Part 24
--Ah!... tenez, monsieur, répondit André, moi aussi je serai franc avec vous, et je vous dirai toute ma pensée... Vous trouverez peut-être mes susceptibilités ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il ne brise pas le ressort de la dignité, exalte et irrite l'orgueil. J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon être, il n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je donnerais avec transport la moitié des années que j'ai à vivre pour combler l'abîme qui nous sépare, et pourtant...
Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta:
--De grâce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je renoncerais à Mlle Sabine plutôt que d'accepter votre assistance.
--Mais c'est de la folie!... s'écria M. de Breulh.
--Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces dévoûments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus noire ingratitude. Si je me rendais à vos désirs, votre rôle serait trop beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humilié, je serais jaloux. Ne suis-je donc pas déjà assez écrasé par votre supériorité?... Pendant que vous êtes des plus nobles et des plus riches de Paris, je suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'état civil. Je suis si bien seul, ignoré, perdu en ce monde, que je n'ai même pas été appelé à tirer à la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous voudriez...
--Mais j'ai été pauvre aussi, moi, répétait M. de Breulh, j'ai été malheureux autant et plus que vous.
André, qui ne connaissait rien du passé de M. de Breulh, qui ne voyait que les éblouissements du présent, s'arrêta stupéfait.
--Savez-vous ce que je faisais à votre âge? continua le gentilhomme: je mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'étais réduit à endosser la chemise de laine du manouvrier ou à entrer au service d'un spéculateur de Guaymas comme toucheur de boeufs... Pensez-vous qu'en ces instants je m'estimais amoindri?
--Eh! s'écria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous me comprendrez plus aisément. Croyez-vous donc que je ne me juge pas votre égal? Détrompez-vous. Mais je cesserais de l'être le jour où j'aurais recours à vous... N'est-ce pas à mon énergie et à mon courage que je dois d'avoir été distingué par Mlle de Mussidan? Elle a eu foi en moi, le jour où elle m'a dit: «Élevez-vous jusqu'à moi!» Ce qu'elle a ordonné, je le ferai ou je périrai à la tâche. Mais, dans tous les cas, je suis résolu à réussir ou à périr seul. Je ne veux pas de remords après la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: «C'est à ma rare générosité, à ma chevaleresque abnégation que celui-ci doit son bonheur.»
--Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur...
--Non, sans doute, interrompit André, vous ne diriez pas cela hautement, votre délicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas? Et cela serait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte de Mussidan, devenue la femme du peintre André, le saurait aussi. C'est-à-dire que j'arriverais à Sabine dépouillé de ma seule noblesse, ma sauvage fierté. Notre mariage arrivant ainsi serait sa première désillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas de nouveau? Que serais-je alors à ses yeux! Infailliblement, l'avenir changerait le bienfait en une mortelle et ineffaçable injure. Ah!... tenez, ma vie serait empoisonnée. Toujours entre ma femme et moi votre fantôme se dresserait.
Il s'arrêta court, comme effrayé de sa violence. Une phrase encore, et il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement.
Il fit à sa volonté un énergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie parfaite qu'il ajouta:
--Mais en vérité, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop déjà, monsieur, pour que je ne tienne pas à l'honneur de rester votre ami.
Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mlle de Mussidan avait prédit se réalisait, à l'idée seule d'une apparence de protection, André se révoltait.
Mais M. de Breulh était digne de comprendre cet emportement d'André, emportement qui eût fait rire bien des gens à une époque où tourner en ridicule tout sentiment sérieux et profond est considéré comme une preuve d'esprit et de goût.
Même, il était si violemment ému, que la pensée ne lui vint pas d'ajouter un seul mot.
Lentement, il replaça dans son portefeuille les deux billets de mille francs restés sur la table, et d'une voix vibrante il dit:
--Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'à toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur Breulh-Faverlay... Adieu!...
