle s'éloigna.

Mais elle ne boitait plus; elle était si heureuse qu'il semblait que ses pieds ne touchaient plus la terre.

C'est qu'elle n'avait pu se méprendre aux regards de Norbert, au tremblement de sa voix, à ses gestes, à son attitude. Elle avait lu sur sa physionomie comme dans son coeur même ses pensées les plus secrètes, et elle ne pouvait douter de l'impression profonde que gardait cet adolescent.

Les femmes, d'ailleurs, ont comme un sixième sens qui leur révèle cela.

--Maintenant, se disait-elle, plus d'incertitudes, je serai duchesse de Champdoce.

Oh! comme elle le bénissait, ce bienheureux coup de fusil qui pouvait la tuer!

En moins de cinq phrases, et avec toutes les apparences du plus candide abandon, elle avait appris à Norbert tout ce qu'il importait qu'il sût.

Lui dire qu'elle passait tous les jours par ce sentier, ce n'était certes pas lui donner à entendre qu'elle espérait l'y revoir, mais c'était avouer qu'elle ne serait pas bien surprise de l'y rencontrer.

Parler de la petite liberté dont elle jouissait, cela ne signifiait-il pas, ou à peu près, que, le cas échéant, elle ne serait pas réduite à compter les minutes d'un entretien?

Elle était bien sûre que Norbert n'était pas de force à la deviner, mais elle était certaine aussi que pas une de ses paroles ne serait perdue.

Donc, elle n'apercevait pas d'obstacles.

Ah? si, pourtant. Le duc de Champdoce!...

Elle rejoignait en ce moment la route, elle se retourna cherchant si elle n'apercevrait pas encore Norbert.

Elle l'aperçut à la même place où elle l'avait quitté, dans la même attitude, ne bougeant non plus que les arbres qui l'entouraient.

Le pauvre garçon, lorsque Mlle Diane s'était éloignée, avait senti quelque chose se déchirer en lui. Longtemps il l'avait suivie des yeux, et longtemps après l'avoir perdue de vue, il restait sous le charme et comme en extase.

Quel événement!... Mais ne rêvait-il pas? Etait-elle bien là, tout à l'heure, près de lui, le regardant, lui parlant?...

Une inspiration lui vint qu'il jugea divine. Il pouvait se procurer une preuve de la réalité de ses impressions, et quelle preuve!...

Il s'agenouilla sur le sentier et après de minutieuses recherches, sous un brin d'herbe, il découvrit ce grain de plomb qui avait blessé Mlle Diane. Même, un peu de sang s'était caillé autour...

C'est lentement, perdu dans une rêverie d'une douceur infinie, qu'il regagna le château.

A sa grande surprise, quand il entra dans la cour, il vit la grande porte ouverte, et, sur le perron, son père qui lui cria dès qu'il parut:

--Enfin, vous voici; vite, hâtez-vous, que je vous présente à notre hôte.

VI

Depuis la mort de l'infortunée duchesse de Champdoce, les étages supérieurs du château restaient rigoureusement fermés.

Les appartements n'en demeuraient pas moins habitables. Le duc en prenait soin, de même qu'il se plaisait à embellir son hôtel de Paris, non pour lui, mais pour ses petits-enfants.

La salle à manger, par exemple, était splendide, avec ses grands dressoirs de chêne noir sculpté, rehaussés d'incrustations d'acier, chargés de montagnes de vaisselle plate, aux armes des Dompair de Champdoce. Tout y était grandiose, les buffets et les consoles, les sièges larges et bas, recouverts d'une précieuse tapisserie; la table, si pesante que deux hommes la remuaient à peine.

Lorsque Norbert, à l'appel de son père, pénétra dans la salle, il aperçut tout d'abord, au fond, près d'une fenêtre, un gros petit homme, haut en couleur, à la lèvre épaisse et lippue, aux yeux à fleur de tête, un peu chauve, portant moustache et royale.

Sa mise était soignée, recherchée, même. Il avait à coup sûr un homme de goût pour tailleur, mais sa tournure était commune et mesquine.

