Les esclaves de Paris

Part 30

Chapter 303,860 wordsPublic domain

Puis, comme André, qui redoutait un affreux malheur, s'efforçait de le retenir, il l'écarta d'un revers de son bras d'hercule, et se précipita dehors en appelant tous ses domestiques.

Le jeune peintre était confondu, et véritablement glacé d'horreur.

Il avait beau chercher, il ne trouvait point de termes pour qualifier cette scène incroyable, où, bien malgré lui, il avait tenu un rôle.

André n'était ni un puritain ni un niais, il avait beaucoup vécu ayant beaucoup souffert.

Il avait rencontré, en sa vie, bien des méchants et coudoyé bien des coquins; il connaissait de ces libertins dont les débauches épouvantent les familles, et de ces cerveaux brûlés qu'emportent des passions frénétiques.

Mais il n'avait jamais été à même d'observer de près un de ces pâles et malfaisants drôles sans jeunesse, sans intelligence et sans coeur, qui se flattent entre eux de représenter la fine fleur de la gentilhommerie française, et qui ont le secret de ravaler jusqu'à leurs vices.

Il s'était égayé de leurs ridicules dont le théâtre s'est emparé, non sans succès; mais il ne se doutait pas de leurs côtés odieux.

Il ne savait pas tout ce que peut contenir de vaniteuse impudence, de scélératesse froide et de plate bêtise la cervelle étroite d'un «petit crevé».

Mieux que tout autre, il pouvait juger la conduite du jeune M. Gaston, lui qui s'était trouvé seul, à treize ans, aux prises, avec les difficultés de l'existence, lui dont le coeur se serrait quand il pensait aux joies douces et salutaires de la famille dont il avait été sevré.

Mais il n'eut pas le loisir de réfléchir beaucoup. M. Gandelu reparut.

Il avait dû faire à son courage un appel désespéré, car il avait réussi à reprendre sa physionomie accoutumée, son air à la fois rude et bon.

--Voilà qui est fait, dit-il d'une voix encore un peu tremblante, mon fils est enfermé à clé dans sa chambre, et gardé à vue par un de mes domestiques, un vieux qui a été mon compagnon de truelle, et qu'il ne pourra ni corrompre ni tromper.

--Ne redoutez-vous rien, monsieur, de son exaltation?...

--L'entrepreneur haussa les épaules.

--Plût à Dieu! répondit-il, qu'on eût à craindre quelque chose! Hélas! vous ne le connaissez pas. Vous battriez longtemps son paletot avant d'en faire sortir un homme. Savez-vous ce qu'il fait en ce moment? Il est couché à plat ventre sur son lit, et il sanglotte, il pleure en appelant sa princesse. Zora! je vous demande si c'est un nom de chrétienne. Saint bon Dieu! qu'est-ce qu'elles leur font donc boire, ces créatures, pour les abêtir comme ça! Et c'est mon fils! O Françoise ma pauvre défunte, si je ne savais pas que tu es une sainte au ciel, je dirais: «Non, il n'est pas possible que ce propre à rien soit de moi!»

Il s'était laissé tomber sur un fauteuil, et s'accoudait à son bureau, le front entre ses mains.

--Vous souffrez, monsieur, demanda André.

--Oui! ça saigne en dedans. Mais j'ai été assez père comme cela, je veux être homme à présent. Je sais ce que j'ai à faire: Me Catenac m'a tracé ma ligne de conduite. Ah!... malheureux!... tu souhaites ma mort pour manger ma succession. Eh bien! tu n'auras pas même celle de ta mère. La loi est pour moi. Dès demain, j'assemble un conseil de famille et je provoque l'interdiction de mon fils. Et après cela, plus un sou. Il verra bien, quand son gousset sera vide, si on l'adore tant qu'il croit, et si on l'appelle marquis. Quant à la fille, tant pis!... elle ira en prison, elle payera pour toutes les autres.

Il s'interrompit, et ce n'est qu'après un moment de douloureuses réflexions qu'il reprit tristement:

--J'ai bien envisagé toutes les conséquences de ma plainte au procureur impérial. Elles sont affreuses. Mon fils fera comme il nous a dit, c'est certain. Je le vois d'ici, s'affichant aux côtés de cette créature perdue, la regardant tendrement, criant qu'il l'adore, se glorifiant de sa bêtise et de sa honte à la face de tout Paris... Je sais bien que les journaux s'empareront de ce scandale, que le ridicule de mon fils rejaillira sur moi, que mon nom sera comme déshonoré...

--Il y aurait peut-être quelqu'autre moyen, hasarda André.

