Part 40
--Remarquez, monsieur le marquis, reprit-il, que si je vous exhorte à ménager votre père, je ne vous engage pas, pour cela, à endurer comme par le passé toutes ses fantaisies. Qu'est-ce que je veux, moi? vous voir heureux l'un et l'autre. Je suis en ce moment comme un bonhomme de juge de paix qui s'efforce de mettre deux adversaires d'accord. Il est des accommodements avec les situations les plus difficiles. Ne pouvez-vous, tout en restant en apparence le plus dévoué des fils, agir en réalité à votre guise? Il ne faut jamais résister ouvertement à ses parents. Combien de jeunes gens sont dans votre cas! Devant papa et maman, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et derrière ils font le diable à quatre. Quand on n'est pas le plus fort, on doit être le plus fin.
A la mine de son «client,» le Président jugeait l'effet de son allocution; il était grand, et tel qu'il le souhaitait.
Norbert qui jusque-là avait gardé la main sur le loquet de la porte, le lâcha et se rapprocha.
--N'avez-vous pas une certaine liberté maintenant, monsieur le marquis? poursuivit Dauman. C'est l'essentiel. Votre père saura-t-il si vous l'employez à chasser ou à toute autre chose?
--A quoi?
Dauman partit d'un franc éclat de rire.
--Dame!... je ne sais pas, cela dépend des goûts. Je ne puis parler que de ce que je ferais si j'étais à votre place.
--Dites-le, Président.
--Pour lors, je ne resterais au château que juste assez pour ne pas inquiéter papa. Ah! je n'y ferais pas grande poussière. Le reste de mon temps, le bon, je le passerais à Poitiers, qui est une belle ville où on a tout sous la main. J'y louerais un petit appartement, et j'y vivrais comme un joli garçon qui est son maître. A Champdoce, je garderais ma veste et mes sabots, mais à Poitiers j'aurais de fins escarpins et des habits achetés chez les meilleurs tailleurs. Puis, je me faufilerais dans la société des étudiants, de joyeux vivants, qui passent toutes les nuits à boire du punch, à jouer au billard et à chanter la mère Godichon. Voilà qui est vivre. J'aurais des amis, des maîtresses; j'irais au spectacle, au bal, dans les cafés. J'en ai tâté, moi, quand j'étudiais pour entrer dans les affaires...
Il s'interrompit et brusquement demanda:
--Il doit y avoir de bons coureurs parmi les chevaux que votre père élève, et qui sont parqués en bas des prés Juron?
--Oui certes!
--Eh bien! quoi de plus facile que d'en dresser un à votre usage? Je suppose que vous avez envie d'aller à Poitiers, que faites-vous? Le soir, quand on vous croit endormi, vous filez doucement, avec votre fusil, emmenant le bel épagneul que voici; vous bridez un cheval, et hop! en deux temps de galop vous êtes à la ville. Vous mettez le bidet à l'auberge, vous vous habillez en grand soigneur que vous êtes et vous rejoignez vos amis. S'il vous plaît de rester là-bas, ici on se dit, en ne voyant ni votre fusil ni votre chien: «Il est à la chasse.» Et ni vu, ni connu!...
Norbert avait naturellement un caractère droit et ferme. L'idée d'une existence de tromperies continuelles, de ruses, de mensonges, lui répugnait singulièrement.
C'est là cependant que conduisent fatalement l'oppression et la crainte.
D'un autre côté, ce tableau grossier de plaisirs faciles et vulgaires que lui présentait maître Dauman répondait si bien à ses imaginations secrètes qu'il pâlissait tant son émotion était vive, et que la flamme des plus ardentes convoitises brillait dans ses yeux.
--Oui, balbutia-t-il, c'est bien là ce que je pensais.
--Alors qui vous empêche?...
Le pauvre garçon ne put retenir un gros soupir, et bien bas il murmura:
--Il faut de l'argent, pour cela, beaucoup, et je n'en ai pas. Si j'en demandais à mon père, il me refuserait, et d'ailleurs, je n'oserais jamais...
--Quoi! monsieur le marquis, vous qui serez si riche dans trois ans, vous n'avez pas un ami qui puisse vous obliger?
--Je n'ai personne!