Humble et mesquine à la fois était sa mine. On eût dit un subalterne de la veille mal initié aux relations de l'égalité, s'exerçant timidement à l'insolence.

A l'entrée de Norbert, M. de Champdoce le prit par la main et, doucement, l'attira vers ce personnage.

--Monsieur le comte, fit-il, le marquis de Champdoce, mon fils.

Il se retourna ensuite vers Norbert, et dit:

--Marquis, M. le comte de Puymandour.

Norbert tout en s'inclinant un peu trop, était stupéfait et le laissait voir. Ce titre de marquis, jamais son père ne le lui avait donné.

Cet étranger soudainement introduit, contre toutes les habitudes du château, ce dîner dans la grande salle, cette cérémonie d'une présentation dans les règles de l'étiquette, la physionomie singulière du duc, tout cela était pour lui matière à réflexion.

Il n'était pas remis encore de son émotion du tantôt, et déjà un nouvel événement extraordinaire se présentait.

Une inquiétude vague l'agitait, comme s'il eût pressenti confusément que cette journée allait avoir sur sa destinée une influence décisive, et qu'elle serait comme le point de départ d'une vie toute différente de l'ancienne.

Cependant, la grosse cloche du perron, immobile depuis quinze ans sur ses gonds rouilles, sonna une volée.

Presque aussitôt, un valet de chambre parut, qui portait gauchement, avec les plus respectueuses précautions, une énorme soupière d'argent qu'il déposa sur la table.

Les convives s'assirent.

Ce dîner à trois, dans cette salle immense, eût été lugubre sans M. de Puymandour. Mais ce gros homme, outre qu'il avait la parole abondante et facile, possédait un fonds inépuisable de souvenirs, d'aventures, d'anecdotes et de balivernes, qu'il débitait d'une grosse voix vulgaire, riant d'un large rire de ses plaisanteries.

Tout en causant, il mangeait ferme et s'extasiait sur l'excellence du vin que le duc était allé chercher dans ses caves, où il en tenait en réserve des quantités considérables, destinées à égayer les repas de ses descendants.

Et le duc de Champdoce, si grave d'ordinaire, presque morose, silencieux comme les gens qu'obsède une idée fixe, M. de Champdoce souriait bonnement, paraissait prendre un plaisir extrême au bavardage de son hôte.

Etait-ce pure politesse d'amphitryon? Son approbation était-elle sincère? Sa gracieuseté ne cachait-elle pas une arrière-pensée? Le discerner était difficile.

Toujours est-il que Norbert n'en revenait pas.

Sans être doué d'une grande pénétration, il avait étudié son père comme l'esclave étudie son maître, et il le connaissait. Il avait retenu son opinion exacte sur quantité de choses, et savait précisément quels sujets avaient le don de lui plaire ou de l'irriter.

Or, M. de Puymandour eût parié de froisser toutes les idées du duc de Champdoce, de heurter tous ses préjugés, qu'il ne s'y fût pas pris autrement.

Mais il n'avait rien parié de semblable, le digne homme. Une telle pensée était bien loin de son esprit, cela sautait aux yeux. Sa figure n'exprimait que le parfait contentement de soi et des autres; il s'épanouissait, il triomphait en dehors, il jouissait.

Ces manières d'être n'avaient rien de surprenant pour qui était au fait de sa position dans le pays.

Il y jouissait d'une exécrable réputation.

M. de Puymandour habitait avec sa fille unique, Mlle Marie, une ravissante maison moderne, éloignée de moins d'une lieue de Champdoce. Recevoir était son plus grand bonheur, et il recevait magnifiquement.

Mais les hobereaux du voisinage, qui acceptaient de la meilleure grâce du monde ses bons dîners, ne se gênaient pas pour le déchirer à belles dents, tout en digérant. On disait très nettement: «Ce voleur de Puymandour,» ou encore: «Puymandour, ce coquin.» Il eût été prouvé qu'il s'était enrichi à arrêter des diligences sur les grands chemins, qu'on ne l'eût pas traité beaucoup plus mal.