--Non. Il faut un exemple. Si tous les pères avaient mon courage, nous ne verrions pas nos enfants épuisés à vingt ans. C'est l'avis de Me Catenac. D'ailleurs, il est impossible que ces idées d'emprunt sur ma mort et de comédie de médecin aient poussé dans l'esprit de mon fils. C'est un enfant, il est la faiblesse même: on l'aura conseillé.

Déjà ce père infortuné en était à chercher des excuses à son fils.

--Mais en voici assez, dit-il, je me connais: si je m'enfonce dans mes idées noires, je suis perdu. Je verrai vos dessins un autre jour. Sortons.

Il se leva, et regardant autour de lui:

--Voyez un peu, reprit-il, en quel état j'ai mis tout ici! Des meubles si beaux. Quand j'y voyais une tache, je la frottais avec le pan de ma redingote. Mais, quand je suis en colère, je deviens comme une bête brute, il faut que je détruise.

D'un brusque mouvement il saisit les mains d'André, et les serrant à les broyer entre les siennes:

--Vous avez peut-être sauvé la vie de mon garçon et la mienne, prononça-t-il d'une voix profonde; quand j'ai ramassé une barre de bois, j'y voyais rouge...

Et comme André se défendait:

--Oh!... ajouta-t-il, je sais que ces services-là ne se payent pas, mais c'est un compte à régler... Partons; allons jusqu'à ma bâtisse des Champs-Élysées: nous déjeunerons en chemin.

Cette bâtisse, dont André avait entrepris les sculptures à forfait, s'élève presque à l'angle de la rue Chaillot et de l'avenue des Champs-Élysées, et était encore masquée par les échafaudages.

Déjà une douzaine d'ornemanistes, embauchés par André, y étaient à la besogne. Depuis le matin, ils attendaient leur jeune camarade, devenu pour un moment leur patron, fort surpris de son inexactitude. Aussi, le saluèrent-ils d'amicales interpellations lorsqu'il leur apparut, précédant le riche entrepreneur.

Mais M. Gandelu, qui n'est pas fier d'ordinaire, c'est connu dans le bâtiment, ne sembla même pas apercevoir les jeunes ouvriers.

C'est d'un pas de spectre qu'il parcourut les divers étages, et c'est certainement sans les voir qu'il examinait les derniers travaux.

Le corps seul allait, sous l'impulsion de l'habitude; la pensée était restée rue de la Chaussée-d'Antin, dans la chambre du jeune Gaston.

Au bout d'un quart-d'heure au plus, il revint vers André.

--Je ne me sens pas bien, dit-il; je rentre, à demain.

Et il s'éloigna, la tête basse, si affaissé sur lui-même, que les ouvriers ne purent s'empêcher de le remarquer.

--Décidément, firent-ils, depuis son attaque de goutte, le père Gandelu ne va plus; il a été rudement touché.

XXIV

A peine arrivé à la «bâtisse» du riche entrepreneur, André avait quitté son paletot et revêtu une blouse de travail, roulée dans sa boîte d'outils.

--Il s'agit, avait-il dit, de regagner le temps perdu.

Il comptait le regagner, en effet, mais il n'avait pas donné vingt coups de maillet, lorsqu'un petit apprenti monta le prévenir qu'un monsieur le demandait en bas.

--Et un homme un peu cossu, même, ajouta le gamin, tout ce qui se fait de mieux dans le grand genre.

Fort contrarié d'être dérangé, André abandonna son ciseau et descendit, mais toute sa mauvaise humeur se dissipa lorsque, sur le trottoir, il aperçut M. de Breulh-Faverlay.

C'est avec l'empressement le plus sincère et le plus vif qu'André s'avança vers M. de Breulh.

Sa reconnaissance était grande pour ce généreux gentilhomme, qui, après s'être effacé devant lui avec tant d'abnégation, devenait l'auxiliaire le plus utile et le plus dévoué de ses espérances.

--Ah!... voilà qui est bien, monsieur, s'écria-t-il, de sa voix la plus joyeuse, merci de vous être souvenu de moi.

Et montrant ses mains, déjà toutes blanches de plâtre, il ajouta:

--Vous m'excuserez de ne pas vous les tendre, le métier, voyez-vous...

Les paroles expirèrent sur ses lèvres. Il remarquait enfin l'expression soucieuse du visage de M. de Breulh, et son silence contraint.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet, Mlle de Mussidan aurait-elle eu une rechute?

M. de Breulh hocha tristement la tête. Il n'y avait pas à se méprendre à ce mouvement, il signifiait clairement:

--Plût à Dieu qu'il n'y eût que cela!...

