Les esclaves de Paris

Part 2

Chapter 23,856 wordsPublic domain

Il trouvait à la physionomie de ce soi-disant clerc d'huissier quelque chose de singulier et d'inquiétant.

Où a-t-on vu jamais des vieux de cette espèce jetant des 500 francs à la tête des gens? Pour sûr, cette générosité devait cacher quelque mystère et lui, Paul, il allait peut-être se trouver compromis.

--Toutes réflexions faites, monsieur, reprit-il résolument, accepter de vous une telle somme ne serait pas délicat de ma part. Qui sait si je pourrai jamais m'acquitter.

--Bon! voici que vous doutez de vous, maintenant. Ce n'est pas le moyen de réussir. Si vous avez échoué, jusqu'ici, c'est que l'expérience vous manquait. Désormais, vous saurez comment vous y prendre. La misère, mon enfant, forme les hommes, de même que la paille mûrit les nèfles. D'abord, moi, j'ai confiance en vous. Ces 500 francs, vous me les rendrez quand vous voudrez, je ne suis pas pressé, seulement vous me donnerez six pour cent, et vous allez me souscrire un billet.

--Comme cela, balbutia Paul...

--Conclu!... c'est un placement.

Paul n'était qu'un pauvre niais. Cette perspective de billet suffisait à le rassurer, comme si sa signature au bas d'un papier timbré eût pu servir à autre chose qu'à enlever à ce papier la valeur qu'il avait étant blanc.

De son côté, le père Tantaine, explorant de nouveau sa poche, en tirait une feuille de papier timbré qui s'y trouvait tout à point.

--Écrivez, dit-il: «Au huit juin prochain, je paierai, à l'ordre de M. Tantaine, etc...»

Le jeune homme terminait le parafe de sa signature lorsque Rose reparut, les bras chargés de provisions.

Elle était radieuse comme si un événement extraordinairement heureux fût survenu dans sa vie; ses yeux avait une expression étrange.

Mais Paul ne remarqua rien de cela. Il observait le vieux clerc d'huissier qui, après avoir relu le billet, le serrait aussi précieusement qu'une valeur de premier ordre.

--Il est bien entendu, monsieur, reprit-il enfin, que la date n'est qu'une formalité. Il n'est pas probable que d'ici quatre mois je puisse économiser ce que je vous dois.

Le père Tantaine eut un bon sourire.

--Que diriez-vous, prononça-t-il, si après vous avoir prêté ces 500 francs, je vous mettais à même de me les rendre avant un mois?

--Quoi! monsieur, vous pourriez!...

--Par moi-même, mon enfant, je ne puis rien, cela se voit. Mais j'ai un ami qui a le bras long. Ah! si je l'avais écouté, autrefois, je ne serais pas à l'hôtel du Pérou. Enfin!... Voulez-vous aller le trouver de ma part?

--Si je le veux! Mais je serais un fou de repousser cette occasion qui se présente.

--Eh bien! je vais voir mon ami ce soir même, je lui parlerai de vous. Soyez chez lui demain à midi précis. Si vous lui plaisez, s'il s'occupe de vous votre fortune est faite.

Il tira de sa poche une carte et la présentant à Paul, il ajouta:

--Mon ami se nomme Mascarot et voici son adresse.

Cependant Rose, avec cette merveilleuse dextérité qui semble être un privilège de la Parisienne, accoutumée à se mouvoir dans un petit espace, avait tiré l'ordre du chaos et terminé ses préparatifs.

La table était dressée, table digne du taudis avec ses tessons ébréchés et ses papiers en guise de plats; un bon feu flambait dans la cheminée, et deux bougies éclairaient la scène, fichées, l'une dans le chandelier bossué de l'hôtel, l'autre dans une bouteille fêlée.

Ce spectacle superbe pour des yeux de vingt ans, remplissait Paul de satisfaction. Les affaires sérieuses étaient finies, les pressentiments sombres s'étaient envolés.

--A table!... s'écria-t-il, à table!... Voici enfin le dîner qui sera le déjeûner. Allons, Rose, à ton poste. Et vous, mon cher voisin, vous allez, je l'espère, nous faire le plaisir de partager le repas que nous vous devons.

Mais le père Tantaine, bien qu'un tel festin fût fait pour le tenter et le séduire, ainsi qu'il le confessa, s'excusa avec beaucoup de protestations de regrets.