C'est qu'en effet, il était riche. Il ne possédait pas moins de cinq millions, assuraient les bien informés. De là, certainement, la haine.

La vérité est que M. de Puymandour était un galant homme, avait fort honnêtement gagné ses millions, à faire le commerce des laines sur les frontières d'Espagne.

Son grand, son seul tort était de s'appeler simplement Palouzat.

Hélas! il vivait heureux et estimé à Orthez, sa ville natale, quand un matin la tarentule nobiliaire le piqua, et sa vie fut empoisonnée.

Son nom de Puymandour, il l'avait emprunté à une de ses terres; son titre de comte, il l'avait acheté à l'étranger; ses armes, il les avait commandées chez le meilleur faiseur de Paris.

Dès lors, il n'avait plus eu qu'une préoccupation: être, ou du moins paraître noble.

Chassé d'Orthez par les plaisanteries béarnaises, il vint s'établir en Poitou, espérant y trouver la noblesse moins exclusive et plus clémente. Funeste erreur!

Il fut toléré dès le premier jour; reconnu jamais. Et depuis douze ans, une moyenne de cinq allusions par jour lui prouvait qu'on oubliait pas son origine.

C'est dire quels sentiments de gratitude profonde il apportait au château de Champdoce.

Dîner chez ce terrible duc, qui jamais n'admettait personne à table, c'était recevoir un indiscutable brevet de noblesse.

Aussi, lorsqu'on eut servi le café,--le duc en avait envoyé acheter à Bivron,--la reconnaissance de M. de Puymandour, déborda en actions de grâces et en promesses d'absolu dévouement.

Mais dix heures sonnaient, il parla de se retirer, et bientôt il sortit, fier d'offrir son bras au duc de Champdoce, qui avait insisté pour l'accompagner jusqu'à la route. Ils allaient lentement, s'arrêtant de temps à autre, et Norbert qui marchait derrière eux, pouvait saisir quelques brides de leur conversation.

--Je n'ai qu'une parole, faisait M. de Puymandour, j'irai jusqu'au million tout rond, c'est une somme cela.

--Trop faible de moitié, répétait le duc.

--Songez que ce sera comptant.

--Jarnicoton! mon cher comte, vous irez bien jusqu'à quinze cent mille francs.

--Ah!... monsieur le duc, vous m'égorgez...

Mais qu'importait à Norbert cette discussion d'intérêts mesquins!

Il était à cent lieues de la situation présente. Depuis que cette jeune fille si belle lui était apparue comme une vierge miraculeuse à un mystique, sa pensée ne lui appartenait plus.

Sa préoccupation était si profonde, que c'est par un instinct purement machinal qu'il s'arrêta quand s'arrêtèrent son père et M. de Puymandour.

Et certes, il n'entendit rien des phrases qu'ils échangèrent avant de se séparer, tout en se prodiguant les poignées de main.

--Vous avez mon dernier mot, disait le duc de Champdoce.

--Oh! jamais, c'est impossible.

--Laissez donc, vous y viendrez... dans votre intérêt.

--Enfin, je réfléchirai. Nous avons du temps devant nous et nous sommes gens de revue. Sans adieu, monsieur le duc!...

--Sans adieu, cher comte. Mes respectueux hommages à Mlle de Puymandour.

Il était déjà loin, ce «cher comte,» et le duc de Champdoce restait en place, écoutant le bruit de ses pas qui devenait de moins en moins distinct.

Quand il fut certain qu'on ne pourrait l'entendre:

--Jarnicoton! s'écria-t-il, ce sire de Puymandour peut s'estimer heureux que j'aie besoin de lui. Vit-on jamais faquin plus outrecuidant!...

Sur cet amical adieu, il prit le bras de Norbert pour regagner le château. Mais sa contrainte de la soirée avait été trop forte pour qu'il n'éprouvât pas le besoin d'exhaler sa colère dissimulée.