Resté seul, André se trouva moins malheureux qu'il ne l'était depuis deux jours.
Grâce à M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas rencontré d'obstacles imprévus, et s'il s'étonnait de n'avoir pas encore de ses nouvelles, il ne s'en inquiétait plus.
Cependant, il était si agité encore, qu'il lui fut impossible de profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il devait soumettre à M. Gandelu le père.
Il se jeta dans son fauteuil et s'efforça de ressaisir les moindres détails de la scène qui venait d'avoir lieu.
Il eût très probablement oublié l'heure du dîner, si, au moment où il était enfoncé le plus avant dans ses rêveries, Mme Poileveu n'était entrée--sans frapper.
--Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle.
C'était miracle de voir Mme Poileveu monter une lettre au quatrième étage; mais, renseignée sur la personnalité de M. de Breulh, elle avait décidé que «son artiste» serait désormais servi mieux qu'un prince.
Mais André était si préoccupé que cette complaisance surprenante ne le frappa pas. Il ne songea qu'à Sabine.
--Une lettre!... s'écria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez.
Et il la prit, il l'arracha plutôt, des mains de la portière.
Mais ce n'était pas Sabine qui avait tracé les caractères communs et irréguliers de l'adresse. Pourtant, il était aisé de reconnaître une écriture de femme.
Avec une impatience nerveuse, André déchira l'enveloppe, chercha la signature et vit: «Modeste».
Modeste! la femme de chambre de Mlle de Mussidan! Qu'est-ce que cela signifiait?
Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme à travers un brouillard qu'il lut:
«Je vous adresse la présente à la seule fin de vous faire savoir que Mlle Sabine a bien réussi pour ce que vous savez.
«Si je me permets de vous écrire sans ordres, c'est que, hélas! mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses nouvelles.»
Ces quelques lignes foudroyèrent André.
--Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'écrire... Mais alors... elle est en danger, elle est morte, peut-être...
Il demeurait immobile, l'oeil fixe, les traits décomposés, et il répétait comme un mot vide de sens:
--Morte! morte!...
Mais presque aussitôt la réaction se produisit. Il froissa la lettre de Modeste, la jeta à terre, et, tête nue, vêtu de sa blouse de chantier, il s'élança dehors. La stupéfaction de la Poileveu était évidente.
--En voilà une d'aventure! murmurait-elle. Ah ça! mais....
Elle s'arrêta souriante. Elle venait d'apercevoir à ses pieds la lettre... Elle la ramassa et lut.
--Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc ça qu'il est comme un fou! C'est égal, j'ai idée que ce vieux si mal mis et si aimable qui est venu me questionner sur M. André me donnerait bien quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour ça, non!... On est honnête ou on ne l'est pas.
XX
Lorsqu'elle disait que son artiste était devenu fou, la discrète Mme Poileveu ne semblait pas fort éloignée de la vérité.
Son opinion dut être celle de tous les gens qui aperçurent ce grand jeune homme, habillé de blanc, qui courait avec une incroyable rapidité le long des rues qui conduisent du quartier des Martyrs aux Champs-Élysées.
En sortant de sa maison, il avait croisé un fiacre vide dont le cocher lui avait fait un signe engageant; la pensée d'y monter ne lui vint pas. Même il sourit de pitié. Est-ce que jamais les maigres rosses de la Compagnie auraient pu approcher de sa vitesse!
Il allait à fond de train, les coudes au corps, ménageant son haleine, guidé à travers la foule par le pur instinct machinal. Son visage avait une si étrange expression qu'on s'écartait devant lui, et qu'ensuite on se retournait pour le suivre des yeux.
Il n'avait, d'ailleurs, pas l'ombre d'un projet. Pourquoi il courait rue de Matignon, ce qu'il ferait ou dirait, il l'ignorait. Il ne se demandait pas s'il lui restait une espérance.
Sabine était malade, mourante, croyait-il; il se rapprochait d'elle, voilà tout.