Il n'avait pas grand'faim, assura-t-il, puis il avait pour cinq heures et demie un rendez-vous de la dernière importance à l'autre bout de Paris.

--Enfin, dit-il à Paul, il est indispensable que je voie Mascarot ce soir. Je dois le prévenir, le disposer en votre faveur.

Rose, assurément, ne tenait pas à la compagnie du bonhomme. Laid, malpropre, misérable, il lui inspirait un sentiment de dégoût dont ne triomphait pas la reconnaissance.

Puis, bien qu'on ne vit pas ses yeux, elle devinait instinctivement, sous les verres foncés de ses lunettes, un regard aigu et subtil, très capable de lire au fond de sa pensée.

Ce qui n'empêche que se faisant chatte et câline autant qu'il était en son pouvoir, elle joignit ses instances à celles de Paul pour garder leur ami.

Mais il fut inébranlable, et après avoir, une fois encore, rappelé à Paul qu'il devait être exact, le lendemain, à midi, il sortit en criant de sa meilleure voix, aux jeunes gens qui venaient de s'attabler:

--Au revoir! bon appétit!

Seulement, une fois dehors, sur le palier, la porte refermée, le père Tantaine s'arrêta, s'appuyant à la rampe grossière, écoutant.

Les tourtereaux, comme il les appelait, étaient d'une gaieté folle, et les éclats de leurs voix jeunes et fraîches emplissaient le dernier étage de l'hôtel du Pérou.

Pourquoi non? Paul après des angoisses affreuses, trouvait une sécurité relative; il avait en poche l'adresse d'un homme qui devait faire sa fortune; enfin, sur le coin de la cheminée brillait la monnaie du billet de cinq cents francs, un de ces tas d'or qui, au temps des riantes illusions, semblent inépuisables.

Quant à Rose, elle ne pouvait cesser de s'égayer au sujet de ce vieux clerc d'huissier, qu'en dedans d'elle-même elle jugeait absolument idiot, et qu'elle trouvait du dernier grotesque.

--Courage, mes mignons, grommela le père Tantaine, courage! Ce pourrait bien être la dernière fois que vous riez ensemble.

Cela dit, avec les plus louables précautions, il descendit le raboteux escalier de l'hôtel du Pérou, que la Loupias n'éclaire que le dimanche, parce que le gaz, dame! cela coûte de l'argent.

Le père Tantaine ne sortit pas directement.

Ayant, par la petite porte vitrée de la loge des propriétaires de l'hôtel, aperçu la Loupias qui cuisinait sur son poêle des ragoûts de son pays, il entra, après avoir gratté timidement, saluant bas, en homme que la misère a accoutumé à toutes les rebuffades.

--Je viens pour vous payer ma quinzaine, madame, annonça-t-il tout d'abord.

Et en même temps il déposait sur le coin de la commode une pièce de dix francs et une pièce de vingt sous.

Puis, pendant que Loupias, qui sait écrire, lui confectionnait un reçu, il se mit à parler de ses affaires, racontant comme quoi il venait de recueillir un héritage inattendu, qui allait lui donner l'aisance sur ses vieux jours.

A l'appui de ses assertions, avec le naïf orgueil de la pauvreté qui craint de n'être pas crue sur parole, il montrait plusieurs billets de banque renfermés dans un portefeuille.

Ces chiffons produisirent si bien leur effet que, lorsque le bonhomme se retira, Loupias voulut à toute force le reconduire, sa lampe d'une main, sa casquette de l'autre.

Le vieux clerc ne semblait d'ailleurs aucunement sensible à ces prévenances. Il allait d'un air préoccupé, en homme qui poursuit un plan.

Arrivé dans la rue, il s'orienta, examina les magasins des environs, et, sans hésiter, il marcha droit à la boutique d'un épicier qui fait presque le coin de la rue du Petit-Pont et de la rue de la Bûcherie.

Cet épicier, grâce à un certain vin que lui fabrique un chimiste de Bercy, et qu'il vend neuf sous le litre, jouit dans le quartier d'une vogue bien légitime.

Il est petit, gros, court, rouge, irritable, plein d'importance; il porte des favoris à l'anglaise, est veuf, sergent de la garde nationale et répond au nom de Mélusin.

Cinq heures, dans les quartiers pauvres, c'est en hiver le moment du «coup de feu» pour les boutiquiers.