--Voilà pourtant, disait-il, un des représentants de la nouvelle aristocratie. Et des meilleurs, notez-le. Car enfin, s'il est du dernier bouffon, et pitoyablement vaniteux, il a de l'intelligence et de la probité. Dans cent ans les fils de ces gens-là, mieux éduqués que messieurs leurs pères, constitueront une noblesse nouvelle tout aussi avide de prérogatives et d'influence que l'ancienne.

Pendant plus d'une heure encore, M. de Champdoce parla sur ce sujet, texte habituel de ses méditations. Il eût pu parler toute la nuit sans contradiction.

D'abord, son fils n'eût jamais osé l'interrompre; ensuite, il ne l'écoutait même pas.

Norbert en était à s'efforcer de ressaisir les plus minutieux détails de l'aventure du matin, et telle était la puissance de son désir, qu'il arrivait à la sensation intense de la réalité. Il revoyait Mlle de Sauvebourg, il touchait son bas taché de sang, sa voix harmonieuse vibrait à son oreille.

Mais n'avait-il pas été un peu niais et même ridicule?

Cette question, surtout, le préoccupait et l'inquiétait.

Après avoir failli tuer Mlle Diane, il s'était excusé avec autant d'à-propos, à peu près, que s'il lui eût simplement marché sur le pied ou déchiré la robe.

Quelle opinion avait-elle pu emporter de lui?

A cette idée, que sans doute elle le jugeait un être grossier et mal élevé, absolument indigne d'elle, il lui montait au cerveau des bouffées de rage folle.

A qui devait-il s'en prendre de n'être, par les façons et par l'éducation, qu'un paysan, un rustre? A son père. Ah! si le duc l'eût élevé selon sa condition, il connaîtrait les usages de la belle compagnie et saurait comment on parle aux jeunes filles pour s'en faire aimer. Et cette raison s'ajoutant à toutes celles qu'il croyait avoir de haïr son père, sa haine redoublait.

Cependant, ce que Mlle Diane avait préparé et prévu, se réalisa.

Norbert ne pouvait oublier qu'elle lui avait dit que tous les jours elle passait par ce sentier où il l'avait rencontrée.

Donc, il pouvait se trouver sur son passage, réparer sa maladresse.

En ce moment, il lui semblait qu'il avait mille choses à lui dire, et que si elle était là il trouverait des paroles pour l'émouvoir.

N'importe, il pouvait être trahi par sa timidité, et il passa la nuit à méditer et à écrire une lettre qu'il se proposait de lui remettre.

Ah! il eut du mal. Il déchira et brûla plus de quarante brouillons.

Écrire: «Je vous aime» tout simplement, lui semblait hardi et malséant, et il s'épuisa à chercher l'équivalent de cette phrase sublime.

Enfin, sur le matin, il crut avoir composé un chef-d'oeuvre.

Il se jeta sur son lit, dormit mal, et aussitôt après le premier déjeuner, il prit son fusil, siffla Bruno, et alla se poster à l'endroit précis où la veille il avait vu Mlle Diane gisant à terre, évanouie.

Hélas! c'est vainement qu'il attendit.

Les heures se traînaient lentes, éternelles, toutes pleines de fébriles impatiences. Elle ne vint pas.

Un instant, il eut la pensée d'aller s'informer d'elle chez la Besson, il n'osa.

Il y avait longtemps que le soleil était couché quand Norbert se décida à rentrer. Les plus cruelles angoisses l'obsédaient.

On l'eût certes bien surpris si on lui eût dit qu'en ne se montrant pas, Mlle de Sauvebourg obéissait à un calcul.

Cela était ainsi cependant.

Et même, pendant que Norbert, en proie aux plus affreuses incertitudes, l'attendait et se désespérait, par deux fois elle était venue l'observer en prenant bien des précautions pour ne pas être vue.

C'était là le trait d'une coquette expérimentée, et Mlle Diane sortait du couvent. Mais au couvent, on apprend surtout ce qu'on n'y enseigne pas.