A chaque moment, dans Paris, on rencontre des gens qui vont ainsi, traversant la foule affairée sans la voir ni l'entendre, poussés par leur passion comme les boulets par l'explosion de la poudre.
C'est seulement en arrivant à l'entrée de la rue de Matignon, que André recouvra la faculté de réfléchir, de délibérer, de souffrir.
Autant pour recueillir ses idées que pour reprendre haleine,--il n'avait pas mis vingt minutes à faire ce trajet,--il s'assit sur une borne, à quelques pas de l'hôtel de Mussidan.
S'il était venu, c'est qu'il voulait des nouvelles précises, exactes, des détails. Mais comment s'en procurer, quel expédient imaginer?
Il faisait nuit. Le mince filet de gaz des réverbères tremblottait rougeâtre et sans rayonnements au milieu d'un de ces brouillards de février qui suivent toutes les reprises des gelées.
Il faisait froid. La rue de Matignon, rarement animée, même de jour, était absolument déserte. Pas un fiacre, pas un passant, rien. Nul bruit que le roulement sourd et continu des voitures le long du faubourg Saint-Honoré.
Mais les pensées du jeune peintre étaient plus lugubres encore que cette nuit, que cette solitude, que ce silence.
Il reconnaissait avec un mortel désespoir son impuissance absolue. La moindre de ses démarches pouvait compromettre celle qui lui avait confié son honneur.
Il se leva, cependant, et alla se poster près de la grille de l'hôtel de Mussidan. Il espérait que l'aspect seul de l'hôtel lui apprendrait quelque chose. Il lui semblait que si véritablement Sabine était mourante, les pierres elles-mêmes le lui crieraient.
Triste folie! La maison était comme perdue dans le brouillard, et il ne distinguait même pas quelles fenêtres étaient éclairées...
La voix de la raison lui disait de se retirer, d'espérer, d'attendre...
Plus impérieuse et plus pressante, la voix de la passion lui criait:--Reste!...
Et il s'obstinait à rester. Pourquoi? Il ne savait. Il lui semblait que Modeste, lui ayant écrit, devait deviner qu'il était là, dévoré par les plus horribles angoisses, et qu'elle allait sortir, le chercher...
Mais voici que, tout à coup, il eut un cri de joie. Une idée de salut, pareille à l'éclair rayant la nuit, venait d'illuminer son cerveau.
--M. de Breulh!... s'écria-t-il. Ce que je ne puis, il le peut, lui; il lui est facile d'envoyer prendre des nouvelles!...
Par bonheur, il avait dans sa poche la carte du généreux gentilhomme, tant bien que mal il déchiffra l'adresse et s'élança, comme un trait, dans la direction indiquée.
M. de Breulh-Faverlay occupe, avenue de l'Impératrice, un bel hôtel où il est fort mal, assure-t-il, et pour cent raisons. Mais ses chevaux y ont de l'air, de l'espace, ils y sont très bien... et il y reste.
Lorsque André pénétra dans la cour, une voiture y stationnait. Dans le vestibule, brillamment éclairé, quatre ou cinq domestiques causaient et riaient. Il alla droit à eux.
--M. de Breulh?... demanda-t-il.
Les valets le toisèrent d'un oeil à la fois curieux et surpris.
--Monsieur est sorti, répondirent-ils enfin, et pour longtemps.
André, qui avait retrouvé sa lucidité, comprit et n'insista pas. Il tira la carte de M. de Breulh, et rapidement y traça au crayon ces cinq mots:
«_Une minute--un service--André._»
--Tenez, remettez ceci à votre maître dès qu'il sera rentré.
C'est lentement qu'il s'éloigna. Il était certain que M. de Breulh venait de rentrer; il était sûr que, dès que la carte lui serait remise, il le ferait poursuivre, rattraper.