Et, écrasé sous le sentiment de son impuissance, Norbert se laissa lourdement retomber sur sa chaise. Le sieur Dauman, lui, les sourcils froncés, paraissait réfléchir. On eût juré qu'au dedans de lui un combat violent se livrait entre deux idées absolument opposées.
--Eh bien, non! s'écria-t-il, non, monsieur le marquis, il ne sera pas dit que j'aurai eu la dureté, vous voyant malheureux, de ne pas m'employer à votre service. On a tort de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce, mais tant pis! je me risque. On vous prêtera ce qu'il vous faut.
--Vous, Président?
--Malheureusement, non! Je ne suis qu'un pauvre diable, moi, je n'ai rien de côté, et ce n'est qu'à grand'peine et à force de privations que je joins les deux bouts; mais j'ai la confiance de plusieurs fermiers aisés d'ici, qui m'apportent leurs économies pour les faire valoir. Qui m'empêche d'en disposer en votre faveur?
C'est à peine si Norbert respirait, tant l'espérance et l'anxiété lui serraient le coeur.
--Oh! si cela se pouvait! murmura-t-il.
--Cela se peut, monsieur le marquis. Seulement, il vous en coûtera cher. On vous demandera, comme de juste, des intérêts proportionnés aux risques de pertes qui sont considérables.
--Que m'importe!
--C'est que, voyez-vous, le Code ne reconnaît pas ces transactions, et, en m'en mêlant, je manque aux principes de toute ma vie. C'est de l'usure, me dira-t-on. Possible. Moi, je répondrai que le bénéfice, quand il est aléatoire, doit être grand. Mon devoir était de vous avertir; vous êtes prévenu, réfléchissez. Je vous le déclare, à votre place je ne consentirais pas cet emprunt, j'attendrais une occasion.
--Je ne veux plus attendre.
Maître Dauman eut ce geste des épaules, qui signifie si clairement: «Comme vous voudrez, j'ai fait ce que j'ai pu.»
--A votre aise, monsieur le marquis, poursuivit-il. Je m'explique votre insouciance. Vous serez si riche à votre majorité, que quelques milliers de francs à rembourser ne vous gêneront en rien.
Et aussitôt, pour l'acquit de sa conscience, comme il disait, car Norbert ne l'écoutait pas, il se mit à expliquer les «clauses et conditions» de l'emprunt, appuyant à dessin sur ce qu'elles avaient d'exorbitant, insistant sur ce fait qu'il était étranger à des prétentions assez ridicules, qu'il ne faisait que remplir le mandat de ses commettants.
--Vous comprenez? répétait-il à chaque phrase, vous comprenez?
Norbert comprenait si bien, que c'est avec une véritable explosion de joie qu'en échange de deux mille francs il signa deux obligations de quatre mille francs chacune,--il en eût signé dix,--au profit d'un sieur Besson et d'un sieur Lantoine, deux cultivateurs du pays, gens absolument tarés et entièrement à la discrétion de Dauman, leur créancier.
Il s'était d'ailleurs engagé, sur l'honneur, à ne jamais avouer, quoi qu'il pût arriver, que le Président s'était mêlé de cette affaire.
--Surtout, monsieur le marquis, de la prudence, beaucoup de prudence!... Ne parlez à âme qui vive de nos relations, et cachez-vous pour venir me visiter.
Ce fut le suprême conseil de Dauman, quand «son client» s'éloigna.
Il était seul dans son «cabinet,» il triomphait; il se mit à relire les titres que Norbert laissait entre ses mains en échange de deux billets de banque. Étaient-ils en règle, ne s'y trouvait-il rien qui pût les frapper de nullité entre ses mains?
Non. Il connaissait la loi, il n'avait rien oublié. Hormis le cas où Norbert viendrait à mourir, il avait tout prévu.
Et certes, Dauman espérait bien que l'opération ne se bornerait pas à ce prêt insignifiant. Il comptait que Norbert aurait vite dissipé cette somme de deux mille francs, énorme lorsqu'il s'agit de la gagner, insignifiante pendant qu'on la jette par toutes les fenêtres de ses fantaisies.
Devançant l'avenir, il se voyait plaçant toutes ses économies, c'est-à-dire une quarantaine de mille francs, sur la tête de cet écervelé, et, à sa majorité, lui réclamant une fortune. Sans compter que d'ici là...