Le lendemain, après s'être assurée que Norbert l'attendait encore, elle se serait peut-être retirée comme la veille, sans une circonstance fortuite.

Norbert, en effet, était revenu à cette place qu'il considérait comme sacrée, et il s'était juré qu'il y reviendrait tous les jours, tant qu'il n'aurait pas revu Mlle Diane.

Il s'était assis tristement sur le rebord du fossé, et son chien Bruno était couché à ses pieds.

Au moment où Mlle de Sauvebourg arrivait au coin du bois de Bivron d'où on apercevait le sentier, le bel épagneul la devina. Il se dressa, aboya joyeusement et s'élança vers elle.

Il n'y avait pas à hésiter, elle avança rapidement.

Tiré à l'improviste de ses rêveries, d'un bond Norbert se releva.

Mais si prompt que fut son mouvement, il lui prit dix secondes, et quand il sauta sur le sentier, il se trouva en face de Mlle de Sauvebourg.

Ils devinrent fort rouges tous deux, elle plus encore que lui, toute bouleversée de cette idée que peut-être elle avait été surprise se cachant pour observer.

Pendant un moment, ils restèrent immobiles l'un devant l'autre, silencieux, affreusement troublés, si rapprochés que leur haleine se confondait presque.

Instinctivement, ils baissaient les yeux, chacun redoutant que l'autre y pût lire les secrets de sa pensée.

Le coeur de Norbert battait à rompre sa poitrine, sa raison s'égarait.

Il tenait la main sur sa fameuse lettre. La remettrait-il?

Au dernier moment, il eut peur. C'était là une de ces démarches sur lesquelles on ne peut plus revenir. Le péril l'éclaira.

Il revit, comme en traits de feu, sa lettre entière et la jugea ce qu'elle était, puérile et ridicule.

L'inspiration devait le servir mieux que toutes les peines qu'il avait prises. Rassemblant toute son énergie, il eut le courage de rompre le premier le silence.

--Si j'ose me présenter ainsi devant vous, mademoiselle, commença-t-il de cette voix rauque et voilée que donne l'extrême émotion, c'est qu'une inquiétude insoutenable me déchirait. Aviez-vous seulement pu regagner Sauvebourg, blessée comme vous l'étiez!

Il s'arrêta, espérant un mot d'encouragement qui ne vint pas. Il poursuivit donc:

--Je brûlais de courir au château demander de vos nouvelles, mais vous m'aviez défendu de parler du malheureux accident... pour rien au monde je ne vous aurais désobéi.

--Je vous remercie, monsieur le marquis, balbutia enfin Mlle Diane.

--Hier, poursuivit Norbert, j'ai passé la journée ici, comptant les minutes. Me pardonnerez-vous ma folie? Je me disais que peut-être, ayant vu ma douleur, vous devineriez mes anxiétés, que vous en auriez pitié, et qu'alors, vous daigneriez...

Il n'acheva pas, effrayé de sa hardiesse, confondu de l'apparence d'impertinente présomption de ce qu'il allait ajouter.

Mlle de Sauvebourg, pourtant, ne parut point choquée.

--Hier, répondit-elle de son air le plus candide, j'ai été retenue par ma mère.

C'était tout dire... ou rien.

C'était, selon qu'on le prendrait, la reconnaissance d'un rendez-vous tacite où elle n'avait pu venir, ou simplement une formule de banale politesse.

Le secret des réponses équivoques, elle ne l'avait pas appris au couvent, toute femme le possède de naissance. Mais Norbert était trop naïf encore pour saisir la nuance.

--Depuis deux jours, reprit-il, j'ai perdu la possession de moi-même et mon libre arbitre. Dépend-il de moi de cesser de penser que j'ai failli commettre un horrible crime, et que je vous ai vue où nous sommes, étendue à terre, sans mouvement, plus blanche qu'une morte!