Ce qu'il prévoyait arriva, et, trois minutes plus tard, un laquais l'introduisait dans un magnifique cabinet de travail.
A la seule vue de André, M. de Breulh devina une catastrophe.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-il.
--Sabine se meurt, répondit le jeune peintre.
Et rapidement il raconta sa soirée, la lettre de Modeste, sa course folle à travers Paris, sa station douloureuse devant l'hôtel de Mussidan...
Mais, à sa grande surprise, à mesure qu'il parlait, le front de M. de Breulh se rembrunissait. Lorsqu'il eut fini:
--Cette incertitude est affreuse, intolérable et pourtant il ne dépend pas de moi de la faire cesser...
--Cependant...
--C'est ainsi, mon cher André... malheureusement! Réfléchissez un peu: Hier j'ai écrit à M. de Mussidan pour lui signifier la rupture d'un mariage presque décidé... Envoyer prendre des nouvelles de la santé de sa fille serait la pire des outrecuidances, une impardonnable impertinence... Expédier un de mes domestiques serait dire: «Je me suis retiré, donc cette fille doit être sur le point de mourir de chagrin!...»
--C'est pourtant vrai! murmura André abasourdi.
M. de Breulh était aussi agité que le peintre, et la preuve, c'est qu'avant de se désespérer, il ne se demandait pas jusqu'à quel point étaient fondées des craintes qu'il partageait d'instinct. Il réfléchissait, cherchant un expédient praticable.
--J'ai notre affaire!... s'écria-t-il enfin. Je suis un peu parent d'une jeune femme qui est la cousine germaine de Mussidan, la vicomtesse de Bois-d'Ardon; elle sera ravie de nous rendre service. C'est une folle, mais elle a un coeur d'or... Ma voiture est attelée, venez vite...
Les valets étaient confondus de l'intimité qui semblait régner entre leur maître et ce jeune homme en blouse. Et lorsque la voiture s'éloigna, les emportant au galop, un vieux valet de pied, vétéran de la livrée émit cette opinion qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous.
Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes, durant le trajet, qui fut très court--l'hôtel habité par Mme de Bois-d'Ardon, ayant sa façade sur l'avenue des Champs-Élysées.
La voiture n'était pas arrêtée que déjà M. de Breulh était à terre.
--Attendez-moi là, dit-il à André, je reviens.
D'un bond il fut dans la maison.
--Madame?... demanda-t-il aux domestiques qui le connaissaient.
--Madame reçoit.
Blanche, dodue, fraîche, souriante, blonde naturellement, rouge grâce à un artifice de toilette,--ah! la mode!--ayant les plus jolis yeux du monde, Mme de Bois-d'Ardon passe pour une des plus agréables femmes de Paris.
Elle a trente ans. Elle sait tout, connaît tout, a tout vu, ne doute de rien, parle sans cesse, rencontre l'esprit souvent et la méchanceté toujours. On la dit très redoutable.
Elle dépense quarante mille francs par an pour sa toilette, mais quand elle dit à son mari: «Je n'ai pas une robe à me mettre sur le dos», elle dit vrai. Elle est gâcheuse.
Capable des plus insignes imprudences, d'escapades inouïes, elle est fort calomniée. On lui prête libéralement des amants à la douzaine, jamais elle n'en a eu un seul.
Avec ses allures incroyables, en dépit des vertiges de sa vie tourbillonnante, elle adore son mari et le craint comme le feu.
Lui le sait et ne s'en vante pas; c'est un sage. Il laisse bien la vicomtesse s'agiter dans le vide, comme la marionnette au bout d'un fil, mais il tient ce fil d'une main ferme...
Telle est en toute vérité la femme vers laquelle un valet, en livrée trop voyante, guidait M. de Breulh.
Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon était dans un ravissant petit salon attenant à sa chambre à coucher, quand on lui annonça M. de Breulh-Faverlay.
Elle venait de mettre les dernières épingles à sa toilette, la cinquième seulement de la journée.