Hormis cela, pourtant, André n'apercevait rien qui pût l'atteindre gravement. Aussi n'interrogea-t-il pas, il attendit.

--Voici deux fois déjà que je viens vous chercher, mon cher ami, reprit le gentilhomme; il est indispensable que nous causions. Il s'agit d'une affaire bien importante et qui exige une prompte détermination. Avez-vous quelques instants de liberté?

--Mais... je suis à vos ordres, répondit le jeune peintre, surpris et troublé.

--En ce cas, remontons jusque chez moi. Je n'ai pas ma voiture, mais c'est à peine si nous en avons pour un quart d'heure de chemin.

--Je vous suis, monsieur. Je vous demanderai seulement une minute, le temps d'escalader quatre étages.

--Avez-vous donc des ordres à donner là-haut.

--Non, monsieur.

--Eh bien! alors?

--Je voudrais reprendre un vêtement plus présentable.

M. de Breulh eut un geste d'insouciance.

--A quoi bon? fit-il. Est-ce que cela vous gêne ou vous fâche, de sortir ainsi?

--Moi? non, certes; j'y suis accoutumé; c'est à cause de vous, monsieur...

--Oh! alors, en route, hâtons-nous.

--Mais, monsieur, on va vous remarquer...

--On me remarquera...

--Il se peut qu'on dise...

--Bast! laissez dire.

Et sans attendre une nouvelle objection d'André, il lui prit le bras et l'entraîna.

Évidemment, les prévisions du jeune peintre étaient justes.

Les nouveaux amis n'avaient pas fait dix pas, que dix personnes déjà s'étaient arrêtées pour regarder cet homme si élégant, qui avait la tournure d'un duc et pair d'Angleterre, donnant familièrement le bras à ce garçon, dont la blouse était toute maculée de taches de plâtre et qui était coiffé d'un chapeau gris, de feutre mou.

Cet effet produit, le gentilhomme ne pouvait pas ne l'avoir pas prévu.

Les hommes placés en vue comme lui sont peu suspects d'étourderie. Sûrs que leurs moindres actes seront commentés, ils s'exercent et s'habituent à résister aux entraînements du premier mouvement.

Si donc M. de Breulh se montrait au bras d'André avec une sorte d'affectation, c'est qu'il entrait dans ses vues de faire parler de cette amitié surprenante. Il savait qu'on ne manquerait pas de s'informer et il se proposait de répondre aux curieux, de façon à servir puissamment le talent et l'avenir du jeune peintre.

Mais cette démarche semblait trop voulue et préméditée pour ne pas intriguer profondément André. Son esprit se perdait en mille conjectures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

Il avait bien essayé d'interroger son compagnon, mais à ses questions M. de Breulh avait répondu d'un ton qui n'admettait pas d'insistance:

--Attendez que nous soyons chez moi.

Enfin ils arrivèrent, sans avoir échangé vingt paroles en route, et s'enfermèrent dans la bibliothèque.

Là, M. de Breulh ne laissa pas languir son jeune ami.

--Ce matin, vers midi, commença-t-il aussitôt, comme je traversais l'avenue de Matignon, j'ai aperçu Modeste, qui, depuis plus d'une heure, vous guettait.

--Ah! ce n'est pas ma faute si j'ai manqué au rendez-vous...

--Peu importe. En m'apercevant, Modeste est venue à moi. Elle désespérait de vous voir, et sachant quelle amitié nous unit, elle m'a chargé de vous faire tenir une lettre de Mlle de Mussidan.

André frissonna. Cette lettre ne pouvait annoncer que quelque grand malheur, il le sentit au ton de M. de Breulh.

--Où est-elle? demanda t-il.

M. de Breulh la lui tendit en disant:

--Du courage, mon ami, du courage!...

D'une main que l'émotion faisait plus tremblante que celle d'un vieillard, André brisa l'enveloppe et lut:

«Mon ami,

«Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer de toutes les forces de mon âme.

«Mais il est de ces devoirs sacrés auxquels une Mussidan ne saurait se soustraire. Je les remplirai, dût-il m'en coûter la vie.

«Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.

«Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi. Si grand que puisse être votre désespoir, il ne sera rien comparé au mien.

«Dieu ait pitié de nous! Essayez de m'oublier, André. Moi, je n'ai même pas le droit de mourir...

«Encore une fois, ô mon unique ami, la dernière, adieu!...

«SABINE.»

Si M. de Breulh avait tenu à amener André jusque chez lui, c'est que sachant à peu près, par Modeste, le contenu de cette lettre, il s'attendait à quelque crise déchirante de douleur. Il s'abusait.