Comment oublier que, penché vers vous, j'ai épié votre réveil, que je vous ai soulevée, que votre tête s'est appuyée ici, sur mon bras!... Elle n'y a reposé qu'un instant, et pourtant il me semble que vos cheveux y ont laissé comme un parfum pénétrant et délicieux qui m'enivre, et qui ne saurait s'évaporer, quand je vivrais des siècles!...

--Monsieur le marquis!... murmura Mlle Diane, monsieur le marquis!...

Ce fut dit si bas qu'il ne l'entendit pas; il poursuivit:

--Ah! si vous saviez... si vous saviez!... J'étais si éperdu, l'autre jour, que je n'ai pu trouver une parole pour exprimer ce que je ressentais. Comment l'aurais-je osé, d'ailleurs! Mais lorsque vous avez disparu, là-bas, au détour de l'allée, quand j'ai cessé d'apercevoir votre robe bleue, il m'a semblé que la nuit, tout à coup, se faisait, et que mon coeur cessait de battre...

Il frissonnait, en disant cela, au souvenir de la sensation éprouvée.

--C'est alors, reprit-il avec une exaltation croissante, que je songeai à ce grain de plomb si petit, qui pouvait vous donner la mort, qui avait pénétré dans votre chair... Longtemps, courbé sur le sol, je l'ai cherché dans la poussière!... Non, vous ne saurez jamais quels transports ont été les miens, quand je l'ai découvert sous un brin d'herbe! Vous ne pouvez savoir avec quelle sollicitude respectueuse je l'ai recueilli, humide encore et rouge de votre sang... Que seraient pour moi tous les trésors de la terre, comparés à cette relique sainte et précieuse qui est quelque chose de vous!...

Mlle de Sauvebourg détournait la tête; elle ne se sentait pas assez maîtresse de sa physionomie pour empêcher d'y briller un rayon de la joie céleste qui inondait son âme.

Jamais elle n'avait espéré un si prompt, un si éclatant triomphe.

Et pourtant c'est bien ainsi qu'elle avait rêvé d'être aimée par Norbert.

Lui se méprit au geste de la jeune fille.

--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il, véritablement désespéré, pardon si, sans le vouloir, je vous ai offensée. Vous auriez pitié de moi, si vous pouviez seulement concevoir l'idée de la vie qui, jusqu'à ce moment, a été la mienne.

Hélas! plaignez-moi. Lorsque vous m'êtes apparue, me souvenant de votre regard si bon, de votre voix si douce, j'avais rêvé qu'enfin je venais de trouver une femme qui s'intéressait à mon sort, et je me disais qu'en échange de sa compassion, ce serait peu que de lui donner tout mon sang, mon dévouement absolu, ma vie entière!

Sa voix vibrante avait des sonorités étranges, l'enthousiasme de la passion brillait dans ses yeux et enflammait ses joues.

Involontairement, Mlle de Sauvebourg recula d'un pas.

--J'étais donc fou, s'écria Norbert avec un accent déchirant, j'étais fou, je ne le vois que trop! Je l'ai bien lu dans mes livres, il est des destinées fatales qui s'accomplissent quand même. Je puis défier le malheur!

C'en était trop pour Mlle Diane. Elle était capable de calculs habiles jusqu'à l'odieux, mais elle était femme, mais elle avait dix-huit ans.

L'émotion fut plus forte que sa volonté; un sanglot monte à sa gorge, des larmes jaillissent de ses yeux.

--De grâce, monsieur le marquis, murmura-t-elle, ne parlez pas ainsi! Ce n'est pas à notre âge qu'on désespère...

Le regard qui accompagnait ces quelques mots était assez significatif pour rendre courage à Norbert.

Le pauvre garçon chancela, fléchissant sous le poids du bonheur entrevu.

--Par grâce, murmura-t-il, mademoiselle, ne vous jouez pas de moi, ce serait mal, ce serait cruel!... Ne m'abusez pas d'espérances irréalisables... ma misère après serait trop grande.

Elle baissa la tête sans répondre, et lui, alors, tomba à genoux, s'empara de ses mains, qu'il couvrit de baisers.