Pour tuer le temps, elle examinait un costume coquet de vivandière Louis XV--chef-d'oeuvre de Van Klopen--qu'elle devait revêtir en sortant des Italiens, pour se rendre à un bal travesti à l'ambassade d'Autriche.
A la vue de M. de Breulh, elle eut une exclamation de plaisir et battit gaîement des mains.
Quoique se voyant rarement ailleurs que dans le monde, M. de Breulh et la vicomtesse s'aimaient beaucoup. Lorsqu'ils étaient plus jeunes l'un et l'autre, ils avaient passé bien des mois ensemble, au château de leur oncle, le vieux comte de Faverlay.
Ils avaient gardé de leurs relations d'enfance une affectueuse familiarité, il s'appelaient par leurs prénoms.
--Comment, c'est vous, Gontran! s'écria la jeune femme, à cette heure, chez moi!... Mais c'est un fait inexplicable et bizarre, un miracle, un rêve...
Elle s'interrompit brusquement, frappée de la physionomie bouleversée de son visiteur.
--Mais qu'avez-vous! interrogea-t-elle, votre mine est funèbre, vous est-il arrivé quelque malheur?
--J'espère encore que non, mais je suis horriblement inquiet: on vient de m'apprendre que Mlle de Mussidan est dangereusement malade.
--Ah!... mon Dieu!... je m'explique votre chagrin. Et qu'a-t-elle, cette pauvre Sabine?
--Je l'ignore, et c'est là ce qui m'amène. Je viens, ma chère Clotilde, vous prier d'envoyer un de vos gens à l'hôtel Mussidan s'informer de ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a dit.
Mme de Bois-d'Ardon ouvrait de grands yeux.
--Plaisantez-vous! fit-elle. Pourquoi ne pas envoyer vous-même?
--Je ne puis. Et, tenez, si vous êtes charitable, ne me demandez pas mes raisons. D'abord, je vous mentirais... De plus, je vous conjure de ne parler à personne de ma démarche.
Si oppressée de curiosité que fût la jeune femme, elle n'interrogea pas.
--Soit, répondit-elle, je respecte votre secret. Seulement, vous pensez bien que j'irai moi-même chez Octave. Je partirais à l'instant, n'était que Bois-d'Ardon, qui ne peut souffrir de manger seul, me gronderait. Mais en sortant de table, je me mets en route.
--Merci, mille fois merci. Cela étant, je rentre chez moi attendre un mot de vous.
--Chez vous? Oh!... pour cela, non. Vous dînez ici.
--Impossible, un de mes amis m'attend en bas.
A l'accent de M. de Breulh, la vicomtesse comprit qu'insister serait parfaitement inutile; elle se tint pour battue, elle se promettait bien de prendre sa revanche. Elle flairait vaguement une énigme et elle se jurait de la déchiffrer.
--Puisque c'est ainsi, fit-elle du ton le plus détaché, je vous promets une lettre dans la soirée... Et maintenant, allez vite rejoindre votre ami.
M. de Breulh serra affectueusement la main de la jeune femme et se hâta de descendre.
Dès qu'il sortit de la maison, André courut à lui.
--Eh bien?
Si courte qu'eût été l'absence de son compagnon, le jeune peintre n'avait pas eu la patience de l'attendre dans la voiture; il piétinait fiévreusement sur le trottoir.
--Reprenez courage, répondit M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon n'a pas été informée de la maladie de Mlle Sabine, c'est bon signe. En tout cas, avant trois heures, nous aurons des nouvelles précises.
--Trois heures!... soupira André, du même ton qu'il eût dit: Trois siècles!...
--Oui, c'est long, je le sais, mais nous parlerons d'elle en attendant. Car nous ne nous quittons pas, je vous emmène, vous partagerez mon dîner.
André fit un signe d'assentiment, et reprit sa place dans le coupé, qui rebroussa chemin au galop.