Il est vrai que tous ces beaux projets dépendaient de la discrétion de Norbert. Sur un soupçon, le duc ne manquerait pas d'apparaître et romprait tout.
Cependant, Dauman ne comptait que sur quatre ou cinq jours d'anxiété, car, bien évidemment, si le jeune homme ne se trahissait pas sur le moment même, il aurait vite acquis l'habitude de la dissimulation.
Le Président avait raison de ne pas trop craindre.
La passion a des ressources et des roueries inattendues. La peur extrême que Norbert avait de son père lui tint lieu de dix ans de diplomatie.
Par moments il doutait, et il se demandait si c'était bien à lui, si misérable jusqu'ici, qu'arrivait cette bouffée de bonheur extraordinaire, et pour être bien sûr qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, il froissait dans sa poche le papier soyeux des billets de banque.
La nuit lui parut éternelle. Dévoré de la fièvre aiguë de l'impatience, il se tournait et se retournait sur son lit, appelant vainement le sommeil qui lui eût fait perdre conscience des heures trop lentes.
Et au jour, il était sur la route de Poitiers, le fusil sous le bras, marchant à grandes enjambées, sifflant à tout moment Bruno qui s'attardait dans les champs.
Son plan était bien arrêté.
--J'arrive, se disait-il, je loue un gentil petit appartement; je cours chez un tailleur, je me lie avec tous les étudiants, etc., etc.
C'était là, juste ce que le Président avait dit qu'il ferait.
Quel homme que ce Dauman et quel ami précieux!
Le malheur est que, toujours, entre le désir et sa réalisation, se glisse quelque empêchement d'autant plus imprévu qu'il est plus simple.
Arrivé à Poitiers, où il n'était venu qu'une fois, Norbert se trouva effaré, perdu, comme l'oiseau qui, né et élevé en cage, s'échappe et ne sait pas se servir de ses ailes.
Il marchait tout penaud par les rues, regardant les maisons, lorgnant les boutiques, mortellement embarrassé pour en venir à ses fins.
Enfin, après mille hésitations, mille résolutions prises et abandonnées, mourant de faim, pleurant presque, maudissant sa timidité, il gagna non sans peine le champ de foire et entra déjeuner dans l'auberge où il avait mangé un morceau avec son père.
Puis, désespéré, il regagna Champdoce aussi triste qu'il était gai le matin.
Mais Dauman était là.
Consulté par Norbert, après avoir bien ri de sa singulière déconvenue, il le mit en rapport avec un sien ami, lequel, moyennant une bonne commission, comme de raison, pilota le jeune «sauvage», lui loua un petit appartement meublé rue Saint-François, et enfin le conduisit chez un tailleur où il se commanda pour 500 francs d'habits.
Alors il croyait que ses voeux allaient être comblés à point. Après avoir eu la fringale pendant des années, se trouvant enfin à table, il ne put pas manger.
Il lui arriva ce qui toujours advient à ceux qui ont trop vécu de rêves.
Comparée aux mensonges de son imagination, la réalité lui parut froide, repoussante, affreuse.
Sa timidité, d'ailleurs, sa sauvagerie, le sentiment de son ignorance de la vie le paralysaient et l'empêchaient de goûter aucune des jouissances qu'il s'était promises. Il lui eût fallu un ami; où le prendre?
Un soir, il osa entrer au café Castille. Bien qu'on fût à l'époque des vacances, quelques étudiants s'y trouvaient. Leur gaîté bruyante l'effaroucha et le fit fuir.
Il vécut donc seul à Poitiers, comme à Champdoce, et plus désolé.
Ses heures de liberté volée, il les passait tristement dans son appartement, en compagnie de Bruno, qui certes eût préféré battre la campagne. Ou bien, quittant la veste, il revêtait ses beaux habits et il allait se promener sur Blossac.
En tout, il n'eut pas plus de cinq bonnes soirées qu'il passa au théâtre.
Et que de risques pour de si maigres satisfactions, que de peines, de précautions! Combien de mensonges entassés!
Puis, que de terreurs! Son père ne pouvait-il ouvrir les yeux?