André, à cette lecture, devint livide; ses yeux pendant cinq secondes, eurent une affreuse expression d'égarement; un spasme nerveux le secoua, mais il ne laissa pas même échapper une exclamation.

C'est avec un geste automatique, pour ainsi dire, qu'il tendit la lettre à M. de Breulh en lui disant:

--Lisez!...

Le gentilhomme obéit, plus effrayé du calme de André que de la plus terrible explosion...

--Il ne faut pas vous laisser abattre, mon ami, commença-t-il.

André se redressa fièrement, le regard étincelant.

--Moi!... s'écria-t-il, me laisser abattre! Vous m'avez mal jugé. C'est vrai, quand je croyais Sabine mourante, je pleurais comme un enfant. Je suis homme à l'heure du combat et du danger!...

M. de Breulh ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà il poursuivait:

--Qu'est-ce que ce mariage que Mlle de Mussidan m'annonce comme sa condamnation à mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez rompu. Peut-on espérer un parti plus brillant? Non. D'où vient donc ce prétendant qui soudain est agréé? Elle n'en avait pas ouï parler quand elle vous a confié notre secret. Quel affreux événement est survenu depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et lâches qu'on marie contre leur volonté. Elle me l'a dit cent fois: «Si on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'hôtel de mon père pour n'y plus rentrer.» Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!... tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination...

Toutes ces réflexions d'André, M. de Breulh les avait faites, d'autant que s'il avait dit la vérité il n'avait pas dit toute la vérité.

C'est bien à lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu à remettre le billet de Sabine.

Avertie de la résolution de sa jeune maîtresse, sans en connaître les raisons, la fidèle servante avait senti son sang se glacer dans ses veines, à la seule pensée des extrémités auxquelles le désespoir pouvait pousser André.

Elle avait donc guetté M. de Breulh, et après lui avoir conté tout ce qu'elle savait, elle avait ajouté, non sans fondre en larmes:

--Vous êtes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le.

De là, toutes les précautions de M. de Breulh, précautions inutiles, il le reconnaissait à l'intrépide sang-froid du jeune peintre. Loin de s'abandonner, il se raidissait contre le malheur, et tout en en mesurant, sans illusions, l'étendue, il songeait évidemment à y trouver un remède.

--Vous avez dû remarquer, monsieur, reprit bientôt André, cette coïncidence étrange de la maladie de Mlle de Mussidan et de sa lettre désolée. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre magnanimité, et une demi-heure plus tard, à peine, elle tombe comme foudroyée. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre la vie et la mort; puis, à peine revenue à la raison et au sentiment de sa situation, elle m'écrit cette lettre affreuse...

Le jeune peintre en ce moment était comme transfiguré. L'oeil fixe, la pupille démesurément dilatée, les bras étendus, il semblait suivre dans le vide quelque lueur chétive, à peine saisissable, qui devait le guider jusqu'à la vérité.

--Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que Mlle Sabine a eu le délire, M. et Mme de Mussidan sont restés, à tour de rôle, près de son lit, écartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant pas qu'on partageât leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit.

--Oui, je me rappelle même ses expressions.

--Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trésor, comme on garde son honneur?

Cela encore, M. de Breulh se l'était dit, mais ses suppositions, à lui, avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la comtesse, il avait été admis dans leur intérieur, il savait ce que disait le monde de leurs relations, de leur façon de vivre.

--J'ai toujours supposé, mon cher ami, répondit-il, que depuis bien longtemps la famille de Mussidan est en proie à quelqu'une de ces plaies secrètes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on cherchait bien.

--C'est là votre avis, sur l'honneur?

--Oui.

Sans plus se préoccuper de M. de Breulh que s'il n'eût point été là, André se mit à arpenter d'un pied fiévreux l'immense bibliothèque.

La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa pensée.

Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un éclair, toute sa vie, depuis qu'il connaissait Sabine.

Il se rappelait jusqu'à leurs plus courts rendez-vous et aux plus périlleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, même les plus insignifiantes, ayant trait à ses parents. Il s'efforçait de ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairière de Chevauché, au château de Mussidan.

Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, épars dans un espace de plusieurs années, il tâchait de reconstituer une déclaration précise, qu'il pût articuler, se livrant à un travail pareil à celui d'un homme qui rassemble des anneaux brisés et dispersés, pour en recomposer une chaîne.

Après huit ou dix tours, il s'arrêta brusquement en face de son hôte.

--Eh bien, oui!... s'écria-t-il, oui, il y a là un mystère que nous pénétrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand chaque matin on se lève en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait la veille... Je sais vouloir, moi!...