Il n'est pas d'énergie qui résiste à plusieurs heures d'angoisses et de luttes.
André, depuis le matin, avait eu plus d'émotions peut-être qu'en toute sa vie. Après une exaltation voisine de la folie, il se laissait aller à cet invincible engourdissement qui suit toutes les crises douloureuses.
Les gens de M. de Breulh avaient été bien surpris lorsque leur maître était sorti avec ce grand jeune homme en blouse blanche. Ils furent stupéfaits de les voir rentrer ensemble.
L'aventure, enfin, prit des proportions fantastiques quand ils virent le hautain gentilhomme qu'ils servaient s'asseoir en face d'André dans la magnifique salle à manger et faire retirer jusqu'au maître d'hôtel pour causer plus librement.
La chère était exquise, mais les convives étaient trop émus pour y faire honneur. C'est presque machinalement qu'ils remuaient leur couteau et leur fourchette; ils ne mangeaient ni ne buvaient.
A dix reprises, ils essayèrent d'aborder des sujets étrangers à leur préoccupation; dix fois, après quelques monosyllabes, la conversation tomba.
Ils reconnurent si bien l'inutilité de leurs efforts, qu'étant passés, après le dîner, dans le cabinet de M. de Breulh, où le café avait été servi, ils gardèrent le silence, chacun s'enfonçant dans ses réflexions.
Leur situation, après les explications de l'après-midi, était au moins extraordinaire. Mais l'entraînement des événements est tel, qu'ils ne le remarquaient pas.
André, qui était allé s'asseoir dans un coin, ne quittait pas la pendule des yeux. M. de Breulh, installé près de la cheminée, tracassait le feu.
Enfin, sur les dix heures, ils entendirent du bruit dans le vestibule, des chuchottements, le frou-frou d'une robe de soie.
M. de Breulh se levait, quand la porte s'ouvrit brusquement.
Mme de Bois-d'Ardon, en personne, entra comme un ouragan.
--C'est moi!... fit-elle dès le seuil.
La démarche était un peu plus que hardie. Mais la vicomtesse n'en était pas à une extravagance près.
--Si j'ose venir chez vous, Gontran, reprit-elle avec une véhémence extraordinaire, c'est que je tiens à vous dire en face ce que je pense de votre conduite: elle est abominable, indigne d'un galant homme!...
--Clotilde!...
--Taisez-vous, vous êtes un monstre. Ah!... je comprends que vous n'ayez pas osé envoyer prendre des nouvelles de la pauvre Sabine. Vous aviez prévu l'effet de votre lettre.
M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers André:
--Que vous avais-je dit? fit-il.
Il fallut cette observation pour que Mme de Bois-d'Ardon s'aperçut de la présence d'un étranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une horrible indiscrétion.
--Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi qui vous croyais seul.
--C'est au moins comme si je l'étais, répondit gravement M. de Breulh, monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets.
Il prit en même temps la main de André, et l'attirant près de la vicomtesse.
--Permettez, ma chère Clotilde, ajouta-t-il, que je vous présente M. André, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera célèbre demain.
André s'inclina profondément, mais la vicomtesse était si stupéfaite qu'elle resta court.
--Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose à dire, monsieur...
Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette singulière présentation?
--Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas trompés,--il insista sur le _nous_,--Mlle de Mussidan est véritablement malade.
--Hélas!...
--Vous l'avez vue?
--Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'étiez-vous avec moi pour regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas reconnue lorsque je suis entrée dans sa chambre, m'a-t-elle vue, seulement?
Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voilà plus de vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa mère, n'étaient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de ses joues...
André s'était promis de se maîtriser quand même, en présence de Mme de Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la désolante vérité, son émotion fut plus forte que sa volonté, et il fut impossible d'étouffer les sanglots qui lui montaient à la gorge.
--Ah!... elle est perdue, s'écria-t-il, je le sens bien...