M. de Champdoce, en effet, s'était aperçu des sorties et des absences de son fils; mais, à cent lieues de la vérité, il les attribuait à d'autres causes qui ne lui déplaisaient pas trop.
Un matin, cependant, il railla doucement Norbert de sa maladresse à la chasse. Il n'avait pas rapporté trois pièces de gibier depuis qu'il avait un port d'arme.
--Aujourd'hui, du moins, lui dit le duc, tâchez de revenir le carnier plein, car nous aurons demain un ami à dîner.
--Un ami! ici?
--Oui, répondit M. de Champdoce, qui ne put s'empêcher de sourire, nous recevrons M. de Puymandour. Même pour cette circonstance, je fais ouvrir et disposer la salle à manger du second étage; nous y dînerons.
Norbert s'éloigna, aussi intrigué que possible.
Ce dîner, ces préparatifs étaient des événements extraordinaires. Cependant, le choix du convive était plus surprenant encore.
--N'importe, se dit Norbert, je veux tuer quelque chose.
Mais il ne suffit pas toujours de vouloir. Il était fort inexpérimenté.
C'est donc en vain qu'il fit plus de six lieues dans sa matinée et brûla beaucoup de poudre. Il était furieux.
Cependant, vers les deux heures, comme il arrivait aux bruyères de Bivron, il crut apercevoir à vingt pas, près d'une haie, un imprudent lapin tout occupé de brouter une touffe de luzerne. Quelle occasion!
Avec des précautions extrêmes, il épaula, ajusta et fit feu.
A l'explosion de l'arme, un cri de douleur ou d'effroi, un cri terrible, répondit, et Bruno s'élança vers la haie, en aboyant avec fureur.
V
Les hommes, assez volontiers, vantent leur esprit de suite, leur fermeté, leur persévérance. Pure fatuité de leur part.
C'est chez la femme seulement que la persévérance se trouve, mais opiniâtre, inflexible, intraitable, poussée jusqu'à la folie.
Sous ce rapport, Mlle Diane de Sauvebourg était dix fois femme.
Cette belle et naïve jeune fille, toute préoccupée en apparence de futilités, que son père appelait en riant sa «chère girouette,» cachait sous ses dehors frivoles une volonté de fer, et fût morte avant de renoncer volontairement au projet qu'elle avait conçu d'être un jour duchesse de Champdoce.
Cependant, ses longues promenades à travers champs, toutes savamment choisies pour amener une rencontre qu'elle jugeait devoir être décisive, étaient restées inutiles.
Bien que le temps fût souvent mauvais, que les sentiers détrempés fussent devenus moins praticables, qu'il fît froid, elle continuait ses charitables visites autour du château de Champdoce.
--Un jour viendra bien, pensait-elle, où je l'apercevrai, cet invisible.
Le jour tant souhaité vint.
C'était vers la mi-novembre, un jeudi, et, depuis le commencement de la semaine, la température s'était tout à coup radoucie.
Le ciel était bleu, les dernières feuilles frémissaient à la brise, les merles sifflaient dans les haies dépouillées.
Mlle de Sauvebourg, seule, un petit panier au bras, suivait le sentier qui conduit à Mussidan en longeant les bois de Bivron, dont il n'est séparé que par un fossé et une haie épaisse et haute.
Elle marchait lentement, au beau soleil tiède, lorsqu'un bruit de branches brisées sous des pas lui fit lever la tête.
Elle regarda, et tout son sang afflua à son coeur.
A travers une éclaircie de la haie, de l'autre côté, elle venait de reconnaître celui qui, depuis plus de deux mois, occupait toute sa pensée, Norbert.
Il s'avançait fort lentement, avec les précautions minutieuses d'un chasseur sous bois, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de son fusil.
Une insurmontable émotion cloua sur place Mlle Diane. Elle se sentait défaillir; ses idées devenaient confuses. Elle mesurait l'abîme qui sépare du fait les intentions les plus formelles, et toute la belle fantasmagorie de ses projets s'évanouissait.
L'occasion si ardemment désirée, si patiemment épiée se présentait, et si grand était son trouble qu'elle comprenait bien qu'elle n'en pourrait profiter. Articuler une seule parole lui eût été impossible.
Qu'allait-il arriver?