Les ouvriers reviennent de leur chantier et les femmes qui ont quitté leur travail à la nuit hâtent les préparatifs du souper.

M. Mélusin était donc si fort affairé au milieu de ses pratiques, recevant et rendant, surveillant, criant après ses garçons, qu'il ne remarqua pas l'entrée du père Tantaine.

L'eût-il remarqué, il ne se serait pas dérangé pour un acheteur aussi misérablement vêtu.

Mais le vieux clerc d'huissier avait en sortant de l'hôtel du Pérou, quitté ses apparences humbles et bénignes. Se plaçant dans le coin le moins encombré de la boutique, c'est d'un ton impératif qu'il appela:

--Monsieur Mélusin!...

L'épicier, surpris, laissa tout pour accourir.

--Tiens! ce bonhomme qui me connaît, se disait-il, sans penser que son nom brille en lettres d'un demi-pied au-dessus de la devanture.

Le père Tantaine ne lui laissa pas le loisir de demander des explications.

--Monsieur, commença-t-il avec un bel accent d'autorité, n'est-il pas venu ici il n'y a qu'un moment une jeune femme qui a changé un billet de 500 francs?

--Oui, monsieur, oui, répondit Mélusin, mais comment avez-vous pu savoir...

Il s'interrompit pour se donner sur la tête un grandissime coup de poing et reprit vivement:

--J'y suis!... un vol a été commis, n'est-il pas vrai, et vous êtes sur la piste du voleur. Connu!... Faut-il vous le dire? Quand cette jeune fille qui avait l'extérieur d'une pauvresse a changé ce billet, j'ai conçu un soupçon. Je l'ai observée attentivement et j'ai remarqué que sa main tremblait.

--Excusez, interrompit le père Tantaine, je ne vous ai point dit qu'il s'agit d'un vol. Reconnaîtriez-vous cette jeune fille?

--Comme moi-même, si je me rencontrais, oui, monsieur. Une créature superbe, avec des cheveux!... A telles enseignes que je l'avais distinguée déjà, car elle vient ici quelquefois, et j'ai de fortes raisons de croire qu'elle habite un hôtel borgne de la rue de la Huchette.

Le boutiquier parisien n'aime pas toujours les agents qui dressent contre lui des procès-verbaux lorsqu'il se trouve en contravention.

Cependant, encouragé par la pensée de rendre service à la société, il aide volontiers les investigations. Pour faciliter une capture importante, il est capable de traits héroïques, comme de manquer la vente, par exemple.

--Voulez-vous, continuait M. Mélusin, que j'envoie un de mes garçons aux informations, faut-il requérir des sergents de ville.

--Inutile..., cher monsieur, répondit le vieux clerc d'huissier, et même, je vous serais obligé de me garder le secret jusqu'à nouvel ordre.

--Oh! je comprends, une indiscrétion pourrait donner l'éveil.

--Juste! Seulement, je vous demanderai, si vous avez conservé ce billet, la permission d'en prendre le numéro d'ordre. Je vous prierai aussi d'inscrire ce numéro sur vos livres, avec une petite mention, à la date d'aujourd'hui. Autant que possible il faut tout prévoir.

--Et mes livres feraient foi devant le tribunal, n'est-il pas vrai? Je le crois bien, les livres d'un négociant!... Vous voyez que je suis au courant. Une minute et je suis à vous.

Tout se passa ainsi que l'avait souhaité le bonhomme et rapidement.

Du reste, M. Mélusin ne le laissa pas s'éloigner sans toutes sortes de politesses. Il le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique, et le suivit des yeux, convaincu qu'il venait de rendre un service éminent à un employé supérieur de la préfecture déguisé en mendiant.

Mais qu'importait au père Tantaine l'opinion qu'on pouvait avoir de lui!

Il avait gagné la place du Petit-Pont et paraissait y chercher quelqu'un. Déjà il en avait fait deux fois le tour, scrutant les coins sombres, lorsqu'il laissa échapper une exclamation de satisfaction; il avait aperçu celui qu'il venait retrouver.

C'était un affreux garnement d'une vingtaine d'années, n'en paraissant guère que quinze ou seize, maigre, dégingandé, mal bâti.

Il se tenait posté à l'angle du quai Saint-Michel et du Petit-Pont, et effrontément demandait l'aumône, guettant de l'oeil les sergents de ville, sans souci du réverbère qui l'éclairait en plein.