Il prit une chaise, s'assit près de M. de Breulh, à demi étendu sur un canapé, et d'une voix sourde, comme s'il eût craint d'être écouté du dehors, il reprit:

--Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit près de la vérité. Écoutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument démontré, arrêtez-moi. Êtes-vous convaincu que Mlle Sabine m'aime?

--Oh!... du plus profond de son coeur.

--C'est donc sous l'empire d'une nécessité mortelle qu'elle m'écrit?

--Évidemment.

--Donc voici déjà Mlle de Mussidan hors de cause.

Il s'interrompit, paraissant chercher la façon la plus saisissante et la plus claire de présenter ses idées, et, toujours à demi-voix, il poursuivit:

--Vous étiez agréé comme gendre par la comtesse et par le comte de Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec Mlle Sabine était comme arrêté...

--Je vous l'ai dit.

--Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa fille un parti plus brillant, plus avantageux, présentant également toutes les convenances de personnes, d'âge, de fortune, de considération...

Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire.

--Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop.

--Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Répondez.

--Soit. Je vous déclare alors que si nous n'envisageons que les conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera difficilement.

--Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui rencontraient en vous le phénix des gendres, n'ont-ils rien tenté pour vous retenir?

--L'amour-propre blessé...

--Non, ne dites pas cela. Le jour où vous avez retiré votre parole, M. de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on nous l'a affirmé; on nous a donné des preuves.

--C'est au moins la conviction de Modeste.

André se redressa, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

--Donc, reprit-il, ce prétendant dont nous parle la lettre qui a surgi soudainement, s'il épousait Mlle de Mussidan, l'épouserait malgré sa volonté, à elle, malgré la volonté de ses parents. Pourquoi? D'où vient à cet homme cette mystérieuse puissance? Cette influence est trop grande, trop indiscutable, pour être avouable. Si le comte et la comtesse se résignent à cette honte de forcer la main de leur fille, c'est qu'eux-mêmes ont la main forcée. Et croyez que la contrainte est purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On lui a montré le sacrifice, en lui disant: «Là est le devoir,» et elle se sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut être que le dernier des misérables!...

C'était net, précis, indiscutable.

Toutes ces pensées, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la demi-obscurité du doute, mais il n'en avait pas trouvé la formule.

--Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

Un éclair brilla dans les yeux d'André, terrible pour qui connaissait son indomptable énergie.

--Moi, répondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier, j'aurai l'air de lui obéir. Modeste a en moi assez de confiance pour me servir et se taire. Je saurai attendre, me préparer à la lutte. Le misérable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... Là est ma force et mon espoir. Je lui révélerai mon existence le jour où je l'écraserai.

Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance.

--Prenez garde, mon cher André, murmura-t-il, prenez garde, le moindre éclat perdrait votre cause à tout jamais.

Le jeune peintre secoua fièrement la tête.

--Il n'y aura pas de scandale, répondit-il, rassurez-vous. Maintenant, je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'étais dit: «Dès que je connaîtrai le misérable, j'irai à lui, je le provoquerai, nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera!» c'était bien simple.

--Malheureux!... c'était rendre votre mariage impossible.

--Peut-être, mais ce n'est pas là ce qui m'a arrêté. La vérité est que je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon épée avec cet homme, s'il est tel que je le soupçonne, tel qu'il doit être, serait lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entière, plus complète. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mlle de Mussidan.

Il se recueillit quelques secondes et reprit:

--Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme soit un vil scélérat. On ne devient pas tout à coup un misérable sans honneur et sans entrailles. Sa vie doit être semée de hontes et d'infamies. Eh bien! je le démasquerai et je lui infligerai une telle flétrissure, qu'il sera forcé de fuir, obligé de se cacher.

--Oui, voilà ce qu'il faut faire!...

--Et nous le ferons, monsieur, s'il plaît à Dieu! Je dis nous, parce que je compte absolument sur vous. Vos offres si généreuses, dans mon atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, après toutes les preuves d'amitié que vous me donnez, je ne serais qu'un sot orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux, dévoués à une cause commune, nous devons réussir. Nous ne sommes ni l'un ni l'autre de ces hommes abêtis par le luxe et le bien-être au point d'être incapables de ne rien tenter eux-même. Vous et moi, nous avons eu ces deux maîtres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et la pauvreté. Nous saurons nous taire et agir...

André se tut, attendant peut-être une objection; mais, le gentilhomme ne répondant pas, il continua:

--Mon plan est la simplicité même.

Dès que nous connaîtrons ce prétendant mystérieux, il sera à nous. Sans qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons à lui, et nous ne le quitterons pas plus que son ombre.