Norbert allait passer près d'elle; il la saluerait, elle répondrait par une inclination de tête, il s'éloignerait et ce serait tout, et elle attendrait peut-être des mois une seconde rencontre.
Toutes ces réflexions traversèrent son esprit en moins de temps que n'en met l'éclair à rayer le ciel.
Cependant, elle faisait pour rassembler son courage d'héroïques efforts, quand elle vit le fusil de Norbert s'abaisser vers elle.
Le double canon la menaçait. Elle voulut avertir, elle ne le put...
Une douleur aiguë, comme le serait la piqûre d'une aiguille rougie, mordit sa chair, un peu au-dessus de la cheville. Elle battit l'air de ses deux mains, poussa un grand cri, et s'affaissa sur le sentier.
Pourtant, elle n'avait pas perdu entièrement connaissance, car elle entendit l'explosion de l'arme, un cri terrible qui répondit au sien, et ensuite des aboiements furieux et un grand froissement de branchages.
Presque aussitôt elle sentit sur son visage comme une haleine chaude, puis quelque chose d'humide et de froid dont le contact la fit frémir.
Elle ouvrit les yeux. Bruno, le bel épagneul, était près d'elle, s'agitant, lui léchant les mains.
Au même instant, la haie s'écarta sous un énergique effort, et Norbert apparut, pâle, éperdu, les cheveux hérissés par la terreur.
Sa vue eut cet effet admirable de rendre subitement à Mlle de Sauvebourg sa présence d'esprit et son sang-froid. Elle eut conscience des avantages de sa position, résolut d'en tirer parti et referma les yeux.
Norbert, lui, en présence de cette femme étendue à terre, immobile, plus blanche que marbre, se sentait devenir fou. Il la reconnaissait, il avait tué Mlle de Sauvebourg.
Son premier mouvement fut de s'enfuir, de courir devant lui tant qu'il aurait de forces. Le sentiment inné du devoir l'arrêta.
Il s'approcha secoué par un horrible tremblement; il se pencha et reconnut qu'elle ne pouvait être morte.
Alors, il s'agenouilla près de cette jeune fille que souvent il avait admiré à l'église, et bien doucement souleva cette tête charmante et l'appuya au pli de son bras. Il cherchait où il pouvait l'avoir frappée.
--Mademoiselle, disait-il d'une voix que l'angoisse rendait à peine intelligible, de grâce, parlez-moi, un seul mot!
Elle ne répondait pas, elle se recueillait, elle bénissait l'événement.
Enfin, elle fit un mouvement qui arracha une exclamation de joie à Norbert; puis, bien lentement, elle souleva ses paupières ombragées de longs cils et promena autour d'elle le regard surpris d'une personne qui s'éveille.
--C'est moi, mademoiselle, balbutiait le pauvre garçon, Norbert de Champdoce; ne me connaissez-vous pas? Grand Dieu! quel affreux malheur! C'est moi qui vous ai blessée. Me pardonnerez-vous jamais! Sans doute vous souffrez beaucoup...
Son anxiété était si poignante, que Mlle Diane en eut pitié et n'abusa pas. D'un geste d'une douceur infinie, elle repoussa le bras qui la soutenait et se redressa.
--Rassurez-vous, monsieur, dit-elle; c'est à moi de vous demander pardon de m'évanouir comme une femmelette, et pour rien, car j'ai eu bien plus de peur que de mal.
Elle souriait si délicieusement en disant cela, que Norbert crut voir le ciel s'entr'ouvrir. Il respira.
--Je puis courir chercher des secours, proposa-t-il.
--A quoi bon! Si j'ai quelque chose, ce ne peut être qu'une égratignure insignifiante.
En même temps elle allongea un pied à faire tourner une tête plus solide que celle de Norbert, et ajouta:
--Tenez, c'est là.
En effet, un peu au-dessus de la bottine, une tache de sang assez large rougissait le bas fin et blanc.
A cette vue, l'effroi de Norbert le reprit. Il se releva vivement:
--Je cours jusqu'au château, fit-il, et avant une heure...
--Je vous le défends bien, interrompit la jeune fille, ce n'est rien, je vous l'affirme. Regardez, je remue très bien le pied dans tous les sens.
Elle le remuait, en effet, d'un geste mutin et gracieux.
--Cependant, je vous en prie...