Du premier coup, on reconnaissait en lui l'oeuvre malsaine de la civilisation des grandes villes, l'ancien gamin de Paris, qui, à huit ans, fumait les bouts de cigares ramassés à la porte des cafés et se grisait avec de l'eau-de-vie.

Ses cheveux, d'un jaune sale, étaient déjà rares, il avait le teint flétri et plombé, un rictus ironique contractait sa large bouche à lèvres plates, et la plus cynique audace flambait dans ses yeux.

Vêtu d'une blouse grisâtre, il en avait relevé la manche droite et exposait à nu un bras tordu, rabougri, contorsionné, hideux à point pour exciter la commisération des passants.

Il psalmodiait en même temps une légende monotone où sans cesse les mêmes mots revenaient: «Pauvre ouvrier... vieille mère à nourrir... incapable de travailler... estropié par une machine.»

Le père Tantaine marcha droit à ce bon pauvre, et, d'un vigoureux revers de main, appliqué sur la tête, fit sauter sa casquette à trois pas.

L'autre se retourna furieux; mais, apercevant le bonhomme, il sembla fort penaud et murmura:

--Pincé!...

Aussitôt grâce à une brusque contraction de l'épaule, il détordit son bras, aussi droit et aussi sain que l'autre, en réalité, rabattit sa manche et ramassa sa casquette.

--C'est donc ainsi, reprit le père Tantaine, que tu exécutes les commissions dont on te charge!

--Quoi!... elle est faite depuis longtemps, votre commission!

--Ce n'est pas une excuse. Grâce à ma recommandation, M. Mascarot t'a procuré une bonne position, n'est-ce pas? Je te fais assez souvent gagner de l'argent; ainsi, tu ne manques de rien. Il était convenu que tu ne mendierais plus.

--Excusez, bourgeois, je n'en fais plus mon état. Seulement, dame! il fallait bien tuer le temps en vous attendant. D'abord, c'est plus fort que moi, je ne peux pas rester sans rien faire. J'ai récolté sept sous. C'est toujours ça...

--Toto-Chupin, prononça gravement le vieux clerc d'huissier, Toto-Chupin, vous finirez mal; c'est moi qui vous le prédis. Mais arrivons au fait. Qu'as-tu vu?

Ils avaient quitté le coin du pont et remontaient lentement le quai désert, le long des vieux bâtiments de l'Hôtel-Dieu.

--J'ai vu bourgeois, ce que vous m'aviez annoncé, répondait le garnement. A quatre heures précises, une voiture est arrivée sur la place et s'y est arrêtée comme pour y prendre racines, tenez là-bas, en face de la boutique du perruquier. Voiture flambante, cheval superbe, cocher très bien mis!...

--Passe. Il y avait quelqu'un dans la voiture?

--Naturellement. J'y ai reconnu le particulier que vous m'avez dit. Bien vêtu, ma foi! Chapeau rogné, tout plat, pantalon clair, en fourreau de parapluie, veston court, oh! mais d'un court... enfin, le dernier genre. Pour plus de sûreté, comme il faisait déjà sombre, je suis allé le regarder sous le nez. Il était descendu de voiture, vous m'entendez, et il battait la semelle sur le trottoir, avec un cigare non allumé aux dents. Moi, voyant le coup de temps, j'accours avec une allumette en disant: «Du feu, mon prince!» Il m'a donné une pièce de dix sous. Autant de pris. C'était bien lui: laid, petit, ratatiné, cagneux, une figure à gifles avec un pince-nez... un singe, quoi!

Quand Toto-Chupin raconte, le mieux est de le laisser aller. C'est au moins le plus court pour obtenir les renseignements qu'on désire.

Pourtant, le vieux clerc d'huissier s'impatienta.

Qu'est-il arrivé ensuite? demanda-t-il.

--Pas grand'chose. Mon individu n'avait pas l'air content du tout, de faire le pied de grue. Pauvre ami!... Il allait de ci et de là, sur le trottoir, il faisait des moulinets avec sa badine et dévisageait les femmes. Dieu qu'il me déplaît, ce cocodès! Si jamais il vous prend envie de lui repasser une bonne volée, bourgeois, je suis votre homme. Je l'ai toisé, il n'est pas moitié si fort que moi.

--Mais va donc Chupin, va donc.

--Bon, j'y suis! Donc, il était là, c'est-à-dire, nous étions là, depuis une grande demi-heure, quand tout à coup une femme tourne la rue et vient droit au cocodès. Ah! bourgeois, la belle fille! Non, de votre vie, vous n'avez rien vu de si admirable. Moi, j'en suis resté ébloui. Mois quelle misère! Ils se sont mis à parler tout bas.

--Et tu n'as rien entendu?

--Pour qui me prenez-vous, bourgeois?... La belle fille a dit: «--C'est entendu, à demain.» Le cocodès a demandé: «--Bien vrai?» Et elle a répondu: «--Oui, parole d'honneur, vers midi.» Là-dessus ils se sont quittés, elle a regagné la rue de la Huchette, lui est remonté dans sa voiture, et fouette cocher!... En voilà pour cent sous, bourgeois!

La réclamation ne parut nullement choquer le vieux clerc d'huissier.

Il tira de sa poche une pièce de cinq francs et la remit au précoce vaurien en disant:

--Chose promise, chose due. Mais souviens-toi de ma prédiction, Chupin, tu finiras mal. Sur quoi, bonsoir, nous ne suivons pas le même chemin.

Pendant un moment encore, le père Tantaine resta en place, observant Toto qui s'éloignait dans la direction du Jardin des Plantes, et c'est seulement lorsqu'il l'eût perdu de vue, qu'il revint sur ses pas et s'engagea sur le pont.

Il marchait fort vite et semblait aussi satisfait que possible.

--Voilà qui va bien, murmurait-il, je n'ai pas perdu ma journée. J'ai tout prévu, même l'improbable. Flavie sera contente.

II

C'est rue Montorgueil, à quelques pas du passage de la Reine-de-Hongrie, qu'est situé l'établissement du puissant ami du père Tantaine, M. B. Mascarot.

B. Mascarot est directeur d'un bureau de placement pour employés et domestiques des deux sexes.

Deux grands tableaux, accrochés de chaque côté de la porte de la maison, apprennent aux intéressés les demandes et les offres de la journée, et annoncent aux passants que l'agence, fondée en 1844, est encore régie par son fondateur.

C'est sans nul doute à ce long exercice d'une profession ordinairement ingrate, que M. B. Mascarot doit sa réputation et la grande considération dont il jouit, non seulement dans son quartier, mais encore dans tout Paris.

Les maîtres, assure-t-on, n'ont jamais eu à se plaindre d'un serviteur garanti par lui.

Parmi les domestiques, il est avéré qu'il ne procure que des places où on a toutes les douceurs de la vie.

Les employés, enfin, savent très bien que, grâce à ses connaissances, grâce à ses nombreuses relations et ramifications partout, il a toujours un bon emploi au service de qui sait lui plaire.

B. Mascarot a d'autres titres à l'estime publique.

C'est lui qui, le premier, vers 1845, conçut le projet d'organiser en société les «gens de maison». On s'est emparé depuis de son idée et de son programme, mais il n'a pas réclamé.

Il s'est consolé en prenant un associé, un sieur Beaumarchef, et en installant dans la maison même de son agence un hôtel garni où les domestiques sans place trouvent à crédit le logement et la nourriture.

Si ces diverses entreprises ont servi la société, elles ont aussi profité à B. Mascarot.

Il est propriétaire pour partie,--on dit pour un quart,--de la maison qu'il occupe.

Eh bien! c'est devant cette maison, qu'à midi, l'heure convenue, était arrêté Paul Violaine.

Il avait utilisé les cinq cents francs de son vieux voisin, et un confectionneur lui avait improvisé une élégance qui n'était pas de trop mauvais goût.

Même, il était si bien, sous ses nouveaux vêtements, que les femmes qui passaient se retournaient pour le voir encore.

Lui n'y prenait garde. Il avait réfléchi depuis la veille, et maintenant, il se prenait à douter beaucoup du pouvoir de cet inconnu, qui, selon l'expression du père Tantaine, pour faire la fortune de quelqu'un n'avait qu'à le vouloir.

--Un placeur! murmurait-il; sûrement il va me proposer quelque emploi de cent francs par mois!

Cependant, il était un peu ému, et avant d'entrer il étudiait la maison, comme si elle eût pu lui apprendre quelque chose de celui qui l'habitait.