--Taisez-vous, nous allons voir ce que c'est.
Sur ces mots, elle sortit de sa poche un petit canif, et, fendant son bas, elle découvrit ce qu'elle appelait en riant «l'horrible blessure.»
A vrai dire, c'était une plaisanterie. Deux grains de plomb l'avaient atteinte. L'un avait éraflé la face interne de la cheville qui saignait un peu; l'autre s'était logé dans la chair, mais il était resté à fleur de peau et on le distinguait très bien.
--Il faudrait un médecin, fit Norbert.
--Pour cela... Ah! ce n'est vraiment pas la peine.
Et fort adroitement, de la pointe de son canif, elle dégagea le grain de plomb, qui roula à terre.
Debout au milieu du sentier, immobile, retenant son souffle, comme l'enfant qui arrive au troisième étage de son château de carton, Norbert contemplait d'un oeil surpris et ravi cette belle jeune fille assise à ses pieds.
Jamais il ne s'était imaginé qu'une créature humaine pût réunir tant de divines perfections. Il n'avait nulle idée d'un tel accueil, si amical, si bon et si gai à la fois. De sa vie, il n'avait entendu une voix comme celle-là douce et sonore, et qui allait droit au coeur.
Puis, comme elle était jolie, encore mal remise de son émotion! Une larme tremblait encore dans ces beaux yeux, retenue par les cils, et cependant ses lèvres roses souriaient. Son teint était si transparent qu'on croyait voir le sang courir plus vite dans ses veines. Avec quelle grâce étrange ses cheveux, à demi dénoués dans sa chute, retombaient en grappes dorées sur ses épaules!
Et lui, si facile à effaroucher, il ne se sentait aucunement déconcerté.
Cependant, Mlle de Sauvebourg avait déchiré son mouchoir de fine batiste et en avait fait quatre bandes dont elle entoura son égratignure, et qu'elle assujettit avec des épingles.
--Voilà qui est fait, dit-elle gaiement, le mal est réparé.
Elle tendait en même temps sa main fine et délicate à Norbert pour qu'il l'aidât à se relever.
Une fois debout, elle essaya de marcher et fit quelques pas en boitant légèrement,--un peu volontairement peut-être.
--Ah! je ne le vois que trop, s'écria Norbert désespéré, vous souffrez, mademoiselle!
--Mais non, je vous le promets. Cela me cuit bien un peu en ce moment, mais ce soir je n'y penserai plus.
Elle eut un petit éclat de rire franc et sonore, vrai rire de pensionnaire, et, d'un ton d'amicale ironie, elle ajouta:
--Et quand même, monsieur le marquis, ce serait un souvenir de notre première rencontre.
Norbert ne songea pas à se demander si c'était un reproche. Il était surtout frappé de ce que Mlle Diane l'appelait monsieur le marquis. Jusqu'ici, Dauman seul lui avait donné ce titre. Cette attention fut comme un baume versé sur les plaies toujours saignantes de son orgueil.
--Du moins, pensait-il, elle ne me méprise pas.
Mlle de Sauvebourg poursuivait:
--Cette aventure tragi-comique devrait être une leçon pour moi. Maman me recommande toujours de suivre le grand chemin, mais je ne puis le souffrir; il m'ennuie. Combien je préfère cet étroit sentier où on marche à l'ombre et d'où on découvre toute notre vallée...
Elle étendait la main, en disant cela, et il parut à Norbert qu'à ce geste un rideau se levait comme sur un théâtre, et que, pour la première fois, il voyait ce paysage familier où il avait vécu.
--C'est vrai que cela est beau! murmura-t-il.
--Je passe donc tous les jours par ici, continuait Mlle Diane, quoique ce soit bien laid de désobéir à sa mère, lorsque je vais chez la Besson, dont la maison est au bas de la côte. Pauvre femme! elle se meurt d'une maladie de poitrine, et le médecin croit bien qu'elle ne passera pas l'hiver. Je fais ce que je peux pour la secourir: je lui porte du pain blanc, du bouillon, un peu de viande...
C'est avec l'onction attendrie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul qu'elle s'exprimait. La femme s'effaçait, faisant place à l'ange. Dans la pensée de Norbert, il ne lui manquait que les ailes.