Elle ressemblait à toutes les autres, avec ses deux corps de logis séparés par une cour mal tenue.

Le bureau de placement et l'hôtel étaient au fond.

Sous la porte cochère, l'encombrant de ses ustensiles, était un marchand de marrons, un jeune drôle à l'air insolent.

--Allons, se dit Paul, rester ici ne m'avance à rien, il faut voir.

Il traversa donc résolument la cour, monta un escalier en face, et arrivé au premier étage, voyant sur une porte le mot: Bureaux, il frappa.

--Entrez?... cria une grosse voix.

La porte n'était pas fermée, mais seulement maintenue par un poids glissant au bout d'une corde. Paul n'eut qu'à pousser.

La pièce où il pénétra ressemblait à tous les bureaux de placement de Paris.

Tout autour, régnait un large banc de chêne noirci et poli par l'usage. Au fond, se trouvait une manière de loge grillée, entourée d'un rideau de serge verte, que dans la clientèle on appelait le confessionnal.

Entre les deux fenêtres, sur une plaque de zinc, on lisait:

AVIS

L'INSCRIPTION EST PAYABLE D'AVANCE

Dans un des angles de la pièce, un monsieur était assis devant une grande table, et, tout en écrivant sur un énorme registre, il donnait audience à une femme debout.

--Monsieur Mascarot? demanda Paul timidement.

--Que lui voulez-vous? fit le monsieur sans saluer; s'agit-il d'une affaire? je le remplace; désirez-vous vous faire inscrire? nous avons en ce moment trois tenues de livres, une caisse, une correspondance, six emplois de ville. Vous avez de bonnes références?...

On eût juré que le monsieur récitait le tableau des _offres_ accroché à la porte.

--Pardon, interrompit Paul, je voudrais parler à M. Mascarot lui-même; je lui suis envoyé par un de ses amis.

Cette simple déclaration parut impressionner le monsieur. Il quitta son air rogue, et c'est presque poliment qu'il dit à Paul:

--Mon associé est en conférence, monsieur, mais il sera libre bientôt; prenez la peine de vous asseoir.

Paul prit place sur le banc et, faute de mieux, se mit à examiner l'associé.

Grand, robuste, éclatant de santé, cet associé porte les cheveux courts et, sous un nez odieusement busqué, il étale une paire de moustaches farouches, longues, lustrées, cirées, terminées en pointe.

Ton, tenue, cheveux, moustaches, décèlent l'homme qui tient à ce que chacun sache bien qu'il a été militaire.

Il a servi, en effet, assure-t-il dans la cavalerie. C'est même au régiment qu'il a gagné le nom sous lequel il est connu: Beaumarchef, abréviation soldatesque de beau maréchal-des-logis-chef. Son vrai nom est Durand.

Il était jeune, en ce temps, il a plus de quarante-cinq ans, maintenant, ce qui ne l'empêche pas de jouir encore d'une réputation incontestable d'homme superbe.

Sa besogne, qui consistait à écrire des noms à la suite les uns des autres, ne l'empêchait nullement de répondre juste à la femme placée devant lui.

Cette cliente, qui, par sa mise, tenait le milieu entre la cuisinière et la marchande des Halles, était ce qu'à Paris on appelle une forte commère.

Elle ponctuait ses phrases de larges prises de tabac. Elle s'exprimait avec un accent alsacien des plus prononcés.

--Finissons-en, disait le sieur Beaumarchef; voulez-vous réellement vous replacer?

--Oui, là, vraiment.

--Vous en disiez autant, la dernière fois que vous êtes venue, il y a plus de six mois. On vous trouve une bonne condition, vous y entrez et paf!... le troisième jour vous rendez votre tablier, sans raison.

--Alors, je n'étais pas dans le besoin.

--Et à cette heure?

--C'est différent, je commence à voir la fin de mes économies.

M. Beaumarchef posa sa plume, et regardant finement la grosse femme comme s'il eût cherché la confirmation de quelque soupçon, il dit lentement:

--Vous aurez fait quelque folie!

Elle détourna la tête, et, sans répondre directement, se mil à se répandre en plaintes sur la dureté des temps, sur la ladrerie des maîtres, sur la rapacité des jeunes dames qui ne permettent plus à leurs cuisinières de faire danser l'anse du panier, se chargeant très bien elles-mêmes de ce soin.